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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 23:55

Plusieurs pays avancés semblent connaître une détérioration de la répartition du revenu du travail. Aux Etats-Unis, les salaires réels des 1 % des salariés les mieux pays ont augmenté de 191 % entre 1980 et 2011, tandis que les salaires médians ont chuté de 5 % The Economist, 2015]. Il pourrait en l’occurrence s’agir d’une « polarisation » entre les hauts salaires et les bas salaires. Une partie de la littérature s’est alors focalisée sur la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire l’écart de salaire entre les travailleurs les plus qualifiés et les travailleurs les moins qualifiés. En l’occurrence, cette prime de qualification aurait eu tendance à s’accroître au cours du temps, contribuant ainsi à alimenter les inégalités salariales [Acemoglu, 2002 ; Acemoglu et Autor, 2011]. Certains suggèrent que la main-d’œuvre qualifiée ferait l’objet d’une demande de plus en plus forte, alors que le « stock » de main-d’œuvre qualifiée n’augmenterait pas, ou en tout cas pas aussi vite. Le progrès technique pourrait jouer un rôle fondamental dans cette dynamique, car les machines exigent des compétences pour être créées ou utilisées, mais elles se substituent aux travailleurs lorsque ces derniers réalisent des tâches de routine. Les emplois aux tâches routiniers ne sont pas forcément sans qualifications ; en l’occurrence, les emplois moyennement qualifiés exigent souvent de leurs possesseurs qu’ils réalisent des tâches routinières.

La littérature économique a depuis longtemps reconnu que les économies d’échelle permettaient aux salariés des plus grandes entreprises d’être plus productifs que les plus petites entreprises, si bien que les premières auraient tendance à verser de plus hauts salaires que les secondes [The Economist, 2015]. La croissance des entreprises ne conduit alors pas nécessairement à une hausse des inégalités salariales. Les bénéfices pourraient toutefois ne pas être équitablement répartis en sein des grandes entreprises.

Holger Mueller, Paige Ouimet et Elena Simintzi (2015) ont observé comment la prime de qualification variait d’une entreprise à l’autre et au cours du temps à partir d’un échantillon d’entreprises du Royaume-Uni. Ils ont réparti les travailleurs en neuf groupes en fonction de leur qualification. Ils constatent que les écarts de salaires entre les emplois très qualifiés et les emplois moyennement ou peu qualifiés s’accroissent avec la taille de l’entreprise. Par contre, soit les écarts de salaires entre les emplois moyennement qualifiés et les emplois peu qualifiés ne varient pas en fonction de la taille des entreprises, soit ils ont tendance à diminuer avec celle-ci. Ils constatent les mêmes dynamiques au cours du temps, ce qui suggère que l’accroissement des inégalités salariales puisse être relié à la croissance des entreprises. Les tendances observées sont similaires aux dynamiques des inégalités de revenu observées aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne depuis les années quatre-vingt-dix.

Une explication pourrait être qu’il existe des mécanismes compensateurs exerçant une pression à la baisse sur les salaires des emplois moyennement et peu qualifiés dans les plus grandes entreprises. Mueller et ses coauteurs se focalisent sur deux de ces types de mécanismes. Le premier pourrait être que les salaires associés aux tâches de routine soient relativement plus faibles dans les plus grandes entreprises car ces dernières auraient plus souvent recours à l’automation. Les auteurs constatent effectivement que les salaires associés aux emplois de routine déclinent vis-à-vis des salaires d’emplois non routiniers au fur et à mesure que la taille de l’entreprise augmente, en particulier dans les emplois moyennement qualifiés. Un second mécanisme pourrait être que les plus grandes entreprises versent de plus faibles salaires aux dirigeants débutants en échange à de meilleures opportunités de carrière. Ils constatent effectivement que les salaries des dirigeants dans les emplois peu et moyennement qualifiés sont relativement plus faibles dans les plus grandes entreprises, alors que les salaires des dirigeants dans les emplois hautement qualifiés sont relativement plus élevés dans les plus grandes entreprises.

A partir d’un échantillon de 15 pays avancés comprenant les Etats-Unis et le Royaume-Uni, Mueller et alii se demandent si les inégalités salariales sont liées à la croissance des entreprises au niveau de chaque pays en se focalisant sur la période s’écoulant entre 1981 et 2010. Puisqu’il pourrait être trompeur de réfléchir à partir des entreprises de taille médiane, ils se focalisent sur les 50 ou 100 plus grandes entreprises au sein de chaque pays étudié. Ils constatent alors une forte relation positive entre la croissance de la taille des entreprises et la hausse des inégalités salariales dans pratiquement l’ensemble des pays de l’échantillon. L’effet est particulièrement visible aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Or, entre 1986 et 2010, le nombre de travailleurs employés par les 100 plus grandes entreprises du pays a augmenté de 53 % aux Etats-Unis et de 43,5 % au Royaume-Uni [The Economist, 2015]. A un autre extrême, la taille des entreprises n’a pas beaucoup varié dans certains pays comme la Suède, voire elle a même diminué dans certains, comme au Danemark, or les inégalités se sont accrues moins rapidement dans ces pays. Une partie de ce qui est perçu comme une tendance mondiale à un accroissement des inégalités salariales pourrait résulter (du moins en partie) du fait que les plus grandes entreprises emploient une plus large part de travailleurs.

Ainsi, Mueller et ses coauteurs en concluent que la croissance des entreprises, en particulier des plus grandes, contribuerait de deux manières aux inégalités de salaires. D’une part, elle catalyse des facteurs explicatifs qui ne sont pas immédiatement associés à la croissance des entreprises. Par exemple, l’automatisation des tâches de routine pourrait aux inégalités, mais elle ne résulte pas forcément de la croissance des entreprises. Cependant les plus grandes entreprises sont précisément les entreprises les plus susceptibles d’automatiser les tâches de routine, si bien que leur croissance stimule le progrès technique biaisé en défaveur du travail. D’autre part, la croissance des entreprises peut contribuer à accroître les inégalités de salaires via des canaux étroitement associés à la taille de l’entreprise. Par exemple, si les plus grandes entreprises présentent de plus larges écarts entre les salaires au sommet et les salaires au premier échelon, alors la croissance des ces entreprises contribue directement à l’accroissement des inégalités salariales.

 

Références

ACEMOGLU, Daron (2002), « Technical change, inequality, and the labor market », in Journal of Economic Literature, vol. 40.

ACEMOGLU, Daron, & David AUTOR (2011), « Skills, tasks and technologies: Implications for employment and earnings », in Handbook of Labor Economics, vol. 4.

The Economist (2015), « The bigger, the less fair », 13 mars.

MUELLER, Holger M., Paige P. OUIMET & Elena SIMINTZI (2015a), « Wage Inequality and firm growth », NBER, document de travail, n° 20876, janvier.

MUELLER, Holger M., Paige P. OUIMET & Elena SIMINTZI (2015b), « Wage inequality and firm growth », in VoxEU.org, 12 mars.

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