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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 15:53
Comment le vieillissement démographique affecte-t-il la croissance de la productivité ?

Dans de nombreux pays développés, en particulier en Europe, les taux de fertilité déclinent dans un contexte où l’espérance de vie s’allonge et où l’immigration reste faible, si bien que la population tend à vieillir. Cela se traduit non seulement par une hausse des ratios de dépendance (par exemple, de la part des personnes âgées dans la population totale), mais également par une baisse des taux d’activité (la part des actifs dans la population en âge de travailler) et une hausse de l’âge moyen des personnes en emploi. La part des personnes âgées de plus de 55 ans devrait tout particulièrement s’accroître au cours des proches décennies, en particulier en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce et en Irlande. Pour autant, même si l’Europe est aujourd’hui la région qui présente le plus grand pourcentage de personnes âgées de 60 ans ou plus, le reste du monde va également connaître un vieillissement rapide : en 2050, les plus de 60 ans représenteront plus du quart de la population dans chaque grande région du monde, à l’exception notable de l’Afrique [Aksoy et alii, 2015].

Si les économistes tendent à s’accorder pour considérer que la croissance démographique et le rajeunissement démographique stimulent la croissance économique (avec l’idée du « dividende démographique »), ils considèrent réciproquement que le vieillissement démographique freine la croissance économique, et ce via plusieurs canaux. Du côté de l’offre, le vieillissement de la population active, voire le déclin du nombre de personnes en âge de travailler, freine directement  la contribution du facteur travail à la croissance économique. Certes, il n’y a pas consensus autour de l’impact même sur l’épargne et (sa corollaire) la demande globale : pour autant, pour les néoclassiques, le vieillissement démographique tend à freiner la croissance économique en déprimant l’épargne agrégée ; pour les keynésiens, il tendrait au contraire à freiner la croissance et à alimenter les tensions déflationnistes en déprimant la demande globale. En poussant le taux d'intérêt naturel à la baisse, il serait l'une des principales causes de la stagnation séculaire  et contribuerait par là même à accroître la fréquence des épisodes de trappes à liquidité. La hausse des pensions de retraite dans un contexte d’affaiblissement des cotisations sociales et des rentrées fiscales tendrait à accroître la dette publique, donc à freiner la croissance économique en alourdissant le fardeau fiscal. 

Le vieillissement démographique est également susceptible d’affecter la croissance économique en modifiant la productivité. A un instant donné, les différentes classes d’âges dans la population active ne présentent pas le même niveau de productivité, si bien qu’une déformation de la composition en termes d’âge de la population active modifie le rythme de croissance de la productivité au niveau agrégé. En effet, la productivité d’un travailleur change tout au long de sa carrière. Plus il passe de temps en emploi, plus il acquiert d’expérience (notamment via l’apprentissage par la pratique). Par contre, plus il vieillit, plus il est lui est difficile d’acquérir de nouvelles compétences, d’apprendre à manier les nouvelles technologies ou à en créer de nouvelles, et plus les savoirs qu’il a déjà acquis se déprécient. Les compétences d’un travailleur pourraient dépendre tout particulièrement des compétences qu’il a initialement acquises, c’est-à-dire avant l’entrée même sur le marché du travail (lors de la scolarité) et lors des premiers temps dans la vie active : or plus le temps passe, plus ces compétences initiales s’usent ou deviennent obsolètes [Dixon, 2003]. Ainsi, la productivité d’un travailleur tendrait d’abord à augmenter, puis à décliner. Bref, il y aurait un âge, ou tout du moins une tranche d’âge, où la productivité atteindrait son maximum. Or, comme dans beaucoup de pays le salaire dépend de l’ancienneté, cela gonfler les coûts de production des entreprises alors même que leur main-d’œuvre perd en efficacité.

Plusieurs études empiriques suggèrent que la productivité et la propension à innover d’un individu atteignent leur maximum entre 40 et 50 ans [Aiyar et alii, 2016]. Par exemple, en analysant un large échantillon de pays développés et en développement entre 1960 et 1990, James Feyrer (2007, 2008) confirme en effet l’existence d’une relation en cloche entre l’âge et le niveau de productivité : la croissance de la productivité s’accélère lorsque la proportion des 40-49 ans parmi les travailleurs augmente, puis elle ralentit lorsque la proportion de travailleurs âgés augmente. A partir de données américaines sur la période 1975- 1995, Feyrer (2008) suggère que l’âge médian des innovateurs est stable autour de 48 ans, tandis que l’âge médian des dirigeants qui adoptent de nouvelles idées est plus proche de 40 ans. De son côté, Benjamin Jones (2010) constate que l’innovation est positivement associée aux cohortes jeunes et d’âge moyen, mais négativement affectée par les cohortes les plus vieilles. Yunus Aksoy, Henrique Basso, Ron Smith et Tobias Grasl (2015) montrent que les travailleurs âgés de plus de 50 ans ont un impact fortement négatif sur le nombre total de demandes de brevets. Par contre, les études portant sur des données plus désagrégées, par exemple celles obtenus au niveau des secteurs ou des entreprises prises individuellement rapportent des résultats plus nuancés. Axel Börsch-Supan et Matthias Weiss (2016) constatent par exemple que la productivité des travailleurs d’un grand constructeur automobile allemand commence à décliner à partir de 60 ans environ. Ces résultats pourraient suggérer que des externalités négatives tendraient à estomper au niveau agrégé certains effets positifs associés aux travailleurs âgés.

Au final, le vieillissement de la population active pourrait ainsi initialement stimuler l’innovation et la croissance de la productivité agrégée (dans la mesure où une part croissante des travailleurs se rapprochent de la tranche d’âge où ils sont les plus efficaces et innovants), avant de les déprimer (dans la mesure où une part croissante des travailleurs dépassent l’âge où leur productivité est maximale).

En analysant les données américaines, Nicole Maestas, Kathleen Mullen et David Powell (2016) montrent qu’un accroissement de 10 % de la part des 60 ans et plus dans la population déprime la croissance du PIB par tête américain de 5,5 %. Ainsi, le vieillissement démographique contribuerait à réduire la croissance annuelle du PIB américain de 1,2 point de pourcentage au cours de cette décennie et de 0,6 au cours de la suivante. Ce ralentissement s’expliquerait pour les deux tiers par la baisse du taux de croissance du PIB par travailleur (c’est-à-dire de la productivité du travail) et pour le tiers restant par le ralentissement de la croissance de la population active. En outre, ils constatent que le déclin de la croissance de la productivité occasionné par le vieillissement de la population active s’observe à chaque tranche d’âges des travailleurs. Autrement dit, une plus forte présence de travailleurs âgés rend les autres travailleurs moins efficaces.

En analysant les données relatives à 28 pays européens, Shekhar Aiyar, Christian Ebeke et Xiaobo Shao (2016) constatent que la croissance du nombre de travailleurs âgés de plus de 55 ans a contribué à réduire la croissance de la productivité totale des facteurs de 0,1 point de pourcentage en moyenne au cours des deux dernières décennies. L’impact n’a bien évidemment pas été le même d’un pays à l’autre : en Lettonie, en Lituanie, en Finlande, aux Pays-Bas et en Allemagne, ce sont environ 0,2 points de pourcentage qui ont été amputés chaque année à la croissance de la productivité totale des facteurs. Entre 2014 et 2035, le vieillissement de la population active devrait réduire la croissance de la productivité totale des facteurs de 0,2 points de pourcentage en moyenne. Cet effet serait encore plus sévère dans les pays comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Grèce et l’Irlande où l’on prévoit un vieillissement rapide de la main-d’œuvre dans un contexte de fort endettement public.

 

Références

AIYAR, Shekhar, Christian EBEKE & Xiaobo SHAO (2016), « The impact of workforce aging on European productivity », FMI, working paper, n° 16/238.

AKSOY, Yunus, Henrique S. BASSO, Ron P. SMITH & Tobias GRASL (2015), « Demographic structure and macroeconomic trends », Banco de España, documento de trabajo, n° 1528.

BÖRSCH-SUPAN, Axel, & Matthias WEISS (2016), « Productivity and age: Evidence from work teams at the assembly line », in The Journal of the Economics of Ageing, vol.7.

DIXON, Silvia (2003), « Implications of population ageing for the labour market », in Labour Market Trends.

FEYRER, James (2007), « Demographics and productivity », in The Review of Economics and Statistics, vol. 89, n° 1.

FEYRER, James (2008), « Aggregate evidence on the link between age structure and productivity », in Population and Development Review.

JONES, Benjamin (2010), « Age and great invention », in The Review of Economics and Statistics, vol. 92, n° 1.

MAESTAS, Nicole, Kathleen J. MULLEN & David POWELL (2016), « The effect of population aging on economic growth, the labor force and productivity », NBER, working paper, n° 22452.

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publié par Martin Anota - dans Démographie
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