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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 15:26
Les inégalités de richesse augmentent-elles quand r > g ?

Plusieurs études suggèrent que les inégalités de patrimoine ont suivi une évolution en U au cours du vingtième siècle : initialement élevées, elles ont décliné, avant de s’accroître à nouveau ces dernières décennies (cf. graphique 1). Thomas Piketty (2013) met l’accent sur deux variables pour expliquer la dynamique des inégalités de richesse : le rendement sur le capital (r) et le taux de croissance économique (g). En l’occurrence, les inégalités de patrimoine auraient tendance à se creuser lorsque r est supérieur à g. En effet, la part du revenu rémunérant le capital aurait alors tendance à augmenter (autrement dit, la part du revenu rémunérant le travail tendrait à diminuer) et le ratio patrimoine sur revenu à augmenter. Comme les revenus du capital sont plus concentrés entre les mains des hauts revenus que les revenus du travail, alors cette déformation du partage du revenu national se traduit par une hausse des inégalités interpersonnelles de revenu.

GRAPHIQUE 1  Parts du patrimoine nationale détenues respectivement par les 10 % et les 1 % les plus riches en Europe et aux Etats-Unis

 

source : Piketty (2013)

Ce sont précisément une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment du travail et une hausse du ratio richesses sur revenu que les pays développés ont connu ces dernières décennies [Piketty et Zucman, 2013]. Selon Piketty, l’écart entre r et g a eu tendance à se creuser ces dernières décennies en raison de la hausse des prix d’actifs (qui a directement contribué à accroître le rendement des actifs) et le ralentissement de la croissance de la productivité et de la population (qui déprime directement la croissance économique) ; cet écart devrait continuer de se creuser (et donc les inégalités continuer d’augmenter) dans la mesure où ces dynamiques sont susceptibles de se poursuivre.

GRAPHIQUE 2  Rendement du capital et taux de croissance au niveau mondial 

source : Piketty (2013)

La thèse de Piketty a rencontré plusieurs critiques. Toutefois, très peu de travaux empiriques ont été réalisés pour vérifier la relation entre, d’une part, les inégalités et, d’autre part, l’écart entre r et g. Cela s’explique notamment par l’absence de données sur les inégalités et les rendements des actifs qui remontent suffisamment loin dans le passé, mais aussi par les difficultés à construire une mesure composite de r qui inclut toutes les classes d’actifs. Piketty estime que l’écart entre r et g a été positif et relativement constant entre l’antiquité et le début du vingtième siècle, ce qui expliquerait pourquoi le ratio patrimoine sur revenu et les inégalités de richesse étaient élevés il y a un siècle (cf. graphique 2). Mais, selon Jacob Madsen (2017), ces estimations reposent sur un nombre limité d’observations et des hypothèses fragiles.

Daron Acemoglu et James Robinson (2015) et Carlos Goes (2016) ont testé les conclusions de Piketty et leur analyse les a amenés à les rejeter. D’un côté, Acemoglu et Robinson ne sont pas parvenus à montrer que la part du revenu captée par les 1 % les plus riches variait dans le sens de l’écart entre r et g, si bien qu’ils en ont conclu que les inégalités dépendaient d’autres facteurs que l’écart entre r et g, notamment des institutions (1). De l’autre, Goes a constaté que la part du revenu rémunérant le capital variait dans le sens inverse de l’écart entre r et g dans les trois quarts de son échantillon de données. Mais ces deux études reposent également, selon Madsen, sur des ensembles de données fragiles.

Madsen a donc cherché à construire une base de données de très long terme pour étudier si les inégalités de richesse et de revenu ont été influencées par l’écart entre r et g. En l’occurrence, il s’est penché sur les données relatives à la Grande-Bretagne pour la période s’étalant entre 1210 et 2013. Il a déterminé les rendements d’actifs comme étant les rendements réels moyens du capital fixe non résidentiel, des terres agricoles, de l’immobilier, de la dette publique, des actifs étrangers nets, de l’or, de l’argent, des bâtiments de ferme et du bétail, en pondérant chacune de ces classes d’actifs en fonction de sa part dans le patrimoine total.

GRAPHIQUE 3  Rendement des actifs (r) et croissance économique (g)

source : Madsen (2017)

Madsen tire de son analyse trois principaux résultats. Premièrement, il identifie trois grandes vagues dans l’évolution de r et de l’écart r-g au cours des huit derniers siècles en Grande-Bretagne (cf. graphique 3) ; celles-ci semblent en l’occurrence coïncider avec des vagues similaires dans le ratio richesses sur revenu et les inégalités (cf. graphiques 4 et 5). Ces vagues résultent des luttes politiques entre capitalistes, propriétaires terriens et travailleurs, mais aussi de chocs majeurs tels que des guerres et des épidémies, divers facteurs qui se sont traduits par des épisodes d’inflation et de déflation, des variations des tarifs douaniers et des fluctuations des prix alimentaires. A très long terme, toutefois, le ratio richesses sur revenu et la part du revenu rémunérant le capital semblent converger vers des valeurs constantes, comme le suggèrent plusieurs modèles de croissance. Ce dernier résultat est cohérent avec la conjecture de Piketty selon laquelle la faiblesse des inégalités que l’on a pu observer dans une grande partie du vingtième siècle constituait un phénomène temporaire et que les économies avancées pourraient converger à l’avenir vers un niveau élevé d’inégalités.

GRAPHIQUE 4  Croissance du ratio richesses sur revenu

source : Madsen (2017)

Deuxièmement, une grande fraction de r résulte des gains en capital réels sur les biens non reproductibles et ceux-ci se sont révélés être un déterminant crucial des inégalités depuis 1210 ; ce fut notamment le cas avec la hausse de la demande de terres dans un contexte d’offre de terres inélastiques lors des périodes de forte croissance de la population.

GRAPHIQUE 5  Part du revenu rémunérant le capital

source : Madsen (2017)

Troisièmement, Madsen conclut de son analyse que r et g constituent des déterminants significatifs et robustes derrière l’évolution du ratio richesses sur patrimoine et la part du revenu rémunérant le capital. En l’occurrence, leurs effets ont joué dans le sens prédit par la théorie de Piketty.

 

(1) Piketty n’affirme toutefois pas que l’évolution des inégalités de richesse s’explique uniquement par l’écart entre g et r. Il considère que les inégalités de patrimoine et les ratios richesses sur revenu ont décliné dans les pays développés au début du vingtième siècle notamment en raison des guerres mondiales et de politiques défavorables au capital. Il considère ainsi que les institutions jouent un rôle important pour contraindre et stimuler l’accumulation de patrimoine.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, & James ROBINSON (2015), « The rise and decline of general laws of capitalism », in Journal of Economic Perspectives, vol. 29, n° 1.

GOES, Carlos (2016), « Testing Piketty's hypothesis on the drivers of income inequality: Evidence from panel VAR heteregenous dynamics », FMI, working paper, n° 16/160.

MADSEN, Jakob B. (2017), « Is inequality increasing in r - g? Piketty’s principle of capitalist economics and the dynamics of inequality in Britain, 1210-2013 », CAMA, working paper, n° 63/2017, octobre.

PIKETTY, Thomas (2013), Le Capital au XXIe siècle.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2013), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », Paris School of Economics, 26 juillet.

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