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11 mai 2019 6 11 /05 /mai /2019 20:29
Une dette élevée prive-t-elle les gouvernements de marge de manœuvre face aux crises financières ?

Les économies sont loin de connaître le même destin suite à une crise financière. Beaucoup estiment que ces différences de trajectoire s’expliquent par la plus ou moins grande amplitude des marges de manœuvre dont disposent les autorités budgétaires lorsqu’éclatent les crises. Les analyses empiriques tendent effectivement à constater que, dans les pays où la dette publique est faible, les crises financières tendent à occasionner de moindres dommages sur l’activité économique [Jordà et alii, 2016 ; Romer et Romer, 2018]. Il semble ainsi que les gouvernements les plus prudents, ceux qui surent se désendetter en période de bonne conjoncture, aient ainsi disposé d’une plus grande marge de manœuvre lors des crises financières, d’une part, pour renflouer le secteur financier et, d’autre part, pour stimuler l’activité économique en adoptant des plans de relance. Une dette publique élevée serait par contre susceptible d’alimenter des craintes quant à sa soutenabilité sur les marchés obligataires ; les gouvernements feraient alors face à une hausse des taux d’intérêt, les empêchant d’adopter un plan de relance financé par endettement, voire les contraignant à adopter des plans d’austérité pour se désendetter et regagner ou garder la confiance des marchés. Si c’est effectivement le cas, cela n’amène pas à rejeter l’idée que les gouvernements puissent utiliser leur marge de manœuvre budgétaire pour gérer les crises financières et leurs conséquences. Par contre, c’est un argument supplémentaire plaidant pour une politique budgétaire contracyclique : les gouvernements doivent profiter des expansions pour se désendetter et ainsi reconstituer leur marge de manœuvre.

Effectivement, lorsque par exemple Christina et David Romer (2019) étudient un échantillon d’une trentaine de pays de l’OCDE entre 1980 et 2017, il apparaît que les gouvernements les moins endettés ont davantage assoupli leur politique budgétaire lors des crises financières et que ces dernières eurent de moindres coûts sur l’activité. Pour autant, les époux Romer estiment que ces constats ne doivent pas forcément amener à conclure que les pays présentant un fort endettement public ont nécessairement une moindre marge de manœuvre pour assouplir leur politique budgétaire en cas de crises financières. Plusieurs preuves empiriques amènent effectivement à faire preuve de précaution.

Pour examiner empiriquement si le ratio d’endettement public affecte l’accès du gouvernement aux marchés obligataires, Christina et David Romer se sont tournés vers divers indicateurs de l’accès des autorités budgétaires aux marchés obligataires comme les taux d’intérêt sur la dette publique, les primes de CDS souverains, les notes accordées par les agences de notation ou le fait pour un pays d’être ou non l’objet d’un programme d’aide de renflouement auprès du FMI ou d’une autre institution. Si le ratio dette public sur PIB d’un pays affectait la réaction de la politique budgétaire face à une crise financière via des contraintes de financement, la prise en compte de ces indicateurs de l’accès aux marchés devrait fortement réduire, voire éliminer, le pouvoir prédictif du ratio d’endettement public pour la réaction des autorités budgétaires. Or, Christina et David Romer constatent qu’une telle prise en compte n’atténue que très légèrement la relation entre le ratio d’endettement public et la réponse de la politique budgétaire. Il apparaît que les pays avec un faible ratio dette publique sur PIB entreprennent moins de relance budgétaire suite à une crise financière que ne le font les pays avec une plus forte marge de manœuvre budgétaire, même lorsque l’on contrôle les taux d’intérêt sur leur dette et d’autres indicateurs d’accès aux marchés. Cela suggère que les choix, plus que la contrainte, jouent un rôle important dans les décisions budgétaires des pays lorsqu’ils sont confrontés à une crise financière.  

Ensuite, lorsqu’ils étudient les comptes-rendus des prises de décision des autorités budgétaires au cours de plusieurs épisodes de grandes détresses financières, Christina et David Romer recensent de nombreux cas où l’adoption de plans d’austérité est motivée par des problèmes que rencontrent les autorités budgétaires dans l’accès aux marchés obligataires ; ce fut par exemple le cas de l’Espagne et de l’Italie dans le sillage de la crise financière mondiale de 2008. Dans certains de ces cas, les problèmes d’accès aux marchés obligataires ont été si aigus que les gouvernements ont dû faire appel à un renflouement international. Or, les institutions en charge de ce dernier ont souvent conditionné leur aide à l’adoption d’un plan d’austérité ; ce fut par exemple le cas du Mexique suite à la crise tequila de 1994 ou de la Grèce et du Portugal dans le sillage de la crise financière internationale de 2008. Mais les époux Romer recensent aussi au moins autant de cas où l’adoption d’un plan d’austérité a été délibérément choisie sans que les autorités budgétaires ne rencontrent de difficultés pour accéder aux marchés obligataires. 

Autrement dit, si les gouvernements ne relancent pas assez l’activité dans le sillage d’une crise financière pour en minimiser les coûts sur l’activité, c’est très souvent parce qu’ils ont choisi de ne pas le faire. Christina et David Romer avancent ainsi un nouvel argument fragilisant l’idée que les dommages d’une crise financière soient forcément énormes et difficiles à combler [Reinhart et Rogoff, 2009]. En termes de recommandation en matière de politique économique, ils en concluent que les autorités budgétaires gardant un bon accès aux marchés financiers peuvent prendre leurs décisions sans se focaliser sur leur ratio d’endettement lorsque l’économie subit une crise financière. Ils estiment notamment que les Etats-membres de la zone euro devraient assouplir leurs règles budgétaires pour avoir la possibilité de répondre agressivement aux crises financières sans se préoccuper de leur niveau d’endettement. Cela ne veut pas pour autant dire que les gouvernements ne doivent jamais se préoccuper de l’état de leurs finances publiques : le mieux est bien qu’ils cherchent à réduire leur endettement en période de bonne conjoncture, afin d’écarter le risque qu’ils perdent la confiance des marchés lorsqu’éclatera une crise financière et qu’il sera opportun d’adopter un plan de relance. Par contre, face aux turbulences financières, il est difficile de justifier qu’un Etat disposant d’un bon accès aux marchés embrasse l’austérité budgétaire.

 

Références

JORDÀ, Òscar, Moritz H.P. SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2016), « Sovereigns versus banks: Credit, crises, and consequences », in Journal of the European Economic Association, vol. 14, n° 1.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2009), This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly. Traduction française, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière.

ROMER, Christina D., & David H. ROMER (2018), « Why some times are different: Macroeconomic policy and the aftermath of financial crises », in Economica, vol. 85, n° 337.

ROMER, Christina D., & David H. ROMER (2019), « Fiscal space and the aftermath of financial crises: How it matters and why », Brookings Paper on Economic Activity.

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