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28 juin 2020 7 28 /06 /juin /2020 16:40
Faut-il être né riche pour être riche ?

Ces dernières décennies, les pays développés ont connu un véritable « retour du capital » [Piketty et Zucman, 2014]. Au Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en France, les ratios patrimoine sur revenu ont augmenté depuis les années soixante-dix, en passant d’environ 2-3 en 1970 à 4-6 en 2010. Dans les pays européens, les ratios ont ainsi retrouvé ces dernières années les niveaux qu’ils atteignaient un siècle plus tôt et tendent à revenir aux niveaux exceptionnellement élevés qu’ils atteignaient aux dix-huitième et dix-neuvième siècle (cf. graphique 1).

GRAPHIQUE 1  Ratio richesse privée sur revenu national en Europe

Faut-il être né riche pour être riche ?

source : Piketty et Zucman (2014)

Une telle évolution peut susciter un sentiment d'injustice. En effet, la répartition du patrimoine est très inégale, en l’occurrence bien plus que celle des revenus [Garbinti et alii, 2016]. Dans la mesure où le patrimoine génère un revenu, les inégalités patrimoniales peuvent facilement avoir tendance à se creuser au sein d'une même génération. Et comme beaucoup d'inégalités, elles peuvent avoir tendance à se reproduire d'une génération à l'autre.

Si de nombreuses analyses se sont penchées sur la corrélation intergénérationnelle des revenus [Lefranc et Trannoy, 2005 ; Corak, 2013], plus rares sont celles qui ont étudié la corrélation intergénérationnelle des patrimoines. Dans le cas français, quelques analyses ont fourni un tel travail, mais elles se focalisent sur le dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle. En se concentrant sur la période allant le 1800 à 1938, Luc Arrondel et Cyril Grange (2006) ont mis en évidence un faible degré de mobilité intergénérationnelle de la richesse : ceux dont le père avait deux fois le niveau moyen de richesse avaient à leur mort un patrimoine 1,45 fois plus élevé que la moyenne de leur génération. De leur côté, Jérôme Bourdieu et alii (2017), dans une analyse allant jusqu’aux années soixante, ont noté que la mobilité n’est constante ni dans le temps, ni selon la position dans la répartition du patrimoine : par exemple, elle était stable et essentiellement descendante durant le dix-neuvième siècle, dans la mesure où la taille du groupe des plus modestes continuait alors à gonfler, puis elle a augmenté après la Première Guerre mondiale, notamment avec le développement des classes moyennes.

Ces analyses explorent peu les sources de la corrélation intergénérationnelle entre les patrimoines. Celle-ci peut s’expliquer par différents facteurs [Arrondel et Grange, 2018], en premier lieu la corrélation intergénérationnelle entre les revenus. En l’occurrence, si ce sont les enfants des plus riches qui tendent à se constituer le plus facilement un patrimoine, c’est peut-être parce qu’ils tendent, comme leurs parents, à gagner un haut revenu. Une corrélation entre les revenus peut s’expliquer par l’investissement dans le capital humain : un ménage peut d’autant plus investir dans l’éducation de ses enfants qu’il gagne un revenu plus important. La corrélation entre les revenus peut aussi s’expliquer par une troisième variable liée (comme le revenu) au statut social, comme le niveau de diplôme des parents ou le capital social de ces derniers. Par exemple, les diplômés tendent à être davantage rémunérés que les non-diplômés, mais ils peuvent aussi, relativement à ces derniers, plus facilement transmettre à leurs enfants la culture valorisée à l’école, ce qui permettra à ceux-ci d’avoir plus de chances d’être diplômés et donc d’être mieux rémunérés que les enfants des non-diplômés, etc

La corrélation intergénérationnelle entre les patrimoines peut également s’expliquer par les transferts directs de richesses, c’est-à-dire les legs et dons, or il est probable que ces derniers aient eu tendance ces dernières décennies à renforcer la corrélation intergénérationnelle entre les patrimoines. En effet, la repatrimonialisation que les pays développés connaissent correspond avant tout à un retour de l’héritage [Frémeaux, 2018]. L’accroissement de l’importance relative du patrimoine ce dernier demi-siècle s’est accompagné d’une hausse de la part de la part de la richesse agrégée qui est héritée [Alvaredo et alii, 2017]. En Europe, la richesse héritée représentait environ 70-80 % de l’ensemble du patrimoine au tout début du vingtième siècle ; cette part a ensuite chuté pour atteindre 30-40 % entre 1950 à 1980, avant de repartir à la hausse et atteindre environ 50-60 % en 2010 (cf. graphique 2). Bien sûr, il est d’autant plus probable de rejoindre le cercle des plus riches que l’on est rémunéré, mais il ne suffit pas d’atteindre le sommet de la répartition du revenu du travail pour rejoindre le sommet de la répartition du patrimoine : ces dernières décennies, les personnes gagnant un revenu du travail élevé ont eu moins de chances de faire partie des ménages les plus aisés, ce qui suggère que les individus ont de moins en moins de chances d’en faire partie s’ils n’ont pas hérité d’un patrimoine [Garbinti et alii, 2016]. D’ailleurs, si l’on se penche sur la propriété immobilière, il apparaît que l’apparente stabilité de la propriété parmi les jeunes ménages depuis les années soixante-dix dissimule en fait un creusement des inégalités dans l’accession à la propriété et que celui-ci s’explique en grande partie par les donations et les legs [Bonnet et alii, 2018].

GRAPHIQUE 2  Part de la richesse héritée dans l’ensemble de la richesse (en %)

Faut-il être né riche pour être riche ?

source : Garbinti (2018), d’après Alvaredo et alii (2017)

En s’appuyant sur les données issues de l’enquête sur le patrimoine réalisée par l’INSEE, Bertrand Garbinti et Frédérique Savignac (2020) ont étudié le degré et les sources de la corrélation intergénérationnelle des richesses en France jusqu’aux cohortes nées dans les années quatre-vingt en se focalisant sur les personnes âgées entre 35 et 44 ans. Leur analyse confirme que les individus ont une probabilité d’autant plus élevée d’appartenir aux groupes les plus aisés que leurs parents possèdent un patrimoine élevé, c’est-à-dire que la position dans la répartition du patrimoine tend à se reproduire au fil des générations (cf. graphique 3). Cette probabilité a eu tendance à augmenter au cours du temps au sein des groupes les plus aisés, ce qui conforte l’idée que le patrimoine accumulé joue un rôle de plus en plus important dans la société française.

GRAPHIQUE 3  Probabilité d’être parmi les 10 % les plus riches pour ceux âgées entre 35 et 44 ans selon la richesse des parents (en %)

Faut-il être né riche pour être riche ?

source : Garbinti et Savignac (2020)

L’analyse de Garbinti et Savignac fait émerger d’autres résultats. Tout d’abord, elle permet de mettre en évidence des non-linéarités dans la corrélation intergénérationnelle des patrimoines dans la mesure où plus l’on s’élève le long de la répartition de la richesse, plus la richesse des parents joue un rôle important pour expliquer celle-ci. Ensuite, plus de la moitié de la corrélation intergénérationnelle des patrimoines s’explique par les transferts intergénérationnels de patrimoine, la profession du père et l’éducation des enfants. Enfin, les dons et legs expliquent une part d’autant plus importante du lien entre la richesse des parents et la probabilité de faire partie du cercle des plus aisés à mesure que l’on se focalise vers le sommet de la répartition. Tout cela contribue à expliquer pourquoi les Français ont eu davantage tendance à juger la société comme injuste ces dernières décennies. 

 

Références

ALVAREDO, Facundo, Bertrand GARBINTI & Thomas PIKETTY (2017), « On the share of inheritance in aggregate wealth: Europe and the United States, 1900-2010 », in Economica, vol. 84.

ARRONDEL, Luc, & Cyril GRANGE (2006), « Transmission and inequality of wealth: An empirical study of wealth mobility from 1800 to 1938 in France », in The Journal of Economic Inequality, vol. 4, n° 2.

ARRONDEL, Luc, & Cyril GRANGE (2018), « Transmettre des valeurs entre générations : tel père tel fils ? », in Revue de l'OFCE, n° 156.

BONNET, Carole, Bertrand GARBINTI & Sébastien GROBON (2018), « Hausse des inégalités d’accès à la propriété entre jeunes ménages en France, 1973-2013 », in INSEE, Economie et Statistique, n° 500-501-502.

BOURDIEU, Jérôme, Lionel KESZTENBAUM, Gilles POSTEL-VINAY & Akiko SUWA-EISENMANN (2017), « Intergenerational wealth mobility in France, 19th and 20th century », in Review of Income and Wealth, vol. 35.

CORAK, Miles (2013), « Income inequality, equality of opportunity, and intergenerational mobility », in Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3.

FREMEAUX, Nicolas (2018), Les Nouveaux Héritiers, éditions du Seuil.

GARBINTI, Bertrand (2018), « Quel est le poids de l’héritage dans le patrimoine total ? », in Banque de France, Bloc-note éco (blog).

GARBINTI, Bertrand, Jonathan GOUPILLE-LEBRET & Thomas PIKETTY (2016), « Accounting for wealth inequality dynamics: Methods, estimates and simulations for France (1800-2014) », WID.world, working paper, n° 2016/5.

GARBINTI, Bertrand, & Frédérique SAVIGNAC (2020), « Accounting for Intergenerational Wealth Mobility in France over the 20th Century: Method and Estimations », CREST, document de travail, n° 2020-16

LEFRANC, Arnaud, & Alain TRANNOY (2005), « Intergenerational earnings mobility in France: Is France more mobile than the US? », in Annales d'Economie et de Statistique, n° 78.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2014), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », in Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n° 3.

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