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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 19:02

Plusieurs études suggèrent que les performances économiques d’un territoire et en particulier d’une ville dépendent du niveau d’entrepreneuriat en son sein. Comme le note par exemple AnnLee Saxenian (1994) dans sa comparaison entre les performances de la région de Boston et celles de la Silicon Valley, les entrepreneurs jouent un rôle essentiel dans l’adaptation des territoires à l’évolution économique. Les villes ayant un plus haut niveau d’entrepreneuriat connaissent une plus rapide croissance de l’emploi que celles disposant de peu d’entrepreneurs, mais aucune explicitation ne s'est révélée pleinement satisfaisante pour éclairer une telle corrélation.

Benjamin Chinitz (1961) s’est penché sur la pénurie d’entrepreneurs qui caractérisait Pittsburgh dans les années cinquante et qui contrastait fortement avec le climat créatif qui régnait à la même époque à New York. Il avait émis l'idée que les mines de charbon proches de Pittsburgh avaient poussé les entreprises locales à se spécialiser dans des activités de transformation des métaux qui présentaient de larges économies d’échelle. L'activité de ces grosses entreprises se serait alors traduite par une pénurie en capital humain sur plusieurs générations. Dans son explication, Chinitz met d’une part l’accent sur l'importance de la transmission intergénérationnelle des qualifications et attitudes en affirmant que les salariés des grosses entreprises ont insuffisamment inculqué les talents entrepreneuriaux à leurs enfants. Il estime d’autre part que le développement des activités extractives s’est traduit par un accès plus restreints pour les nouvelles entreprises aux intrants. Chinitz offre ainsi une prime formulation de la théorie de la malédiction des ressources naturelles (natural resource curse) ; celle-ci s’opérait dans l’exemple de Pittsburgh via des activités intensives en ressources naturelles qui auraient évincé l’activité entrepreneuriale à la source de la croissance de long terme.

Edward L. Glaeser, Sari Pekkala Kerr et William R. Kerr (2012) testent l’intuition de Chinitz en comparant les villes aux Etats-Unis qui étaient proches des dépôts miniers en 1900 avec celles qui en étaient éloignées. Ils étudient les liens qui existent entre les dépôts miniers et l’entrepreneuriat moderne. De nombreuses industries extractives présentent des rendements d’échelle. L’extraction, la transformation et le transport des minerais sont des opérations intensives en capital qui ne sont véritablement rentables que lorsqu’elles sont opérées à une large échelle. Selon Glaeser et alii, les villes disposant d’une abondance en minéraux et charbon se seraient par conséquent dotées de structures industrielles qui se caractérisent par des établissements de grande taille et par une atrophie de l’activité entrepreneuriale. Leur analyse montre que, même plusieurs décennies après, les villes qui avoisinèrent les mines au tournant du siècle hébergent de nombreuses activités qui encouragent le développement des emplois de cadres, mais évincent aussi en parallèle les entrepreneurs. La proximité d’une ville avec les dépôts minéraux et de charbon en 1900 s’avère positivement corrélée avec la taille moyenne des établissements manufacturiers en 1963 et dans les années qui suivent. La composition industrielle d’une ville et la taille et types des entreprises qui y sont implantées influenceraient ainsi de manière durable l’activité entrepreneuriale.

L’étude montre que la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises est plus faible dans les villes proches des mines que dans les villes qui en sont éloignées. Cette relation est observable sur plusieurs générations et apparaît même dans des secteurs qui ne sont pas directement reliés à l’activité minière : le fait qu’une ville soit proche des mines en 1900 se traduit aujourd’hui par une plus grande taille des établissements, par une moindre création d’entreprises et par une moindre croissance urbaine aussi bien pour le commerce, que pour la finance ou encore pour les autres activités de services. Les auteurs cherchent ensuite à déterminer si leurs résultats sont attribuables à un déclin général des villes construites autour des mines, telles que Pittsburgh, qui serait survenu dans les années soixante. Il apparaît que le phénomène s’opère aussi bien dans les villes au climat plus chaud, présentant une forte croissance de l’emploi, que dans les plus vieilles villes du nord, celles de la Rust Belt : la proximité des villes aux mines historiques atténue toujours leur croissance de l’emploi. En définitive, l’activité minière influencerait l’entrepreneuriat moderne bien plus fortement que ne le fait l’évolution même des régions américaines.

 

Références Martin ANOTA

BELSIE, Laurent (2012), « Entrepreneurship and urban growth », NBER, novembre.

CHINITZ, Benjamin (1961), « Contrasts in Agglomeration: New York and Pittsburgh », in American Economic Review Papers and Proceedings, vol. 51, n° 2.

GLAESER, Edward L., Sari Pekkala KERR & William R. KERR (2012), « Entrepreneurship and urban growth: An empirical assessment with historical mines », NBER working paper, n° , août.

SAXENIAN, Anna Lee (1994), Regional Advantage: Culture and Competition in Silicon Valley and Route 128, Harvard University Press.

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publié par Martin Anota - dans Economie géographique
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