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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 21:05

A court terme, la relation entre l’investissement et la croissance économique est, selon les études, faible ou statistiquement non significative ; par contre, à long terme, le taux d’investissement est la variable présentant la plus forte corrélation avec la croissance [Rodrik, 2000]. Théoriquement, dans un cadre néoclassique, l’épargne devrait jouer un rôle essentiel dans la croissance, car elle apparaît nécessaire pour financer l’investissement. Par exemple, dans le modèle de Robert Solow (1956), une hausse du taux d’épargne entraîne une hausse temporaire du taux de croissance et recule l’instant où l’économie atteindra son état stationnaire (en l’absence de progrès technique). Par contre, dans l’optique keynésienne, non seulement l’épargne n’est pas forcément nécessaire pour financer l’investissement (grâce à la création monétaire), mais c’est en fait l’investissement qui génère l’épargne (via les effets multiplicateurs) ; en outre, une hausse de l’épargne est susceptible de nuire à la croissance à court terme en déprimant la demande globale. Comme les entreprises investissent en fonction de cette dernière, elles risquent également de réduire leurs investissements.

Il semble effectivement y avoir une corrélation entre épargne et croissance, du moins à long terme, mais l’histoire suggère que le sens de la causalité ne va pas forcément de la première à la seconde. En effet, par exemple, les économies d’Asie de l’Est ont connu des taux de croissance élevés bien avant d’avoir des taux d’épargne exceptionnellement élevés [Carroll et alii, 2000]. En fait, la causalité semble surtout aller en sens inverse : c’est parce que la croissance est forte que l’épargne va pouvoir s’accroître, chose que tendent à confirmer les études empiriques. Par exemple, Dani Rodrik (2000) a cherché à identifier les « transitions d’épargne » (saving transitions), c’est-à-dire les épisodes au cours desquels le taux d’épargne augmente d’au moins 5 points de pourcentage. Il a alors constaté que ces épisodes sont précédés, mais pas nécessairement suivis, par des niveaux élevés de croissance du PIB. 

Christian Ebeke (2014) a récemment actualisé les résultats de Rodrik en utilisant l’échantillon de pays le plus large possible. Il s’est focalisé sur les dynamiques du ratio épargne sur PIB du secteur privé et a cherché à mettre en évidence les déterminants des accélérations dans l’accumulation de l’épargne. Ebeke identifie 86 épisodes de hausses rapides et soutenues des ratios d’épargne privée domestique. Parmi les 135 pays qu’il étudie, 69 ont connu au moins une accélération de l’accumulation d’épargne privée entre 1960 et 2012.  Ces épisodes sont fréquents et ils surviennent principalement dans les pays émergents et en développement. La probabilité non conditionnelle qu’un pays connaisse une accélération de l’épargne privée à un quelconque moment au cours d’une décennie donnée est d’environ 25 %. L’analyse suggère que les épisodes d’accélérations soutenues de l’épargne privée sont principalement le résultat de très fortes performances macroéconomiques, en l’occurrence d’une croissance forte et régulière du PIB par tête, d’un faible taux de chômage et de finances publiques saines. Elles tendent aussi à s’expliquer par la « chance » : de larges découvertes de gisements de ressources naturelles précèdent très souvent les accélérations de l’épargne. 

Ensuite, Ebeke s’est demandé si les accélérations d’épargne s’accompagnent de hausses de l’investissement domestique et d’une accélération de la croissance du PIB réel. Il compare la croissance du PIB réel par tête et les ratios d’investissement privé entre les pays qui ont connu des accélérations de l’épargne privée et les pays qui n’en connurent pas, pendant et après l’épisode d’accélération. Il constate que les hausses soutenues et prolongées de l’épargne privée sont alimentées par l’accélération de la croissance, mais qu’elles ne sont pas nécessairement une cause de la plus forte croissance du PIB : l’épargne est le produit de la croissance et non son moteur.

Quels sont alors les déterminants d’une croissance durable ? Ricardo Hausmann, Lant Pritchett et Dani Rodrik (2005) ont par exemple observé les épisodes d’accélération rapide de la croissance économique qui ont duré au moins huit ans. Ils ont mis en évidence 80 de ces épisodes après les années cinquante. Ces accélérations de la croissance tendent à être corrélées avec les hausses de l’investissement et des échanges, ainsi qu’avec les dépréciations du taux de change réel. Les changements de régime et les réformes économiques sont généralement suivis d’une accélération de la croissance. Pritchett et ses coauteurs soulignent toutefois que les accélérations de la croissance n’en restent pas moins imprévisibles : la majorité d’entre elles ne sont pas liées aux déterminants standards et la plupart des réformes n’entraînent pas une accélération de la croissance. Plus récemment, Andrew Berg, Jonathan Ostry et Jeromin Zettelmeyer (2012) ont repéré les points de rupture dans la croissance économique de 140 pays afin d’identifier les périodes de forte croissance. La durée de la croissance semble liée au degré d’égalité de la répartition du revenu, aux institutions démocratiques, à l’orientation aux exportations et à la stabilité macroéconomique. Les transformations économiques « inclusives », c’est-à-dire accompagnées d’une répartition des gains de croissance parmi l’ensemble de la population, même parmi les plus démunis, sont davantage susceptibles d’entraîner une croissance soutenue que les réformes marquées par une hausse des inégalités : la hausse des inégalités est susceptible de rendre un épisode de croissance insoutenable.

 

Références

BERG, Andrew, Jonathan D. OSTRY & Jeromin ZETTELMEYER (2012), « What makes growth sustained? », in Journal of Development Economics, vol. 98, n° 2.

CARROLL, Christopher D., Jody Overland & David N. WEIL (2000), « Saving and growth with habit formation », in American Economic Review, vol. 90, n° 3.

EBEKE, Christian (2014), « Private saving accelerations », FMI, working paper, décembre.

HAUSMANN, Ricardo, Lant PRITCHETT & Dani RODRIK (2005), « Growth accelerations », in Journal of Economic Growth, vol. 10, n° 4.

RODRIK, Dani (2000), « Saving transitions », in World Bank Economic Review, vol. 14, n° 3.

SOLOW, Robert M. (1956), « A contribution to the theory of economic growth », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 70, n° 1.

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commentaires

Jean 18/04/2015 20:40

Merci pour cette analyse très intéressante. Je reviendrais par ici !

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