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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 20:52

Durant les années trente, plusieurs économistes ont soutenu aux Etats-Unis une proposition radicale de réforme du système monétaire connue sous le nom de « Plan de Chicago ». Irving Fisher (1936), l’un de ses promoteurs, souligne que sa principale caractéristique est de séparer la fonction monétaire des banques de leur fonction de crédit. D'un part, en effet, les banques auraient en vertu de ce Plan l’obligation de couvrir la totalité de leurs prêts par de la monnaie émise par le gouvernement. D’autre part, elles ne pourraient émettre un volume supplémentaire de prêts que si elles disposent au préalable du montant équivalent en monnaie émise par le gouvernement. Dans ce contexte, puisque les banques ne peuvent plus émettre des prêts ex nihilo, elles se voient destituer de leur pouvoir de création monétaire. Le Plan de Chicago apparaissait pour ses partisans comme un moyen de contenir efficacement l’endettement et d’éviter aux Etats-Unis de renouer avec les déséquilibres macroéconomiques ayant conduit à la Grande Dépression. En l’occurrence, comme le rappellent Jaromir Benes et Michael Kumhof, Fisher affirmait que l’application du Plan de Chicago présentait quatre avantages fondamentaux.

1. Il permet tout d’abord un meilleur contrôle des expansions et contractions du crédit bancaire que Fisher considérait comme une source majeure des fluctuations conjoncturelles. En effet, le cycle du crédit n’est pas nécessairement conduit par les fondamentaux de l’économie réelle, mais il influence en tout cas puissamment ces derniers. Dans nos économies modernes, où les prêts additionnels génèrent un supplément de dépôts, la création de larges masses monétaires dépend fondamentalement de la volonté des banques à consentir des prêts et ainsi de leur attitude (volatile) face au risque de crédit. Les expansions et effondrements du crédit entraînent respectivement un excès ou un manque de demande globale. Le Plan de Chicago déconnecte la masse monétaire de la quantité de crédit et facilite par conséquent leur contrôle. La croissance de la masse monétaire peut directement être contrôlée via une règle de croissance monétaire. Les banques seraient de leur côté ramenées à jouer un pur rôle d’intermédiaire entre les agents à capacité de financement et les agents en besoin de financement en n’étant capables de prêter que si elles disposent au préalable de ressources externes de financement.

2. La couverture de l’ensemble des prêts par un montant équivalent de dépôts fait disparaître la possibilité de paniques bancaires et renforce ainsi la stabilité macrofinancière, à la condition toutefois que les banques financent la totalité de leurs créances en s’appuyant sur leurs fonds propres et en contractant des emprunts auprès du Trésor public, sans utiliser d’instruments de dette privée.

3. Puisque les banques auraient à emprunter des réserves auprès du Trésor pour couvrir la totalité de leurs passifs, le gouvernement acquerrait un très large actif vis-à-vis des banques. Le gouvernement peut alors racheter aux banques les obligations publiques en contrepartie de l’effacement de leur dette vis-à-vis du Trésor. La dette publique s’en trouverait considérablement réduite. En outre, la masse monétaire générée par le gouvernement ne correspondrait finalement pas à une dette, dans la mesure où les détenteurs de monnaie ne peuvent obtenir un remboursement autrement que sous la forme de monnaie.

4. Le Plan de Chicago permet en outre une forte baisse des dettes privées et assure en définitive la soutenabilité des bilans tant du secteur privé que du gouvernement. Le gouvernement obtient en effet une large position négative d’endettement net. Au lieu de devenir un large prêteur du secteur privé, il alors peut racheter les larges montants de dettes privées détenues par les banques en échange de l’annulation du crédit du Trésor public.

Les similitudes que les turbulences macroéconomiques de ces cinq dernières années présentent avec l’épisode de la Grande Dépression ont amené certains à reconsidérer l’idée de mettre en œuvre les profondes réformes monétaires contenues dans le Plan de Chicago. Benes et Kumhof ont ainsi étudié les propositions de Fisher et évalué leurs conséquences pour la stabilité macrofinancière et les dynamiques d’endettement. Ces deux économistes du FMI concluent à partir d’une modélisation DSGE de l’économie étasunienne que l’application du Plan de Chicago pourrait effectivement se traduire par un lissage des fluctuations conjoncturelles, par une élimination des paniques bancaires et par un puissant allègement des dettes privées et souveraines. Si les institutions financières du secteur privé ne seraient plus à l’origine d’une expansion excessive du crédit, elles pourraient toutefois continuer à jouer un rôle clé dans le fonctionnement du système de paiement et dans l’allocation des capitaux vers leur usage le plus productif. Les banques peuvent ainsi se focaliser sur la distribution de crédit aux projets d’investissement et offrir l’expertise que la surveillance et la gestion du risque de ces projets exigent. En outre, le modèle de Benes et Kumhof fait apparaître deux autres avantages macroéconomiques.

5. Le Plan de Chicago élève à long terme le niveau de production potentielle de 10 %. En effet, puisque les plus faibles niveaux de dettes privée et public amènent leurs acheteurs à réclamer une plus faible prime de risque, les réformes monétaires entraînent finalement une baisse des taux d’intérêt réels (même en prenant en compte leur impact sur la stabilité des prix). Ensuite, puisque les revenus de seigneuriage s’accroissent, les gouvernements peuvent réduire les taux d’imposition. Enfin, les réformes monétaires conduisent à de moindres coûts de surveillance des emprunteurs.

6. Le taux d’inflation peut chuter à zéro sans que la conduite de la politique monétaire ne rencontre de difficultés. Avec la séparation de la fonction monétaire et de la fonction de crédit, le gouvernement peut plus efficacement contrôler une multitude d’outils d’intervention, dont notamment une règle de croissance monétaire permettant une régulation plus fine de l’offre de monnaie, une règle d’adéquation du capital bancaire contracyclique assurant un contrôle étroit du prêt bancaire, mais aussi une règle de taux d’intérêt qui permet de contrôler le prix du crédit gouvernemental aux banques. Les situations de trappes à liquidité disparaissent puisque, d’une part, l’offre de crédit ne dépend plus de la volonté exclusive des banques de prêter, et, d’autre part, le taux d’intérêt sur le crédit du Trésor public peut facilement devenir négatif.


Références Martin ANOTA

BENES, Jaromir, & Michael KUMHOF (2012), « The Chicago Plan revisited », IMF working paper, août.

FISHER, Irving (1936), « 100% money and the public debt », Economic Forum, Spring Number, avril-juin.

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publié par Martin Anota - dans Instabilité financière
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