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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 18:19

Avec la crise financière mondiale, les taux de chômage ont atteint des niveaux particulièrement élevés dans les pays avancés. Ils ont poursuivi leur envolée dans les pays (comme ceux en périphérie de la zone euro) qui ont adopté des plans d’austérité massifs avant même de renouer avec la croissance. La création nette d’emplois reste aujourd’hui particulièrement faible dans les autres pays, même ceux (comme les Etats-Unis) qui poursuivent une reprise ininterrompue depuis cinq ans. Certains ont suggéré que cette « reprise sans emplois » (jobless recoveries) s’explique tout simplement par la faiblesse de l’activité économique et ont ainsi appelé à un nouvel assouplissement des politiques conjoncturelles en vue de la stimuler. D’autres considèrent que le maintien du chômage à des niveaux élevés s’explique par des facteurs structurels, notamment sur les marchés du travail (par exemple une inadéquation entre la qualification des emplois et la qualification des chômeurs. Selon une telle interprétation, les politiques expansionnistes sont incapables de stimuler la création d’emplois ; seules des réformes structurelles (par exemple dans le domaine de la formation) sont à même de faire refluer le chômage.

Le lien entre la production globale et l’emploi est exploré depuis plusieurs décennies. Arthur Okun (1962) a mis en évidence l’existence à court terme d’une corrélation négative entre le chômage et la production qui a depuis reçu le nom de « loi d’Okun » dans la recherche universitaire : plus la croissance économique est forte, plus l’économie génère des emplois. Cela peut s’interpréter dans un cadre keynésien : plus la demande globale est importante, plus les entreprises sont incitées à produire, donc à embaucher, ce qui réduit le chômage. [1]

La loi d’Okun est considérée comme l’une des régularités empiriques les plus robustes en science économique. Si elle reste moins universelle que l’équation de gravité dans le commerce international, elle demeure plus fiable que la courbe de Phillips. En observant les Etats-Unis depuis 1948 et une vingtaine de pays avancés depuis 1980, Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani (2013) confirment que cette relation est forte et stable dans la plupart d’entre eux. En moyenne, l’accélération d’un point de pourcentage de la croissance de la production se traduit par une hausse de 0,5 point de pourcentage de la croissance de l’emploi. Les coefficients d’Okun (qui mesurent la sensibilité du chômage à la production) sont toutefois fortement hétérogènes d’un pays à l’autre. Plusieurs études suggèrent par exemple de faibles coefficients pour l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Cette hétérogénéité reflète des caractéristiques propres au marché du travail de chaque pays et, plus largement, à son économie. Ce coefficient dépendrait (du moins en partie) des coûts d’ajustement de l’emploi, notamment des coûts de formation… Ball et ses coauteurs suggèrent toutefois que cette hétérogénéité ne s’explique pas par l’intensité de la protection de l’emploi.

Enfin et surtout, ils notent que la Grande Récession n’a pas brisé cette relation. Si nous assistons à des « reprises sans emplois » depuis quelques décennies et en particulier aujourd’hui… c’est tout simplement parce que l’activité économique au sortir des récessions est trop faible pour générer des emplois. Autrement dit, les gouvernements ne peuvent espérer d’améliorations notables sur leur marché du travail sans une accélération significative de la croissance, or ils disposent d’instruments économiques pour faire refluer le chômage à court terme. Si des pays comme l’Espagne ou l’Irlande ont connu une hausse insoutenable de leurs taux de chômage, ce n’est pas à cause de marchés du travail dysfontionnels, mais bien en raison de l’austérité budgétaire et de ses répercussions directes sur l’activité économique. 

Si une relation stable existe au niveau empirique entre deux variables économiques, on pourrait s’attendre à ce que les prévisions de ces variables soient liées par une telle relation. Laurence Ball, João Tovar Jalles et Prakash Loungani (2014) ont ainsi étudié si les prévisionnistes partagent la même croyance en la loi d’Okun que les chercheurs. Ils utilisent des données provenant du Consensus Economics. Ils restreignent leur étude à un groupe d’économies avancées, en l’occurrence ceux du G7 (Allemagne, Canada Etats-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La période analysée s’étend de 1989 à 2012. 

GRAPHIQUE Comparaison entre les coefficients d’Okun tirés des données empiriques et des prévisions (1989-2012)

Laurence-Ball--loi-d-Okun--coefficients-d-Okun--Allemagne--.png

source : Ball et alii (2014)

Ils montrent que les prévisions de croissance du PIB réel et les variations du chômage sont négativement corrélées dans chacun des pays qu’ils étudient, ce qui est cohérent avec la loi d’Okun. Pour de nombreux pays, le coefficient d’Okun tiré des prévisions est assez similaire à celui des données empiriques (cf. graphique). Par exemple, les faibles coefficients d’Okun qu’ils décèlent pour l’Allemagne, le Japon et l’Italie à partir des données empiriques se retrouvent également dans les prévisions réalisées pour ces trois pays. La croyance des prévisionnistes envers la loi d’Okun ne s’est pas démentie au cours de la Grande Récession, ce qui reflète sa survie dans les données. De plus, les révisions de prévisions de chômage sont négativement corrélées avec les révisions des prévisions du PIB réel : les premières sont revues à la baisse lorsque les secondes sont revues à la hausse. Cette corrélation est particulièrement forte pour l’année en cours, mais tend à s’affaiblir pour les horizons de prévision plus éloignés.

 

[1] Il ne faut toutefois pas oublier que la baisse du chômage n’est pas forcément aussi rapide que la création nette d’emploi (et inversement) : lorsque le chômage baisse, c’est-à-dire lorsque les chances d’être embauchées s’améliorent, des personnes qui s’étaient jusqu’alors retirées de la population active sont incitées à reprendre leur recherche d’emploi. La hausse du taux de chômage est contenue par la fuite d’une partie des travailleurs dans la population inactive, tandis que, symétriquement, la baisse du taux de chômage est freinée par le retour d’inactifs sur le marché du travail. Autrement dit, il faut parfois créer deux emplois pour qu’il y ait un chômeur en moins.

 

Références

BALL, Laurence, João Tovar JALLES & Prakash LOUNGANI (2014), « Do forecasters believe in Okun’s law? An assessment of unemployment and output forecasts », FMI, working paper, février.

BALL, Laurence, Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18668.

LOUNGANI, Prakash (2014)« Are jobs and growth still linked? », in iMFdirect (blog), 7 janvier.

OKUN, Arthur (1962), « Potential GNP: Its measurement and significance », in Proceedings of the Business and Economics Statistics Section, American Statistical Association.

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