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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 21:21

Dans leur modèle séminal, Allan Meltzer et Scott Richard (1981) concluaient que plus l’électeur médian est pauvre, plus il est incité à voter pour des politiques redistributives, ce qui suggère, tout d’abord, que la redistribution devrait être d’autant plus importante que les inégalités sont fortes, mais aussi que l’effet serait le plus grand pour l’électeur médian, ou du moins que ce dernier serait un bénéficiaire net de la redistribution. Lorsqu'il testa cette hypothèse, Branko Milanovic (2000) constatait que la redistribution est effectivement d’autant plus forte que les inégalités de revenus primaires sont fortes ; en revanche, ce sont les plus pauvres qui profitent avant tout de la redistribution et non les classes moyennes ou l’électeur médian.

La littérature a souvent suggéré que la redistribution dépendait du rapport de force entre une élite et le reste de la population, par exemple les riches et les pauvres, les capitalistes et les travailleurs, etc. toutefois, pour qu’il y ait redistribution, il faut que les bénéficiaires soient collectivement organisés et qu’ils contrôlent le gouvernement. En effet, en l’absence d’action collective, les bénéficiaires potentiels ne peuvent sanctionner les politiciens qui ne poursuivent pas des politiques redistributives. En principe, les partis de gauche résolvent les problèmes d’action collective que rencontre la population qui ne fait pas partie de l’élite, ce qui suggère que la redistribution devrait être d’autant plus importante lorsque la gauche est au pouvoir. Torben Iversen et David Soskice (2006) ont suggéré que la redistribution devrait d’autant plus se faire au profit des pauvres que ces derniers parviennent à former une coalition avec la classe moyenne. Noam Lupu et Jonas Pontusson (2011) ajoutent que ce sera d’autant plus possible que les revenus de la classe moyenne est proche de ceux des pauvres et éloignés de ceux des riches.

Pourtant, même si les partis de gauche représentent les intérêts des pauvres, ils n’ont pas les mêmes incitations à poursuivre un agenda redistributif. Iversen et Soskice ont suggéré que les classes moyennes risquent de s’opposer aux partis de gauche si ces derniers ne peuvent s’engager de façon crédible à modérer leur position sur la redistribution. Michael Becher (2014) ajoute qu’en nommant des candidats modérés (notamment des candidats qui ne sont pas issus du syndicalisme), les partis de gauche s’engagent à poursuivre un agenda redistributif qui soit plus attrayant pour les classes moyennes, ce qui favorise leur accession au pouvoir. Pour Philip Keefer et Branko Milanovic (2014), les stratégies d’engagement nécessitent un degré élevé d’organisation du parti. En effet, les partis ne peuvent s’engager de façon crédible à poursuivre un programme particulier que s’ils sont capables de réduire les comportements de passager clandestin de la part de leurs candidats et notamment d’éviter à ce que ces derniers s’écartent du programme officiel du parti, ce qui n’est possible que si le parti est très organisé. Si c’est le cas, ils sont à même de gérer les changements de leaders et de ne pas se dissoudre suite à celles-ci. En outre, les partis organisés sont plus susceptibles d’avoir une vision de long terme et ainsi de prendre en compte les coûts de la redistribution, notamment les répercussions de la fiscalité sur l’activité et sur la croissance économique ; ils sont alors moins enclins à redistribuer. Réciproquement, les partis qui ont de moindres incitations à prendre en compte ces coûts sont par conséquent les plus susceptibles de redistribuer excessivement. 

Keefer et Milanovic suggèrent alors que les plus vieux partis sont davantage susceptibles de présenter l’organisation nécessaire pour s’engager de façon crédible que les partis les plus jeunes. En effet, les plus vieux partis ont démontré qu’ils pouvaient gérer les changements de leaders, puisqu’ils ne se sont pas dissous jusqu'à présent. Certains jeunes partis présentent peut-être une organisation suffisante pour survivre, mais d’autres en sont dépourvus et vont se dissoudre. Par conséquent, les plus vieux partis devraient être plus modérés que les plus jeunes et procéder à une moindre redistribution. 

Afin de déterminer l’impact des partis politiques sur la redistribution, Keefer et Milanovic utilisent des données relatives à la répartition du revenu dans 61 pays, notamment 20 pays latino-américains. Tout d’abord, ils se demandent comment l’orientation partisane d’un gouvernement influence sa politique de redistribution. Leur analyse empirique confirme que les partis de gauche redistribuent davantage que les partis de droite. Ils se demandent ensuite à quelle ampleur les caractéristiques des partis au pouvoir (notamment leur âge ou leur niveau d’institutionnalisation) influencent leur arbitrage entre croissance et redistribution. Les plus vieux partis de gauche sont davantage susceptibles d’internaliser les coûts à long terme de la redistribution et d’être plus crédibles dans leur engagement à redistribuer les revenus, ce qui les amène finalement à moins redistribuer. Keefer et Milanovic montrent également que non seulement les partis de gauche redistribuent plus, mais qu’ils taxent également plus ; les partis de gauche plus vieux taxent toutefois moins que les plus jeunes.

 

Références

BECHER, Michael (2014), « Endogenous credible commitment and party competition over redistribution under alternative electoral institutions ».

IVERSEN, Torben, & David SOSKICE (2006), « Electoral institutions and the politics of coalitions: Why some democracies redistribute more than others », in American Political Science Review, vol. 100, n° 2.

KEEFER, Philip, & Branko MILANOVIC (2014), « Party age and party color. New results on the political economy of redistribution and inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7129.

LUPU, Noam, & Jonas PONTUSSON (2011), « The structure of inequality and the politics of redistribution », in American Political Science Review, vol. 105, n° 2.

MELTZER, Allan H., & Scott F. RICHARD (1981), « A rational theory of the size of government », in Journal of Political Economy, vol. 89, n° 5.

MILANOVIC, Branko (2000), « The median voter hypothesis, income inequality and income redistribution: An empirical test with the required data », in European Journal of Political Economy, vol. 16, n° 3.

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