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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 20:10

La crise actuelle révèle toute l’incohérence institutionnelle de la construction européenne. La politique monétaire s’avère notamment incapable de stabiliser à elle seule l’activité de la zone, les dynamiques de l’endettement public ont incité les gouvernements à opter pour des stratégies de consolidation budgétaire et, plus fondamentalement, les déséquilibres macroéconomiques entre les différents pays-membres restent irrésolus. Pour beaucoup, si la zone euro ne veut pas connaître une situation prolongée de dépression, elle semble avoir à accepter davantage d’intégration économique ou bien se résoudre à l’éclatement. Emmanuel Farhi et Iván Werning (2012) ont analysé l’unification budgétaire d’économies partageant une devise commune. Une union monétaire génère selon eux des externalités et celles-ci appellent à des accords assurantiels entre les Etats-membres pour réaliser des transferts budgétaires vers les pays en difficulté.

Au sein d’une union monétaire, un choc macroéconomique affectant l’un de ses membres ne peut par définition être compensé par une variation du taux de change. La gestion efficace d’un tel choc asymétrique repose, selon Robert Mundell (1961), sur le déplacement des facteurs de production, en l’occurrence des travailleurs et des capitaux ; c’est alors leur parfaite mobilité qui conditionne l’optimalité de la zone monétaire. Ronald McKinnon (1969) met de son côté l’accent sur le degré d’ouverture des économies appartenant à l’union monétaire, tandis que Peter Kenen (1969) met l’accent sur la diversification de l’appareil productif, une spécialisation des économies compromettant leur ajustement aux chocs sectoriels. Pour Harry Johnson (1969) enfin, l’ajustement à un éventuel choc asymétrique doit se réaliser via des transferts budgétaires depuis les régions bénéficiant d’une situation économique favorable vers les régions frappées par le choc. C’est dans le sillage de la littérature sur les zones monétaires optimales et plus particulièrement la réflexion de Johnson que s’inscrivent les travaux de Farhi et Werning. Dans cette optique, les transferts publics participent tout d’abord à lisser la consommation. Mais outre ce rôle direct habituellement associé à l’assurance, ils stimulent également les dépenses en cas de récession et inversement à les réfréner en période de surchauffe.

Mundell (1973) et finalement les institutions européennes considérent que l’instauration d’une devise commune améliore le partage des risques en approfondissant les marchés financiers et en accroissant au sein de chaque pays-membre la détention d’actifs émis dans le reste de l’union monétaire. En cas de choc asymétrique, les revenus générés par la possession d’actifs émis par les régions non touchées par le choc viendraient jouer un rôle stabilisateur dans les régions affectées. Le lissage de la consommation serait ainsi permis par les seuls mécanismes d’ajustement par les marchés. Toutefois, selon Farhi et Werning, les bénéfices de l’assurance macroéconomique sont plus larges dans une union monétaire et l’intervention publique est nécessaire pour lui donner sa pleine efficacité. A partir d’un modèle d’inspiration nouvelle keynésienne, où la viscosité des prix et des salaires constituent la friction clé, ils montrent en effet qu’un mécanisme privé de partage du risque ne permet qu’une gestion inefficiente des chocs asymétriques et donc que la seule intégration financière s’avère insuffisante pour réaliser l’ajustement macroéconomique.

Même si les agents sont capables de s’assurer eux-mêmes sur des marchés d’actifs complets, l’intervention du gouvernement sur les marchés d’assurance macroéconomique demeure nécessaire. En effet, en l’absence d’intervention publique, les agents privés n’internalisent pas les effets de la stabilisation macroéconomique dans leurs choix de portefeuille et n’acquièrent donc pas le montant efficient d’assurance. La richesse financière affecte le niveau de dépenses des agents privés, qui elle-même influence à son tour la production et donc le revenu ou la richesse. L’insuffisante internalisation de ces effets macroéconomiques tend à exacerber les épisodes conjoncturels d’expansions et d’effondrements. L’intervention publique devient nécessaire pour pallier l’inefficacité du marché d’assurance privé. Si les marchés d’actifs privés s’avèrent complets, l’efficience peut être assurée avec l’instauration d’un système de taxation incitative influençant les choix de portefeuille des agents privés. Un gouvernement peut également prendre en charge le mécanisme d’assurance macroéconomique, soit en prenant lui-même les positions assurantielles nécessaires sur les marchés financiers, soit en s’accordant ex ante sur des transferts publics conditionnels ou « renflouements » avec les autres Etats-membres de l’union.

A présent, si les marchés financiers sont incomplets, hypothèse que privilégient les deux auteurs, les marchés d’assurance macroéconomique sont imparfaits ou n’existent tout simplement pas. Les transferts publics ex post ou renflouements conditionnels aux chocs expérimentés par chaque pays dessinent alors un mécanisme efficace d’assurance macroéconomique. Deux points complémentaires motivent l’unification budgétaire des unions monétaires. D’une part, l’union budgétaire permet aux Etats-membres de l’union monétaire d’obtenir un plus large accès à l’assurance. D’autre part, les transferts publics s’avèrent plus efficaces que ne l’aurait été le partage de risque privé si les marchés d’actifs étaient complets.

D’après les résultats de la modélisation réalisée par Farhi et Werning, l’asymétrie des chocs frappant les Etats-membres, la persistance de ces chocs et l’ouverture des économies membres influencent l’efficacité des transferts publics comme outil de stabilisation macroéconomique au sein d’une union monétaire. Si la politique monétaire est à même de contrer au niveau de l’ensemble de la zone les éventuels chocs symétriques, les transferts budgétaires apparaissent nécessaires dans la gestion des chocs asymétriques. Ils gagnent en outre en efficacité avec, d’une part, la persistance des chocs et, d’autre part, le degré de fermeture de l’économie.

 

Références  Martin ANOTA

CLEVENOT, Mickaël, & Vincent DUWICQUET (2011), « Partage du risque interrégional », in Revue de l’OFCE, n° 119, octobre.

FARHI, Emmanuel, & Iván WERNING (2012), « Fiscal unions », NBER working paper, n° 18280, août.

JOHNSON, Harry G. (1969), « The case for flexible exchange rates », in Federal Reserve of Saint Louis Review, vol. 51, n° 6.

KENEN, Peter (1969), « The theory of optimum currency Areas : an eclectic view », in R. Mundell & A.K. Swoboda (dir), Monetary problems of the international economy, Chicago.

McKINNON, Ronald (1963), « Optimum currency areas », in American Economic Review, vol. 53, n° 4.

MUNDELL, Robert (1961), « A theory of optimum currency areas », in American Economic Review, vol. 51, n° 4.

MUNDELL, Robert (1973), « The economics of common currencies », in H.G. Johnson & A.K. Swoboda (dir), Uncommon Arguments for Common Currencies.

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publié par Martin Anota - dans Intégration européenne
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