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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 19:35

En s’appuyant dans sur les enquêtes menées dans plusieurs pays, Vladimir Gimpelson et Daniel Treisman montrent que les populations ont eu ces dernières années une représentation erronée de la répartition nationale des revenus : ils ne connaissent pas le degré d’inégalités, ils ne connaissent pas leur évolution réelle et ils ont du mal à se positionner sur l’échelle des revenus. Ces résultats demeurent lorsque les auteurs utilisent des sources de données alternatives, d’autres définitions ou d’autres instruments de mesure. Par exemple, les perceptions ne sont pas plus exactes si elles portent sur la richesse plutôt que sur le revenu. 

Gimpelson et Treisman s’appuient notamment sur l’enquête qui a été réalisée en 2009 dans 40 pays dans le cadre du programme international d’enquêtes sociales. Celle-ci a demandé à chaque sondé quelle serait la forme de la répartition du revenu nationale parmi cinq formes proposées, par exemple, si elle était en forme de diamant, de sablier, de pyramide, etc. (cf. schéma). Les réponses diffèrent fortement d’un pays à l’autre. Par exemple, si 68 % des Lettons pensent que leur société ressemble à une pyramide (de type A), ce n'est le cas de seulement 2 % des Danois ; 56 % des Danois pensent que leur société a la forme d’un diamant (de type D), puisqu'ils estiment que la majorité d'entre eux se situent au niveau intermédiaire.

 

Les inégalités et leur perception

Or les répondants ont bien du mal à saisir la forme exacte de la répartition du revenu national. En ce qui concerne la répartition des revenus après redistribution, la proportion de réponses correctes est comprise entre 5 % en Ukraine (dont la majorité des habitants surestime les inégalités) à 61 % en Norvège parmi les 40 pays étudiés. La majorité ne choisit la bonne réponse que dans 5 pays. Dans 5 pays, en l’occurrence en Estonie, en République slovaque, en Croatie, en Hongrie et en Ukraine, plus de 90 % des habitants optent pour une réponse erronée.

Les sondés se trompent également souvent lorsqu’ils se représentent la rémunération de diverses professions, en particulier les professions les plus rémunérées. Dans plusieurs pays européens, une part significative de la population pense que la pauvreté est soit plus élevée, soit plus faible qu’elle ne l’est en réalité. Lorsque Gimpelson et Treisman utilisent plusieurs mesures alternatives, ils constatent au mieux qu’une faible corrélation entre le niveau réel des inégalités et son niveau perçu dans chaque pays.

Pour déterminer si les gens parviennent bien à se placer sur l’échelle des revenus, Gimpelson et Treisman s’appuient sur les données du Life in Transition Survey couvrant 34 pays (notamment 29 pays émergents) et du World Values Survey couvrant 58 pays. Selon le Life in Transition Survey, dans la majorité des pays, 40 % des sondés estiment se situer dans les 5ème et 6ème déciles, alors que celles-ci captent par définition 20 % de la population. Dans les enquêtes du World Values Survey, les deux tiers des répondants pensent qu’ils sont dans la moitié inférieure de la répartition du revenu nationale. Certaines questions d’enquête se focalisent sur la propriété des biens durables et notamment de logement. En général, moins d’un sondé sur dix indique que sa famille possède une résidence secondaire, signe d’un patrimoine relativement élevé. Pourtant, 60 % des propriétaires de résidence secondaire se situent dans la moitié inférieure de la répartition des richesses. Cette proportion diminue dans les pays développés, mais elle reste élevée : en France, en Italie et en Grande-Bretagne, 40 % des propriétaires d’une résidence secondaire se considèrent comme étant situés dans la moitié inférieure de la répartition des richesses. A l’autre extrême, les plus pauvres ont également du mal à se situer dans la répartition des revenus et richesses. Par exemple, si les bénéficiaires de revenu d’assistance se situent dans la moitié inférieure de la répartition du revenu national, ils estiment rarement se situer dans l’ultime décile. Au final, les enquêtes montrent que les riches ont tendance à se considérer comme plus pauvres qu’ils ne le sont vraiment, tandis que les pauvres ont tendance à se considérer comme plus riches qu’ils ne le sont.

Au cours des dernières années, dans chaque pays, les sondés ont eu tendance à considérer que les inégalités et la pauvreté augmentaient. Concernant la répartition du revenu, les répondants n’identifient le sens du changement seulement à peine mieux qu’ils ne l’auraient fait en donnant une réponse au hasard. La proportion de sondés convaincue que les écarts de richesse augmentent n’est pas plus large dans les pays où elles ont augmenté le plus rapidement. Même dans les pays où la part du revenu nationale rémunérant les 10 % ou les 1 % les plus riches a diminué, les répondants croient qu’elle a augmenté.

Si la population n’a pas idée de la répartition exacte des revenus, il est alors probable que celle-ci ne permet pas de prédire les préférences et comportements politiques ; par contre, ces dernières peuvent être influencées par la représentation des inégalités que s’en fait la population. En l’occurrence, peu de preuves empiriques confirment l’idée d’un lien entre, d’une part, le degré courant des inégalités et, d’autre part, les revendications pour un approfondissement de la redistribution des revenus ou les perceptions de conflits de classe. Par contre, Gimpelson et Treisman montrent que c’est le niveau perçu des inégalités qui est corrélé avec la demande de redistribution : plus la population considère que la répartition du revenu national est inégalitaire, plus elle exige une forte redistribution des revenus.

 

Référence

FORSE, Michel, & Maxime PARODI (2011), « La perception des inégalités en France depuis dix ans », in Revue de l'OFCE, n° 118, juillet.

GIMPELSON, Vladimir, & Daniel TREISMAN (2015), « Misperceiving inequality », NBER, working paper, n° 21174, mai.

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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 18:04

De plus en plus d’études se penchent sur les liens entre culture et croissance économique. Une partie de cette littérature s’est plus étroitement focalisée sur les liens entre religion et croissance. Par exemple, Robert Barro et Rachel McCleary (2003) se sont appuyés sur les données d’enquêtes internationales sur la religiosité dans un large échantillon de pays pour déterminer les effets de la fréquentation des lieux de culte et des croyances religieuses sur la croissance économique. Leurs résultats suggèrent que la croissance économique est favorisée par les croyances religieuses, notamment les croyances en l’existence du paradis et de l’enfer, mais défavorisée par la fréquentation des lieux de culte. Luigi Guiso, Paola Sapienza et Luigi Zingales (2003) sont parvenus à des conclusions similaires. Ces trois auteurs ont étudié divers attitudes économiques vis-à-vis de la coopération, du gouvernement, du travail des femmes, de la législation, de l’épargne et de l’économie de marché. Ils ont constaté que les croyances religieuses étaient en moyenne associées à de « bonnes » attitudes économiques, c’est-à-dire propices à un PIB par habitant plus élevé et à une plus forte croissance économique.

Parce qu'elles ne prônent pas les mêmes valeurs, ni les mêmes normes de comportement, il est probable que les réligions n'exercent pas la même influence sur l'activité économique. Il y a plus d’un siècle, Max Weber avait noté une affinité entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Selon lui, les préceptes protestants auraient incité les fidèles à adopter une approche plus rationnelle du monde, mais aussi à travailler et à épargner davantage. La diffusion du protestantisme aurait alors favorisé l’essor du capitalisme. La thèse de Weber n’a pas seulement généré une ample littérature en sociologie en suscitant de profondes controverses ; elle a également inspiré au cours des dernières décennies de nombreux travaux en économie sur les liens entre religion et croissance. Tiago Cavalcanti, Stephen Parente et Rui Zhao (2007) confirment que les différences entre catholicisme et protestantisme peuvent expliquer pourquoi l’Europe du nord s’est industrialisée et développée avant l’Europe du sud. S’inspirant également des travaux de Weber, les économistes Sascha Becker et Ludger Woessmann (2009) ont suggéré que les économies protestantes ont prospéré parce qu’elles étaient plus favorables à l’accumulation du capital humain : en appelant les protestants à lire la Bible par eux-mêmes, Luther a pu encourager une alphabétisation essentielle à l’accumulation des connaissances et aux activités économiques. Les données relatives à la Prusse de la fin du dix-neuvième siècle confirment qu’elle a non seulement connu une plus grande prospérité économique, mais aussi une meilleure éducation. Becker et Woessmann constatent que la forte alphabétisation des protestants peut expliquer les écarts de prospérité observés à l’époque d’un pays à l’autre. Contrairement à ce que pensait Weber, le protestantisme a favorisé le développement économique, non pas en favorisant le travail et l’accumulation du capital physique, mais en favorisant l’accumulation du capital humain.

Jusqu’à récemment, les liens entre la religion et l’innovation, l’un des moteurs de la croissance à long terme, avait été délaissé. En prenant le nombre de brevets déposés par habitant pour mesurer le degré d’innovation, Roland Bénabou, Davide Ticchi et Andrea Vindigni (2015b) ont décelé une relation négative entre la religiosité et l’innovation, aussi bien à travers une analyse des Etats-Unis qu’au travers les comparaisons internationales. Ce résultat est robuste, puisqu’il subsiste lorsque les trois auteurs mesurent la religiosité en prenant différents indicateurs ; il persiste après avoir pris en compte le niveau de revenu par la tête, la population, la part de la population diplômée du supérieur, la protection des droits de brevets, l’investissement étranger et la liberté religieuse. Dans une étude parallèle, Bénabou et alii (2015a) ont examiné la relation entre la religiosité et un vaste ensemble d’attitudes favorables ou défavorables à l’innovation, en utilisant les résultats de la World Values Survey entre 1980 et 2005. Ils s’appuient en l’occurrence sur cinq indicateurs de religiosité, ainsi que sur onze indicateurs d’ouverture individuelle à l’innovation, notamment les attitudes envers la science et la technologie, la prise de risque, etc. Leur étude suggère qu’une plus grande religiosité est associée à une moindre inclinaison envers l’innovation. Bénabou et ses coauteurs ne rejettent pas l’idée que la religion puisse favoriser la croissance : si elle freine l’innovation, elle peut favoriser d’autres moteurs de la croissance, notamment la confiance.

 

Références

BARRO, Robert J., & Rachel M. MCCLEARY (2003), « Religion and economic growth across countries », in American Sociological Review, vol. 68, n° 5.

BECKER, Sascha O., & Ludger WOESSMANN (2009), « Was Weber wrong? A human capital theory of protestant economic history », in Quarterly Journal of Economics, vol. 128, n° 4.

BÉNABOU, Roland, Davide TICCHI & Andrea VINDIGNI (2015a), « Religion and innovation », NBER, working paper, n° 21052, mars.

BÉNABOU, Roland, Davide TICCHI & Andrea VINDIGNI (2015b), « Forbidden fruits: The political economy of science, religion, and growth », NBER, working paper, n° 21105, avril.

CAVALCANTI, Tiago V., Stephen L. PARENTE & Rui ZHAO (2007), « Religion in macroeconomics: A quantitative analysis of Weber’s thesis », in Economic Theory, vol. 32, n° 1.

The Economist (2015), « No inspiration from above », 15 mars.

GUISO, Luigi, Paola SAPIENZA & Luigi ZINGALES (2003), « People’s opium? Religion and economic attitudes », in Journal of Monetary Economics, vol. 50, n° 1.

WEBER, Max (1905), L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme.

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 09:29

Depuis la crise financière mondiale, les mesures macroprudentielles sont de plus en plus utilisées à travers le monde. Elles comprennent le plafonnement des ratios prêt sur valeur, le plafonnement des ratios dette sur revenu, les limitations de croissance du crédit et autres restrictions de bilans, les exigences en capital, les exigences en réserves, etc.

Ces mesures visent à atténuer le cycle financier et par là ses répercussions sur l’économie, en contenant l’expansion excessive du crédit et des prix d’actifs lors de la phase haussière du cycle (ce qui réduit la probabilité qu’ils s’effondrent brutalement), mais aussi en contenant leur chute lors de la phase baissière. Plusieurs études ont suggéré que la banque centrale devait avoir explicitement pour mandat le maintien de la stabilité financière en resserrant préventivement sa politique monétaire lors des phases haussières pour freiner l’endettement, la spéculation et la hausse des prix d’actifs, au risque de pénaliser la croissance économique ; toutefois, le consensus actuellement est plutôt que la politique macroprudentielle doit être utilisée pour assurer la stabilité financière (ou tout du moins pour freiner l’emballement lors des phases haussières du cycle), ce qui permettrait à la politique monétaire de se focaliser sur la stabilité des prix, la croissance et le plein emploi.

Plusieurs études se sont penchées sur l’impact des mesures macroprudentielles sur les marchés de l’immobilier ; elles ont conclu que ces mesures contiennent effectivement l’expansion du crédit immobilier et des prix du logement. Christopher Crowe, Deniz Igan, Giovanni Dell’Ariccia et Pau Rabanal (2011) ont constaté que ce sont des mesures comme le plafonnement du ratio prêts sur valeur qui ont le plus de chances de contenir un boom immobilier. Le FMI (2011) constate que ces divers outils sont efficaces pour empêcher que l’expansion du crédit stimule la hausse des prix de l’immobilier ou que la seconde stimule en retour la première. A partir de données provenant de 57 pays sur plus de trois décennies, Kenneth Kuttner et Ilhyock Shim (2013) constatent que des mesures autres que la hausse des taux d’intérêt comme le plafonnement du ratio service de la dette sur revenu, le plafonnement du ratio prêts sur valeur ou encore les taxes immobilières affectent particulièrement la croissance du crédit immobilier. Le resserrement des limitations de ratios dettes sur revenue réduisent le crédit immobilier de 4 à 7 %, tandis que le resserrement des limitations des ratios prêts sur valeur réduit le crédit immobilier d’environ 1 %.

Les précédents études ont montré que les limitations des ratios prêts sur valeur et dette sur revenu peuvent contribuer à stabiliser le marché immobilier et qu’il est plus efficace de resserrer ces plafonnements que de les assouplir. Chris McDonald (2015) a chercher à déterminer si cette asymétrie dépendait de la position du cycle immobilier où les mesures sont mises en œuvre. Il constate que le resserrement des mesures est plus efficace lorsque le crédit connaît une forte expansion et lorsque les prix de l’immobilier sont relativement élevés par rapport au revenu. Resserrer ces mesures (par exemple réduire le ratio prêts sur valeur maximal) durant les phases haussières réduit le niveau de crédit immobilier de 4 à 8 % et le niveau des prix immobiliers de 6 à 12 % au cours de l’année suivante ; durant les phases baissières, ces mesures réduisent le crédit immobilier de 2 à 3 % et les prix immobiliers de 2 à 4 %. Il est plus efficace de resserrer le plafonnement des ratios prêts sur valeur et dette sur revenu pour contraindre le crédit que d’assouplir ce plafonnement pour stimuler le crédit. Les différences d’efficacité entre le resserrement et l’assouplissement de ce plafonnement sont relativement faibles lors des phases baissières, c’est-à-dire lorsque la croissance du crédit est faible et les prix de l’immobilier sont faibles, ce qui est cohérent avec l’idée que l’assouplissement est peu efficace parce qu’il survient en général durant les ralentissements.

Eugenio Cerutti, Stijn Claessens et Luc Laeven (2015) ont étudié l’usage d’une douzaine mesures macroprudentielles dans 119 pays au cours de la période 2000-2013 pour déterminer leur efficacité à atténuer les cycles d’affaires. Les pays émergents utilisent le plus fréquemment les politiques macroprudentielles, en particulier celles associées au taux de change. Les pays avancés utilisent davantage de mesures basées sur l’emprunteur (par exemple le plafonnement des ratios prêts sur valeur et dette sur revenu) que les pays émergents. Ces mesures sont généralement associées à une plus faible croissance du crédit, notamment du crédit des ménages, ainsi qu’avec une plus faible hausse des prix de l’immobilier. Les politiques basées sur l’emprunteur (telles que les plafonnements des ratios prêts sur valeur et dette sur revenu) et les politiques basées sur les institutions (telles que le plafonnement du levier d’endettement ou le provisionnement dynamique) semblent être les plus efficaces. Ces politiques sont plus efficaces lorsque la croissance du crédit est forte, mais elles sont moins efficaces lors des effondrements. Les effets sont également moindres dans les économies les plus développées financièrement et les plus ouvertes, ce qui suggère un certain contournement ; leur usage s’accompagne d’un plus grand emprunt transfrontalier, ce qui suggère à nouveau un certain contournement.

Ainsi, les politiques macroprudentielles sont plus efficaces lors des booms que lors des phases d’effondrement des cycles financiers, ce qui suggère la politique macroprudentielle peut prendre en charge le maintien de la stabilité financière lors des phases haussières, ce qui rend moins nécessaire que les banques centrales resserrent leur politique monétaire préventivement pour empêcher la formation de bulles spéculatives. Par contre, les banques centrales ont très certainement à intervenir lors des phases baissières pour enrayer la baisse des prix d’actifs, stimuler le crédit et contenir les répercussions de cet effondrement sur l’économie réelle en assouplissant leur politique monétaire.

 

Références

CERUTTI, Eugenio, Stijn CLAESSENS & Luc LAEVEN (2015), « The use and effectiveness of macroprudential policies: New evidence », FMI, working paper, n° 15/61, mars.

CROWE, Christopher W., Deniz IGAN, Giovanni DELL’ARICCIA & Pau RABANAL (2011), « How to deal with real estate booms », FMI, staff discussion note, n° 11/02.

FMI (2011), « Macroprudential policy: An organizing framework ».

KUTTNER, Kenneth N., & Ilhyock SHIM (2013), « Can non-interest rate policies stabilize housing markets? Evidence from a panel of 57 economies », BRI, working paper, n° 433.

MCDONALD, Chris (2015), « When is macroprudential policy effective? », BRI, working paper, n° 496, mars.

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