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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 21:53

Elhanan Helpman (2013) passe en revue les études qui ont bouleversé l’étude du commerce international et notamment de l’investissement direct à l’étranger (IDE). Il met particulièrement l’accent sur les deux révolutions majeures de ces trois dernières décennies, en l’occurrence l’intégration de concurrence monopolistique, puis la prise en compte de l’hétérogénéité des entreprises. 

Si Adam Smith s’est penché sur les échanges internationaux, c’est toutefois David Ricardo (1817) qui est crédité pour avoir formulé la première véritable théorie du commerce international. Sa théorie des avantages comparatifs suppose que la productivité relative des secteurs varie d’un pays à l’autre et que cette variation détermine les flux commerciaux : un pays exporte les produits des secteurs dans lesquels il est relativement le plus productif. De son côté, en analysant les effets du commerce sur la rémunération des facteurs, Eli Heckscher (1919) jette les fondements de la théorie des dotations factorielles. Plusieurs auteurs (son élève Bertil Ohlin, Paul Samuelson, etc.) ont modélisé ses intuitions et prolongé sa réflexion. Selon cette théorie, les pays qui ont accès aux mêmes technologies et qui ont par conséquent les mêmes niveaux de productivité sectoriels échangent les uns avec les autres en raison des différences dans leurs dotations factorielles : un pays exporte des produits qui sont intensifs en facteur dont il est relativement bien doté et importe les produits intensifs en facteur dont il est relativement peu doté. 

La théorie ricardienne et l’approche Heckscher-Ohlin n’expliquent que les flux de commerce intersectoriels. Or, Herbert Grubel et Peter Lloyd (1975) constatent que la moitié des échanges internationaux relèvent du commerce intrabranche. En d’autres termes, les pays tendent à échanger entre eux les mêmes produits. Par exemple, la France exporte des vêtements à l’Allemagne et importe des vêtements en provenance de cette dernière, etc. Aujourd’hui, dans les pays industrialisés, ce sont les deux tiers des échanges internationaux qui relèvent du commerce intrabranche. Une autre observation empirique remet également en cause la vision intersectorielle du commerce : les échanges ont lieu entre des pays au même niveau de développement, c’est-à-dire qui diffèrent très peu les uns des autres. Ces observations empiriques et les développements théoriques associés à l’analyse de la concurrence monopolistique ont révolutionné la théorie du commerce. De nouveaux modèles (réalisés par Kelvin Lancaster, Paul Krugman, Elhanan Helpman, etc.) sont en effet développés pour rendre compte du commerce intrabranche et des larges volumes d’échange entre pays similaires. Dans ces modèles, les secteurs sont composés d’entreprises qui produisent des produits différenciés et les entreprises vendent leurs produits sur les marchés domestiques et étrangers. Puisque les consommateurs recherchent la variété, la spécialisation des entreprises dans la production d’une variante donnée de produits mène au commerce intrabranche et aux échanges entre pays similaires.

Comme les précédents modèles du commerce international, les modèles en concurrence monopolistique ne se focalisent que sur les dynamiques sectorielles. Ils traitent en effet les entreprises d’un secteur donné de façon symétrique : celles-ci disposent des mêmes technologies, utilisent la même composition en termes de facteurs, fixent leurs prix de façon similaire, etc. Or, les études empiriques mettent à mal l’hypothèse d’une symétrie au sein des secteurs. En général, dans un secteur donné, seule une infime fraction des entreprises exporte et ces entreprises ne constituent pas un échantillon aléatoire : les exportateurs sont de plus grande taille et plus productifs que les entreprises qui n’exportent pas et ils versent des salaires plus élevés que ces derniers. En outre, les études mettent en évidence que les secteurs connaissent de profondes réallocations en réponse à la libéralisation des échanges : d'une part, les entreprises les moins productives tendent à sortir du secteur ; d'autre part, les parts de marché sont réallouées des entreprises les moins productives vers les plus productives. 

Marc Melitz (2003) a révolutionné la théorie du commerce international en concevant un cadre analytique où les entreprises sont hétérogènes et la concurrence monopolistique. A la différence des modèles à la Krugman ou Lancaster, une entreprise qui entre dans un secteur ne connaît pas la productivité de sa technologie ; ce n’est qu’après avoir payé les coûts d’entrée qu’une entreprise découvre son niveau de productivité. Au final, les entreprises les moins productives ne vont pas rester en activité, tandis que les entreprises les plus productives vont exporter. Les entreprises ayant une productivité intermédiaire ne vont servir que le marché intérieur, tandis que les exportateurs servent également le marché intérieur. Au final, ce modèle permet de reproduire les dynamiques observées au niveau empirique lors des épisodes de libéralisations des échanges. En effet, une réduction des coûts des échanges pousse les entreprises les moins productives à sortir du secteur et conduit à une redistribution des parts de marché des entreprises les moins productives vers les plus productives, en l’occurrence les exportateurs. Parce qu’elle élimine les entreprises les moins productives et donne plus de poids aux entreprises à forte productivité dans un secteur donné, la libéralisation du commerce accroît la productivité moyenne de ce dernier. Plusieurs auteurs ont alors repris et développé le modèle de Melitz pour mesurer les gains à l’échange lorsqu’un secteur ou un pays s’ouvre à la concurrence étrangère. 

Les modèles de concurrence monopolistique intégrant une hétérogénéité des entreprises éclairent l’impact du commerce international sur les inégalités de revenu. Les précédentes analyses mettaient traditionnellement l’accent sur les salaires relatifs de travailleurs ayant différents niveaux de qualifications ou sur les salariés travaillent dans différents secteurs ou métiers. Par exemple, l’ouverture pousse les pays avancés à se spécialiser dans la production de produits intensifs en capital et travail qualifié ; l’essor des exportations se traduit alors par une plus forte demande de travail qualifié dans les pays avancés, donc par des gains salariaux pour les travailleurs qualifiés et un creusement des inégalités (c’est le théorème Stolper-Samuelson). Toutefois, le développement des qualifications n’explique pas la totalité des inégalités salariales. Les inégalités augmentent même pour les individus ayant des caractéristiques (et notamment des niveaux de qualifications) similaires. Elhanan Helpman, Oleg Itskhoki et Stephen J. Redding (2010) ont élaboré un modèle théorique où ces inégalités salariales résiduelles sont influencées par le commerce extérieur. Dans leur modélisation, les entreprises les plus productives sont plus grandes, emploient de meilleurs travailleurs et versent de plus hauts salaires que les entreprises les moins productives ; et parmi elles, les plus productives exportent. Le modèle suggère une relation en forme de U inversé entre le degré d’ouverture et les inégalités salariales. En effet, lorsqu’aucune entreprise n’exporte, une réduction des coûts d’échange pousse plusieurs entreprises à exporter, si bien que celles-ci vont accroître leurs salaires par rapport aux entreprises non exportatrices et les inégalités vont alors augmenter. Inversement, lorsque toutes les entreprises exportent, une hausse des coûts d’échange pousse plusieurs entreprises à cesser d’exporter et réduit le salaire que celles-ci versaient par rapport aux firmes exportatrices, si bien que les inégalités tendent à augmenter.  

En ramenant l'analyse des secteurs à celle des entreprises, des recherches récentes ont également permis de mieux comprendre le rôle et l’organisation des firmes multinationales (FMN). Une entreprise procède à un IDE horizontal lorsqu’elle acquiert une filiale à l'étranger afin de servir le marché domestique ; une entreprise réalise un IDE vertical lorsqu’elle acquiert une filiale étrangère afin de produire des intrants intermédiaires pour son propre usage. Il est coûteux d’exporter, comme il est coûteux d’acquérir une filiale à l’étranger. Par conséquent, on considère que l’IDE horizontal résulte d’un arbitrage entre la proximité et la concentration. Elhanan Helpman, Marc Melitz et Stephen Yeaple (2004) introduisent l'hétérogénéité des entreprises dans le cadre de l'arbitrage proximité-concentration. Leur modèle implique que, parmi les entreprises qui restent dans un secteur, les moins productives servent uniquement le marché intérieur, les plus productives servent les marchés étrangers via leurs filiales et les entreprises avec des niveaux de productivité intermédiaires optent pour l’exportation. 

L’IDE vertical diminue le coût de production d'intrants intermédiaires, principalement en raison de la faiblesse des salaires dans le pays d'accueil. L’existence d’espaces caractérisés par de faibles coûts de fabrication encourage les IDE verticaux, mais seulement si le coût de la fragmentation de la production n'est pas trop élevé. Pour comprendre les chaînes de valeur complexes qui ont émergé à partir des années quatre-vingt (parallèlement au développement des NTIC qui a permis de sensiblement réduire le coût de fragmentation), il est alors nécessaire de comprendre l’arbitrage entre l'externalisation et l'intégration d'une part, et entre l’externalisation domestique et étrangère de l'autre. Pol Antràs et Elhanan Helpman (2004) ont introduit l'hétérogénéité des entreprises dans un modèle avec contrats incomplets. Dans ce cadre, les entreprises choisissent entre des formes d'organisation en se basant sur la productivité totale des facteurs. Parmi les entreprises qui restent dans un secteur, les plus productives délocalisent et les moins productives servent uniquement le marché domestique. Parmi les entreprises nationales, les plus productives internalisent, tandis que les moins productives externalisent. De même, parmi les entreprises qui desservent les marchés étrangers, les plus productives internalisent en acquérant des filiales pour produire les produits intermédiaires, tandis que la moins productives externalisent en se contentant d’acheter les produits intermédiaires aux entreprises étrangères non affiliées. 

 

Références

ANTRÀS, Pol & Elhanan HELPMAN (2004), « Global sourcing », in Journal of Political Economy, vol. 112.

GRUBEL, Herbert G. & Peter J. LLOYD (1975), Intra-Industry Trade: The Theory and Measurement of International Trade in Differentiated Products, Macmillan, Londres.

HECKSCHER, Eli F. (1919), « The effect of foreign trade on the distribution of income ».

HELPMAN, Elhanan (2013), «  Foreign trade and investment: Firm-level perspectives », NBER working paper, n° 19057, mai.

HELPMAN, Elhanan, Oleg ITSKHOKI & Stephen J. REDDING (2010), « Inequality and unemployment in a global economy », in Econometrica, vol. 78, n° 4.

HELPMAN, Elhanan, Marc J. MELITZ & Stephen R. YEAPLE (2004), « Export versus FDI with heterogeneous firms », in American Economic Review, vol. 94.

MELITZ, Marc J. (2003), « The impact of trade on intra-industry reallocations and aggregate industry productivity », in Econometrica, vol. 71.

RICARDO, David (1817)On the Principles of Political Economy and Taxation.

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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 09:17

Thomas Piketty et Gabriel Zucman (2013) ont observé l’évolution en longue période des ratios patrimoine sur revenu et en ont offert des éléments d’explications. Ils utilisent les bilans nationaux des huit principales économies industrialisées, en l’occurrence les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, le Canada et l’Australie. Les données remontent pour certaines d’entre elles (l’Allemagne et la France) jusqu’au dix-huitième siècle. Les auteurs constatent dans tous les pays une augmentation progressive des ratios richesse sur revenu au cours des dernières décennies : ils tournaient autour de 200 à 300 % en 1970 et sont compris entre 400 et 600 % en 2010. Les ratios semblent ainsi peu à peu retrouver en Europe leurs valeurs au dix-neuvième siècle, c’est-à-dire entre 600 et 700 %. Aux Etats-Unis, le ratio a également connu une courbe en U, mais beaucoup moins prononcée.

GRAPHIQUE Ratios patrimoine privé sur revenu national (1970-2010)

Piketty-Ratio.png

source : Piketty et Zucman (2013)

La dynamique à long terme des prix d’actifs contribue à expliquer l’évolution en U des ratios en Europe. Les marchés financiers se développaient sans entraves jusqu’à la Première Guerre mondiale. En revanche, plusieurs politiques que Piketty qualifie d’« anti-capital » ont été par la suite mises en place, contribuant à faire baisser les prix d’actifs. Outre les guerres mondiales, ces mesures se sont révélées être de puissants chocs pour le patrimoine au cours du vingtième siècle. Inversement, le retrait progressif de ces politiques à partir des années soixante-dix a été suivi par une nouvelle hausse des prix d’actifs. D’autre part, l’évolution du ratio trouve également une explication dans le ralentissement de la croissance de la productivité et de la population. Selon la formule Harrod-Domar-Solow, le ratio patrimoine sur revenu de long terme (β) est égal à long terme au taux d’épargne net (s) divisé par le taux d’accroissement du revenu (g), soit :

β = S / g

Ainsi, pour s = 10 %, β est égal à environ 300 % si g = 3 % et à environ 600 % si g = 1,5 %. Ou, pour reprendre les termes de Piketty et Zucman, le capital est de retour car les économies renouent avec une faible croissance. Puisque la croissance de la productivité et de la population a fortement ralenti en Europe et au Japon, la formule permet d’expliquer une large part de la remontée des ratios richesse que l’on a pu observer en leur sain. Elle explique également pourquoi les ratios patrimoine sur revenu sont plus faibles aux Etats-Unis qui se sont certes caractérisés par une plus forte croissance démographique, mais pas par des taux d’épargne plus élevés.

La formule Harrod-Domar-Solow semble assez bien expliquer la dynamique à très long terme de l’accumulation de patrimoine. Tant qu’elles génèreront des flux importants d’épargne (selon des motifs de succession, de cycle de vie et de précaution), les économies présentant un faible g seront caractérisées par un β élevé. Certes, les effets de valorisation et les destructions de richesse associées aux guerres jouent un rôle à l’échelle de quelques années, voire de quelques décennies. Mais dans les principaux pays développés, les niveaux de patrimoine que l’on observe aujourd’hui sont plutôt bien expliqués par les taux d’épargne et les taux de croissance du revenu observés entre 1970 et 2010, et ce en ligne avec les modèles fondateurs d’accumulation du capital à un bien.

La formule β = s/g a tout d’abord été dérivée par Henry Harrod (1939) et Evsey Domar (1947) en utilisant des fonctions de production à coefficient fixe. Cette hypothèse d’une complémentarité du travail et du capital permettait aux deux auteurs postkeynésiens d’observer que la croissance était « sur le fil du rasoir ». Dans leur modèle, le β et l’idée d’une croissance déséquilibrée dépendent donc étroitement de la technologie. Robert Solow (1956) est le premier à avoir déduit cette formule d’un modèle néoclassique en utilisant une fonction de production où travail et capital sont substituables. Cette hypothèse de substituabilité des facteurs, couplée à celle d’une flexibilité des prix, permet au modèle de générer une croissance équilibrée. Pour Piketty et Zucman, il est évident qu’il y a une forte substitution entre capital et travail à long terme. Pourtant, cela ne signifie pas nécessairement que la croissance soit stable. 

En effet, la stabilité financière peut être remise en cause lorsque les ratios patrimoine sur revenu atteignent des niveaux élevés, puisque ceux-ci sont alors susceptibles d’alimenter des bulles sur les marchés d’actifs domestiques. Piketty et Zucman notent que les bulles immobilières et financières risquent d’être particulièrement dévastatrices lorsque le stock total de la richesse représente 6 à 8 années du revenu. Par exemple, selon leurs calculs, le ratio patrimoine sur revenu s’élevait à 700 % lorsque la bulle japonaise atteignait sa taille maximale à la fin des années quatre-vingt ; il s’élevait à 800 % en Espagne en 2008-2009 lorsque l’économie basculait dans la Grande Récession. Puisqu’il est difficile de juger du caractère excessif des hausses de prix d’actifs, la surveillance des ratios de richesse sur revenu se révèle essentielle pour orienter l’action des banques centrales et des régulateurs financiers.  

L’étude vient éclairer les récentes évolutions de la répartition du revenu. Jusqu’au début du dix-huitième siècle, le capital se composait principalement de la terre, si bien qu’il n’y avait que de faibles possibilités de substitution entre le capital et le travail. Avec la multitude de formes que le capital est désormais susceptible de prendre, l’élasticité de substitution entre le travail et le capital pourrait aujourd’hui être supérieure à 1. Or, même avec une élasticité à peine supérieure à 1, les hausses du ratio capital-production sont susceptibles d’entraîner une augmentation de la part du revenu rémunérant le capital semblable à celle qui est observée dans les pays avancés depuis les années soixante-dix. Ainsi, tant que la croissance économique demeure faible et les ratios richesse sur revenu importants, la déformation du revenu au profit du capital est susceptible de se poursuivre.

Le niveau élevé des ratios patrimoine sur revenu amène enfin Piketty et Zucman à s’interroger sur l’imposition du patrimoine. En raison des processus cumulatifs à l’œuvre dans les inégalités de richesse, le patrimoine est fortement concentré. Avec le retour des ratios patrimoine sur revenu à des niveaux élevés, les inégalités de patrimoine vont donc jouer un rôle de plus en plus important dans la dynamique des inégalités ces prochaines décennies, ce qui rend plus impérieux une fiscalité progressive du capital et des successions. Si la concurrence fiscale au niveau international empêche un tel changement politique, les auteurs n’excluent pas une nouvelle vague d’antimondialisation et de politiques anti-capital.

 

Références

DOMAR, Evsey (1947), « Expansion and employment », in American Economic Review, vol. 37, n° 1.

HARROD, Henry (1939), « An essay in dynamic theory », in Economic Journal, vol. 49, n° 193.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2013), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », Paris School of Economics, 26 juillet. 

SOLOW, Robert M. (1956), « A contribution to the theory of economic growth », in Quarterly Journal of Economics, vol. 70, n° 1.

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 20:04

L’économie mondiale a connu une forte désinflation ces dernières décennies. Le taux d’inflation est passé en moyenne de 26 % en 1990 à 3,8 % en 2005. Si les économies avancées se caractérisent par de plus faibles taux d’inflation que les pays en développement, ces derniers ont également connu une forte désinflation. Entre 1980 et 2005, le taux d’inflation est passé de 12,9 % à 2,22 % dans les pays développés, tandis qu’il passait de 28,30 % à 5,86 % dans les pays en développement. Gregor Schwerhoff et Mouhamadou Sy (2013 a, b) observent la distribution des taux d’inflation entre une centaine de pays entre 1980 et 2010. Ils en tirent trois constats. Tout d’abord, les taux d’inflation tendent effectivement à se concentrer de plus en plus près de zéro. Ensuite, toutes les régions sont affectées à travers le monde. Autrement dit, la désinflation est un phénomène universel qui ne peut être attribué à quelques « poids lourds » de l’économie mondiale. Enfin, le changement s’opère progressivement au cours des deux décennies, sans qu’une quelconque discontinuité soit visible dans l’évolution du taux d’inflation. 

Une large part de la chute de l’inflation est souvent attribuée à l’amélioration du cadre institutionnel des banques centrales et à leur plus grande maîtrise dans la conduite de la politique monétaire. En l’occurrence, l’indépendance des banques centrales et l’adoption du ciblage d’inflation leur auraient permis d’ancrer plus efficacement les anticipations. Le fait que l’inflation se soit stabilisé autour des niveaux ciblés par les banques centrales (c'est-à-dire 2 %) suggère que celles-ci ont effectivement acquis une plus grande crédibilité et sauraient plus amplement maîtriser les anticipations. Toutefois, comme le note Kenneth Rogoff (2003), l’inflation a également reflué dans les pays qui sont dotés d’institutions faiblement développées et qui connaissent par une instabilité politique. L’universalité de la désinflation mondiale invite donc à rechercher ses causes dans des facteurs autres que monétaires. 

D’autres explications ont ainsi été avancées. Certains auteurs mettent l’accent sur les développements technologiques, l’innovation stimulant les gains de productivité et ces derniers poussant les prix à la baisse. Or, si les Etats-Unis ont effectivement connu une accélération des gains de productivité au cours des années quatre-vingt-dix avec la diffusion des nouvelles technologies d’information et de communication, la croissance de la productivité ralentissait au même instant dans plusieurs pays européens. Les évolutions observées sur les marchés du travail ont également pu contribuer à la désinflation mondiale. De réformes du marché du travail ont été mises en place dans les années quatre-vingt afin d’en accroître la flexibilité. La montée du chômage et sa persistance à des niveaux élevés dans les pays européens ont modifié le rapport de force entre les travailleurs et leurs employeurs, ce qui a amené les premiers à plus facilement accepter la modération salariale et une réduction de la protection du travail. Il n’est alors pas surprenant de voir que la désinflation mondiale est synchrone à une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment du travail.

Depuis Kenneth Rogoff (2003), plusieurs auteurs mettent en avant le rôle-même de la mondialisation dans la désinflation mondiale. Depuis les années quatre-vingt, les échanges extérieurs ont été stimulés par la chute des barrières à l’échange, notamment des coûts de transport et des droits de douane. Par conséquent, le taux d’ouverture (mesuré comme la somme des importations et exportations rapportée au PIB) est passée en moyenne de 39 % à 54 % entre 1990 et 2005. Avec l’ouverture croissante des pays au commerce extérieur, l’inflation domestique devient de plus en plus sensible aux dynamiques mondiales (et, réciproquement, de moins en moins sensible aux évolutions domestiques, ce qui jette un doute sur la capacité des banques centrales à contrôler l’inflation domestique). En l’occurrence, l’intégration croissante des pays émergents d’Asie au commerce international s’est révélée être une force déflationniste pour l’économie mondiale. Ces pays, caractérisés par de faibles coûts de production, ont en effet alimenté les marchés internationaux en biens manufacturés, puis en services, à bas prix, contribuant ainsi à réduire l’inflation importée au sein de chaque économie. Cette pression à la baisse sur les prix mondiaux s’est renforcée avec le poids croissant des pays émergents dans l’économie mondiale.

L’ouverture a des effets plus indirects sur les prix. La mondialisation et la dérégulation des marchés réduisent le pouvoir de marché des entreprises en intensifiant la concurrence, ce qui se traduit par une baisse des prix réels. Pour relier la désinflation à l’ouverture, Schwerhoff et Sy (2013a, b) mettent particulièrement l’accent sur l’effet du commerce international sur la productivité. Une plus grande ouverture accroît la concurrence au profit des entreprises les plus efficaces. Cette intensification de la concurrence force les entreprises les moins productives à sortir du marché et la production est donc réaffectée vers les entreprises les plus productives. La productivité moyenne d’un secteur donné tend alors à augmenter et les prix à diminuer. En outre, face à une plus forte concurrence, les entreprises sont incitées à davantage innover, ce qui stimule les gains de productivité et les baisses de prix.

Il est probable que la désinflation mondiale résulte d’une combinaison de dynamiques et non de la seule action des banques centrales (la déconnexion entre l’inflation domestique et la demande intérieure incite par ailleurs à revoir le rôle que peut jouer la politique monétaire et les contraintes qui pèsent sur celle-ci). Or, rien n’assure que ces diverses dynamiques se poursuivront indéfiniment. Les coûts de production s’accroissent dans les pays émergents, ce qui réduit la contribution de ces derniers à la stabilité des prix. En outre, les taux d’ouverture peuvent cesser de s’accroître, voire même décliner : la mondialisation ne constitue pas un processus irréversible

 

Références

BLOT, Christophe, Marion COCHARD, Frédéric REYNES & Xavier TIMBEAU (2006), « Inflation : retour d’une crainte ou crainte d’un retour ? », in Revue de l’OFCE, n° 99, octobre.

QIN, Duo, & Xinhua HE (2012), « Globalization effect on inflation in the Great Moderation era: New evidence from G10 countries », MPRA, working paper, n° 32994.

ROGOFF, Kenneth (2003), « Globalization and global disinflation », discours prononcé à Jackson Hole, dans le cadre de la conférence « Monetary policy and uncertainty: Adapting to a changing economy », août.

SCHWERHOFF, Gregor, & Mouhamadou SY (2013a), « The non-monetary side of the global disinflation ». 

SCHWERHOFF, Gregor, & Mouhamadou SY (2013b), « How globalization helped decreasing inflation », in EconoMonitor (blog), 6 août.

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