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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 23:21
Quelles ont été les répercussions de la grippe espagnole ?

Beaucoup dressent des parallèles entre l’épidémie actuelle du coronavirus avec la pandémie grippale de 1918, plus connue sous le nom de « grippe espagnole », appelée ainsi, non en raison de ses origines, mais parce que ce sont tout d’abord les journaux hispaniques qui l’ont évoquée [Godin, 2020 ; Colvin et McLaughlin, 2020].

La grippe espagnole a éclaté et a atteint son pic en 1918, mais elle a continué de faire des ravages jusqu’en 1920. Sa contagion s’est propagée en trois grandes vagues : la première au cours du printemps 1918, la deuxième, la plus mortelle, entre septembre 1918 et janvier 1919 et la troisième de février 1919 jusqu’à la fin de l’année. Certains pays ont été touchés par une quatrième vague en 1920. La fin du conflit mondial a contribué à la propagation de l’épidémie, avec le retour du combat des soldats, en amenant notamment ces derniers à traverser les frontières pour rentrer chez eux. 

D’après les données relatives à 43 pays, représentant environ 89 % de la population mondiale, qu’utilisent Robert Barro, José Ursúa et Joanna Weng (2020), la grippe espagnole aurait entraîné la mort de 39 millions de personnes entre 1918 et 1920, soit 2 % de la population mondiale d’alors : 26,4 millions de morts en 1918, 9,4 millions en 1919 et 3,1 millions en 1920. Une épidémie aussi mortelle ferait aujourd’hui l’équivalent de 120 millions de morts. C’est la plus massive vague de décès associée à un désastre « naturel » ces derniers siècles. Il faut remonter au quatorzième siècle avec l’épidémie de peste pour trouver un désastre touchant une part plus importante de la population.

Tous les pays n’ont pas été affectés dans les mêmes proportions par la grippe espagnole : à un extrême, l’Australie a été épargnée, grâce à sa stratégie de confinement ; à l’autre extrême, l’Inde a perdu 5,2 % de la population. Parmi les 39 millions de morts dans le monde, 16,7 millions, soit 43 % du total, étaient indiens. L’Afrique du Sud et l’Indonésie ont également connu d’importants taux de mortalité. Ce dernier a été faible en Chine, mais dans la mesure où la population chinoise était déjà très importante, 8,1 millions de Chinois en sont morts, ce qui représente 21 % de l’ensemble des décès dans le monde.

Lorsqu’ils se tournent vers la dimension économique de la grippe espagnole, Barro et ses coauteurs notent une corrélation négative entre le taux de mortalité associé à l’épidémie dans un pays donné et le niveau de vie de ce dernier. Cette corrélation s’explique selon eux par le fait qu’un pays dispose d’autant plus de services de santé (et, plus largement, qu’il est capable de s’organiser efficacement) que son niveau de vie est élevé.

Barro et ses coauteurs ont ensuite cherché à déterminer les répercussions macroéconomiques de cette épidémie. Ils ne manquent pas de souligner qu’il est très difficile de mesurer l’impact exact de la grippe espagnole, dans la mesure où cet événement suit immédiatement la Première Guerre mondiale. D’ailleurs, le fait que l’épidémie ait immédiatement suivi le conflit mondial a certainement dû contribuer à ce que les économies ne parviennent pas à achever leur reprise suite à celui-ci.

D’après les estimations de Barro et alii, le pays typique a connu une baisse de 6 % du PIB réel par tête et de 8 % de la consommation du fait de la grippe espagnole. Ces baisses sont comparables à celles observées au cours de la Grande Récession de 2008-2009. En outre, la grippe espagnole a contribué, tout comme la Première Guerre mondiale, à alimenter l’inflation. Notamment pour cette raison, l’épidémie a entraîné une baisse des rendements réels des actions et surtout des titres publics.

Barro et Ursúa (2008) s’étaient déjà penchés sur ce qu’ils qualifient de désastres macroéconomiques rares, c’est-à-dire des épisodes marqués par une baisse du PIB par tête ou de la consommation de 10 % au minimum. Selon cette définition, l’histoire a été marquée par trois grands désastres macroéconomiques depuis 1870, en l’occurrence la Seconde Guerre mondiale, la Grande Dépression des années trente et la Première Guerre mondiale, selon l’ordre décroissant de gravité. D’après les nouvelles estimations qu’obtiennent Barro et alii en distinguant plus finement les impacts respectifs du conflit mondial et de la pandémie, il apparaît que la Première Guerre mondiale aurait réduit de 8,4 % le PIB réel par tête dans le pays typique. La grippe espagnole n’a pas eu de répercussions équivalentes, mais elle s’inscrirait en quatrième position si l’on adoptait une définition moins stricte du désastre macroéconomique.

Barro et ses coauteurs estiment que les valeurs estimées pour l’impact de la grippe espagnole constituent des estimations hautes des répercussions que l’actuelle épidémie de coronavirus est susceptible d’avoir sur une économie typique. Ils ne prolongent toutefois pas leur analyse pour juger de cette hypothèse. L'économie mondiale n'a certainement pas connu d'événement aussi catastrophique que l'actuelle pandémie depuis la crise financière mondiale. Il n'est pas impossible que la récession que ne manquera pas d'entraîner l'épidémie de coronavirus soit plus grave que celle provoquée par la crise financière mondiale. Elle risque toutefois de passer par des canaux bien différents que ceux empruntés par cette dernière, notamment via les pénuries de main-d'oeuvre et les fermetures d'unités de production pour contenir l'épidémie [Wren-Lewis, 2020 ; Baldwin et Weder di Mauro, 2020], comme ce fut le cas lors de la grippe espagnole, d'où l'importance de travaux comme celui que viennent de publier Barro et alii.

 

Références

BALDWIN, Richard, & Beatrice WEDER DI MAURO (2020), « Introduction », in CEPR, Economics in the time of COVID-19, mars. Traduction française, « L'économie au temps du coronavirus ».

BARRO, Robert J., & Jose F. URSÚA (2008), « Macroeconomic crises since 1870 », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 39.

BARRO, Robert J., José F. URSUA & Joanna WENG (2020), « The coronavirus and the Great Influenza Epidemic. Lessons from the “Spanish flu” for the coronavirus’s potential effects on mortality and economic activity », CESifo, working paper, n° 8166.

COLVIN, Chris, & Eoin MCLAUGHLIN (2020), « Coronavirus and Spanish flu: Economic lessons to learn from the last truly global pandemic », in The Conversation, 11 mars.

GODIN, Romaric (2020), « Les leçons économiques de la grippe espagnole, un siècle avant le coronavirus », in Médiapart, 6 mars.

WREN-LEWIS, Simon (2020), « The economic effects of a pandemic », in Mainly Macro (blog), 2 mars. Traduction française, « Les répercussions économiques d’une épidémie ». 

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8 mars 2020 7 08 /03 /mars /2020 14:29
Comment évolue la capitalisation boursière à long terme

Dmitry Kuvshinov et Kaspar Zimmermann (2020a) ont présenté un nouvel ensemble de données relatives à la capitalisation boursière dans 17 pays développés pour la période allant de 1870 à 2016, données qu’ils ont étudiées pour essayer de mettre à jour les tendances à long terme de la capitalisation boursière et identifier les facteurs à leur origine. 

Contrairement à Raghuram Rajan et Luigi Zingales (2003), qui suggéraient une évolution en forme de U, leur analyse montre que l’évolution historique du marché boursier s’apparente à une crosse de hockey. En l’occurrence, il apparaît que le ratio entre les cours boursiers et le PIB stagnait pour l’essentiel du siècle qui précéda les années quatre-vingt ; en passant d’environ 0,3 à 1, il tripla au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, une période que Kuvshinov et Zimmermann qualifient de « big bang », pour ensuite rester à un niveau élevé (cf. graphique 1). L’expansion boursière a eu lieu dans chaque pays de l’échantillon étudié et, dans la grande majorité des pays observés, le niveau actuel de la taille du marché boursier dépasse de loin tout ce qui a pu être observé avant les années quatre-vingt.

GRAPHIQUE 1  Capitalisation boursière dans les pays développés (en % du PIB)

Comment évolue la capitalisation boursière à long terme

source : Kuvshinov et Zimmermann (2020a)

Kuvshinov et Zimmermann se sont alors demandé si cette évolution s’expliquait par un changement du prix ou de la quantité des actions. Pour le déterminer, ils ont combiné leurs estimations des capitalisations boursières avec les données relatives aux rendements boursiers, aux taux d’intérêt et aux flux de trésorerie tirées d'Oscar Jordà et alii (2019). Il apparaît que les plus-values, et non les émissions d’actions par les entreprises déjà cotées ou l’introduction de nouvelles entreprises en Bourse, expliquent l’évolution des marchés boursiers à long terme. La stagnation de la capitalisation boursière entre la Première guerre mondiale et 1980 s’explique par des chocs associés aux deux guerres mondiales, à la Grande Dépression et à la stagflation des années soixante-dix qui ont touché les cours boursiers. L’épisode du big bang a coïncidé avec une forte hausse des cours boursiers : ces derniers ont augmenté après 1985 à un rythme annuel moyen de 3,5 %, soit cinq fois plus vite que la norme historique. 

Les cours boursiers devraient être égaux à la valeur actualisée des futurs flux de trésorerie. Par conséquent, le niveau élevé des cours boursiers s’explique soit par des flux de trésorerie futurs plus élevés, soit par un plus faible taux d’actualisation. Kuvshinov et Zimmermann cherchent à déterminer laquelle des deux explications domine. Leur analyse suggère tout d’abord qu’une hausse du ratio capitalisation boursière sur PIB prévoit de faibles rendements boursiers à l’avenir, mais pas une plus forte croissance future des dividendes, ce qui suggère que le big bang s’explique par un plus faible taux d’actualisation pour les actions. Mais en outre, il apparait que le ratio capitalisation boursière sur PIB n’a certes pas de pouvoir prédictif pour la croissance future des flux de trésorerie, mais qu’il est fortement corrélé avec les niveaux courants de dividendes, ce qui suggère que le big bang s’explique par une hausse des profits des sociétés cotées qui ne s’est pas accompagnée par une accélération future des taux de croissance.

Poursuivant leur analyse, Kuvshinov et Zimmermann constatent que le taux d’actualisation des actions a chuté dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et qu’il est ensuite resté faible. Cette baisse s’explique par la baisse de la prime de risque sur les actions. Mais si la capitalisation boursière n’est pas retournée à la moyenne après 2000, c’est parce que les taux d’intérêt sûrs ont diminué, ce qui a maintenu le taux d’actualisation des actions à un faible niveau malgré le retour à la moyenne de la prime de risque. Quant aux flux de trésorerie, il apparaît que les dividendes versés par les sociétés cotées ont doublé, relativement au PIB, entre 1985 et 1995 (cf. graphique 2). Une analyse contrefactuelle confirme que la chute du taux d’actualisation et l’essor des dividendes expliquent la quasi-totalité de la hausse de la capitalisation boursière au cours du big bang.

GRAPHIQUE 2  Dividendes versés par les entreprises cotées (en % du PIB)

Comment évolue la capitalisation boursière à long terme

source : Kuvshinov et Zimmermann (2020a)

Kuvshinov et Zimmermann estiment que les causes sous-jacentes à ces deux tendances structurelles ont probablement peu à voir avec le développement du marché boursier lui-même. Par contre, elles ont pu être liées à plusieurs phénomènes macroéconomiques. Plusieurs études ont relié la baisse du taux d’actualisation à la baisse des taux sûrs, associée à divers phénomènes allant de l’accroissement de l’épargne dans le sillage du vieillissement démographique à la réduction de l’offre d’actifs sûrs [Caballero et Farhi, 2018 ; Summers et Rachel, 2019]. Mais la baisse des taux sûrs n’explique pas tout, puisque la baisse de la prime de risque a également joué un rôle. La réduction de la volatilité macroéconomique a pu contribuer à la baisse des taux d’actualisation en réduisant le prix du risque [Lettau et alii, 2008 ; Kuvshinov et Zimmermann, 2020b].

Le fait que les entreprises cotées des pays développés aient versé davantage de dividendes ces dernières décennies, alors même que la croissance de la productivité ralentissait, suggère qu’il y a eu une redistribution des revenus primaires vers les entreprises cotées, au détriment du travail et des entreprises non cotées. Daniel Greenwald et alii (2019) ont suggéré que la hausse de la part du capital pouvait expliquer l’essentiel de la hausse récente de la capitalisation boursière aux Etats-Unis. De son côté, Simcha Barkai (2016) a suggéré que les profits des entreprises cotées aux Etats-Unis ont augmenté au détriment des parts du capital et du travail. La redistribution des profits vers les sociétés cotées peut aussi traduire une hausse du pouvoir de marché de ces dernières. Diverses études comme celles de Frederico Diez et alii (2018), de Thomas Philippon (2019) et Jan De Loecker et alii (2020) suggèrent en effet que le pouvoir de marché des firmes a augmenté ces dernières décennies, aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste des pays développés, mais aussi que le pouvoir de marché des entreprises est fortement corrélé avec leur capitalisation boursière. Une baisse de la fiscalité des entreprises a pu également contribuer à stimuler aussi bien leurs profits après impôts que les cours boursiers [McGrattan et Prescott, 2005]. 

Kuvshinov et Zimmermann ont conclu leur étude en notant que la capitalisation boursière restait pour autant un bon baromètre de l’état du marché boursier. Mais au lieu de signaler des perspectives de forte croissance, des niveaux élevés de capitalisation boursière sont le signe de difficultés à venir, en prédisant de faibles rendements, de faibles dividendes et une forte probabilité d’effondrement boursier. Les fortes valorisations et capitalisations boursières observées ces derniers mois sont donc le signe, non pas d’un faible risque, mais d’un risque élevé sur les marchés boursiers.

 

Références

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

CABALLERO, Ricardo J., & Emmanuel FARHI (2018), « The safety trap », in Review of Economic Studies, vol. 85, n° 1.

DE LOECKER, Jan, Jan EECKHOUT & Gabriel UNGER (2020), « The rise of market power and the macroeconomic implications », in Quarterly Journal of Economics.

DÍEZ, Federico J., Daniel LEIGH & Suchanan TAMBUNLERTCHAI (2018), « Global market power and its macroeconomic implications », FMI, working paper, n° 18/137.

GREENWALD, Daniel L., Martin LETTAU & Sydney C. LUDVIGSON (2019), « How the wealth was won: Factors shares as market fundamentals », NBER, working paper, n° 25769.

JORDÀ, Oscar, Katharina KNOLL, Dmitry KUVSHINOV, Moritz SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2019), « The rate of return on everything, 1870–2015 », in Quarterly Journal of Economics, n° 134/2.

KUVSHINOV, Dmitry, & Kaspar ZIMMERMANN (2020a), « The big bang: Stock market capitalization in the long run », CEPR, discussion paper, n° 14468.

KUVSHINOV, Dmitry, & Kaspar ZIMMERMANN (2020b), « The expected return on risky assets: International long-run evidence », document de travail.

LETTAU, Martin, Sydney C. LUDVIGSON, & Jessica A. WACHTER (2008), « The declining equity premium: What role does macroeconomic risk play? », in Review of Financial Studies, vol. 21, n° 4.

MCGRATTAN, Ellen R., & Edward C. PRESCOTT (2005), « Taxes, regulations, and the value of U.S. and U.K. corporations », in Review of Economic Studies, vol. 72, n° 3.

PHILIPPON, Thomas (2019), The Great Reversal: How America Gave Up on Free Markets, Harvard University Press.

RACHEL, Łukasz, & Lawrence H. SUMMERS (2019), « On falling neutral real rates, fiscal policy, and the risk of secular stagnation », in Brookings Papers on Economic Activity.

RAJAN, Raghuram G., & Luigi ZINGALES (2003), « The great reversals: The politics of financial development in the twentieth century », in Journal of Financial Economics, vol. 69, n° 1.

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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 14:38
Pourquoi l’euro ne fait-il pas le poids ?

L’euro est certes la deuxième monnaie la plus utilisée au monde, il ne joue pas un rôle international plus important qu’il y a vingt ans, lors de son lancement. C’est ce que concluent Ethan Ilzetzki, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2020) en poursuivant l'un de leurs précédents travaux. D'après plusieurs indicateurs, mesurant notamment l’utilisation de l’euro comme monnaie d’ancrage pour les autres devises, comme référence pour les accords de taux de change ou encore comme devise pour libeller les transactions ou les actifs, l’euro représente une part bien plus faible que celle du dollar américain et cette part a été plutôt constante depuis 1999. 

GRAPHIQUE 1  Pourcentage de pays utilisant l’euro ou le dollar ou ancrant leur monnaie sur l’une de ces deux devises (en %)

Pourquoi l’euro ne fait-il pas le poids ?

Par exemple, l’économie américaine n’est que 50 % plus importante que l’économie de la zone euro et pourtant deux fois plus de pays ont ancré leur monnaie sur le dollar que sur l’euro. La part des pays ayant adopté l’euro ou ayant ancré leur monnaie sur l’euro est passée de 26 % à 28 % et cette hausse correspond à l’ancrage sur l’euro des pays qui ont accédé au cours de la période à l’Union européenne et qui devraient à terme adopter l’euro (cf. graphique 1). Lorsque l’on prend en compte le poids des pays au sein de l’économie mondiale, il apparaît que la part de l’économie mondiale utilisant l’euro ou ayant ancré sa monnaie sur l’euro est passée de 25 % à 15 % entre le lancement de la monnaie unique et aujourd’hui, essentiellement en raison de la faiblesse de la croissance dans la zone euro dans le sillage de la crise financière mondiale ; si l’on fait abstraction de la zone euro, la part de l’économie mondiale ayant ancré sa monnaie sur l’euro n’est que de 3,5 % (cf. graphique 2). 

GRAPHIQUE 2  Pourcentage de pays utilisant l’euro ou le dollar ou ancrant leur monnaie sur l’une de ces deux devises (pondérés en fonction de leur PIB, en %)

Pourquoi l’euro ne fait-il pas le poids ?

La part de l’euro dans les réserves de change des banques centrales est à peine plus élevée aujourd’hui qu’au lancement de la monnaie unique (cf. graphique 3). Depuis 1999, le montant total de réserves de change des banques centrales a été multiplié par huit, en passant de 1,2 à 11 milliards de dollars. Sur l’ensemble de la période, la part de l’euro tourne autour de 20 %. De plus, si le dollar est utilisé dans au moins 90 % des conversions de devises, c’est-à-dire dans quasiment la totalité d’entre elles, l’euro est utilisé dans 35 % dans conversions. Enfin, pour prendre un dernier indicateur, les pays en développement utilisent dix fois plus souvent le dollar que l’euro pour libeller leur dette externe.

GRAPHIQUE 3  Montant des réserves de change des banques centrales (en milliards de dollars) et leur composition (en %)

Pourquoi l’euro ne fait-il pas le poids ?

En fait, selon plusieurs indicateurs, l’euro ne joue pas un plus grand rôle que le deutschemark et le franc réunis. Il ne fait que consolider la zone deutschemark et la zone franc. Plus qu’une devise internationale, il constitue avant tout une devise régionale : il est utilisé en zone euro, dans le reste de l’Union européenne et dans certaines des anciennes colonies françaises (en l’occurrence, celles constituant la zone franc CFA), mais pas dans le reste du monde. 

Ilzetzki et ses coauteurs ont ensuite cherché à expliquer l’incapacité de l’euro à jouer un rôle international plus important. Il est tout d’abord possible que la principale devise internationale, en l’occurrence le dollar, puisse avoir un monopole naturel, notamment en raison des effets de réseau : les pays ont intérêt à utiliser le dollar du fait même qu’il est massivement utilisé. Mais d’autres facteurs structurels ont pu aussi contribuer à limiter le développement de l’euro.

Il y a en premier lieu la faible intégration des marchés de la dette de la zone euro : ces derniers sont toujours fragmentés selon les frontières nationales. Surtout, une monnaie joue efficacement le rôle de devise internationale si elle fait preuve la stabilité et fournit de la sécurité, notamment lors des périodes de turbulences financières ou d’incertitude. Par exemple, les bons du Trésor américains jouent historiquement le rôle de valeurs refuges. Or, l’offre de titres publics libellés en euros qui sont considérés comme vraiment sûrs est limitée, comme l’a montré la crise de la dette souveraine entre 2010 et 2012 : une grande partie des titres publics de la zone euro ne sont pas considérés comme aussi sûrs que ceux émis par l’Allemagne ou les Etats-Unis.

En outre, la zone euro ne possède pas de centre financier de la stature de New York, Londres et Singapour, si ce n’est Londres elle-même ; les difficultés de Paris et Francfort à constituer des centres financiers d’envergure tiendraient au niveau jugé excessif de leur fiscalité et de leurs réglementations ; l’Union européenne a un poids géopolitique limité, notamment du fait de sa dépendance militaire vis-à-vis des Etats-Unis [Cœuré, 2019] ; enfin, dans la mesure où l’avenir de la finance est étroitement lié à la technologie, le fait que l’Europe joue un rôle bien moins important que les Etats-Unis et la Chine dans la recherche technologique limite aussi le développement à long terme de l’euro comme devise internationale. Tous ces facteurs constituaient des obstacles au développement de l’euro comme monnaie internationale avant même que celui-ci soit lancé ; mais les événements même qui ont eu cours au sein de la zone euro après l’unification monétaire ont également fait obstacle à son essor.

En se focalisant sur l’histoire monétaire de la zone euro, Ilzetzki et ses coauteurs montrent que celle-ci peut être divisée en deux périodes. Au cours de la première période, celle de la « Bundesbank plus » associée aux présidences de Duisenberg et de Trichet, la BCE a donné un poids excessivement élevé à la stabilité macroéconomique de l’Allemagne et, en conséquence, un poids insuffisant au reste de la zone euro pour prendre ses décisions. La BCE semble en effet avoir réagi comme aurait réagi à sa place la Bundesbank : elle a quasiment suivi une règle de Taylor appliquée à l’Allemagne pour prendre ses décisions de politique monétaire. Cette focalisation excessive sur les conditions macroéconomiques en vigueur en Allemagne a contribué à la montée de déséquilibres macrofinanciers dans le reste de la zone euro, ceux-là même qui ont été à l’origine de la crise de l’euro. 

Au cours de la seconde période, celle du « whatever it takes », qui débute à partir du milieu de l’année 2012 et qui correspond à la présidence de Draghi, la BCE semble avoir cherché à faire de son mieux pour remplir son mandat ; Ilzetzki et ses coauteurs estiment notamment qu’elle a été proche de suivre une règle de Taylor appliquée cette fois-ci à l’ensemble de la zone euro. Mais cela ne lui a été possible qu’en jouant avec les limites de son mandat et en adoptant ce qui certains qualifient de « politique quasi-budgétaire » : elle a mis en œuvre un large programme d’assouplissement quantitatif, mais celui-ci ne constitue qu’un « second best », les auteurs considérant que la meilleure solution aurait consisté à émettre des eurobonds ; elle a directement soutenu le prêt bancaire au secteur privé, ce qui s’apparente à des subventions transnationales et implique des choix dans l’allocation des ressources qui sont traditionnellement du ressort d’une autorité budgétaire. 

En définitive, Ilzetzki et ses coauteurs estiment que le manque de cohérence dans la politique monétaire de la BCE a contribué à empêcher l’euro de jouer un plus grand rôle à l’international, mais qu’il a eu des effets encore plus pernicieux sur l’économie de la zone euro. Pour surmonter cette incohérence et ainsi permettre de renforcer aussi bien la stabilité macroéconomique de la zone euro que le rôle de devise internationale de l’euro, il faudrait procéder à d’amples changements institutionnels au sein de la zone euro. 

Pour Ilzetzki et ses coauteurs, le destin futur de l’euro, en tant que monnaie régionale ou en tant que devise internationale au plus grand rôle, dépend peut-être de ce qui se passera en Asie. En effet, si la domination du dollar s’est poursuivie, c’est notamment parce qu’elle a été confortée par l’essor de des pays asiatiques utilisant le dollar, mais rien ne certifie que ces pays continueront à utiliser ce dernier. En décembre 2015, les autorités chinoises ont annoncé qu’elles réduisaient le poids du dollar dans le panier de devises auquel le renminbi est ancré. L’euro pourrait jouer un rôle international plus actif si la Chine ancrait davantage sa monnaie sur l’euro et si d’autres pays asiatiques faisaient de même. Cependant, Ilzetzki et ses coauteurs doutent que cela puisse accentuer durablement le rôle international de l’euro. En effet, le renminbi risque d’être davantage utilisé comme devise de transaction et d’ancrage à travers le monde, si bien qu’il pourrait rapidement détrôner l’euro comme principal concurrent au dollar [Prasad, 2016].

 

Références

CŒURÉ, Benoit (2019), « Should the ECB care about the euro’s global role? », in VoxEU.org, 23 février.

ILZETZKI, Ethan, Carmen M. REINHART & Kenneth S. ROGOFF (2017), « Exchange arrangements entering the 21st century: Which anchor will hold? », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 134, n° 2. 

ILZETZKI, Ethan, Carmen M. REINHART & Kenneth S. ROGOFF (2020), « Why is the euro punching below its weight? », NBER, working paper, n° 26760.

PRASAD, Eswar (2016), Gaining Currency: The Rise of the Renminbi, Oxford University Press. 

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