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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 11:33

La faiblesse persistante de la demande globale et la chute des prix du pétrole ont poussé les prix à la baisse. Or la faiblesse de l’inflation (lowflation) observée suite à la Grande Récession et le récent basculement de la zone euro, puis du Royaume-Uni, dans la déflation ont nourri les craintes que l’actuelle reprise s’en trouve avortée. La déflation est en effet susceptible de dégrader l’activité économique, en particulier si elle découle d’une insuffisance de la demande globale. D’une part, lorsqu’ils anticipent une poursuite de la baisse des prix, les agents retardent leurs achats de biens durables, ce qui comprime davantage la demande globale et incite les entreprises à réduire effectivement leurs prix. D’autre part, la chute des prix est susceptible de générer des dynamiques de déflation par la dette (debt deflation) : comme l’a noté Irving Fischer (1933), si les entreprises réduisent leurs prix lors d’une récession pour gagner en liquidité et se désendetter, leurs recettes ont tendance à se réduire, or elles doivent généralement verser un montant fixe d’intérêts, si bien que le poids réel de leur dette a tendance à augmenter. En d’autres termes, si les prix diminuent alors même que les taux d’intérêt nominaux ne varient pas, alors les taux d’intérêt réels sont poussés à la hausse. Non seulement les emprunteurs ont plus de chances de faire faillite, mais les banques également. Ces dernières ont alors tendance à resserrer leurs prêts, ce qui aggrave les difficultés des entreprises et comprime davantage la demande. Or, la banque centrale n’a qu’une marge de manœuvre limitée pour combattre déflation, car il lui est difficile de réduire ses taux directeurs en-deçà de zéro. La sévérité de la Grande Dépression s’expliquerait précisément par le fait que la contraction de l’activité ait été synchrone avec une déflation.

Le secteur privé n’est pas le seul à désirer se désendetter. L’une des craintes aujourd’hui est que la déflation aggrave l’endettement public, alors même que ce dernier atteint déjà des niveaux historiquement élevés. Le risque est que cette nouvelle détérioration des finances publiques, provoquée par la baisse des prix, incite les gouvernements à chercher à se désendetter plus rapidement en adoptant des mesures supplémentaires d'austérité budgétaire, ce qui détériorerait davantage l’activité économique (donc pousserait à nouveau les prix à la baisse) et accroîtrait par là en définitive le ratio d’endettement public (ce qui augmenterait le risque de défaut de paiement souverain).

La déflation impacte les finances publiques via plusieurs canaux. Premièrement, elle est susceptible d’influencer le solde primaire en affectant les recettes publiques [FMI, 2014 ; End et alii, 2015]. L’Etat capte tout d’abord moins de ressources réelles via la création monétaire (il reçoit moins de recettes du seigneuriage). En outre, la déflation n’affecterait pas le ratio recettes sur PIB si le système fiscal était entièrement proportionnel. Dans la réalité toutefois, dans la mesure où la fiscalité est (relativement) progressive et où les tranches d’imposition sont imparfaitement ou aucunement indexées sur l’inflation, un ralentissement de l’inflation va réduire les ratios de recettes, puisque la plus lente croissance des revenus nominaux ralentit le passage des contribuables aux tranches supérieures. Par contre, les délais dans la perception des impôts peuvent accroître le ratio impôts sur PIB à court terme, puisque le montant des impôts sur le revenu est déterminé à partir du montant des revenus de l’année précédente, si bien la valeur nominale des perceptions d’impôts sur le revenu peut temporairement augmenter plus rapidement que les prix courants.

Deuxièmement, la déflation influence également le solde primaire en affectant les dépenses publiques. Ces dernières sont caractérisées par des rigidités nominales : pour de multiples raisons, les baisses de prix ne se traduisent pas immédiatement par une baisse des dépenses publiques. Par exemple, il peut être politiquement difficile (et économiquement désastreux) de réduire les salaires et les transferts sociaux lorsque les prix chutent. Le montant de certaines dépenses récurrentes (comme les dépenses de maintenance) est spécifié dans des contrats pluriannuels, qui ne sont pas fréquemment renégociés. Plus largement, les dépenses publiques sont (en principe) décidées lors de l’élaboration du Budget, mais réalisées bien après, si bien qu'elles ne prennent pas forcément en compte les baisses de prix. 

Troisièmement, si elle n’est pas pleinement anticipée, la déflation tend à détériorer les ratios d’endettement. Cet effet s’opère via le stock de dette initial et l’effet combiné des taux d’intérêt réels et du solde primaire. Tout d’abord, pour tout stock et tous taux de croissance réels donnés, la déflation diminue le PIB nominal, si bien qu’elle accroît mécaniquement le ratio dette publique sur PIB. Ensuite, le solde primaire peut se détériorer de façon non anticipée dans un environnement déflationniste, entraînant par là une nouvelle hausse du fardeau d’endettement. Enfin, pour tous niveaux donnés de taux d’intérêt et de croissance réels, la déflation accroît la valeur des intérêts. En effet, les paiements d’intérêts se basent généralement sur des taux d’intérêt fixes qui ne s’ajustent pas aux prix domestiques à court terme. L’impact de ce canal dépend de la structure de maturité et de la devise dans laquelle est libellée la dette souveraine, aussi bien que de la part des obligations indexées sur les prix dans l’ensemble de la dette publique.

Le FMI (2014) s’est penché sur l’impact de la faible inflation sur les ratios d’endettement public. Au cours des 100 dernières années, dans les pays avancés, il n’y a eu que quatre cas où l’inflation est passée de l'intervalle 1-4 % à l'intervalle 0-1 % d’une manière persistante (c’est-à-dire pour une période supérieure à trois ans) : il s’agit des cas de l’Italie (en 1912), de la Suisse (en 1996 et en 2011) et du Japon (en 1986). Durant ces épisodes, les ratios d’endettement public se sont accrus en moyenne de 1,25 point de pourcentage du PIB par an, en raison d’une détérioration du solde primaire et des différentiels intérêt-croissance. Le FMI (2014) a simulé l’impact que la faible inflation est susceptible d’exercer sur le ratio d’endettement public de la zone euro via ses répercussions sur les recettes du seigneuriage et le fardeau d’endettement. Si l’on suppose que les taux d’intérêt des titres nouvellement émis s’ajustent au même rythme que l’inflation (c’est-à-dire si l’on suppose que l’effet Fisher joue à plein), un ralentissement de l’inflation va retarder la baisse de la dette publique d’une année par rapport aux prévisions de base, en raison de l’alourdissement du fardeau de la dette. En 2019, le ratio dette publique brute sur PIB moyen sera supérieur d’environ 4,75 points de pourcentage au niveau qu’il aurait sinon atteint. L’impact sur les recettes de seigneuriage est plus modeste : une hausse du ratio d’endettement d’environ 1 point de pourcentage en 2019. En outre, si la faible inflation était associée à une stagnation de la croissance économique, les soldes primaires se détérioreraient davantage avec le tassement des recettes et le gonflement des dépenses, ce qui aggraverait le fardeau de la dette. Dans un scénario combinant faible inflation et stagnation économique, le FMI (2014) estime que la hausse du ratio dette publique sur PIB moyen va s’accroître de 9 points de pourcentage par rapport au scénario de base.

Nicolas End, Sampawende Tapsoba, Gilbert Terrier et Renaud Duplay (2015) ont complété cette analyse en étudiant l’impact de la déflation sur les agrégats budgétaires. Ils ont utilisé un ensemble de données relatives à 21 pays avancés et couvrant 150 années. Leur analyse empirique suggère que la déflation affecte les finances publiques principalement en accroissant les ratios dette publique sur PIB, ce qui reflète un écartement des différentiels entre le taux d’intérêt et le taux de croissance. Elle affecte également les variables nominales du Budget, en l’occurrence les recettes du gouvernement et ses dépenses. En moyenne, une légère déflation accroît les ratios d’endettement public de presque 2 % de PIB par an. Cet impact est amplifié lors des épisodes de déflation survenant lors des récessions. Pour les pays européens, un choc déflationniste de 2 points de pourcentage en 2015 et 2016 entraînerait une détérioration du solde primaire de 1 % du PIB en 2019. En outre, la déflation est plus dommageable aux finances publiques lorsqu’elle trouve son origine dans un choc de demande plutôt qu’un choc d’offre. Nicolas End et ses coauteurs concluent leur étude en confirmant qu’un basculement dans la déflation contribue à saper les efforts de consolidation des finances publiques et menace la soutenabilité de la dette publique. Même de faibles taux d’inflation sont susceptibles d’entraîner les ratios d’endettement sur une trajectoire insoutenable.

 

Références

END, Nicolas, Sampawende J.-A. TAPSOBA, Gilbert TERRIER & Renaud DUPLAY (2015), « Deflation and public finances: Evidence from the historical records », FMI, working paper, n° 15/176, juillet.

FMI (2014), « Lowflation and debt in euro area », in Fiscal Monitor - Back to Work: How Fiscal Policy Can Help, octobre.

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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 17:20

Face au ralentissement de l'inflation, la BCE a adopté toute une série de mesures d’assouplissement depuis le milieu de l’année 2014, notamment en poussant son taux de facilité de dépôts en territoire négatif et en ciblant de nouvelles opérations de refinancement de long terme (LTRO). En septembre 2014, la BCE annonça un programme d’achats d’actifs privés, comprenant des titres adossés sur actifs (ABS) et des obligations sécurisées, qu’elle mit en œuvre à partir du quatrième trimestre. Ces mesures ne sont toutefois pas parvenues à mettre un terme à la contraction du bilan de la BCE et au déclin des anticipations d’inflation. Incitée à approfondir davantage sa politique monétaire avec le basculement de la zone euro dans la déflation en décembre 2014, la BCE a annoncé en janvier 2015 un programme d’achat de titres publics. Le montant des achats de titres publics, s’élevant à 840 milliards d’euros, promet un accroissement substantiel du bilan de la BCE. Il signale l’engagement de cette dernière à relever les anticipations d’inflation afin d’honorer son mandat de stabilité des prix. Entre le début des achats de titres souverains en mars et fin juin, son bilan s’est déjà accru de 19 %.

Deux économistes du FMI, Pelin Berkmen et Andreas Jobst (2015), ont cherché à évaluer l’efficacité de l’assouplissement quantitatif de la BCE. Ils notent que celui-ci a d’ores et déjà eu des effets positifs sur les conditions de financement et les anticipations d’inflation, mais que son impact sur l’économie réelle prendra plus de temps avant de se matérialiser pleinement. En effet, l’expérience des autres pays avec l’assouplissement quantitatif suggère que la stimulation de la croissance atteint son maximum après 2 à 8 trimestres et que la stimulation de l’inflation atteint son maximum après 3 à 16 trimestres. Par exemple, dans le cas des Etats-Unis, Engen et ses coauteurs (2015) estiment que les réponses du chômage et de l’inflation aux différents programmes d’assouplissement quantitatif menés par la Fed depuis le début de l’année 2009 vont atteindre leur pic respectivement en 2015 et 2016.

L’assouplissement quantitatif de la BCE est susceptible d’influencer l’activité via plusieurs canaux de transmission. Le premier canal est celui du rééquilibrage et du signalement. Le programme d’assouplissement quantitatif, tel qu’il a été annoncé, a été plus large que ne l’attendaient les marchés. En signalant la volonté de la BCE de maintenir les conditions monétaires aussi accommodantes que possible tant que l'inflation n'est pas revenue à sa cible, il a poussé davantage les taux d’intérêt à la baisse. Le deuxième canal est celui des prix d’actifs. Suite à l’annonce de l’assouplissement quantitatif, les cours boursiers européens ont grimpé. La hausse initiale des valeurs boursières, impulsée par la chute des primes de risque et par la dépréciation de l’euro, a été en partir inversée depuis. Les cours boursiers pourraient s’accroître davantage si l’assouplissement quantitatif alimentait l’inflation, nourrissait la confiance et stimulait la croissance. Dans la mesure où les ménages ne détiennent qu’une faible part des actions, les effets de richesse seront toutefois initialement faibles. Une hausse des prix immobiliers peut également générer des effets de richesse, mais la demande reste encore faible et plusieurs pays souffrent encore de surcapacités. Le troisième canal est celui du taux de change. L’euro s’est fortement déprécié depuis le milieu de l’année 2014. L’affaiblissement de l’euro va soutenir les exportations et l’inflation. Ce soutien sera plus ou moins fort selon les pays et dépendra du degré d’ouverture et des élasticités des échanges. Par exemple, l’Allemagne est plus ouverte que la France ou l’Espagne. Par contre, ce sont les pays avec des positions extérieures négatives comme le Portugal, l’Italie et l’Espagne qui présenteront les plus fortes élasticités des échanges. Le quatrième canal est celui des anticipations d’inflation et de la confiance. Avec l’assouplissement quantitatif, le déclin des anticipations d’inflation a été inversé. L’amélioration de la confiance peut inciter les résidents à avancer leurs dépenses (en particulier de biens durables) et générer ainsi un véritable cercle vertueux. Elle peut notamment participer à la hausse des prix d’actifs et à la baisse de la prime de risque. Le cinquième canal est celui du crédit. L’assouplissement quantitatif a réduit les coûts de financement de marché. Les banques ont réduit leurs taux d’intérêt prêteurs et emprunteurs. En outre, la fragmentation s’est réduite : les différentiels de taux d’intérêt se sont réduits entre les pays du cœur de la zone euro et les pays périphériques. La demande de crédit a augmenté. Dans la mesure où le financement dans la zone euro repose essentiellement sur le prêt bancaire, le canal du crédit a été le principal canal de transmission de la politique monétaire à l’économie réelle.  Malheureusement, comme le suggère l’expérience des autres pays, la reprise du crédit après un assouplissement quantitatif prend du temps.

A partir du système souple de modèles mondiaux du FMI, Berkmen et Jobst estiment que la poursuite de la dépréciation de l’euro va stimuler la croissance économique dans la zone euro en stimulant tout d’abord les exportations, puis la demande domestique à partir de 2016. En effet, les recettes tirées des exportations finiront par alimenter la demande domestique, tandis que l’accélération de l’inflation poussera les taux d’intérêt réels à la baisse. Les économies les plus ouvertes (comme l’Allemagne) bénéficieront le plus de la dépréciation. Parallèlement, une amélioration du fonctionnement du canal du crédit et un relèvement des anticipations d’inflation devraient la croissance en stimulant plus directement la demande domestique. La baisse des taux d’intérêt prêteurs et la hausse des anticipations d’inflation vont réduire les taux d’intérêt réels, stimulant la consommation et l’investissement. La hausse de l’investissement se traduira par un accroissement du stock de capital, ce qui augmentera la demande de travail et les salaires réels. La hausse des revenus et richesses incitera les ménages à consommer plus. Ce sont les pays rencontrant les plus fortes contraintes de crédit (comme l’Italie) qui bénéficieront le plus d’une amélioration du canal du crédit et qui connaîtront la plus forte baisse des taux d’intérêt réels. L’inflation devrait quant à elle s’accélérer fortement dans tous les pays.

Berkmen et Jobst concluent enfin que les répercussions de l’assouplissement quantitatif de la BCE sur le reste du monde seront positives, dans la mesure où ce dernier bénéficiera d’une plus forte demande. Par contre, la poursuite de la dépréciation de l’euro aura initialement tendance à nuire aux voisins immédiats de la zone euro et aux autres économies avancées, mais ces effets pervers seront ensuite compensés par l’accroissement de la demande. 

 

Références

BERKMEN, S. Pelin, & Andreas JOBST (2015), « An early assessment of quantitative easing », in FMI, country report, n° 15/205, juillet.

ENGEN, Eric, Thomas LAUBACH & Dave REIFSCHNEIDER (2015), « The macroeconomic effects of the Federal Reserve’s unconventional monetary policies », Réserve fédérale, finance and economics discussion, n° 2015-005, 14 janvier.

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publié par Martin Anota
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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 11:24

De nombreuses études se sont penchées sur l’« énigme de la productivité britannique », à propos du ralentissement durable de la croissance de la productivité que l’on a pu observer depuis la Grande Récession au Royaume-Uni. Mais l’énigme de la productivité française, désignant un phénomène assez similaire observé simultanément de l’autre côté de la Manche, a reçu beaucoup moins d’attention.

Certes la productivité du travail est relativement élevée en France lorsqu’on la compara avec celle des autres pays européens. En effet, en 2014, la productivité française était plus élevée que la moyenne de l’OCDE et notamment plus forte que la productivité allemande. La croissance de la productivité du travail est restée assez forte entre 2001 et 2007. Elle était proche de celle observée en Allemagne, mais légèrement inférieure à la moyenne de l’OCDE. La Grande Récession a mis un terme à cette tendance : depuis 2008, la croissance de la productivité horaire et de la productivité totale des facteurs est particulièrement décevante. Le taux de croissance annuel moyen de la valeur ajouté par tête a été de - 0,4 % entre 2008 et 2009 ; elle n’a connu par la suite qu’une timide reprise, puisqu’elle ne s’est établie qu’à 1,3 % entre 2010 et 2011, avant de ralentir à nouveau en atteignant 0,8 % entre 2012 et 2014. Le ralentissement de la productivité observé après 2008 a pu occasionner des pertes cumulées s’élevant jusqu’à 8 %.

Ce ralentissement de la croissance de la productivité en France est « énigmatique », notamment parce qu’elle diffère avec ce qui a été observé lors des précédentes récessions ; la productivité avait notamment augmenté durant la précédente crise des années quatre-vingt-dix. Le récent ralentissement de la productivité se caractérise également par le fait qu’il ait été observé dans l’ensemble des secteurs. Enfin il s’agit surtout d’une énigme liée à la productivité totale des facteurs. En effet, l’approfondissement du capital et la productivité totale des facteurs sont les deux déterminants de la productivité du travail, or la crise n’a que légèrement altéré le niveau des investissements.

Philippe Askenazy et Christine Erhel (2015) tentent d’expliquer ce ralentissement énigmatique de la croissance française. Ils mettent particulièrement l’accent sur les transformations de l’emploi et de la main-d’œuvre. En effet, le niveau d’éducation s’est accru, ce qui aurait dû entraîner une hausse de la productivité via un effet de composition. Cependant les entreprises ont eu tendance à retenir les travailleurs éduqués. Comme le nombre de travailleurs employés hautement éduqué est acyclique, le cycle économique s’est transformé en un cycle de la productivité apparente, dans la mesure où, durant une crise, nous observons un déclin transitoire de la productivité. Ce phénomène de rétention de la main-d’œuvre qualifiée peut expliquer plus de la moitié la baisse de la productivité observée au cours des dernières années.

De plus, l’essor de nouveaux emplois indépendants à faible productivité, favorisé par la création du statut d’auto-entrepreneur, a également déprimé la productivité du travail ; il pourrait expliquer plus d’un cinquième du ralentissement de la productivité agrégée. La politique de l’emploi a notamment stimulé la création d’emplois faiblement productifs avec le développement de contrats de travail temporaires. Ces derniers auraient pu stimuler la croissance de la productivité si les entreprises les avaient utilisés pour ajuster leur main-d’œuvre ; en fait, les entreprises ont utilisé ces contrats en raison de leurs faibles coûts, si bien que la quête de profit s’est alors traduite par une baisse de la productivité. La création du statut d’auto-entrepreneur et le développement des contrats temporaires peuvent expliquer environ 2 points de pourcentage de la baisse de la productivité agrégée, soit un quart des pertes totales en productivité.

Lorsque les entreprises font face à une faible croissance plate de la productivité dans un contexte de crise économique, elles devraient réagir en réduisant leur masse salariale ou en réduisant le montant des dividendes qu’elles versent à leurs actionnaires. Pourtant, les salaires ont continué de s’accroître, du moins dans le secteur privé, et les dividendes restent à un niveau élevé, comparé avec une décennie plus tôt. En fait, les entreprises ont bénéficié de faibles taux d’intérêt et de fortes réductions d’impôts qui leur ont permis de compenser la hausse des salaires réels et finalement de rester dans une bonne situation financière. Cela aurait pu freiner directement la croissance de la productivité en accroissant l’inefficacité de l’allocation du capital, mais l’analyse des données amènent Askenazy et Erhel à douter qu’un tel mécanisme ait été à l’œuvre. Par contre, il a permis de freiner indirectement la croissance de la productivité en soutenant la rétention de la main-d’œuvre très éduquée.

En outre, la diffusion de certains mécanismes incitatifs de gestion des ressources humaines (par exemple l’actionnariat salarial), visant à impliquer davantage les salariés à l’effort, semble avoir rendu la productivité plus sensible au cycle d’affaires (en particulier aux chutes des cours boursiers).

 

Référence

ASKENAZY, Philippe, & Christine ERHEL (2015), « The French productivity puzzle », IZA, discussion paper, n° 9188, juillet.

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28 juillet 2015 2 28 /07 /juillet /2015 17:26

Depuis les années quatre-vingt, l’investissement public et par conséquent le capital public (en pourcentage du PIB) ont eu tendance à décliner, aussi bien dans les pays avancés que dans les pays en développement (cf. graphique 1). Une telle dynamique peut notamment s’expliquer par une réorientation des dépenses publiques au profit de la consommation publique [Gupta et alii, 2015]. Malgré une hausse de l’investissement public dans le cadre des plans de relance adoptés au début de la récente crise financière mondiale, en particulier dans les pays en développement, l’ensemble des pays présente toujours des pénuries d’infrastructures publiques et des goulots d’étranglement. Le maintien de la production en-deçà de son niveau potentiel (signalant une insuffisance persistante de la demande globale) dans un contexte de taux d’intérêt historiquement bas a amené certains à préconiser l'adoption d'un plan de relance sous la forme d'un accroissement de l’investissement public, notamment parce qu’ils estiment que les pays (avancés) sont aux prises avec une trappe à liquidité, voire avec une stagnation séculaire. En effet, cet accroissement de l’investissement public contribuerait non seulement à relancer l’économie à court terme en stimulant la demande globale, mais aussi à renforcer les perspectives de croissance à long terme en relevant la production potentielle. C’est pourtant l’option inverse que les gouvernements ont prise en adoptant à partir de 2010 des plans d’austérités : ces derniers ont été caractérisés par une plus forte réduction de l’investissement public que de la consommation publique (cf. graphique 2). Ainsi, même si des projets d’investissement public sont nécessaires et immédiatement disponibles, ils ne sont pas forcément mis en œuvre, notamment parce que des considérations d’ordre purement politique entrent en jeu.

GRAPHIQUE 1  Stock de capital public (en % du PIB)

L’économie politique de l’investissement public

source : Gupta et alii (2015)

Depuis que William Nordhaus (1975) a introduit la notion de cycles politico-économiques (political business cycles), toute une littérature s’est développée pour étudier l’influence des cycles électoraux sur la conduite de la politique budgétaire et sur l’évolution du solde budgétaire. Selon l’approche opportuniste, ce sont les considérations électorales qui façonnent les décisions du gouvernement et qui influencent le solde budgétaire. L’idée sous-jacente est que les gouvernants en place prennent des décisions dans le but d’être réélus (par exemple en accroissant certaines dépenses et en assouplissant la fiscalité à la veille des élections), sans que ces décisions aillent forcément dans le sens de l’intérêt général. Kenneth Rogoff (1990) a développé au niveau théorique l’idée que les gouvernants modifient, non pas le niveau, mais la composition des dépenses publiques pour signaler leur niveau de compétence, et ce en accroissant la part de la consommation publique « visible » et en réduisant la part de l’investissement public. Allan Drazen et Marcela Eslava (2010) ont par la suite suggéré que les gouvernants changent la composition des dépenses publiques en périodes électorales pour signaler, non pas leur niveau de compétence, mais leurs préférences, en l’occurrence pour indiquer que leurs préférences sont proches de celles des électeurs. Les études effectuant des comparaisons internationales, notamment celle que réalisent Margarita Katsimi et Vassilis Sarantides (2012) à partir d’un échantillon de 19 pays démocratiques de l’OCDE, constatent que les élections tendent effectivement à réorienter les dépenses publiques en faveur des dépenses courantes et au dépens de l’investissement public.

GRAPHIQUE 2  Investissement public et consommation publique (moyenne sur cinq ans, en % du PIB)

L’économie politique de l’investissement public

source : Gupta et alii (2015)

Selon l’approche idéologique, les déficits budgétaires résultent des conflits d’intérêt entre les partis politiques et de leurs préférences hétérogènes. Par exemple, les partis de gauche sont favorables à ce que l’Etat prenne une place plus importante dans l’économie et ils se révèlent moins averses au déficit public que les partis de droite. La préférence des partis de gauche pour une plus ample redistribution des revenus contribuerait à dégrader les finances publiques en poussant les dépenses publiques à la hausse. Leur inclinaison à fournir des biens publics et à faciliter l’accumulation du capital humain, notamment dans un souci de justice sociale, les incite à investir davantage dans les infrastructures publiques, la santé et l’éducation, mais cela génère également un biais haussier dans les dépenses publiques. Cette asymétrie partisane s’observerait notamment durant les périodes de consolidation budgétaire : les partis de gauche préfèrent assainir les finances publiques en accroissant les impôts, tandis que les partis de droite préfèrent le faire en réduisant les dépenses publiques.

Sanjeev Gupta, Estelle Liu et Carlos Mulas-Granados (2015) ont étudié l’impact des variables politiques et institutionnelles sur l’investissement public à partir d’un échantillon de 80 pays dotés d’un régime démocratique (et comprenant aussi bien des pays avancés qu’en développement) entre 1975 et 2012. Ils constatent que le taux de croissance des investissements publics est plus élevé au début des cycles électoraux et qu’il tend à diminuer par la suite. La croissance des investissements publics atteint son pic entre 21 et 25 mois (soit environ 2 ans) avant les élections. Le ralentissement subséquent s’accompagne d’une réorientation des dépenses publiques au profit des dépenses courantes plus « visibles », notamment les réductions d’impôts et le relèvement des prestations sociales. Durant l’année précédant les élections, le taux de croissance de l’investissement public décline de 0,3 à 0,6 point de pourcentage. Cet effet est à l’œuvre aussi bien lorsque la politique budgétaire est accommodante que restrictive.

GRAPHIQUE 3  Variation annuelle de l'investissement public (en % du PIB)

L’économie politique de l’investissement public

source : Gupta et alii (2015)

Gupta et ses coauteurs constatent également que les règles budgétaires ne semblent pas préserver l’investissement public du cycle électoral. L’orientation partisane du gouvernement et sa fragmentation ne sont pas des variables très pertinentes pour expliquer les dynamiques d’investissement public à court terme, mais elles influencent significativement l’ampleur que prennent les booms d’investissement. Plus il y a de partis qui entrent dans la composition du gouvernement, moins les hausses de l’investissement public sont importantes. En outre, les gouvernements de gauche sont associés à des hausses plus soutenues de l’investissement public que les gouvernements de droite. Enfin, des institutions plus fortes contribuent à atténuer l’impact des élections sur l’investissement.

Les trois auteurs en tirent quelques implications en termes de politique économique. Même si le gouvernement dispose d’une marge de manœuvre budgétaire et que des projets d’investissement, rapides à mettre en œuvre, sont disponibles, il est possible que l’investissement public ne s’accroisse pas à l’approche d’élections. Les gouvernements en place sont en effet incités à accroitre les dépenses courantes « visibles » pour gagner en soutien politique. De telles dépenses sont difficiles à défaire, ce qui génère un biais déficitaire. Cette dynamique tend également à freiner le potentiel de croissance à long terme de l’économie en détériorant le capital public.

 

Références

DRAZEN, Allan, & Marcela ESLAVA (2010), « Electoral manipulation via voter-friendly spending: theory and evidence », in Journal of Development Economics, vol. 92, n° 1. 

GUPTA, Sanjeev, Estelle LIU & Carlos MULAS-GRANADOS (2015), « Now or later? The political economy of public investment in democracies », FMI, working paper, juillet. 

KATSIMI, Margarita, & Vassilis SARANTIDES (2012), « Do elections affect the composition of fiscal policy in developed, established democracies? », in Public Choice, vol. 151. 

NORDHAUS, William (1975), « The political business cycle », in The Review of Economic Studies, vol. 42, n° 2. 

ROGOFF, Kenneth (1990), « Equilibrium political budget cycles », in American Economic Review, vol. 80, n° 1.

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 08:11

Dans la mesure où la reprise ne s’opère pas au même rythme dans les pays avancés, on observe une divergence croissante des conditions monétaires. Aux Etats-Unis, le taux de chômage se rapproche du niveau que la Fed considère traditionnellement comme étant celui du plein emploi, alors même le chômage structurel a peut-être augmenté, ce qui suggère que toute poursuite de la baisse du taux de chômage pourrait se traduire rapidement par des pressions inflationnistes. Par conséquent, la Fed a commencé à resserrer sa politique monétaire, en ralentissant ses achats d’actifs et en projetant de commencer prochainement, peut-être d’ici la fin de l’année, à relever ses taux directeurs. Par contre, la reprise est plus lente au Japon et dans la zone euro, deux économies en prise avec la déflation. L’écart de production (output gap) y reste important : en 2014, la production demeure inférieure de 3 % à son niveau potentiel dans la zone euro et de plus de 1,5 % au Japon. Une telle faiblesse persistante de la demande plaide pour un assouplissement des politiques conjoncturelles. Ainsi, la Banque du Japon a accéléré les achats d’actifs dans le cadre du programme d’assouplissement quantitatif et qualitatif (la « première flèche » de l’abenomics) qu’elle a lancé au début de l’année 2013, tandis que la BCE a fini par déployer son propre programme d’assouplissement quantitatif au début de l’année 2015.

Cette divergence des conditions monétaires s’est traduite par d’amples ajustements des taux de change : les pays qui resserrent leur politique monétaire ont vu leur taux de change s’apprécier, tandis que les pays qui assouplissent leur politique monétaire ont vu leur taux de change se déprécier. En outre, les rendements obligataires ont eu tendance à se réduire. Le resserrement de la politique monétaire américaine est susceptible d’accentuer l’appréciation du dollar vis-à-vis de l’euro, mais aussi de pousser les taux d’intérêt à la hausse dans la zone euro. De même, la mise en œuvre de l’assouplissement quantitatif dans la zone euro peut accentuer la dépréciation de l’euro vis-à-vis du dollar, mais aussi pousser à la baisse les rendements de long terme aux Etats-Unis. Au vu de l’importance des Etats-Unis et de la zone euro dans l’économie mondiale, une telle divergence des conditions monétaires est susceptible d’avoir de profondes répercussions sur le reste du monde.

Carolina Osorio Buitron et Esteban Vesperoni (2015) se sont penchés sur les divergences des conditions réelles et monétaires entre les Etats-Unis et la zone euro. Ils ont observé quelles étaient les répercussions de ces divergences sur les pays en développement et sur les autres pays avancés. Ils tirent plusieurs constats de leur analyse. Premièrement, au cours de l’année dernière, la zone euro a eu de larges effets de débordement sur les Etats-Unis. A travers ses multiples décisions, la BCE semble avoir convaincu les marchés qu’elle était prête à approfondir agressivement sa politique monétaire pour maintenir la stabilité des prix. De plus, les anticipations d’inflation dans la zone euro ont été substantiellement révisées à la baisse, en raison de la faiblesse persistante de la demande globale et du contre-choc pétrolier. Ces dynamiques ont poussé à la baisse les rendements dans la zone euro et aux Etats-Unis. Le fait que la reprise ait été plus rapide aux Etats-Unis qu’en zone euro a contribué à l’appréciation du dollar depuis 2014. Deuxièmement, les répercussions sur le reste du monde dépendent des causes sous-jacentes aux hausses des rendements. Si ces derniers augmentent parce que les perspectives économiques s’améliorent dans les grandes économies avancées, alors les autres pays n’en seront pas pénalisés. En effet, si la croissance s’accélère dans les grandes économies avancées, alors la demande extérieure dont le reste du monde fait l’objet s’en trouvera stimulée. Par contre, ce ne sera pas le cas si les rendements augmentent en raison de changements de politique monétaire ou des révisions non anticipées des anticipations d’inflation. Troisièmement, les répercussions sur le reste du monde sont accentuées en période lorsque les politiques monétaires des grands pays avancés sont synchrones, mais elles peuvent être atténuées si ces mêmes politiques monétaires sont asynchrones. Les chocs réels touchant les grandes économies avancées (une amélioration non anticipée des perspectives économiques) stimulent l’activité économique dans les autres économies, tandis que les chocs monétaires (les resserrements non anticipés des conditions monétaires) la détériorent, et ce qu’importe si ces chocs proviennent des Etats-Unis ou de la zone euro. L’asynchronicité des conditions réelles et monétaires que l’on observe actuellement devrait ainsi atténuer les effets de débordement sur le reste du monde.

La divergence actuelle des conditions monétaires se distingue toutefois des précédentes par les fortes variations des taux de change, notamment l'appréciation soutenue du dollar. Or, durant les précédents épisodes au cours desquels le dollar s’est fortement apprécié, la fréquence des crises externes s’est accrue dans les pays en développement : ce fut le cas notamment sur les périodes 1980-1985, 1995-2001 et 2008-2009. Toutefois, Julian Chow, Florence Jaumotte, Seok Gil Park et Yuanyan Sophia Zhang (2015) notent que les pays en développement sont devenus moins vulnérables aux crises de change depuis les années quatre-vingt-dix : ils ont notamment accumulé de larges réserves de change et se sont davantage endettés dans leur propre devise. Pour autant, des vulnérabilités demeurent : même si les positions nettes des pays en développement se sont améliorées, ils disposent toujours de larges montants de dette en devises étrangères, si bien qu’ils sont toujours vulnérables à une hausse des taux d’intérêt ou à un arrêt soudain des capitaux. En outre, la dette externe libellée en devise domestique n’est pas sans risque. Enfin, même si les expositions des pays aux risques de change ont diminué, les expositions des entreprises à ces mêmes risques ont augmenté.

Luca Dedola, Giulia Rivolta et Livio Stracca (2015) se sont focalisés sur les répercussions mondiales des chocs de politique monétaire américaine. Tout d’abord, ils constatent que ces chocs affectent différemment les pays selon qu’il s’agisse de pays avancés ou de pays en développement. Un resserrement de la politique monétaire américaine entraîne une contraction de l’activité économique et une hausse du chômage, aussi bien dans les pays avancés que dans les pays en développement, malgré la dépréciation de leur taux de change bilatéral vis-à-vis du dollar et de leur taux de change effectif réel. L’inflation tend à ralentir dans les pays avancés et à accélérer dans les pays en développement. Ce sont seulement les pays en développement qui connaissent une sortie des capitaux, un effondrement du crédit domestique et une chute des prix de l’immobilier. Ces variables ne sont pas significativement affectées dans les pays avancés. En outre, Dedola et ses coauteurs constatent que les pays qui se caractérisent simultanément par un taux de change flottant et par une faible mobilité des capitaux sont mieux préservés des répercussions financières de la politique monétaire américaine. Ni un ancrage de la devise au dollar combiné à une faible mobilité des capitaux, ni un taux de change flottant combiné à une forte mobilité des capitaux se révèlent utiles. Les trois auteurs en concluent que pour les pays en développement, le dilemme suggéré par Hélène Rey (2015) apparaît davantage pertinent que le trilemme classique de la finance internationale.

 

Références

CHOW, Julian, Florence JAUMOTTE, Seok Gil PARK & Yuanyan Sophia ZHANG (2015), « Spillovers from dollar appreciation », FMI, policy discussion paper, n° 15/2, juillet.

DEDOLA, Luca, Giulia RIVOLTA & Livio STRACCA (2015), « If the Fed sneezes, who catches a cold? ».

FMI (2015), « Monetary policies in advanced economies: Good for them, good for others », in IMF Survey (blog), 23 juillet.

OSORIO BUITRON, Carolina, & Esteban VESPERONI (2015), « Spillover implications of differences in monetary conditions in the United States and the euro area », FMI, policy discussion paper, n° 15/1, juillet.

REY, Hélène (2013), « Dilemma not trilemma: The global financial cycle and monetary policy independence », document de travail présenté à Jackson Hole, 24 août.

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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 09:30

L’inflation de la zone euro a ralenti ces deux dernières années, au point que la zone euro a basculé dans la déflation en décembre 2014. Certains ont suggéré que ce ralentissement résultait de la baisse des prix du pétrole et des autres matières premières, mais l’inflation sous-jacente est elle-même durablement faible. Par exemple, en décembre 2014, le taux d’inflation global était de - 0,2 %, tandis que le taux d’inflation sous-jacente était de 0,7 %. L’inflation a atteint des niveaux historiquement faibles, non seulement dans les pays qui ont directement subis des turbulences sur les marchés obligataires lors de la crise de la dette souveraine, mais aussi ceux qui en ont été épargnés. En avril 2015, 9 des 19 pays-membres de la zone euro connaissaient une déflation. Le fait que la faiblesse de l’inflation touche de nombreux secteurs économiques et de nombreux pays laisse à penser que la demande globale joue un rôle important. Plusieurs facteurs contribuent à la faiblesse de la demande : le secteur privé comme le secteur public freinent leurs dépenses pour se désendetter, si bien que la production demeure inférieure à son potentiel. Marianna Riggi et Fabrizio Venditti (2015) ont notamment suggéré que l’inflation sous-jacente était devenue plus sensible à l’écart de production (output-gap) ; ce dernier étant négatif, les prix sont davantage susceptibles de chuter.

GRAPHIQUE Taux d'inflation dans la zone euro et en Union européenne (en %)

Pourquoi l’inflation est-elle si faible en zone euro ?

source : Eurostat (2015)

La période désinflationniste actuelle se distingue de celle de 2008-2009. Cette dernière est survenue lors de la phase la plus aiguë de la crise financière mondiale, lorsque la demande mondiale et les prix du pétrole chutèrent fortement. Les enquêtes suggéraient alors que les anticipations d’inflation à long terme étaient fermement ancrées à la cible de la BCE. Dans l’épisode désinflationniste actuel, les prévisionnistes professionnels ont régulièrement revu à la baisse leurs estimations des anticipations d’inflation de long terme et celles-ci semblent désormais atteindre en moyenne 1,77 %, soit un niveau historiquement faible. Or, plus le taux d’inflation s’écarte de la cible de la BCE, plus cette dernière risque de voir sa crédibilité s’effriter, plus l’économie risque de basculer dans la déflation. Avec les révisions à la baisse des anticipations d’inflation, les taux d’intérêt réels sont poussés à la hausse, ce qui tend à freiner l’activité économique et à alimenter ainsi la baisse des prix. Dans la mesure où ses taux directeurs butent déjà sur leur borne inférieure zéro, la BCE n’a qu’une marge de manœuvre limitée pour contrer les pressions déflationnistes. Le basculement de la zone euro dans la déflation l’a ainsi contrainte à adopter un programme d’assouplissement quantitatif au début de l’année 2015, mais il n’est pas certain qu’un tel programme soit efficace pour ramener l’inflation à sa cible.

Antonio Conti, Stefano Neri et Andrea Nobili (2015) ont utilisé un modèle vectoriel autorégressif (VAR) pour quantifier le rôle exact joué par les prix du pétrole, par la demande globale et par la politique monétaire dans l’évolution de l’inflation en zone euro, en se focalisant tout particulièrement sur la désinflation survenue en 2013 et en 2014. Dans l’ensemble de l’échantillon, les dynamiques de la demande domestique et de la demande extérieure sont les principaux moteurs de l’inflation. L’offre de pétrole fut un facteur pertinent pour expliquer l’accélération de l’inflation durant la première moitié de l’année 2008, mais elle joua un rôle moins important lors de la subséquente désinflation. En outre, la politique monétaire fut excessivement restrictive, ce qui contribua à la chute de l’inflation : l’activité fut si déprimée que la BCE aurait dû adopter des taux négatifs pour maintenir la stabilité des prix. Depuis 2013, la borne inférieure zéro empêche la BCE de réduire ses taux directeurs pour suffisamment stimuler l’activité. A la borne inférieure zéro, la chute des anticipations d’inflation s’apparente à un resserrement de la politique monétaire, si bien qu’elle accentue la déprime de l’activité et de l’inflation. La politique monétaire a joué un rôle plus important dans les pays les plus affectés par la crise de la dette souveraine que dans le reste de la zone euro. Les dynamiques de la demande globale et de l’offre de pétrole sont les principaux facteurs poussant le taux d’inflation à la baisse, même si leurs contributions respectives ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Selon Conti et ses coauteurs, ce résultat accrédite l’idée que la désinflation constitue  un phénomène généralisé et non la conséquence d’un ajustement des prix relatifs au sein de l’union monétaire. Quantitativement, les chocs monétaires et les chocs de demande domestique contribuent autant que les chocs d’offre de pétrole pour expliquer la désinflation.

 

Références

CONTI, Antonio M., Stefano NERI & Andrea NOBILI (2015), « Why is inflation so low in the euro area? », Banque d’Italie, temi di discussion, n° 1019, juillet.

RIGGI, Marianna, & Fabrizio VENDITTI (2015). « Failing to forecast low inflation and Phillips curve instability: A euroarea perspective », in International Finance, vol. 18, n° 1.

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 11:00

Depuis les années quatre-vingt, les inégalités de revenu semblent se creuser dans plusieurs pays avancés, comme le suggèrent la hausse des coefficients de Gini et la hausse des parts du revenu rémunérant les ménages les plus aisés. Elles font l’objet de nombreuses études macroéconomiques en raison de leurs potentielles répercussions sur la croissance économique. Il est possible que les inégalités incitent les individus à davantage travailler et investir, ce qui est en soi favorable à la croissance. Toutefois, certains travaux empiriques, comme l’étude réalisée par Andrew Berg et alii (2014), celle de Markus Brueckner et Daniel Lederman (2015) ou encore plus récemment celle d'Era Dabla-Norris et alii (2015), suggèrent que la hausse des inégalités tend à être associée à une croissance moins forte et moins soutenable à moyen terme. Selon une logique néoclassique, les inégalités de revenu privent les plus pauvres de la capacité d’investir dans l’éducation et l’entrepreneuriat, ce qui pénalise la croissance potentielle en frainant la productivité et l'innovation. Selon une logique keynésienne, elle freine l’activité économique en comprimant la demande globale, car les ménages les plus riches ont une moindre propension à consommer que les ménages les plus pauvres. Michael Kumhof et Romain Rancière (2010) montrent que la hausse des inégalités est susceptible d’avoir alimenté l’instabilité financière à la veille de la Grande Récession (mais aussi à la veille de la Grande Dépression) en incitant les ménages les plus pauvres et les classes moyennes à emprunter.

Cette déformation du partage du revenu est souvent expliquée comme étant le fruit du progrès technique (biaisé en faveur du travail qualifié) et de la mondialisation, deux processus qui ont accru la demande relative de travailleurs qualifiés, donc leurs salaires relatifs. La littérature s’est récemment davantage penchée sur les facteurs institutionnels. Les différents travaux réalisés par Thomas Philippon, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et leurs divers coauteurs ont notamment mis l’accent sur la déréglementation financière et la réduction des taux marginaux d’imposition supérieurs (c’est-à-dire l’érosion de la progressivité de l’impôt). L’impact qu’a pu avoir l’érosion des institutions du marché du travail sur la répartition des revenus n’a toutefois reçu (jusqu’à présent) que très peu d’attention.

Pourtant, de significatifs bouleversements ont touché les marchés du travail dans les pays avancés durant les trois dernières décennies, notamment la désyndicalisation et dans certains pays une baisse du salaire minimum relativement au salaire médian. Or l’affaiblissement des institutions du marché du travail est susceptible d’accroître les parts du revenu rémunérant les plus aisés en réduisant le pouvoir de négociation des salariés les moins aisés. Enfin, En l’occurrence, Le recul du syndicalisme peut réduire le pouvoir de négociation des travailleurs par rapport aux propriétaires du capital, ce qui accroît la part du revenu du capital, or ce dernier est plus concentré que le revenu du travail. En outre, elle peut réduire l’influence des travailleurs sur les décisions des entreprises touchant notamment à la forme et au montant des rémunérations des dirigeants. L’affaiblissement des institutions du marché du travail peut également réduire l’influence des travailleurs sur les politiques de redistribution, ce qui contribue à accroître les inégalités du revenu disponible.

Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron (2015) ont observé l’impact des institutions du marché du travail (et de leur érosion) sur les inégalités de revenu à partir d’un échantillon de 20 pays avancés entre le début des années quatre-vingt et 2010. Pour cela, ils ont utilisé deux mesures des inégalités, en l’occurrence la part du revenu national rémunérant les 10 % les plus aisés et le coefficient de Gini (du revenu primaire et du revenu disponible, afin de prendre en compte l’impact des institutions du marché du travail sur la redistribution).

Leur analyse empirique confirme tout d’abord que la hausse des inégalités dans la plupart des pays avancés s’explique par la hausse des parts du revenu rémunérant les 10 % les plus aisés. Elle suggère en outre que l’érosion des institutions du marché du travail dans les pays avancés, notamment la baisse des taux de syndicalisation, est associée à la hausse des inégalités de revenu. Si cette relation est interprétée de façon causale, elle suggère que l’affaiblissement des syndicats a contribué à la hausse des parts du revenu détenues par les plus aisés. L’analyse empirique indique également que les syndicats peuvent influencer la redistribution des revenus en influençant la politique publique, si bien que leur érosion a pu contribuer à réduire l’ampleur et l’efficacité de la redistribution. Au final, selon Jaumotte et Osorio Buitron, la désyndicalisation peut expliquer environ la moitié de la hausse des parts du revenu des 10 % les plus aisés et du coefficient de Gini des revenus disponibles. Les réductions du salaire minimum (relativement au salaire médian) observées dans plusieurs pays avancés sont également associées à une hausse des inégalités de revenu.

 

Références

BERG, Andrew, Jonathan D. OSTRY, & Charalambos G. TSANGARIDES (2014), « Redistribution, inequality, and growth », FMI, staff discussion note, n° 14/02, février.

BRUECKNER, Markus, & Daniel LEDERMAN (2015), « Effects of income inequality on aggregate output », Banque mondiale, policy research discussion paper, n° 7317, juin. Traduction partielle, « Quel est l’impact des inégalités de revenu sur la production agrégée ? », disponible sur Annotations.

DABLA-NORRIS, Era, Kalpana KOCHHAR, Nujin SUPHAPHIPHAT, Frantisek RICKA et Evridiki TSOUNTA (2015), « Causes and consequences of income inequality: A global perspective », FMI, staff discussion paper, n° 15/13, juin.

JAUMOTTE, Florence, & Carolina OSORIO BUITRON (2015), « Inequality and labor market institutions », FMI, staff discussion note, n° 15/14, juillet.

KUMHOF, Michael, & Romain RANCIÈRE (2010), « Inequality, leverage and crises », FMI, working paper, n° 10/268.

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 10:06

Depuis l’adoption de la monnaie unique, plusieurs pays de la zone euro que l’on qualifie aujourd’hui de « périphériques » (et qui regroupent le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne) ont connu une forte expansion de leur demande domestique et la formation de bulles immobilières, alimentées par le crédit et les entrées de capitaux. Ces déséquilibres internes se sont ainsi accompagnés par le creusement de leurs déficits extérieurs. En parallèle, plusieurs pays du « cœur » de la zone euro (en particulier l’Allemagne) ont eu tendance à contenir leur demande domestique pour générer des excédents extérieurs. Avec la crise financière mondiale, les pays périphériques ont vu les entrées de capitaux se tarir et leurs bulles immobilières éclater, ce qui entraîna une forte contraction de la demande domestique, une hausse du chômage et une envolée de l’endettement public. Les craintes relatives à la soutenabilité de leur dette publique se sont traduites par une hausse des taux d’intérêt sur les titres souverains, si bien que leur dette publique entra sur une trajectoire explosive. Les pays périphériques ont été contraints d’adopter des plans d’austérité pour restaurer la confiance sur les marchés obligataires et éviter tout défaut souverain. De leur côté, les pays du cœur de la zone euro ont également cherché à consolider leurs finances publiques pour éviter toute contagion. L’année 2010 a ainsi marqué une véritable généralisation de l’austérité au sein de la zone euro. Or, en contenant leur demande domestique, les pays du cœur de la zone euro ont non seulement basculé à nouveau dans la récession, mais ils ont également aggravé la situation des pays périphériques en compressant par là même leur demande extérieure.

La sévérité de la Grande Récession et de la crise de la zone euro ont (finalement) contraint la BCE à ramener ses taux directeurs au plus proche de zéro, sans pour autant qu’elle parvienne à restaurer le plein emploi. Or la relance budgétaire est susceptible d’être beaucoup plus efficace dans une trappe à liquidité qu’en temps normal. En effet, en temps normal, la BCE risquerait de resserrer sa politique monétaire pour préserver la stabilité des prix, ce qui annulerait les effets stimulateurs de la relance budgétaire sur l’activité économique. Par contre, si l’ensemble de la zone euro est confrontée à une trappe à liquidité, la politique monétaire est déjà excessivement restrictive, et ce même si les taux directeurs sont à leur borne inférieure zéro. Dans une telle situation, une relance budgétaire est moins susceptible de générer des tensions inflationnistes, si bien que la banque centrale n’est pas incitée à resserrer sa politique monétaire. La relance budgétaire devient même nécessaire pour sortir l’économie de la trappe à liquidité, car elle contribue à davantage réduire les taux d’intérêt réels malgré que les taux d’intérêt nominaux butent sur leur borne zéro. Réciproquement, l’adoption d’un plan d’austérité nuirait bien davantage à l’activité dans une trappe à liquidité qu’en temps normal, car la banque centrale ne peut alors pas compenser ses effets restrictifs en réduisant davantage son taux directeur. La généralisation de l’austérité au sein de la zone euro à partir de 2010 a pu ainsi avoir des répercussions bien plus dommageables sur l’activité économique que ne s’y attendaient les gouvernements.

Beaucoup ont appelé à ce que le cœur de la zone euro profite de sa plus grande marge de manœuvre budgétaire et adopte des plans de relance pour faciliter le désendettement de la périphérie et ramener la croissance dans l’ensemble de la zone euro. Cette relance pourrait notamment prendre la forme d’un surcroît des dépenses d’investissement public, dans la mesure où celui-ci est non seulement efficace pour accroître la demande globale à court terme (via les effets multiplicateurs), mais également bénéfice à la croissance à long terme en renforçant et en améliorant les infrastructures de l’économie. Cette mesure de relance serait d’autant plus la bienvenue que plusieurs pays, en particulier l’Allemagne, connaissent une détérioration de leurs infrastructures susceptible de pénaliser leur croissance à moyen terme. Par exemple, Selim Elekdag et Dirk Muir (2014), deux économistes du FMI, ont affirmé qu'un accroissement de l'investissement public en Allemagne ne stimulerait pas seulement l’activité en Allemagne en accroissant la demande domestique à moyen terme et la production à long terme, mais qu’il stimulerait également le reste de la zone euro via les canaux des échanges internationaux. Selon eux, une hausse de l’investissement public allemand sur quatre ans équivalente à 0,5 % de PIB accroîtrait non seulement de façon permanente le PIB réel allemand de 0,75 %, mais il stimulerait également la croissance de la zone euro, en particulier en périphérie, où il accroîtrait de 0,33 % le PIB réel de la Grèce, de l’Irlande, de l’Italie, du Portugal et de l’Espagne. Les effets expansionnistes de ce surcroît d'investissement public sont en l’occurrence renforcés si la politique monétaire est accommodante, ce qui est typiquement le cas lorsque l'économie connaît une insuffisance de la demande globale. En outre, la faiblesse actuelle des taux d'intérêt permet de financer le surcroît d'investissement public à des conditions de financement historiquement faibles.

Plus récemment, Olivier Blanchard, Christopher Erceg et Jesper Lindé (2015) ont cherché à évaluer les effets probables qu’une relance budgétaire adoptée par le cœur de la zone euro exercerait sur la périphérie en utilisant un modèle nouveau keynésien. Ils montrent qu’un assouplissement de la politique budgétaire dans les pays du cœur de la zone euro aurait un impact positif et significatif sur le PIB des pays périphériques. Selon le scénario qu’ils privilégient, une hausse des dépenses publiques des pays du cœur équivalente à 1 % du PIB de la zone euro stimulerait le PIB de la périphérie de la zone euro de 1 % lorsque leur économie est confrontée à une trappe à liquidité pendant trois ans. Non seulement le multiplicateur budgétaire est particulièrement plus élevé qu’en temps normal, mais les effets expansionnistes sont mieux répartis entre le cœur et la périphérie, dans la mesure où l’accélération de l’inflation déprime les taux d’intérêt réels dans les deux régions. L’ampleur des répercussions expansionnistes sur la périphérie dépend de la durée attendue de la trappe à liquidité, du contenu en importation des dépenses publiques du cœur et de la sensibilité de l’inflation. Dans une trappe à liquidité d’une durée de quelques trimestres, les répercussions sur la périphérie sont limitées, si bien que ce n’est essentiellement que le cœur de la zone euro qui bénéficie de la relance. Par contre, en temps normal, lorsque les économies ne sont pas confrontées à une trappe à liquidité, les répercussions du plan de relance adoptée par le cœur sur le reste de la zone euro sont susceptibles négatifs, dans la mesure où elle inciterait la BCE à relever ses taux directeurs. 

 

Références

BLANCHARD, Olivier, Christopher J. ERCEG & Jesper LINDÉ (2015), « Jump-starting the euro area recovery: Would a rise in core fiscal spending help the periphery? », Banque de Suède, working paper, n° 304, juillet.

ELEKDAG, Selim, & Dirk MUIR (2014), « Das public kapital: How much would higher German public investment help Germany and the euro area? », FMI, working paper, n° 14/227.

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publié par Martin Anota
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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 10:22

Depuis le début de la crise de la dette souveraine, la dette publique grecque a connu plusieurs restructurations [De Grauwe, 2015]. Il y a eu une restructuration explicite en 2012 qui obligea les créanciers privés à accepter de profonds allègements. La dette publique s’en est trouvée réduite d’un montant équivalent à 30 % du PIB grec. Il y a eu ensuite une série de restructurations implicites impliquant un allongement des maturités et une baisse du fardeau d’intérêt effectif sur la dette publique grecque. La maturité moyenne de la dette publique dette est désormais d’environ 16 ans, soit une maturité considérablement plus longue que celle des obligations publiques des autres Etats-membres de la zone euro. En contrepartie des aides qui lui ont été accordées, la Grèce a dû adopter des réformes structurelles et des mesures d’austérité, de manière à accroître la compétitivité de son économie et à générer de larges excédents primaires. Avec ces diverses restructurations, la dette publique grecque se maintient depuis 2013 autour de 175 % du PIB.

A la fin de l’été 2014, le FMI considérait qu’un nouvel allègement de la dette publique grecque n’était pas nécessaire, à condition que le gouvernement mette en place les réformes attendues et que celles mises en œuvre génèrent de la croissance comme attendu. La situation a toutefois largement changé depuis, notamment avec l’accession au pouvoir de Syriza : l’effondrement des excédents primaires et la faiblesse de la croissance ont ramené la dette grecque sur une trajectoire explosive. Le nouveau rapport publié le 2 juillet, à quelques jours du référendum grec, offre un verdict moins optimiste : pour s’assurer que la dette grecque soit soutenable, le FMI préconise d’allonger les maturités des prêts existants et d’accorder de nouveaux prêts au gouvernement grec. Selon l’interprétation du FMI, ce ne sont pas les réformes qui n’ont pas porté ses fruits, mais les différents gouvernements grecs successifs n’ont pas suffisamment réformé. Pour preuve, l’activité cessait de se contracter lorsque Syriza est arrivé au pouvoir. Désormais, même si la Grèce adoptait toutes les mesures exigées par la Troïka, les prévisions du FMI suggère que la dette publique grecque s’élèverait tout de même à 118 % en 2030, soit un niveau bien supérieur aux 110 % que le FMI considère comme soutenable dans le cas de la Grèce.  Même dans l’hypothèse que la croissance grecque se maintienne au rythme soutenu de 4 % par an au cours des cinq prochaines années, les niveaux de dette publique n’atteindraient que 124 % en 2022. Or, le FMI prévoit que la croissance sera nulle en 2015, puis ne s’élèvera qu’à 2 % en 2016 et 3 % en 2017. Ainsi, tout nouveau choc pourrait facilement pousser le ratio dette publique sur PIB au-delà des 200 %.

Selon une autre interprétation, ce sont précisément les mesures demandées par la Troïka en échange de l’aide qui ont détérioré l’activité économique et rendu encore plus insoutenable la trajectoire de la dette publique. Depuis 2009, la Grèce a connu une hausse de ses excédents primaires discrétionnaires équivalente à 18 % de son PIB [De Grauwe, 2015]. Depuis le début de la crise, le PIB par tête a diminué de 25 % en Grèce, alors qu’il diminuait de 13 % en Italie, de 9 % en Espagne et de 6 % au Portugal [Bini Smaghi, 2015]. L’adoption de plans d’austérité et de réformes structurelles, dans un contexte de faible demandent globale, conduisent à une nouvelle contraction de la demande et finalement à une nouvelle hausse du ratio dette publique sur PIB. Ainsi, pour Mody (2015), la situation grecque correspond précisément à celle de déflation par la dette (debt-deflation) décrite par Irving Fisher. En effet, le niveau général des prix décline depuis deux ans en Grèce. Dans la mesure où les charges de la dette ne changent pas lorsque les entreprises baissent les prix de vente ou les salaires, les entreprises et les ménages ont de plus en plus de mal à rembourser leur dette. Comme l’investissement et la consommation freinent, l’Etat récupère moins de recettes fiscales, ce qui complique son propre désendettement. Si l’Etat adopte en outre des mesures d’austérité, les prix et l’activité chutent encore plus rapidement. Au final, « plus les débiteurs paient, plus ils doivent. » Mody déplore que les rapports successifs du FMI persistent à sous-évaluer l’impact de la consolidation budgétaire sur l’activité, mais aussi à ignorer les interactions pernicieuses entre la déflation, la dette et l’austérité.

Paul de Grauwe (2015) pense que le gouvernement grec est probablement solvable, mais illiquide. En effet, les restructurations implicites ont permis de réduire le fardeau d’intérêt sur la dette publique grecque de moitié depuis 2011 pour  atteindre 4 % du PIB en 2014. Durant cette période, le ratio dette publique sur PIB a fortement augmenté en Grèce, ce qui signifie que le fardeau d’intérêt effectif (en % de la dette publique) a décliné encore bien plus rapidement. Les paiements d’intérêt représentaient 2,2 % de la dette publique grecque, contre 6 % en 2011. Le fardeau de dette effectif du gouvernement grec est inférieur à celui supporté non seulement par les autres pays « périphériques » de la zone euro, mais aussi par certains pays comme la Belgique et la France. Par conséquent, la dette publique grecque est probablement soutenable, à condition que la croissance économique reparte. La Grèce a certes le plus faible fardeau d’intérêt effectif au sein de la zone euro, mais aussi la plus faible croissance nominale. Si la Grèce peut retrouver une croissance nominale d’au moins 2 %, elle pourra stabiliser son fardeau de dette effectif. 

De Grauwe en tire deux implications. D’une part, les créanciers doivent cesser de vouloir imposer l’austérité à la Grèce : la consolidation budgétaire rend la dette publique insoutenable en détériorant la croissance économique. Comme le rappelle Ashoka Mody, pour sortir mettre un terme au processus de déflation par la dette et faciliter le désendettement tant du secteur privé que du secteur public, les autorités publiques doivent « reflater » l’économie, ce qui passe par l’abandon des politiques restrictives.

D’autre part, De Grauwe juge que la BCE doit cesser de considérer le gouvernement grec comme insolvable. L’institution de Francfort suit en effet le principe de Bagehot, selon lequel elle ne doit prêter qu’aux institutions solvables, mais illiquides. Jusqu’à présent, elle a considéré l’Etat grec comme insolvable, si bien qu’elle est réticente à utiliser les obligations publiques grecques dans ses programmes OMT et d’assouplissement quantitatif. C’est notamment parce que la BCE considère le gouvernement grec comme insolvable qu’elle refuse de jouer son rôle de prêteur en dernier ressort auprès des banques commerciales grecques. Dans la mesure où le gouvernement grec est juste illiquide, les banques commerciales grecques devraient pouvoir utiliser les titres publics domestiques comme collatéraux pour obtenir davantage de liquidité auprès de la banque centrale. En refusant cela, la BCE alimente une crise bancaire en Grèce et sape par là elle-même le principal déterminant de la soutenabilité de la dette grecque : la croissance économique.

 

Références

BINI SMAGHI, Lorenzo (2015), « Is Greece’s debt really so unsustainable? », in Financial Times, 12 janvier.

DE GRAUWE, Paul (2015), « Greece is solvent but illiquid: Policy implications », in voxEU.org (blog), 3 juillet.

FATÁS, Antonio (2015), « Did the IMF provide support to Syriza? », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 3 juillet 2015. Traduction française, « L’analyse du FMI appuie-t-elle les propos de Syriza ? », in Annotations.

FMI (2015), « Greece. Preliminary draft debt sustainability analysis », IMF country report, n° 15/165, 26 juin.

MODY, Ashoka (2015), « In bad faith », in Bruegel (vox), 4 juillet.

SCHUMACHER, Julian, & Beatrice WEDER DI MAURO (2015), « Debt sustainability puzzles: Implications for Greece », in voxEU.org, 12 juillet.

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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 15:07

Ces dernières décennies ont été marquées par une forte volatilité des taux de change et par l’essor des mouvements internationaux de capitaux, contribuant à accroître la fréquence des crises de change et des sorties de capitaux, en particulier dans les pays en développement. Pour faire face aux répercussions de la volatilité des taux de change et préserver leur stabilité financière, les pays ont dû ressortir de nombreuses mesures, notamment les mesures macroprudentielles, les contrôles des capitaux et l’intervention sur le marché des changes. Pourtant, l’efficacité de chacun de ces instruments reste toujours sujette à débat.

La littérature a identifié deux canaux à travers lesquels les interventions sur le marché des changes sont susceptibles d’influencer les taux de change, en l’occurrence le canal du signalement et le canal de rééquilibrage des portefeuilles. Selon la théorie du canal du signalement (signaling channel), les interventions stérilisées sur le marché des changes peuvent influencer le taux de change en révélant des informations quant aux intentions de la banque centrale. Selon la théorie du canal du rééquilibrage des portefeuilles (portfolio balance channel), les interventions sur le marché des changes peuvent influencer le taux de change dans la mesure où les actifs domestiques et étrangers sont d’imparfaits substituts. Les interventions stérilisées accroissent alors l’offre relative d’actifs domestiques, ce qui pousse le taux de change à la baisse.

Durant les années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix, plusieurs études se sont focalisées sur interventions des pays avancés sur le marché des changes. Elles sont difficilement parvenues à conclure quant à leur efficacité à influencer le taux de change, si ce n’est lors des interventions menées de façon coordonnée par les principales banques centrales. Par la suite, les études se sont surtout focalisées sur les interventions des pays en développement sur le marché des changes. Celles-ci ont offert des résultats plus encourageants, quoique nuancés, sur l’efficacité des interventions à affecter les taux de change. La plupart de ces études portent toutefois sur des pays en particulier, si bien que leurs résultats sont difficilement généralisables. En fait, les études qui concluent à l’efficacité des interventions sur le marché des changes ne portent que sur certains cas spécifiques, sûrement en raison de l’endogénéité des décisions d’interventions de change. Même lorsque les auteurs parviennent à surmonter les problèmes d’endogénéité, les stratégies empiriques qu’ils utilisent échouent souvent à conclure sur l’efficacité des interventions de change. La plupart de ces études ont utilisé des données à haute fréquence, notamment intrajournalières, afin d’atténuer la causalité inverse, en partant du principe que les interventions de change sont prises à une plus faible fréquence que les variations du taux de change. En général, les études qui ont suivi cette approche ont conclu à l’efficacité à court terme des interventions de change sur le taux de change, mais elles ne sont pas concluantes quant à leurs effets au-delà de quelques jours. Ces études ont également pour défaut de ne porter que sur des pays en particulier à un moment donné, ce qui complique la généralisation de leurs résultats. 

A partir des données mensuelles sur la période 1996-2013 relatives à 52 pays, Gustavo Adler, Noemie Lisack et Rui Mano étudient l’impact d’une intervention sur le marché des changes sur le taux de change. Ils constatent que l’intervention affecte le niveau du taux de change d’une manière significative. L’achat d’une devise étrangère d’un point de pourcentage du PIB entraîne une dépréciation du taux de change nominal comprise entre 1,7 et 2 % et une dépréciation du taux de change réel comprise entre 1,4 et 1,7 %. Ces effets sont en outre assez durables : ils disparaissent de moitié entre 12 à 23 mois. Adler et ses coauteurs poursuivent leur analyse en s’interrogeant sur une possible asymétrie dans les répercussions des interventions sur le marché des chances : ils constatent que ces dernières sont aussi efficaces à combattre les appréciations que les dépréciations du taux de change.

 

Références

ADLER, Gustavo, Olivier BLANCHARD & Irineu de CARVALHO FILHO (2015), « Can foreign exchange intervention stem exchange rate pressures from global capital flow shocks? », document de travail.

ADLER, Gustavo, Noemie LISACK & Rui C. MANO (2015), « Unveiling the effects of foreign exchange intervention: A panel approach », FMI, working paper, juin.

DAUDE, Christian, Eduardo LEVY YEYATI & Arne NAGENGAST (2014), « On the effectiveness of exchange rate Interventions in emerging markets », OCDE, working paper, n° 324.

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