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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 22:52

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crédit : vgm8383

Après avoir connu une forte croissance sur quasiment une décennie, l’Espagne fait aujourd’hui face à une persistante stagnation de son activité économique et à un chômage massif. Si l’attention se porte surtout sur l’évolution des déficits, les évolutions macroéconomiques restent encore fortement régies par les dynamiques à l’œuvre au sein du secteur immobilier.

L’adoption d’un régime de croissance insoutenable en Espagne au cours des années quatre-vingt-dix tient à l’occurrence de deux chocs exogènes [Pérez, 2010]. L’intégration à l’Europe a permis à l’Espagne de bénéficier d’une multitude d’effets positifs. Elle est ainsi le pays de la zone euro à avoir le plus absorbé de fonds européens. Mais surtout, l’ancrage nominal de l’Espagne dans le système monétaire européen a ralenti l’inflation ; cette désinflation et l’assainissement des finances publiques ont permis une détente des primes de risque sur les marchés financiers. La baisse résultante des taux d’intérêt nominaux a réduit les charges d’intérêt de l’Etat de 3 points de PIB, ce qui facilitait en retour l’effort d’assainissement budgétaire. Le processus de rattrapage amorcé par l’économie espagnole ayant toutefois été accompagné d’une forte inflation, les taux d’intérêt réels ont été extrêmement faibles, voire négatifs sur certaines périodes.

Les flux migratoires ont également joué un rôle majeur dans l’accumulation des déséquilibres. Les salaires réels ont stagné en raison, d’une part, du recours massif à l'emploi non qualifié et de l’arrivée d'une main-d’œuvre étrangère peu rémunérée et, d’autre part, de la mise en place de réformes structurelles sur le marché du travail. La faiblesse des gains de productivité, couplée à la modération salariale, a engendré une croissance riche en emplois. Le chômage a connu une forte baisse, mais au prix d’une précarisation de l’emploi.

La stagnation du pouvoir d’achat et la faiblesse des taux d’intérêts réels se sont traduites par un recours massif des agents privés à l’endettement [Mercier, 2011]. L’effet de rattrapage de l’économie et la baisse du chômage ont rendu les ménages optimistes. Les sociétés non financières ont cherché de leur côté à renforcer leur rentabilité en utilisant massivement le levier d’endettement. Les banques se sont montrées particulièrement accommodantes dans leur distribution du crédit. La maturité des prêts a été allongée. L’usage important de la titrisation a également permis de relever l’offre de crédit. Les ménages ont cherché à profiter de la baisse des taux au début des années 2000 en s’endettant à taux variables.

La consommation privée en a été fortement dynamisée, mais l’essentiel de l’endettement des ménages a surtout alimenté l’investissement immobilier. L’afflux d'une main-d’œuvre étrangère et l’évolution de la structure familiale ont généré une forte demande de logements. Une fois la hausse des valeurs immobilières amorcée, elle fut renforcée par la multiplication des comportements spéculatifs. Les prix immobiliers se sont envolés, augmentant annuellement de 11 % entre 2000 et 2007, pour finalement atteindre un niveau supérieur de 200 % à celui observé en 1995. Le crédit a nourri la hausse des prix d’actifs et amplifié ainsi l’effet de richesse, incitant les agents privés à davantage s’endetter et dépenser. Les dynamiques du crédit et de l’immobilier se sont autoentretenues et ont puissamment alimenté la croissance espagnole. Elles ont permis à l’Espagne de connaître la plus longue expansion de son histoire récente.

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La forte demande intérieure a particulièrement bénéficié aux secteurs de la construction et des services. Ces secteurs, très intensifs en main-d’œuvre, sont à l’origine de la moitié des créations d’emplois entre 1995 et 2007. Avant la crise, un tiers de l’emploi total concerne plus ou moins directement le secteur immobilier. Ce dernier constitue alors le véritable moteur de la croissance espagnole. L’économie a connu parallèlement un processus de désindustrialisation. La productivité de l’économie espagnole s’est réduite au fur et à mesure que s’approfondissait sa spécialisation en raison, d’une part, de l’évincement de l’investissement productif par l’investissement résidentiel et, d’autre part, de la faiblesse des gains de productivité des secteurs abrités. La hausse soutenue des prix à la consommation et la persistance de coûts du travail élevés ont pesé sur la compétitivité de l’économie espagnole et sur ses échanges extérieurs. La dégradation de la balance courante a été favorisée et dissimulée par l’appartenance à la zone euro. La dégradation de la position extérieure nette signifia une explosion de la dette extérieure. La bulle immobilière et la bulle du crédit ont en définitive été financées par les agents non résidents.

L’économie espagnole est donc profondément fragilisée lorsque survient en 2007 la crise du crédit subprime. La crise financière accélère la hausse des taux d’intérêt amorcée avec le resserrement de la politique monétaire. Les prix de l’immobilier continuant dans un premier temps leur progression, les ménages doivent sensiblement relever la part de leur revenu destinée à l’achat d’un logement. L'affaiblissement subséquent de la demande immobilière va alors retourner la dynamique des prix et affecter le secteur de le construction. Le ralentissement du rythme de créations d’emplois, en pesant sur les revenus et les dépenses des ménages, déprime davantage l’activité économique. L’aggravation de la crise financière à l’automne 2008 conduit à un effondrement du marché des capitaux et à un brutal assèchement du crédit dans un contexte de surendettement privé. Le chômage va exploser, pour toucher aujourd’hui plus de 23 % de la population active. Le ralentissement de l’activité a fortement diminué les recettes publiques. Si le gouvernement a cherché dans un premier temps à relancer l’activité, la dynamique de l’endettement public l’a ensuite contraint à adopter des mesures d’austérité. Le processus de consolidation budgétaire, à la fois exigé et compliqué par les marchés financiers, pèse en retour sur l’activité économique.

Selon Alcidi et Gros (2012), le processus d’absorption de la bulle semble n’avoir qu’à peine commencé en Espagne. Les prix du logement vont continuer à baisser et le secteur va poursuivre sa lente contraction. Si la construction immobilière se poursuit au même rythme élevé qu’aujourd’hui, le processus d’absorption de la bulle prendra trois décennies pour s’achever. Au total, les pertes auxquelles l’ajustement immobilier expose le secteur bancaire équivaleraient 380 milliards d’euros, soit 37 % du PIB de 2010, un montant bien supérieur à l’ensemble des provisions réalisées jusqu’à présent.

Une bulle immobilière peut ne pas se solder par une sévère crise financière si elle est financée par l’épargne domestique, or l’Espagne s’est fortement reposée sur l’afflux de capitaux étrangers. Sa dette extérieure, en égalant 90 % du PIB, est équivalente à celle de la Grèce ; elle poursuit son accumulation avec la persistance du déficit de la balance courante et pourrait représenter 100 % du PIB en 2016. Une plus forte contraction du secteur de la construction résidentielle permettrait de juguler le déficit extérieur. Les ressources, notamment en main-d’œuvre, qui seraient alors libérées par le secteur immobilier pourraient être réallouées vers l’industrie et les secteurs exportateurs pour enfin relancer l'activité globale.

 

Références Martin Anota

ALCIDI, Cinzia, & Daniel GROS (2012), « The Spanish Hangover », in VoxEU.org, 15 avril.

MERCIER, Thibaut (2011), « L’Espagne a encore les cartes en main », in Conjoncture, BNP-Paribas juillet-août.

Pérez, Julián (2010), « Espagne, de la grande expansion à la crise. Que peut-on espérer pour l’avenir ? », in Accomex, n° 96, novembre-décembre.

PLIHON, Dominique, & Nathalie REY (2011), « L’Espagne, douze années d’aveuglement », décembre.

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 20:23

Après l’abandon du Colombien José Antonio Ocampo, seuls l’Américain Jim Yong Kim (le candidat proposé par Obama) et la Nigérienne Ngozi Okonjo-Iweala demeurent dans la course à la présidence de la Banque mondiale. La fin du mandat de Robert Zoellick et la passation de pouvoir ravivent une pléthore de critiques sur sa gouvernance et suscitent de nombreuses réflexions autour de ses objectifs et de son organisation proprement dite. Cette institution multilatérale créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour répondre aux enjeux de l’époque, fait aujourd’hui face à de multiples défis, internes et externes, auxquels elle se doit de répondre pour assurer à terme sa survie.

La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), son principal pilier, fut originellement destinée à participer au financement de la reconstruction d’après-guerre. Elle destinait alors exclusivement ses prêts à l’Europe et au Japon. Alors que les besoins de reconstruction se firent moindres, le processus de décolonisation des années cinquante et soixante mit au monde de nombreux pays indépendants. La Banque mondiale, en particulier sous la présidence de McNamara entre 1968 et 1981, se focalisa alors sur la croissance des pays en développement. Ces dernières décennies ont vu la Banque mondiale prendre conscience des multiples dimensions du développement et s’impliquer toujours davantage dans la réduction de la pauvreté. Si la BIRD s’est peu à peu orientée vers l’aide des pays à revenu intermédiaire (PRI) en échange d’efforts de gouvernance de leur part, le second organisme de prêt de la Banque mondiale, l’Association internationale de développement (AID), participe plus spécifiquement au développement des pays les moins avancés (PMA). Avec l’éclatement du bloc soviétique, les années quatre-vingt-dix marquent le début d’une autoréflexion, autant sur le rôle que sur l’organisation proprement dite de la Banque. Les changements organisationnels furent toutefois limités et la raison d’être de la Banque mondiale n’a jamais été véritablement questionnée [Palacio, 2012a].

Le montant, la nature et la destination des prêts concédés par la Banque mondiale sont appelés à être profondément redéfinis. Les PRI en sont les principaux bénéficiaires, alors même qu’ils jouissent parallèlement d’un large accès au financement privé [Cling et Roubaud, 2008]. En raison de leur rattrapage sur les économies avancées, les PRI font moins appel aux ressources de la Banque mondiale. De nombreux acteurs, privés ou publics, sont en outre apparus dans le domaine du développement. La Banque mondiale est ainsi directement concurrencée au sein des PRI par le développement de la microfinance et par les banques régionales, notamment par la Banque du Sud, fruit de la volonté des pays latino-américains de gérer par eux-mêmes leur propre développement. Les banques chinoises ont de leur côté davantage prêté ces cinq dernières années au continent sud-américain que la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement réunies [Palacio, 2012a]. La Banque mondiale demeure toutefois financièrement attractive en raison du faible coût de son offre de financement et de l’assistance technique qu’elle apporte en complément. Restent les PMA, en particulier les pays subsahariens, dont les besoins en financement demeurent considérables. Les financements doivent par conséquent être amplement rééquilibrés en leur faveur et les dons pourraient prendre une plus grande part au sein de l’ensemble des financements accordés.

Si le crédit va demeurer une pratique de l'institution, ne serait-ce qu’en raison de la persistance de la pauvreté à travers le monde, il semble toutefois ne plus (pouvoir) constituer le cœur d’activité de la Banque. Cette dernière, depuis sa naissance, a étendu toujours plus loin le champ thématique de ses activités, jusqu’à empiéter sur les domaines de compétence des agences des Nations Unies [Cling et Roubaud, 2008]. Devenue incontournable en matière de développement en raison de sa puissance financière, de son influence intellectuelle et de sa capacité à intervenir en de multiples domaines, la Banque mondiale ne délimite pas explicitement ses champs d’action et aucun recentrage de sa stratégie n’a été jusqu’à présent clairement opéré. Puisque les multiples défis du vingt-et-unième siècle (la santé, la faible productivité agricole, le changement climatique ou encore la rareté de l’eau) ont par nature une dimension globale, la Banque mondiale est peut-être appelée à délaisser le prêt aux gouvernements pour directement financer la création de biens publics mondiaux [Kapur et Subramanian, 2012]. La connaissance constitue en l’occurrence un bien public global d’une importance cruciale dans notre modernité. Selon Palacio (2012a), la véritable valeur ajoutée apportée par l’institution tient finalement en ce qu’elle constitue un centre du savoir (ne serait-ce que dans la production statistique, l’expertise et l’assistance technique) et un coordinateur des politiques internationales. Mais pour enfin achever sa mutation en « banque du savoir », la Banque mondiale doit faire face à trois défis [Palacio, 2012b]. Tout d’abord, elle doit soutenir plus amplement le secteur privé et pour cela intervenir plus activement dans la mise en place d’infrastructures, au sens large du terme. Ensuite, elle doit renforcer son savoir-faire en ce qui concerne l’aide au développement des compétences, en mettant l’accent sur le droit et plus globalement l’aspect institutionnel. Enfin, elle doit placer au cœur de sa mission la promotion de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption.

Ngozi Okonjo-Iweala (crédit : Antoine Antoniol/Bloomberg)

Le fonctionnement interne de la Banque mondiale, ainsi que sa gouvernance, doivent également être repensés en vue de renforcer tant sa légitimité que son efficacité et assurer en définitive sa survie [Cling et Roubaud, 2008]. Il est essentiel que la Banque applique à elle-même les valeurs qu’elle prône aux pays en développement, en premier lieu celles de la bonne gouvernance, de l’empowerment, de la responsabilité démocratique et de la transparence. La Banque mondiale doit tout d’abord dans cette optique refondre sa structure interne [Palacio, 2012a]. Son personnel, pour les deux tiers localisé à Washington, se compose d’experts recrutés à vie et de nombreux consultants externes. Nombreux d’entre eux sont des économistes ou des spécialistes de la finance, alors même que la Banque délaisse son activité de prêt. Le mode de recrutement, couplé à un véritable processus d’autosélection des candidats, est particulièrement rigide. Il apparaît en définitive essentiel que le personnel soit varié, décentralisé et géographiquement mobile.

La répartition des voix au sein du Conseil d’administration ne respecte pas la géographie de l’économie mondiale. Au regard du poids de leur population ou de leurs performances économiques, l’Europe est surreprésentée, tandis que les pays en développement, a fortiori les grands émergents, sont sous-représentés [Cling et Roubaud, 2008]. La Chine, acteur clé du développement et seconde économie au monde, comptabilise encore moins de 5 % des parts de vote, tandis que les Etats-Unis et l’Union européenne détiennent respectivement environ 16 % et 37 % des voix. En outre, huit des vingt-cinq membres du conseil exécutif sont européens [Palacio, 2012a]. L’obtention par les pays émergents de plus grandes parts de vote et leur plus grande implication dans les prises de décision de la Banque apparaissent d’autant plus légitimes qu’ils vont devenir en toute logique ses principaux fournisseurs en ressources financières et non plus l'Ouest endetté [Kapur et Subramanian, 2012].

Face à un Conseil d’administration qui représente les 187 Etats-membres, mais qui s’avère pourtant impuissant, le président de la Banque mondiale centralise l’essentiel du pouvoir, impulsant l’ensemble des orientations stratégiques de l’institution, parfois même en désaccord avec les administrateurs [Cling et Roubaud, 2008]. Ce déséquilibre des pouvoirs est d’autant plus décrié que le président ne possède aucune légitimité. Sa nomination à la tête de l’institution dépend du seul aval du Président des Etats-Unis, selon un accord tacite établi au sortir de la guerre entre les Etats-Unis et l’Europe (cette dernière détenant le pouvoir de nominer le dirigeant du FMI, comme l’illustrent les intronisations de Dominique Strauss-Kahn et plus récemment de Christine Lagarde à sa tête). Un rééquilibrage des pouvoirs est nécessaire, ainsi qu’un nouveau processus de nomination, démocratisé, transparent, capable de choisir la personne la plus qualifiée pour le poste, sans que la nationalité ne constitue un critère de sélection, ce qui implique en outre d’identifier précisément les qualifications qu’implique un tel rôle [Kapur et Subramanian, 2012]. Les nouvelles règles établies ce printemps, en permettant l’établissement d’une longue liste de candidats et en impliquant plus étroitement le Conseil d’administration dans le processus de nomination, constituent un premier pas vers une meilleure gouvernance de la Banque.

 

Références Martin Anota

BOUGUIGNON, François, & Jean-Louis SARBIB (2012), « La présidence de la Banque mondiale doit revenir aux pays émergents », in Le Monde, 11 avril.

CLING, Jean-Pierre (2011), « La Banque mondiale, entre transformations et résilence », in Critique internationale, n° 23, novembre

CLING, Jean-Pierre, & François ROUBAUD (2008), La Banque mondiale, La Découverte, Paris.

KAPUR, Devesh, & Arvind SUBRAMANIAN (2012), « Who Should Lead the World Bank? », in Project Syndicate, 17 février.

PALACIO, Ana (2012a), « Reinventing the World Bank », in Project Syndicate, 20 février.

PALACIO, Ana (2012ba), « Reinventing the World Bank, again », in Project Syndicate, 10 avril. Traduction française, « La Banque mondiale saura-t-elle se réinventer ? ».

STIGLITZ, Jospeh E. (2012), « Whose World Bank ? », in Project Syndicate, 4 avril. Traduction française, « Une procédure anachronique : la désignation du président de la Banque mondiale ».

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 17:32

En 2011, le PIB réel des Etats-Unis n’augmenta que de 1,6 %, mais le chômage connut une forte décrue en passant de 9,1 % à 8,3 %. La faible croissance du PIB amène certains analystes à douter que le reflux du chômage soit durable puisqu’il semble contredire les prédictions de la loi d’Okun ; pour d’autres, cette soudaine création d’emplois démontrerait tout simplement l’invalidité de cette loi. Les évolutions du chômage constatées lors de la fragile reprise de l'activité aux Etats-Unis ne sont pourtant pas forcément incohérentes avec cet outil fort apprécié des macroéconomistes dans leurs prévisions conjoncturelles...

En utilisant les données de l’économie américaine couvrant la période 1947-1960, Arthur Okun (1962) avait décelé à court-moyen terme une relation stable entre l’évolution du taux de chômage et la croissance du PIB réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) aux Etats-Unis. Cette relation empirique, qualifiée par la suite de « loi d'Okun », se formulait initialement par l'équation suivante :

variation du taux de chômage = -0,3*(croissance réelle du PIB – 4)

Le coefficient multipliant la différence entre la croissance du PIB et la constante (cette dernière pouvant être interprétée comme le taux de croissance potentielle à l'époque) est qualifié de « constante d’Okun ». Ainsi décrite, cette équation établissait que la croissance du PIB devait s’établir à 7,3 % au cours d’une année pour que le taux de chômage baisse parallèlement d’un point de pourcentage. Il ne suffit donc pas que la croissance soit positive pour que le chômage se résorbe, elle doit en outre franchir un seuil minimal (en l’occurrence, dépasser 4 % dans l’analyse originelle d’Okun). Aujourd’hui la loi d’Okun est souvent reformulée comme une relation inverse entre la variation du taux de chômage et celle de l’output gap : si la croissance effective est inférieure à la croissance potentielle, l’économie s’éloigne du plein emploi.

Le coefficient d’Okun et le niveau de croissance potentielle varient toutefois d’une époque à l’autre et d’une économie à l’autre, si bien qu’un même taux de croissance du PIB ne crée pas forcément le même volume d’emplois. Les caractéristiques mêmes du marché du travail, de la main-d’œuvre et plus fondamentalement de l’économie ne sont aujourd’hui plus équivalentes à celles prévalant durant l’étude pionnière d’Okun. Selon les estimations de Tim Duy (2012), le coefficient d’Okun (la pente de la droite de régression sur les graphiques suivants) s’établirait à –0,41 pour l'économie américaine sur la période 1970-2011. Autrement dit, si la croissance effective est supérieure d'un point de pourcentage à son niveau potentiel, le chômage baisse d'environ 0,4 point de pourcentage.

variation du taux de chômage = -0,41*output gap

La Grande Récession et l'actuelle reprise aux Etats-Unis ont particulièrement malmené les conjecturistes [Burgen et alii, 2012]. Au regard de la période 1948-2011, et en particulier la période 1990-2011, les années 2009 et 2011 apparaissent en effet assez aberrantes (cf. graphique 1). En 2009, le PIB réel déclina de 0,5 % ; alors que la loi d’Okun aurait prédit une hausse du chômage de 1,2 point de pourcentage celui-ci s’accrut en réalité de 3 points de pourcentage. En 2011, le PIB augmenta de 1,6 % ; selon la loi d’Okun, le chômage aurait dû connaître une hausse modérée ; il diminua en fait de 0,9 point de pourcentage.

        GRAPHIQUE 1  La loi d'Okun pour l'économie américaine (1990-2011)

okungraph1.jpgsource : Burgen et alii (2012)       

Il existe toutefois un décalage temporel entre les variations de l’activité économique et les variations subséquentes de l’emploi, ne serait-ce qu’en raison du cycle de productivité : les entreprises n’envisagent de réduire leurs effectifs que si le ralentissement de l’activité se confirme ; inversement, lors d’une reprise de l’activité, elles répondent au surcroît d’activité en maintenant leurs effectifs inchangés tant que la reprise n’est pas confirmée. Les entreprises auraient surréagi en 2009 aux perspectives pessimistes pour l’activité future en se débarrassant davantage de salariés que nécessaire [Burgen et alii, 2012]. Durant les 22 mois consécutifs à la reprise de l’activité, le taux de chômage demeura à un niveau élevé, supérieur à 9 %. Une fois que les perspectives futures parurent effectivement plus encourageantes, les entreprises ramenèrent leur niveau d’emploi en phase avec la croissance attendue. 2011 aurait alors été en définitive une année de « rattrapage » (catch-up). La loi d’Okun est ainsi respectée si nous considérons l’évolution des variables économiques, non pas à très court terme, sur l’échelle d’une année, mais bien à moyen terme, par exemple sur l’ensemble de la période 2009-2011.

McCarthy et alii (2012) montrent que la loi d’Okun n’a pas été strictement respectée dans le court terme durant les récentes reprises (cf. tableau 1). Les auteurs analysent les différentes expansions ayant duré plus de six ans suite à la Seconde Guerre mondiale et observent pour chacune d’entre elle l’évolution du chômage entre la troisième année et la cinquième année consécutives à la reprise. Ils comparent alors l’évolution effective du chômage avec l’évolution théorique qu’induirait la loi d’Okun si le coefficient d’Okun était compris entre -0,3 (l’estimation initiale d’Okun) et -0,5 (la valeur généralement utilisée par les conjoncturistes de nos jours). Pour définir la croissance potentielle, les auteurs utilisent les estimations du Congressional Budget Office (CBO).

TABLEAU 1  La loi d'Okun durant les longues expansions

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source : MacCarthy et alii (2012)

Le reflux du chômage durant l’expansion des années soixante respecte la loi d’Okun : il diminue de 1,9 point de pourcentage entre la troisième et la cinquième année, alors que la loi d’Okun implique de son côté une baisse comprise entre 1,7 et 2,9 points de pourcentage selon que le coefficient d’Okun varie entre -0,3 et -0,5. En revanche, pour les trois longues expansions les plus récentes, le reflux du chômage entre la troisième et cinquième année est amplement plus important que celui conjecturé par la loi d’Okun ; ce décalage est particulièrement frappant en ce qui concerne les expansions des décennies quatre-vingt-dix et deux mille. L’une des explications, en plus de celle relative au cycle de productivité, pourrait être que le CBO ait sous-estimé la croissance potentielle, ce qui ne serait pas incohérent avec l’idée selon laquelle une crise économique tend à réduire le niveau potentiel de croissance de l'économie.

        GRAPHIQUE 2  PIB et chômage lors des reprises américaines

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note : la taille de la bulle représente le déclin du PIB lors de la récession        
 source : Burgen et alii (2012)        

Il n’en demeure pas moins que le taux de chômage a reflué plus lentement durant les dernières reprises que lors des précédentes longues expansions. Burgen et alii (2012) ont calculé le taux de croissance du PIB durant les dix premiers mois lors des diverses reprises que connurent les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale (cf. graphique 2). La reprise actuelle (current recovery) s’inscrit dans la continuité de la ligne de régression. Ainsi, une amélioration relativement modeste du taux de chômage apparaît cohérente avec une reprise de l’activité. En outre, les reprises observées ces dernières décennies aux Etats-Unis se singularisent par leur faible croissance du PIB et partant leur faible création d’emplois.

TABLEAU 2  Evolution du chômage durant les longues expansions

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source : MacCarthy et alii (2012)

L’étude de MCarthy et alii (2012) révèle enfin une forte similarité dans le déroulement des longues expansions. Le déclin du chômage (mesuré ici non pas en points de pourcentage mais tout simplement en pourcentage) observé entre le début de la troisième année et la fin de la cinquième année a été relativement similaire lors des trois dernières longues expansions (le taux de chômage décline en effet à chaque fois de 21-23 %). Le taux de chômage devrait atteindre environ 7 % en juin 2014 si l’actuelle reprise se conforme aux trois dernières longues expansions, c’est-à-dire si l’économie américaine ne subit entre-temps aucun choc…

 

Références Martin Anota

BURGEN, Emily, Brent MEYER & Murat TASCI (2012), « An Elusive Relation between Unemployment and GDP Growth: Okun’s Law », Federal Reserve Bank of Cleveland.

DUY, Tim (2012), « Thoughts on Okun’s Law », 13 mars.

GAUTIE, Jérôme (2009), Le Chômage, La Découverte, Paris.

McCARTHY, Jonathan, Simon POTTER & Ging Cee NG (2012), « Okun’s Law and Long Expansions », in Liberty Street Economics, Federal Reserve Bank of New York, 27 mars.

OKUN, Arthur (1962), « Potential GNP: Its Measurement and Significance », American Statistical Association, Proceedings of the Business and Economics Statistics Section, pp. 98–104.

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