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2 janvier 2022 7 02 /01 /janvier /2022 09:00
Un niveau élevé de dette publique nuit-il vraiment à la croissance ?

Avec la contraction de l’activité économique provoquée par la pandémie et les mesures sanitaires, d’une part, et l’adoption d’amples mesures de soutien budgétaire, d’autre part, les dettes publiques se sont retrouvées à des niveaux exceptionnellement élevés (cf. graphique 1) [Kose et alii, 2022]. Il y a un peu plus d’une décennie, la crise financière mondiale avait déjà entraîné une forte hausse des ratios dette publique sur PIB dans les pays développés. Les gouvernements avaient alors rapidement stoppé leur relance budgétaire et adopté des plans d’austérité pour assainir leurs finances. Aujourd’hui, beaucoup expriment de nouveau leurs inquiétudes quant à la soutenabilité des dettes publiques. Une fois la pandémie derrière nous, il ne serait guère étonnant que les gouvernements entreprennent une nouvelle consolidation budgétaire.

GRAPHIQUE 1  Dette publique nette dans une sélection de pays (en % du PIB)

Un niveau élevé de dette publique nuit-il vraiment à la croissance ?

source : FMI

Mais si le niveau élevé de la dette publique inquiète, ce n’est pas seulement en alimentant les peurs d’un défaut de paiement de l’Etat ; c’est notamment parce qu’il est soupçonné de nuire à l’activité économique. C’est cette crainte qu’avait confortée le travail séminal de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2010) : en observant une vingtaine de pays développés, ils avaient conclu que des dettes publiques supérieures à 90 % du PIB étaient associées à une moindre croissance économique. Plusieurs travaux ont depuis affirmé qu’il existait effectivement un lien négatif entre les ratios de dette publique et le PIB (Woo et Kumar, 2015; Chudik et alii, 2017), du moins lorsque le niveau de dette publique dépassait un seuil autour de 90 % du PIB (Cecchetti et alii, 2011 ; Checherita-Westphal et Rother, 2012 ; Baum et alii, 2013).

On peut imaginer plusieurs canaux via lesquels un niveau élevé de dette publique pourrait déprimer l’activité économique. Tout d’abord, l’endettement public pourrait entraîner un effet d’éviction (crowding-out). En effet, comme les titres privés sont perçus comme sûrs, les épargnants et les institutions financières risquent de se détourner des titres émis par les entreprises privées lorsque l’Etat emprunte. Pouvant plus difficilement financer leurs investissements, les firmes réduiraient ceux-ci [Huang et alii, 2018]. Ensuite, les ménages pourraient adopter des comportements ricardiens : si le niveau de dette publique est élevé, ils peuvent redouter que le gouvernement finisse par augmenter significativement les impôts pour rembourser sa dette, si bien qu’ils pourraient chercher à davantage épargner dans la période courante. En outre, le fait même que les marchés financiers et les sociétés financières soient moins convaincus de la soutenabilité de la dette publique pourrait conduire à un durcissement des conditions de financement pour l’ensemble des agents.

En raison de ces divers effets pervers, une relance budgétaire pourrait perdre en efficacité du fait même qu’elle alourdit la dette publique [Huidrom et alii, 2016]. Réciproquement, dans la mesure où elle réduit (a priori) l’endettement public, l’austérité budgétaire pourrait en définitive avoir des effets bénéfiques sur l’activité économique, comme l’a suggéré à plusieurs reprises Alberto Alesina dans ses travaux. L’étude de Reinhart et Rogoff a pu ainsi être mobilisée au sortir de la crise financière mondiale pour plaider en faveur de la consolidation budgétaire [Konzelmann, 2014].

Mais il ne faut pas non plus négliger les effets bénéfiques que peut avoir un accroissement de la dette publique [Fatás et alii, 2019]. Celui-ci peut directement financer un investissement productif, notamment des dépenses d’infrastructures, ce qui stimule le potentiel de croissance à long terme ; il peut rendre la croissance plus soutenable, par exemple en permettant de financer la transition vers une économie à bas carbone ; il peut financer l’adoption de plans de relance et permettre ainsi au gouvernement de stabiliser l’activité économique, etc. Il est en l’occurrence peu probable que l’endettement public entraîne un effet d’éviction lors d’une récession, dans la mesure où l’ensemble du secteur privé cherche alors à épargner et où les entreprises sont en conséquence peu incitées à investir. En fait, en adoptant un plan de relance lors d’une récession et en finançant celui-ci par endettement, un gouvernement ne soutient pas seulement directement l'activité en stimulant la demande globale ; il la soutient également en fournissant au secteur privé les actifs sûrs dont il a alors éperdument besoin.

Plusieurs analyses ont estimé que l’effet causal allant d’un accroissement de la dette publique à la croissance économique était au mieux fragile (Panizza et Presbitero, 2014 ; Ash et alii, 2020). Si des ratios dette publique sur PIB élevés sont effectivement corrélés à une plus faible croissance, cela ne veut pas forcément dire qu’une hausse de la dette publique pèse sur l’activité économique : corrélation ne signifie pas causalité. Et s’il y a un lien de causalité, celui-ci peut aller en sens inverse : une faible croissance tend mécaniquement à détériorer les finances publiques, notamment en érodant les recettes fiscales.

Une corrélation peut aussi s’expliquer par la présence de facteurs confondants : en l’occurrence ici, des facteurs sont susceptibles d’affecter simultanément l’endettement public et la croissance économique. Par exemple, des niveaux élevés de dette publique peuvent amener les gouvernements à adopter des plans d’austérité, par exemple parce qu’ils craignent que leur dette soit insoutenable ou parce qu’ils ne parviennent plus à emprunter sur les marchés obligataires, si ce n’est à des taux d’intérêt prohibitifs. Or non seulement l’austérité budgétaire nuit à l’activité économique à court terme, mais elle peut détériorer le potentiel de croissance à long terme [Fatás et Summers, 2017]. Du fait de ses effets négatifs sur l’activité économique, elle peut même se révéler en définitive contre-productive en conduisant à une nouvelle hausse du ratio dette publique sur PIB, comme cela semble avoir été le cas dans certains pays de la zone euro cette dernière décennie [House et alii, 2017]. De même, de mauvaises institutions politiques peuvent à la fois détériorer les finances publiques et la croissance économique. Dans tous les cas, l’existence de facteurs confondants crée un problème d’endogénéité qui complique la tâche des économètres cherchant à déterminer l’impact de la dette publique sur la croissance.  

En outre, plusieurs travaux empiriques concluent qu’il n’y a guère de seuil uniforme pour l’ensemble des pays à partir duquel une hausse du ratio dette publique sur PIB est associée à une moindre croissance (Pescatori et alii, 2014 ; Eberhardt et Presbitero, 2015 ; Egert, 2015a ; Egert, 2015b ; Chudik et alii, 2017 ; Eberhardt, 2019 ; Ash et alii, 2020).

Passant en revue la littérature développée autour du lien entre endettement public et croissance économique, Philipp Heimberger (2021) a réalisé une méta-analyse à partir de 826 estimations tirées de 48 études. La moyenne non pondérée des résultats recensés suggère qu’une hausse de 10 points de pourcentage du ratio dette publique sur PIB est associée à une baisse de 0,14 point de pourcentage de la croissance annuelle (cf. graphique 2). L’intervalle de confiance à 95 % va de 0,10 à 0,18 point de pourcentage.

GRAPHIQUE 2  Coefficients standardisés des estimations dette publique-croissance économique

Un niveau élevé de dette publique nuit-il vraiment à la croissance ?

source : Heimberger (2021)

La répartition des estimations est toutefois très allongée : la littérature a abouti à des estimations très hétérogènes. La répartition des estimations est également très asymétrique. En creusant davantage, Heimberger conclut que les publications tendent à surreprésenter les estimations suggérant un impact linéaire négatif de l’accroissement du ratio d’endettement public sur la croissance. Une fois ce biais de publication corrigé, il conclut que l’hypothèse d’un effet moyen nul de la dette publique sur la croissance ne peut être rejetée. En outre, il note que la prise en compte de l’endogénéité entre dette publique et croissance rend les estimations moins tournées vers le négatif. 

GRAPHIQUE 3  Estimations de seuils du ratio dette publique sur PIB au-delà duquel la croissance est réduite

Un niveau élevé de dette publique nuit-il vraiment à la croissance ?

source : Heimberger (2021)

Heimberger considère ensuite l’éventualité d’une non-linéarité dans la relation entre ratio d’endettement public et croissance économique. Au terme de sa méta-analyse, il conclut qu’il n’y a pas d’éléments empiriques robustes suggérant l’existence d’un seuil universel à partir duquel la hausse du ratio dette publique sur PIB est associée à une chute de la croissance. Les estimations de seuils sont en effet très hétérogènes : elles vont de 8,4 % à 147,5 % du PIB (cf. graphique 3). Celles suggérant un seuil autour de 90 % sont notamment sensibles à des données ou choix méthodologiques particuliers. En définitive, il y a peut-être des non-linéarités dans la relation entre dette publique et croissance, mais celles-ci sont propres aux pays et elles sont bien plus complexes que ce que beaucoup ont pu suggérer.

 

Références

ASH, Michael, Deepankar BASU & Arindrajit DUBE (2020), « Public debt and growth: An assessment of key findings on causality and thresholds », University of Massachusetts Amherst, working paper, n° 433.

BAUM, Anja, Cristina CHECHERITA-WESTPHAL & Philipp ROTHER (2013), « Debt and growth: New evidence for the euro area », in Journal of International Money and Finance, vol. 32.

CECCHETTI, Stephen G., Madhusudan MOHANTY & Fabrizio ZAMPOLLI (2011), « The real effects of debt », BRI, working paper, n° 352.

CHECHERITA-WESTPHAL, Cristina, & Philipp ROTHER (2012), « The impact of high government debt on economic growth and its channels: an empirical investigation for the euro area », in European Economic Review, vol. 56, n° 7.

CHUDIK, Alexander, Kamiar MOHADDES, M. Hashem PESARAN & Mehdi RAISSI (2017), « Is there a debt-threshold effect on output growth? », in Review of Economics and Statistics, vol. 99, n° 1.

EBERHARDT, Markus, & Andrea F. PRESBITERO (2015), « Public debt and growth: Heterogeneity and non-linearity », in Journal of International Economics, vol. 97, n° 1.

EBERHARDT, Markus (2019), « Nonlinearities in the relationship between debt and growth: (No) evidence from over two centuries », in Macroeconomics Dynamics, vol. 23, n° 4.

EGERT, Balázs (2015a), « Public debt, economic growth and nonlinear effects: Myth or reality? », in Journal of Macroeconomics, vol. 43.

EGERT, Balázs (2015b), « The 90% public debt threshold: the rise and fall of a stylized fact », in Applied Economics, vol. 47.

FATÁS, Antonio, Atish R. GHOSH, Ugo PANIZZA & Andrea F. PRESBITERO (2019), « The motives to borrow », FMI, working paper, n° 19/101.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2017), « The permanent effects of fiscal consolidations », in Journal of International Economics.

HEIMBERGER, Philipp (2021), « Do higher public debt levels reduce economic growth? », Hans-Böckler-Stiftung, FMM, working paper, n° 74. 

HOUSE, Christopher L., Christian PROEBSTING & Linda L. TESAR (2017), « Austerity in the aftermath of the Great Recession », NBER, working paper, n° 23147.

HUANG, Yi, Ugo PANIZZA & Richard VARGHESE (2018), « Does public debt crowd out corporate investment? International evidence », CEPR, discussion paper, n° 12931.

HUIDROM, Raju, M. Ayhan KOSE, Jamus J. LIM & Franziska L. OHNSORGE (2016), « Do fiscal multipliers depend on fiscal positions? », CAMA, working paper, n° 35/2016, juin.

KONZELMANN, Suzanne (2014), « The political economics of austerity », in Cambridge Journal of Economics, vol. 38, n° 4.

KOSE, M. Ayhan, Franziska OHNSORGE, Carmen REINHART & Kenneth ROGOFF (2022), « The aftermath of debt surges », in Annual Review of Economics.

PANIZZA, Ugo, & Andrea F PRESBITERO (2014), « Public debt and economic growth: Is there a causal effect? », in Journal of Macroeconomics, 41.

PESCATORI, Andrea, Damiano SANDRI & John SIMON (2014), « Debt and growth: Is there a magic threshold? », FMI, working paper, n° 14/34.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2010), « Growth in a time of debt », in American Economic Review: Papers & Proceedings, vol. 100, n° 2.

WOO, Jaejoon, & Manmohan S. KUMAR (2015), « Public debt and growth », in Economica, vol. 82.

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21 décembre 2021 2 21 /12 /décembre /2021 11:18
Le système de change en ce début de vingt-et-unième siècle

Ethan Ilzetzki, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2021b) sont revenus sur les évolutions du système de change mondial observées depuis le tournant du siècle. Ils estiment que les événements et la recherche économique de ces deux dernières décennies ont fait émerger un nouveau consensus en matière de change. 

Tout d’abord, malgré le déclin de la part de l’économie américaine dans l’économie mondiale, le dollar américain apparaît encore plus central au système financier international, que ce soit en tant qu’unité de compte ou intermédiaire des échanges qu’en tant de réserve de valeur. En l’occurrence, le dollar reste la principale devise d’ancrage : la part des pays, pondérés ou non selon leur PIB, ayant ancré leur monnaie sur le dollar a régulièrement augmenté pour revenir au niveau atteint au summum de Bretton Woods. Une part significative des règlements des échanges commerciaux, des émissions d’obligations privées et des actifs sûrs est libellée en dollars et la monnaie américaine constitue le principal actif dans les réserves de change des banques centrales : les actifs en dollars représentent environ 60 % des réserves des banques centrales, contre 20 % pour les actifs en euros (cf. graphique 1). Le « privilège exorbitant » des Etats-Unis ne se résume pas seulement à la capacité du gouvernement américain à s’endetter à de faibles taux ; il se manifeste peut-être le plus clairement avec la capacité des petites et moyennes entreprises américaines à emprunter dans le reste du monde à des conditions avantageuses dont ne jouissent aucune de leurs consœurs étrangères.

GRAPHIQUE 1  Montant (en milliards de dollars américaines) et répartition (en %) des réserves de change des banques centrales

Le système de change en ce début de vingt-et-unième siècle

source : Ilzetzki et alii (2021b)

L’essor de l’euro comme devise internationale a été très limité (Ilzetzki et alii, 2021a). Selon certains indicateurs, la monnaie unique ne joue pas de plus grand rôle en dehors de l’Europe que les devises nationales qu’il a remplacées. Ces dernières décennies, avec l’émergence de l’économie chinoise, le renminbi est apparu comme un possible rival au dollar, mais pour l’instant il joue un rôle extrêmement limité. L’activité de prêt de la Chine à l’étranger a même renforcé, et non pas réduit, le rôle du dollar, dans la mesure où ces prêts sont très souvent libellés en dollars (Horn et alii, 2021). Dans tous les cas, même si le système international semble se configurer autour de deux ou trois blocs de devises, Ilzetzki et ses coauteurs doutent que le dollar soit rapidement détrôné comme principale devise internationale. L’Histoire montre que lorsqu’une monnaie est parvenue à s’établir au sommet de l’architecture financière internationale, elle tend à y rester durablement. Rares sont les changements de devise dominante et, lorsqu’ils surviennent, c’est au terme d’une longue transition.

Deuxièmement, alors que l’on avait tendance à considérer il y a deux décennies que chaque pays n’avait en définitive le choix qu’entre deux extrêmes, en l’occurrence le libre flottement de sa monnaie ou l’ancrage dur de celle-ci sur une autre devise, Ilzetzki et ses coauteurs notent que les régimes de change intermédiaires continent de dominer (cf. graphique 2). Ces derniers, allant de l’ancrage glissant (crawling peg) au flottement administré (managed floating), sont adoptés par 40 % des pays, représentant 50 % du PIB (Ilzetzki et alii, 2019). Ces dernières décennies, beaucoup de banques centrales sont massivement intervenues, en particulier pour contenir l’appréciation de leur monnaie. L’accumulation de réserves de change par les pays émergents a contribué, avec l’effondrement de l’inflation et de sa volatilité, à ce que les taux de change soient bien plus stables qu’à la fin du vingtième siècle. Alors que les effondrements du taux de change étaient fréquents durant les années 1990 et au début des années 2000, ils ont ensuite été bien plus rares. Cette tendance remet en cause l’idée répandue au tournant du siècle selon laquelle les régimes de change intermédiaires risquent de se solder par des crises de change.

GRAPHIQUE 2  Répartition des pays selon leur régime de change (en %)

Le système de change en ce début de vingt-et-unième siècle

source : Ilzetzki et alii (2021b)

Troisièmement, ces tendances dans la stabilisation des taux de chance se sont étendues au cœur même du système monétaire international. La volatilité du dollar américain, du yen, du deutschemark, puis de l’euro a régulièrement décliné au fil des décennies. Cette dynamique s’explique en partie par la coordination internationale, notamment les lignes de swap durant la crise financière mondiale, puis l’épidémie de Covid-19. Pour Ilzetzki et ses coauteurs, elle tient sûrement davantage au faible niveau et à la faible volatilité des taux d’inflation et des taux d’intérêt. 

Quatrièmement, la plupart des devises sont désormais convertibles et les contrôles de capitaux ont été graduellement retirés, tout d’abord dans les pays développés, puis dans les pays en développement. Notamment en conséquence de ce mouvement d’ouverture financière, le volume de flux de capitaux a explosé : fluctuant autour de 10 % du PIB mondial dans les années 1980, celui-ci a fortement augmenté à partir du milieu des années 1990 pour atteindre 25 % du PIB mondial en 2000, puis 45 % en 2007, avant de plonger avec la crise financière mondiale (cf. graphique 3). La libéralisation financière s’est poursuivie alors même que plusieurs travaux empiriques suggèrent que les afflux de capitaux étrangers peuvent finir par se révéler déstabilisateurs (Reinhart et Reinhart, 2008) et que les contrôles de capitaux peuvent être efficaces comme outils macroprudentiels (Ostry et alii, 2010 ; 2011). 

GRAPHIQUE 3  Flux de capitaux internationaux

Le système de change en ce début de vingt-et-unième siècle

source : Ilzetzki et alii (2021b)

Enfin, l’accumulation massive d’actifs sûrs, principalement libellés en dollars américains, s’explique en partie par les tentatives des banques centrales d’administration leur taux de change tout en maintenant la libre circulation des capitaux. Autrement, il s’agit d’une façon pour les banques centrales de gérer le « triangle d’incompatibilité » (ou « impossible trinité »).

GRAPHIQUE 4  PIB des Etats-Unis et réserves de change des banques centrales (en % du PIB mondial)

Le système de change en ce début de vingt-et-unième siècle

source : Ilzetzki et alii (2021b)

Cette accumulation de réserves de change, qui contribue à soutenir la demande mondiale d’actifs sûrs, en particulier de ceux libellés en dollars, fait peser sur le système international un risque similaire à celui observé par Robert Triffin (1960) dans le cas du système de Bretton Woods (Farhi et alii, 2011 ; Farhi et Maggiori, 2018). Aujourd’hui, environ la moitié des actifs sûrs dans le monde sont adossés sur la capacité budgétaire d’un unique Etat, en l’occurrence le gouvernement fédéral des Etats-Unis. Or, la demande d’actifs sûrs libellés en dollars a explosé et permis au gouvernement américain de s’endetter à de très bas taux d’intérêt, alors même que l’assiette fiscale sur laquelle ces actifs sont adoptés s’est érodée (cf. graphique 4). Les questions qui se posent aujourd’hui est de savoir, d’une part, si les Etats-Unis seront capables de continuer de convaincre les investisseurs financiers qu’ils disposent d’une capacité budgétaire suffisante pour soutenir leur endettement public et, d’autre part, si la demande d’actifs sûrs restera aussi forte qu’elle l’a été ces dernières décennies. Rien n’assure que l’économie mondiale restera indéfiniment au même équilibre (Farhi et Maggiori, 2018).

 

Références

FARHI, Emmanuel, Pierre-Olivier GOURINCHAS & Hélène REY (2011), Reforming the International Monetary System, CEPR.

FARHI, Emmanuel, & Matteo MAGGIORI (2018), « A model of the international monetary system », in Quarterly Journal of Economics, vol. 133, n° 1.

HORN, Sebastian, Carmen REINHART & Christoph TREBESCH (2021), « China’s overseas lending », in Journal of International Economics, vol. 133.

ILZETZKI, Ethan, Carmen M. REINHART & Kenneth S. ROGOFF (2019), « Exchange arrangements entering the twenty-first century: Which anchor will hold? », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 134, n° 2.

ILZETZKI, Ethan, Carmen M. REINHART & Kenneth S. ROGOFF (2021a), « Why is the euro punching below its weight? », in Economic Policy, vol. 35, n° 103.

ILZETZKI, Ethan, Carmen M. REINHART & Kenneth S. ROGOFF (2021b), « Rethinking exchange rate regimes », NBER, working paper, n° 29347.

OSTRY, Jonathan D., Atish R. GHOSH, Karl HABERMEIER, Marcos CHAMON, Mahvash S. QURESHI & Dennis B.S. REINHARDT (2010), « Capital inflows: The role of controls », FMI, staff position note, n° 10/04.

OSTRY, Jonathan D., Atish R. GHOSH, Karl HABERMEIER, Luc LAEVEN, Marcos CHAMON, Mahvash S. QURESHI & Annamaria KOKENYNE (2011), « Managing capital inflows: What tools to use? », FMI, staff discussion note, n° 11/06.

REINHART, Carmen, & Vincent REINHART (2008), « Capital flow bonanzas: An encompassing view of the past and present », in J. Frankel & C. Pissarides (dir.), NBER International Seminar on Macroeconomics 2008.

TRIFFIN, Robert (1960), Gold and the Dollar Crisis: The Future of Convertibility, Yale University Press.

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26 octobre 2021 2 26 /10 /octobre /2021 10:54
Les effets durables du choc chinois sur le marché du travail américain

Depuis au moins les écrits de David Ricardo (1815), les économistes ont noté que l’ouverture commerciale était susceptible de créer des gagnants et des perdants, aussi bien parmi les pays qu’en leur sein. Et si cette littérature a pu suggérer que les gains étaient supérieurs aux pertes et qu’une redistribution compensant les perdants était possible et désirable, elle n’en concluait pas pour autant que celle-ci ait nécessairement lieu.

Pour autant, jusqu’à une période assez récente, certains ont pu considérer que les pertes générées par l’ouverture commerciale étaient diffuses. Si l’intensification de la concurrence à l’importation touche des secteurs intensifs en travail et géographiquement concentrés et si le travail est mobile, que ce soit économiquement, d’un secteur à l’autre, ou géographiquement, d’une région à l’autre, alors le choc commercial devrait être absorbé en se diluant à l’ensemble de l’économie : ceux dont il détruit l'emploi peuvent en retrouver un autre, potentiellement plus efficace, ailleurs, selon un mécanisme qui s'apparente à celui de la destruction créatrice. Or, au cours de la dernière décennie, certains travaux ont montré, en se penchant sur l’ajustement des économies développées au « choc chinois » (China shock), que les choses ne s’enchaînaient guère ainsi. En fait, les pertes provoquées par une telle intensification de la concurrence à l’importation s’avèrent spatialement concentrées.

GRAPHIQUE 1  Part de la Chine dans les exportations mondiales (en %)

Les effets durables du choc chinois sur le marché du travail américain

source : Dorn et alii (2021)

Les exportations de la Chine ont commencé à exploser à partir du début des années quatre-vingt-dix, lorsque son économie a accéléré son ouverture au reste du monde. Ce boom s’est concentré dans l’industrie manufacturière : la part des exportations chinoises dans l’ensemble des exportations manufacturières mondiales est passée de 3,1 % à 17,6 % entre 1991 et 2015, pour ensuite diminuer et atteindre 14,2 % en 2018 ; la part des exportations chinoises dans les exportations mondiales de biens non manufacturés est quant à elle restée relativement stable entre 1991 et 2018, en se maintenant autour de 2,3 % (cf. graphique 1). La Chine s'est ouverte en exploitant l'avantage comparatif qu'elle détenait dans les activités industrielles intensives en travail du fait de son offre de travail abondante. Ce faisant, elle a directement concurrencé ces mêmes activités dans le reste du monde, en particulier dans les pays développés.

Analysant les effets de l’intensification de la concurrence à l’importation par les produits chinois aux Etats-Unis sur la période allant de 1990 à 2007, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) ont constaté que celle-ci a entraîné dans les zones exposées une hausse du chômage, une baisse du taux d’activité et une baisse des salaires. Elle expliquerait en l’occurrence un quart des destructions d’emplois industriels observées au cours de la période. En fait, les effets négatifs du choc commercial se sont exercés au-delà du seul secteur manufacturier : les destructions d’emplois qu’il a directement provoquées a conduit à la destruction d’autres emplois, notamment non manufacturiers, en déprimant par exemple la demande locale. Ainsi, Daron Acemoglu et alii (2016) estiment que l’intensification de la concurrence en provenance de la Chine a significativement contribué non seulement à réduire l’emploi industriel, mais aussi à freiner la croissance de l’emploi agrégé aux Etats-Unis ces dernières décennies. D’après leurs estimations, elle a conduit à la destruction de 2 à 2,4 millions d’emplois entre 1999 et 2011. Clément Malgouyres (2016) a abouti à des conclusions assez similaires dans le cas français.

GRAPHIQUE 2  Part des produits en provenance de Chine et d’autres pays d’Asie du sud-est dans les importations américaines (en %)

Les effets durables du choc chinois sur le marché du travail américain

source : Dorn et alii (2021)

Le choc chinois s'est étendu sur pratiquement deux décennies. La part des importations chinoises dans le commerce américaine a atteint un pic autour de 2010 et se maintient depuis à un plateau (cf. graphique 2). Bien sûr, la croissance des importations a pu se poursuivre en provenance, non plus de la Chine, mais d’autres pays d’Asie du sud-est où une partie des activités chinoises a commencé à se délocaliser. Toutefois, la part combinée des importations chinoises et des importations en provenance des autres pays d’Asie du sud-est est elle-même restée relativement stable depuis 2010.

Le fait que la part des importations chinoises n’ait pas varié pendant quasiment une décennie offre à David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2021) la possibilité de voir comment le choc chinois a affecté à long terme les économies locales aux Etats-Unis. Leur analyse montre que son impact persiste bien après que celui-ci ait atteint son pic : les effets négatifs sur l’emploi manufacturier, le taux d’emploi et le revenu par tête dans les zones d’emplois les plus exposées au commerce sont toujours décelables en 2019. Dans ces localités, le choc commercial a provoqué une légère émigration nette, mais celle-ci n’a concerné que les adultes âgés de 25 à 29 ans. L’ajustement est donc essentiellement passé par les sorties de l’emploi. Les régions les plus affectées ont connu une hausse des transferts publics, principalement sous la forme d’allocations versées par la sécurité sociale et Medicare, mais ceux-ci ne compensent pas les pertes de revenus provoquées par le choc commercial.

Autor et ses coauteurs se sont alors demandé pourquoi les zones d’emploi exposées au commerce extérieur ont souffert de séquelles durables. Ils ont considéré deux hypothèses : la première est que les régions traditionnellement industrielles rebondissent mal suite aux destructions d’emplois en raison d’une pénurie de travailleurs qualifiés, ceux-là même qui se concentrent dans les secteurs connaissant la plus forte expansion au niveau national ; la seconde est que la spécialisation des régions dans une gamme étroite d’activités industrielles laisse ces régions exposées à des chocs spécifiques à ces secteurs qui, une fois la désindustrialisation amorcée, alimentent un processus auto-renforçant de désagglomération. Notant notamment que les effets négatifs du choc chinois ont été plus aigus dans les régions qui avaient initialement moins de travailleurs diplômés du lycée et qui présentaient une forte spécialisation industrielle, Autor et ses coauteurs estiment que les éléments empiriques vont dans le sens de ces deux hypothèses, mais ils n’excluent pas d’autres explications.

Beaucoup d’études empiriques ont cherché à quantifier l’impact des chocs commerciaux en comparant la situation des régions qui y sont exposées à ceux qui ne le sont pas. De tels travaux décèlent l’impact relatif des chocs commerciaux, c’est-à-dire leurs répercussions distributives, mais non leur impact agrégé. Plusieurs analyses cherchant à quantifier l’impact du commerce international en termes de bien-être ont récemment suggéré que les gains agrégés que l’économie américaine a tirés du commerce avec les Chine étaient positifs, mais faibles, et que certaines régions ont pu souffrir de baisse absolue de leur bien-être [Caliendo et alii, 2019; Galle et alii, 2020 ; Kim et Vogel, 2020 ; Rodríguez-Clare et alii, 2020]. Même s’ils ne considèrent que les estimations les plus optimistes quant à l’impact du commerce avec la Chine sur les coûts aux Etats-Unis [Jaravel et Sager, 2019; Borusyak et Jaravel, 2021], Dorn et ses coauteurs concluent au terme de leur analyse que de nombreuses régions des Etats-Unis ont subi une baisse absolue des revenus réels.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, David AUTOR, David DORN, Gordon H. HANSON & Brendan PRICE (2016), « Import competition and the great U.S. employment sag of the 2000s », in Journal of Labor Economics, vol. 34.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2021), « On the persistence of the China shock », NBER, working paper, n° 29401.

BORUSYAK, Kirill, & Xavier JARAVEL (2021), « The distributional effects of trade: Theory and evidence from the United States », NBER, working paper, n° 28957.

CALIENDO, Lorenzo, Maximiliano DVORKIN & Fernando PARRO (2019), « Trade and labor market dynamics: General equilibrium analysis of the China trade shock », in Econometrica, vol. 87.

GALLE, Simon, Andrés RODRÍGUEZ-CLARE & Moises YI (2020), « Slicing the pie: Quantifying the aggregate and distributional effects of trade », NBER, working paper, n° 23737.

JARAVEL, Xavier, & Erick SAGER (2019), « What are the price effects of trade? Evidence from the US and implications for quantitative trade models », CEP, discussion paper, n° 1642.

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