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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 19:14
Booms, crises et reprises : n’est-il pas temps de changer de paradigme ?

La vision traditionnelle des cycles d’affaires repose sur trois grandes idées : le PIB réel fluctue autour d’une tendance ; cette tendance, appelée « production potentielle », serait déterminée du côté de l’offre ; et les fluctuations trouveraient leur origine dans des chocs de demande (cf. schéma 1). Selon cette vision, la récession serait généralement provoquée par un choc de demande négatif : l’affaiblissement de la demande globale pousserait la production sous son niveau potentiel, mais la production reviendrait rapidement à sa trajectoire initiale lors de la reprise. Bref, les pertes de production ne seraient que temporaires.

SCHEMA 1  La vision traditionnelle du cycle d’affaire

La Grande Récession amène à douter d’un tel paradigme. En effet, suite à la crise financière mondiale, la croissance économique n’a pas connu de puissant rebond et la reprise est restée lente pendant près de neuf ans. Au cours de cette période, les prévisions de croissance de la plupart des institutions ont été régulièrement révisées à la baisse. Entre 2000 et 2007, la croissance moyenne s’élevait respectivement à 2,7 % et 4,5 % aux Etats-Unis et dans le monde ; elle atteint respectivement 2,1 % et 3,8 % entre 2010 et 2017.

Cette dynamique du PIB est toutefois loin d’être exceptionnelle au regard de l’Histoire, même si l’on se concentre sur la seule période d’après-guerre. En effet, Valerie Cerra et Sweta Saxena (2005a, 2005b) avaient mis en évidence que les crises financières qui avaient respectivement touché la Suède et les pays asiatiques au cours des années quatre-vingt-dix ont durablement affecté leur activité économique. Surtout, Cerra et Saxena (2008) ont constaté, en étudiant un échantillon de 190 pays, que les crises de balance des paiements et les crises bancaires ont par le passé été suivies en moyenne par une perte permanente du niveau de la production réelle : celle-ci a beau renouer avec une croissance à un moment ou à un autre, la trajectoire qu’elle finit par rejoindre est inférieure à celle qu’elle suivait avant la crise. La perte en termes de production s’élève en moyenne à 5 % suite à une crise de la balance des paiements, à 10 % suite à une crise bancaire et à 15 % suite à une crise jumelle. En outre, les récessions affectent durablement l’activité même si elles ne sont pas synchrones avec une crise financière.

Cerra et Saxena (2017) confirment que ces conclusions restent valides lorsqu’elles étendent l’échantillon de données jusqu’à l’année 2013 : le taux de croissance moyen durant les années d’expansion d’une reprise est significativement plus faible que celui observé sur l’ensemble des années d’expansion. En effet, lorsqu’une reprise s’amorce, c’est-à-dire lorsque la croissance redevient positive après une récession, cette croissance est inférieure de 0,8 points de pourcentage par rapport à la moyenne lorsque la récession est associée à une crise bancaire et inférieure de 0,5 points de pourcentage par rapport à la moyenne lorsque la récession n’est pas associée à une crise bancaire. La croissance économique est inférieure de 0,6 points de pourcentage par rapport à la moyenne lors des quatre premières années de reprise suite à une récession synchrone à une crise financière ; elle est inférieure de 0,3 points de pourcentage par rapport à la moyenne au cours des quatre premières années de reprise suite à une récession qui n’a pas été associée à une crise bancaire.

Cette persistance des dommages macroéconomiques suggère l’existence de puissants effets d’hystérèse. Par conséquent, Cerra et Saxena appellent à abandonner le paradigme traditionnel des cycles d’affaires pour prendre en compte ces effets. En effet, au mieux, suite à une récession, la reprise permettra à la croissance de revenir à son rythme d’avant-crise, mais sans pour autant que le PIB revienne à sa trajectoire d’avant-crise. Par conséquent, la production ne fluctue pas autour d’une tendance croissante à long terme, puisque les chocs que connaît l’économie modifient la trajectoire suivie (cf. schéma 2). Cerra et Saxena en concluent que le cycle d’affaires n’est absolument pas cyclique.

SCHEMA 2 La réalité du cycle d’affaire 

Un tel constat est bien évidemment cohérent avec la théorie du cycle d’affaires réel (real business cycle) : selon celle-ci, les fluctuations économiques sont générées par des chocs de productivité qui conduisent à une modification de la tendance même que suit la production. Toutefois, il est peu probable qu’un pays ou l’ensemble de l’économie mondiale puisse soudainement connaître une perte de productivité sur une aussi grande échelle et une régression technologique. En outre, Cerra et Saxena constatent que les crises bancaires se traduisent en moyenne par une chute des prix de 2 % à long terme dans les pays développés. Par conséquent, la baisse simultanée de la production et des prix suggèrent que ce sont bien des chocs de demande qui sont à l’œuvre. Bref, ces constats remettent en cause l’hypothèse habituelle que les choses de demande n’ont que des effets transitoires : en raison des effets d’hystérèse, une baisse de la demande globale peut déprimer durablement l’offre globale. Par exemple, la faiblesse de la demande peut désinciter les entreprises à investir, ce qui non seulement contribue à la faiblesse de la demande à court terme, mais aussi se traduit par une réduction du stock de capital à long terme. FMI (2015) a ainsi constaté que l’investissement des entreprises s’est fortement contracté dans les pays développés au cours de la crise financière mondiale, mais aussi que c’est en raison de la faiblesse de l’activité s’il est resté par la suite déprimé.

Cerra et Saxena rejettent aussi l’idée que la faiblesse des reprises puisse s’expliquer par des booms insoutenables à la veille des crises, c’est-à-dire qu’elle puisse simplement refléter un retour à une trajectoire soutenable. En étudiant plusieurs décennies de données relatives à plus de 160 pays, elles constatent que la croissance du PIB que l’on peut observer juste avant le pic du cycle d’affaires ou juste avant une crise bancaire ou une crise de devise est plus faible que la croissance moyenne observée sur l’ensemble des années d’expansion. La croissance du PIB est en fait particulièrement faible avant une crise.

Ces divers résultats ont de profondes implications pour la politique économique. Si effectivement les pertes durables de production résultent de chocs de demande, alors on peut penser que les politiques conjoncturelles, en stimulant la demande globale, peuvent réduire les effets d’hystérèse. Valerie Cerra, Ugo Panizza et Sweta Saxena (2013) ont par exemple montré que les politiques macroéconomiques peuvent influencer le rythme des reprises et contribuer à réduire les pertes de production qui résultent des récessions. En l’occurrence, l’assouplissement monétaire, la relance budgétaire, la dépréciation du taux de change réel, l’aide étrangère et une plus grande flexibilité du taux de change sont susceptibles d’amplifier le rebond de l’activité. Dans les pays développés, la relance budgétaire semble particulièrement efficace pour stimuler la reprise suite à une récession synchrone à une crise bancaire.

 

Références

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2005a), « Eurosclerosis or financial collapse: Why did Swedish incomes fall behind? », FMI, working paper, n° 05/29.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2005b), « Did output recover from the Asian crisis? », FMI, staff paper, vol. 52, n° 1.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2008), « Growth dynamics: The myth of economic recovery », in American Economic Review, vol. 98, n° 1.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2017), « Booms, crises, and recoveries: A new paradigm of the business cycle and its policy implications », FMI, working paper, n° 17/250.

CERRA, Valerie, Ugo PANIZZA & Sweta C. SAXENA (2013), « International evidence on recovery from recessions », in Contemporary Economic Policy, vol. 31, n° 2.

FMI, (2015), « Private investment: What’s the holdup? », World Economic Outlook, chapitre 4.

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 18:41
La stagflation et la lutte des méthodologies en macroéconomie

Les historiens de la pensée économique et les macroéconomistes continuent de débattre des bouleversements que la macroéconomie a connu dans les années soixante-dix. Beaucoup en donnent le récit suivant : la pensée universitaire et la politique étaient dominées par le keynésianisme dans l’immédiat après-guerre. La courbe de Phillips, adoptée par les keynésiens, suggérait que les décideurs politiques pouvaient arbitrer entre inflation et chômage via l’usage des politiques de demande. Le keynésianisme connut toutefois un déclin dans les années soixante-dix pour deux raisons. D’une part, au niveau empirique, les pays connaissaient une situation de stagflation, c’est-à-dire la conjonction du chômage et de l’inflation, un phénomène que les modèles keynésiens n’avaient pas su prévoir, ni ne parvenaient à expliquer. Au niveau théorique, les monétaristes, puis les nouveaux classiques expliquaient (contrairement aux keynésiens) pourquoi les économies développées étaient plongées dans une situation de stagflation. Selon les monétaristes, parce que les agents ont des anticipations adaptatives, une hausse de l’inflation conduit à une baisse des salaires réels, donc à une baisse du chômage, mais celle-ci est temporaire, car les travailleurs vont finir par se rendre compte de leurs erreurs d’anticipations et réclamer une hausse des salaires, ce qui ramènera le chômage à son niveau initial, le fameux « taux de chômage naturel ». Bref, il y a peut-être une courbe de Phillips à court terme, mais celle-ci devient instable à long terme. Les décideurs politiques pourraient chercher à maintenir le chômage en-deçà de son niveau naturel, mais cela ne pourrait se faire qu’au prix d’une inflation croissante : c’est la thèse accélérationniste. Les nouveaux classiques, menés par Robert Lucas, radicalisèrent cette thèse en supposant que les agents ont des anticipations rationnelles et ne peuvent ainsi être systématiquement floués par les décideurs publics : il n’y a possibilité d’arbitrage entre inflation et chômage ni à court terme, ni à long terme.

Les choses n’ont peut-être pas été aussi simples. Au cours de l’été 2014, plusieurs macroéconomistes débattirent dans la blogosphère autour de la révolution menée par les nouveaux classiques. Simon Wren-Lewis (2014a) pensait que celle-ci était avant tout de nature méthodologique. Elle proviendrait selon lui de l’insatisfaction que les économistes ressentaient face au fossé entre la méthodologie qui dominait à l’époque dans la plupart des travaux microéconomiques et celle qui dominait dans la macroéconomie orthodoxe. Paul Krugman (2014) pensait quant à lui que le succès de la révolution des nouveaux classiques s’expliquait par la stagflation. Mais Wren-Lewis notait que les keynésiens avaient rapidement adapté leurs modèles en combinant l’idée d’une courbe de Phillips accélérationniste avec l’idée que les décideurs politiques puissent sous-estimer le taux de chômage naturel pour expliquer la stagflation. Cette réaction prouverait selon lui que la victoire des nouveaux classiques sur les keynésiens était davantage théorique qu’empirique. Pour le montrer, Wren-Lewis (2014b) s’est alors penché sur ce qui constitue à ses yeux comme le véritable manifeste des nouveaux classiques : un article que Robert Lucas et Thomas Sargent (1979) présentèrent à la conférence organisée par la Réserve fédérale de Boston en juin 1978, conférence qui s’intitulait « After the Phillips Curve: the Persistence of High Inflation and High Unemployment ». Selon Wren-Lewis, cet article porte essentiellement sur des questions méthodologiques : il s’agissait pour ses auteurs de critiquer les modèles macroéconométriques keynésiens sur un plan méthodologique, mais ils n’ont pas relié leur critique à la stagflation.  

Aurélien Goutsmedt (2017) a alors étudié en détails les travaux qui ont été présentés lors de la conférence afin de préciser la place que tenaient la stagflation et la méthodologie dans les débats qui se tenaient alors et ainsi mieux comprendre les bouleversements que le paysage de la macroéconomie a connus dans les années soixante-dix. Il note tout d’abord que, lors de la conférence, la question de la méthodologie était souvent intimement liée à la question de la stagflation : la préférence d’un économiste pour une explication de la stagflation était associée à une préférence pour une certaine méthodologie dans la modélisation. Une première explication de la stagflation considéraient que l’inadéquation des politiques économiques et les changements dans le comportement des agents constituaient les causes fondamentales de la stagflation ; il s’agissait essentiellement de la thèse des nouveaux classiques. Selon une seconde explication, la stagflation résultait principalement de chocs externes, notamment le choc pétrolier ; c’était celle qu’avançaient les keynésiens et les utilisateurs de modèles macroéconomiques structuraux. Par contre, l’article de Lucas et Sargent n’a pas cherché à expliquer la stagflation, ni à la lier à l’échec du consensus keynésien.

En outre, le conflit entre, d’une part, Lucas et Sargent et, d’autre part, les partisans des modèles macroéconométriques structurels  ne se ramenait pas à une opposition entre la modélisation microfondée (à laquelle les premiers appelleraient) et la modélisation non-microfondée (que privilégieraient les seconds). En effet, Goutsmedt note par exemple que les modèles défendus par Lawrence Klein et Ray Fair, deux concepteurs de modèles macroéconométriques structurels, étaient microfondés.

En fait, l’opposition entre les macroéconomistes portait plutôt sur la nature des microfondations à privilégier. D’un côté, Lucas et Sargent appelaient à construire les modèles sur la base d’équations tirées de ce qui constituait selon eux le cadre le plus robuste en économie, en l’occurrence le modèle walrasien d’équilibre général. Ce qui doit primer avant tout, selon eux, c’est la cohérence interne du modèle. C’est ce programme qu’appliquèrent les premiers nouveaux classiques, les théoriciens de cycles d’affaires réels (real business cycles), puis les tenants de la nouvelle synthèse néoclassique qui proposèrent à partir des années quatre-vingt-dix les modèles d’équilibre général stochastiques dynamiques (DSGE) : ceux-ci sont fondamentalement des modèles de cycles d’affaires réels qui incorporent des éléments nouveaux keynésiens, en l’occurrence la concurrence imparfaite et l’hypothèse d’un ajustement progressif des prix et salaires. Ceux qui s’opposèrent à cette « discipline » le firent au motif qu’ils estimaient que les microfondations devaient résulter aussi bien de l’interaction des théories microéconomiques et macroéconomiques que de celle des données microéconomiques et macroéconomiques. Dans leur optique, si les données ne collaient pas avec le modèle, c’était peut-être en raison d’une erreur de la théorie microéconomique : ainsi, si les modèles structuraux des années soixante-dix ne parvenaient pas à établir des prévisions correctes, il n’était pas nécessaire de les abandonner, mais il était de les améliorer en prenant en compte les données.

Enfin, Goutsmedt note que la conférence marqua une rupture croissante entre la macroéconomie universitaire et la modélisation macroéconométrique des décideurs politiques. Les idées des nouveaux classiques se sont diffusées lentement et qu’elles ne se sont pas totalement imposées dans l’ensemble des grandes institutions économiques. De nombreuses banques centrales et plusieurs ministères des Finances continuent d’utiliser des modèles hybrides, qui ne sont pas de purs modèles DSGE. Goutsmedt estime que ces modèles hybrides ne résultent pas de la nouvelle synthèse néoclassique ; ils sont plutôt l’héritage direct des modèles utilisés dans les années soixante et soixante-dix.  

 

Références

GOUTSMEDT, Aurélien (2017), « Stagflation and the crossroad in macroeconomics: The struggle between structural and New Classical macroeconometrics », Centre d’économie de la Sorbonne, document de travail, n° 2017.43.

KRUGMAN, Paul (2014), « Stagflation and the fall of macroeconomics », 28 juin.

LUCAS, Jr., Robert E., & Thomas J. SARGENT (1979), « After keynesian macroeconomics », In After the Phillips Curve: the Persistence of High Inflation and High Unemployment.

WREN-LEWIS, Simon (2014a), « Understanding the New Classical revolution? », in Mainly Macro (blog), 28 juin. Traduction française, « Comment expliquer la révolution des nouveaux classiques », in Annotations (blog).

WREN-LEWIS, Simon (2014b), « Rereading Lucas and Sargent 1979 », in Mainly Macro (blog), 11 juillet. Traduction française, « Relire Lucas et Sargent », in Annotations (blog).

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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 15:26
Les inégalités de richesse augmentent-elles quand r > g ?

Plusieurs études suggèrent que les inégalités de patrimoine ont suivi une évolution en U au cours du vingtième siècle : initialement élevées, elles ont décliné, avant de s’accroître à nouveau ces dernières décennies (cf. graphique 1). Thomas Piketty (2013) met l’accent sur deux variables pour expliquer la dynamique des inégalités de richesse : le rendement sur le capital (r) et le taux de croissance économique (g). En l’occurrence, les inégalités de patrimoine auraient tendance à se creuser lorsque r est supérieur à g. En effet, la part du revenu rémunérant le capital aurait alors tendance à augmenter (autrement dit, la part du revenu rémunérant le travail tendrait à diminuer) et le ratio patrimoine sur revenu à augmenter. Comme les revenus du capital sont plus concentrés entre les mains des hauts revenus que les revenus du travail, alors cette déformation du partage du revenu national se traduit par une hausse des inégalités interpersonnelles de revenu.

GRAPHIQUE 1  Parts du patrimoine nationale détenues respectivement par les 10 % et les 1 % les plus riches en Europe et aux Etats-Unis

 

source : Piketty (2013)

Ce sont précisément une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment du travail et une hausse du ratio richesses sur revenu que les pays développés ont connu ces dernières décennies [Piketty et Zucman, 2013]. Selon Piketty, l’écart entre r et g a eu tendance à se creuser ces dernières décennies en raison de la hausse des prix d’actifs (qui a directement contribué à accroître le rendement des actifs) et le ralentissement de la croissance de la productivité et de la population (qui déprime directement la croissance économique) ; cet écart devrait continuer de se creuser (et donc les inégalités continuer d’augmenter) dans la mesure où ces dynamiques sont susceptibles de se poursuivre.

GRAPHIQUE 2  Rendement du capital et taux de croissance au niveau mondial 

source : Piketty (2013)

La thèse de Piketty a rencontré plusieurs critiques. Toutefois, très peu de travaux empiriques ont été réalisés pour vérifier la relation entre, d’une part, les inégalités et, d’autre part, l’écart entre r et g. Cela s’explique notamment par l’absence de données sur les inégalités et les rendements des actifs qui remontent suffisamment loin dans le passé, mais aussi par les difficultés à construire une mesure composite de r qui inclut toutes les classes d’actifs. Piketty estime que l’écart entre r et g a été positif et relativement constant entre l’antiquité et le début du vingtième siècle, ce qui expliquerait pourquoi le ratio patrimoine sur revenu et les inégalités de richesse étaient élevés il y a un siècle (cf. graphique 2). Mais, selon Jacob Madsen (2017), ces estimations reposent sur un nombre limité d’observations et des hypothèses fragiles.

Daron Acemoglu et James Robinson (2015) et Carlos Goes (2016) ont testé les conclusions de Piketty et leur analyse les a amenés à les rejeter. D’un côté, Acemoglu et Robinson ne sont pas parvenus à montrer que la part du revenu captée par les 1 % les plus riches variait dans le sens de l’écart entre r et g, si bien qu’ils en ont conclu que les inégalités dépendaient d’autres facteurs que l’écart entre r et g, notamment des institutions (1). De l’autre, Goes a constaté que la part du revenu rémunérant le capital variait dans le sens inverse de l’écart entre r et g dans les trois quarts de son échantillon de données. Mais ces deux études reposent également, selon Madsen, sur des ensembles de données fragiles.

Madsen a donc cherché à construire une base de données de très long terme pour étudier si les inégalités de richesse et de revenu ont été influencées par l’écart entre r et g. En l’occurrence, il s’est penché sur les données relatives à la Grande-Bretagne pour la période s’étalant entre 1210 et 2013. Il a déterminé les rendements d’actifs comme étant les rendements réels moyens du capital fixe non résidentiel, des terres agricoles, de l’immobilier, de la dette publique, des actifs étrangers nets, de l’or, de l’argent, des bâtiments de ferme et du bétail, en pondérant chacune de ces classes d’actifs en fonction de sa part dans le patrimoine total.

GRAPHIQUE 3  Rendement des actifs (r) et croissance économique (g)

source : Madsen (2017)

Madsen tire de son analyse trois principaux résultats. Premièrement, il identifie trois grandes vagues dans l’évolution de r et de l’écart r-g au cours des huit derniers siècles en Grande-Bretagne (cf. graphique 3) ; celles-ci semblent en l’occurrence coïncider avec des vagues similaires dans le ratio richesses sur revenu et les inégalités (cf. graphiques 4 et 5). Ces vagues résultent des luttes politiques entre capitalistes, propriétaires terriens et travailleurs, mais aussi de chocs majeurs tels que des guerres et des épidémies, divers facteurs qui se sont traduits par des épisodes d’inflation et de déflation, des variations des tarifs douaniers et des fluctuations des prix alimentaires. A très long terme, toutefois, le ratio richesses sur revenu et la part du revenu rémunérant le capital semblent converger vers des valeurs constantes, comme le suggèrent plusieurs modèles de croissance. Ce dernier résultat est cohérent avec la conjecture de Piketty selon laquelle la faiblesse des inégalités que l’on a pu observer dans une grande partie du vingtième siècle constituait un phénomène temporaire et que les économies avancées pourraient converger à l’avenir vers un niveau élevé d’inégalités.

GRAPHIQUE 4  Croissance du ratio richesses sur revenu

source : Madsen (2017)

Deuxièmement, une grande fraction de r résulte des gains en capital réels sur les biens non reproductibles et ceux-ci se sont révélés être un déterminant crucial des inégalités depuis 1210 ; ce fut notamment le cas avec la hausse de la demande de terres dans un contexte d’offre de terres inélastiques lors des périodes de forte croissance de la population.

GRAPHIQUE 5  Part du revenu rémunérant le capital

source : Madsen (2017)

Troisièmement, Madsen conclut de son analyse que r et g constituent des déterminants significatifs et robustes derrière l’évolution du ratio richesses sur patrimoine et la part du revenu rémunérant le capital. En l’occurrence, leurs effets ont joué dans le sens prédit par la théorie de Piketty.

 

(1) Piketty n’affirme toutefois pas que l’évolution des inégalités de richesse s’explique uniquement par l’écart entre g et r. Il considère que les inégalités de patrimoine et les ratios richesses sur revenu ont décliné dans les pays développés au début du vingtième siècle notamment en raison des guerres mondiales et de politiques défavorables au capital. Il considère ainsi que les institutions jouent un rôle important pour contraindre et stimuler l’accumulation de patrimoine.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, & James ROBINSON (2015), « The rise and decline of general laws of capitalism », in Journal of Economic Perspectives, vol. 29, n° 1.

GOES, Carlos (2016), « Testing Piketty's hypothesis on the drivers of income inequality: Evidence from panel VAR heteregenous dynamics », FMI, working paper, n° 16/160.

MADSEN, Jakob B. (2017), « Is inequality increasing in r - g? Piketty’s principle of capitalist economics and the dynamics of inequality in Britain, 1210-2013 », CAMA, working paper, n° 63/2017, octobre.

PIKETTY, Thomas (2013), Le Capital au XXIe siècle.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2013), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », Paris School of Economics, 26 juillet.

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