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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 11:02
Les dévaluations appauvrissent surtout les plus pauvres

Certains estiment qu’une plus ample dépréciation de l’euro stimulerait l’activité économique dans les pays-membres, mais les effets d’une dépréciation ne sont pas univoques. La dépréciation d’une devise conduit certes à une baisse des prix des biens exportés, mais aussi à une hausse des prix des biens importés : elle s’accompagne d’une « inflation importée ». Les prix des biens domestiques peuvent également augmenter, dans la mesure où les entreprises locales utilisent des biens étrangers comme biens intermédiaires, si bien qu’elles sont susceptibles de répercuter une partie de leur hausse des coûts de production sur leurs prix de vente. C’est notamment pour cette raison que la croissance économique tend à freiner au Royaume-Uni : avec la dépréciation du taux de change de la livre sterling qui a suivi le référendum du Brexit, l’inflation tend à s’accélérer et à peser de plus en plus sur le pouvoir d’achat des ménages. 

Javier Cravino et Andrei Levchenko (2017) se sont penchés sur la dévaluation du taux de change du peso mexicain le 20 décembre 1994, dans le sillage de la « crise tequila », pour montrer qu’une ample dévaluation entraîne une forte variation des prix relatifs. Entre décembre 1994 et novembre 1995, le taux de change du peso mexicain est passé d’environ 5,3 à 10 pesos par dollar américain. Le prix des biens échangeables « sur le quai » a varié dans la même proportion que le taux de change, le prix des biens échangeables au détail a augmenté, mais moins que le taux de change, tandis que les prix des biens non échangeables sont restés relativement stables (cf. graphique).

GRAPHIQUE  Variations des prix suite à la dévaluation du peso mexicain en 1994 (en indices, base 100 en novembre 1994)

Les dévaluations appauvrissent surtout les plus pauvres

source : Cravino et Levchenko (2017)

Or, selon leur niveau de revenu, les ménages ne consomment pas les mêmes paniers de biens. En effet, selon leur niveau de revenu, ils tendent à ne pas consommer les mêmes catégories de bien dans les mêmes proportions : les ménages modestes dépensent relativement plus dans les biens échangeables, notamment les produits alimentaires, tandis que les ménages à haut revenu dépensent relativement plus dans les biens non échangeables, tels que les services à la personne. Lorsque l’on observe les catégories de produits que l’ensemble des ménages consomment, on constate que les ménages modestes dépensent relativement plus dans les produits bas de gamme et les ménages à haut revenu dans les produits haut de gamme. Par conséquent, les variations des prix relatifs sont susceptibles de ne pas affecter pareillement le pouvoir d’achat des ménages.

Beaucoup d’études se sont concentrées sur la transmission des variations des taux de change aux prix domestiques et sur l’impact des dévaluations sur divers agrégats comme le PIB, les exportations et les importations ; Cravino et Levchenko se sont quant à eux penchés sur leur impact distributionnel. Ils ont étudié l’impact des amples dévaluations de taux de change sur le coût de la vie à différents niveaux de la répartition du niveau. Leur analyse indique que les variations des prix relatifs des biens échangeables et des variétés à bas prix affectent davantage le coût de la vie des ménages à faible revenu relativement aux ménages à haut revenu. En quantifiant ces effets à partir de l’épisode de la dévaluation du peso mexicain, Cravino et Levchenko montrent que celle-ci a eu d’amples répercussions distributionnelles. En effet, deux ans après la dévaluation, le coût de la vie pour les ménages situés au premier décile de la répartition du revenu a augmenté de 1,48 à 1,62 fois plus que pour le dernier décile. L’inflation du panier de consommation a été supérieure de 32 à 39 points de pourcentage pour le premier décile que pour le dernier décile. Au final, le revenu réel a baissé de 50 % pour les ménages du premier décile et de 40 % pour les ménages du dernier décile. 

Pour expliquer leurs résultats, Cravino et Levchenko se penchent tout particulièrement sur le fait que les ménages les plus modestes tendent à dépenser une plus grande part de leur revenu sur les biens échangeables : comme le prix relatif des biens échangeables par rapport aux biens échangeables augmente suite à la dévaluation, les prix que payent les ménages modestes augmentent plus rapidement que les prix payés par les plus riches. D’autres facteurs viennent renforcer cette tendance. Parmi les catégories de biens échangeables, les ménages modestes dépensent une plus grande part de leur budget dans l’achat de produits qui ont de faibles marges de distribution, si bien que les entreprises peuvent difficilement les réduire davantage ; inversement, comme les biens que les ménages à haut revenu privilégient se caractérisent par une marge de distribution élevée, les entreprises peuvent plus facilement rogner cette marge pour contenir la hausse du prix de vente suite à une dévaluation. Enfin, les ménages modestes consomment des variétés de biens qui ont relativement moins de valeur ajoutée domestiques, si biens que leurs coûts de production (donc leurs prix de vente) sont susceptibles d’augmenter fortement lorsque le prix des biens importés augmente.

 

Référence

CRAVINO, Javier, & Andrei A. LEVCHENKO (2017), « The distributional consequences of large devaluations », CEPR, discussion paper, n° 12035.

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 20:05
Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

Au cours des décennies, les pays émergents ont joué un rôle de plus en plus crucial dans l’économie mondiale. Entre 2010 et 2015, ils ont représenté plus d’un quart de la production mondiale et plus de la moitié de la croissance de la production mondiale.

GRAPHIQUE 1  Part des pays émergents dans la production mondiale (en %)

Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

Les sept plus grandes économies émergentes, en l’occurrence la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Turquie, le Mexique et l’Indonésie, représentent environ 80 % de la production totale des pays émergents. La croissance de ces sept économies a également été la principale source de croissance dans les pays émergents. En effet, elles entretiennent des fortes relations commerciales et financières avec les autres pays émergents, en particulier avec ceux qui sont présents dans leur voisinage géographique. 

GRAPHIQUE 2  Part des pays émergents dans la croissance mondiale (en points de %)

Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

En analysant des données relatives à la période s’écoulant entre le premier trimestre 2000 et le deuxième trimestre 2015, Raju Huidrom, Ayhan Kose et Franziska Ohnsorge (2017) ont alors cherché à déterminer empiriquement quelle est l’ampleur des répercussions de la croissance des sept plus grandes économies émergentes sur celle du reste du monde. Ils tirent trois grands constats de leur analyse. Premièrement, les répercussions des sept plus grands pays émergents sont significatives. En effet, une hausse d’un point de pourcentage de la croissance des sept plus grands pays émergents est associée à une hausse de 0,9 point de pourcentage de la croissance des autres pays émergents et de 0,6 point de pourcentage de la croissance mondiale après un délai de trois ans. Deuxièmement, même si les répercussions de la croissance dans les sept plus grandes économies émergentes sont significatives, les répercussions de la croissance des sept plus grandes économies développées sont encore plus importantes. La croissance des autres économies émergentes et de l’économie mondiale est entre 0,5 à 3 fois plus sensible à la croissance des sept plus grands pays développés qu’à celle des sept plus grands pays émergents. De plus, les fluctuations de la croissance des sept plus grands pays avancés expliquent une plus grande part des fluctuations de la croissance des autres pays émergents et de l’économie mondiale que les fluctuations de la croissance des sept plus grands pays émergents. Troisièmement, les répercussions de la croissance chinoise sur le reste du monde sont plus amples et plus durables que les répercussions de la croissance des six grands autres pays émergents.

 

Référence

HUIDROM, Raju, M. Ayhan KOSE & Franziska OHNSORGE (2017), « How important are spillovers from major emerging markets? », CAMA, working paper, n° 37/2017, mai.

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 16:16
Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

L’économie chinoise a connu ces dernières décennies une très forte croissance, qui a contribué à la convergence de son niveau de vie vers celui des pays développés et a permis des millions de Chinois de sortir de la pauvreté. La Chine contribuait à 20 % du PIB mondial en 1995, contre 3 % en 1978, malgré le fait que la part de sa population dans la population mondiale ait quelque peu diminué entre les deux dates, en passant de 22 % à 19 % (cf. graphique 1).

GRAPHIQUE 1  Part de la Chine dans la population mondiale et le PIB mondial (en %)

Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

Selon les statistiques officielles, le revenu national réel par tête a augmenté en moyenne de 6,2 % par an entre 1978 et 2015, si bien qu’il a été multiplié par 8 au cours de la période. Le revenu national moyen par adulte est passé de 120 euros par mois en 1978 à 1.000 euros par mois en 2015 (aux prix de 2015) (cf. graphique 2). 

GRAPHIQUE 2  Le revenu national réel par adulte en Chine (en yuans 2015)

Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

Si la Chine a su générer des volumes toujours plus amples de richesses ces dernières décennies, il n’est pas certain que l’ensemble de la population en ait profité pareillement. En effet, il y a peu d’études précises sur les changements qu’a pu connaître la répartition du revenu et du patrimoine, notamment en raison de la sous-estimation du patrimoine détenu par les plus hauts revenus. Thomas Piketty, Li Yang et Gabriel Zucman (2017) ont alors combiné des données issues des comptes nationaux, des résultats d’enquêtes, des données relatives au patrimoine et des données fiscales pour construire des séries de données les plus précises possible sur l’accumulation et la répartition du revenu et de la richesse en Chine entre 1978 et 2015.

Ils constatent que le ratio richesse national sur revenu a doublé entre 1978 et 2015 en passant de 35 % à 700 % (cf. graphique 3). Au cours de cette période, la composition même de la richesse nationale a elle-même fortement changé : alors que l’agriculture représentait plus de la moitié de celle-ci en 1978, sa part a ensuite fortement décliné, tandis que la part de l’immobilier et d’autres formes de capital domestique (comme les équipements et les machines) s’est fortement accrue.

GRAPHIQUE 3  Richesses privée et publique en Chine (en % du revenu national)

Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

La hausse du ratio patrimoine sur revenu s'explique par la seule hausse du ratio richesses privées sur revenu ; le ratio richesses publiques sur revenu est resté globalement stable. Ainsi, la part de la propriété publique dans la richesse nationale est passée de 70 % à 30 % en 2015. Elle reste toujours bien plus élevée que dans les pays riches, où elle est quasi nulle, voire négative (notamment aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Japon et en Italie). L’essentiel du patrimoine immobilier est désormais détenu par les ménages : la part de la propriété privée est passée d’environ 50 % à 95 % entre 1978 et 2015. Par contre, le capital des entreprises chinoises est toujours détenu dans sa majorité par le secteur public : il est détenu à 60 % par le secteur public, à 30 % par le secteur privé et à 10 % par le reste du monde. Ainsi, il y a certes eu un processus de privatisation de la propriété en Chine ces dernières décennies, mais celle-ci apparaît toujours bien singulière au regard de bien d’autres pays dans le monde. Bref, la Chine n’est peut-être plus communiste, mais elle n’est pas pour autant entièrement capitaliste. 

Piketty et ses coauteurs révisent ensuite fortement à la hausse les estimations des inégalités de revenu en Chine. La part du revenu national détenue par les 10 % des ménages les plus aisés est passée de 27 % à 41 % entre 1978 et 2015, tandis que la part du revenu national détenue part les 50 % les moins aisés a chuté en passant de 27 % à 15 % au cours de la même période (cf. graphique 4). Les 10 % les plus riches gagnaient plus de 5 fois le revenu des 50 % les plus modestes en 1978 ; à présent, ils gagnent 13,5 fois le revenu de ces derniers. Par contre, la part du revenu national détenue par les adultes gagnant plus que les 50 % les plus modestes, mais moins que les 10 % les plus riches, est restée relativement stable entre 1978 et 2015 : au cours de cette période, elle a fluctué entre 43 % et 48 %. 

GRAPHIQUE 4  Part du revenu national en Chine détenue par… (en %)

Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

La part des revenus détenue par les plus riches a surtout augmenté entre 1980 et 2006. Si les données brutes issues des enquêtes suggèrent que les inégalités de revenu ont diminué depuis 2006, les données obtenues par Piketty et ses coauteurs suggèrent plutôt qu’elles se sont stabilisées, notamment en raison de la hausse des bénéfices non distribués. Dans les années soixante-dix, le niveau des inégalités était plus faible que celui de la France et proche de celui des pays nordiques ; désormais, il est plus élevé que celui de la France et il se rapproche de celui observé aux Etats-Unis.

Certes, les inégalités entre les villes et les campagnes se sont creusées : le revenu moyen urbain par adulte représentait 3,5 fois le revenu moyen rural par adulte en 2015, contre un peu moins de 1,9 fois en 1985. Pour autant, si les inégalités globales se sont aggravées ces dernières décennies, ce n’est pas vraiment parce que les écarts de revenu entre urbains et ruraux se sont creusés, mais plutôt parce que la concentration des revenus s’est accrue aussi bien dans les campagnes que dans les villes.

GRAPHIQUE 5  Part du patrimoine national détenue en Chine par… (en %)

Quelle est la dynamique du revenu et du patrimoine en Chine ?

Quant aux inégalités de patrimoine, toujours plus élevées que les inégalités de revenu, Piketty et ses coauteurs notent qu’elles se sont aussi fortement aggravées ces dernières décennies : entre 1995 et 2015, la part du patrimoine détenue par les 90 % les plus modestes a chuté en passant de à 59 % à 33 %, tandis que la part du patrimoine national détenue par les 10 % les plus riches a augmenté en passant de 41 % à 67 % environ (cf. graphique 5). 

 

Références

PIKETTY, Thomas (2017), « De l’inégalité en Chine », in Le Monde, 14 février.

PIKETTY, Thomas, Li YANG & Gabriel ZUCMAN (2017), « Capital accumulation, private property and rising inequality in China, 1978-2015 », NBER, working paper, n° 23.368, mai.

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