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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 16:29
Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman (2017) se sont appuyé sur une nouvelle base de données (World Wealth and Income Database) pour observer quelles ont été les grandes tendances dans la répartition du revenu et dans la répartition du patrimoine à travers le monde depuis le début du vingtième siècle, mais en gardant la focale au niveau national ; ils n’ont analysé ni les inégalités mondiales de revenu, ni les inégalités mondiales de patrimoine. En l’occurrence, ils se sont tout particulièrement penchés sur les différences qui existent dans l’évolution des inégalités de revenu et de richesse aux Etats-Unis, en Chine, en France et au Royaume-Uni.

Alvaredo et ses coauteurs confirment que le revenu national par adulte a fortement augmenté ces dernières décennies : entre 1978 et 2015, il a augmenté respectivement de 811 %, 59 % et 39 % aux Etats-Unis, en Chine et en France. Pour autant, cette tendance dissimule des évolutions très différentes selon la position dans la répartition. En l’occurrence, le revenu des plus riches a augmenté plus rapidement que le revenu du reste de la population, si bien que les inégalités de revenu ont eu tendance à augmenter.

GRAPHIQUE 1  Part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches en Chine, aux Etats-Unis et en France

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

La hausse des inégalités a en l’occurrence été particulièrement forte aux Etats-Unis ces dernières décennies [Piketty, Saez et Zucman, 2016]. En effet, la part du revenu national détenue par les 50 % les plus modestes a énormément diminué entre 1978 et 2015, puisqu’elle est passée de 20 % à 12 % (cf. graphique 2). Le revenu des 50 % les plus modestes a baissé de 1 % au cours de la période. Parallèlement, la part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches est passée de 11 % à 20 % (cf. graphique 1). Autrement dit, la part du revenu national que détiennent les 50 % les plus modestes a été captée par les 1 % les plus riches. Dans les autres pays, notamment en Chine et surtout en France, la part détenue par les 50 % les plus modestes est restée bien plus élevée. En l’occurrence, en France, si les hauts revenus ont augmenté plus rapidement que le revenu moyen, les 50 % les plus modestes ont vu leur revenu s’accroître au même rythme que le revenu moyen, en l’occurrence de 39 % sur l’ensemble de la période entre 1978 et 2015.

GRAPHIQUE 2  Part du revenu national détenu par les 50 % les plus modestes en Chine, aux Etats-Unis et en France

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

En Chine, alors que les données d’enquêtes suggèrent que les 1 % les plus riches possèdent 6,5 % du revenu national, la combinaison de ces données d’enquêtes avec les données fiscales suggèrent que les 1 % les plus riches possèdent environ 13 % du revenu national (cf. graphique 1). Cette part pourrait même être sous-estimée en raison de l’évasion fiscale et des faiblesses des données fiscales et de la comptabilité nationale en Chine. Alors que les inégalités de revenu étaient très faibles à la fin des années soixante-dix, elles se rapprochent désormais des niveaux observés aux Etats-Unis.

GRAPHIQUE 3 La hausse des ratios patrimoine sur revenu en Chine, aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne (richesse privée nette en % du revenu national)

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

Alvaredo et ses coauteurs confirment les observations de Thomas Piketty et Gabriel Zucman (2013) : le ratio rapportant la richesse privée nette sur le revenu national a augmenté dans presque tous les pays au cours des dernières décennies (cf. graphique 3). Cette dynamique n’a pas été affectée par la crise financière de 2008. Le ratio a tout particulièrement augmenté en Chine : la richesse privée nette représentait à peine plus de 100 % du revenu national en 1978 ; elle représentait 450 % en 2015. Ainsi, le ratio patrimoine sur revenu de la Chine se rapproche des niveaux observés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France, où il dépasse les 500 %. Cette hausse généralisée des ratios patrimoine sur revenu a pu notamment s’expliquer par de forts taux d’épargne (s’expliquant quant à eux par des facteurs tels que le vieillissement démographique ou la hausse des inégalités), par une hausse des prix de l’immobilier et par une hausse des cours boursiers. Alvaredo et ses coauteurs mettent notamment l’accent sur le transfert de la richesse publique vers la richesse privée pour expliquer l’essor des ratios patrimoine sur revenu. Par exemple, en Chine, la part de la richesse publique dans la richesse nationale est passée de 70% à 35 % entre 1978 et 2015. Parmi les pays riches, c’est aux Etats-Unis, au Japon et au Royaume-Uni que la richesse publique nette est devenue négative ; celle-ci n’est que légèrement positive en Allemagne et en France. Or cette dynamique peut contribuer à limiter la capacité des gouvernements à redistribuer les revenus et à contenir la hausse des inégalités.

GRAPHIQUE 4  Part du patrimoine national détenue par les 1 % les plus aisés en chine, aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne

Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ?

source : Alvaredo et alii (2017)

Les parts du patrimoine détenues par les plus riches ont fortement augmenté aux Etats-Unis et en Chine au cours des dernières décennies, tandis qu’elles ont augmenté plus modérément en France et au Royaume-Uni (cf. graphique 4). Aux Etats-Unis, de plus fortes inégalités de revenu et une puissante stagnation des revenus pour les plus modestes ont pu contribuer à accroître fortement les inégalités de patrimoine. En Chine, la forte hausse des inégalités de patrimoine a pu s’expliquer par l’inégal accès des ménages chinois aux marchés boursiers. En France et au Royaume-Uni, la hausse des prix réels de l’immobilier ont pu avoir exercé un effet atténuateur, notamment pour les classes moyennes. Alvaredo et ses coauteurs jugent difficile de savoir si cette tendance à l’accroissement des inégalités de patrimoine va se poursuivre à l’avenir, dans la mesure où les inégalités de richesse dépendent des taux d’épargne entre les différents groupes de revenu et de richesse, de la répartition du revenu du travail, des taux de rendement de la richesse et de la progressivité de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine. Leurs simulations quantitatives suggèrent que les inégalités de richesse à long terme réagissent fortement à de faibles variations de ces paramètres. Autrement dit, les dynamiques des inégalités de patrimoine sont très instables à long terme.

 

Références

Alvaredo, Facundo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel SAEZ & Gabriel ZUCMAN (2017), « Global inequality dynamics: New findings from WID.world », NBER, working paper, n° 23119, février.

PIKETTY, Thomas, Emmanuel SAEZ & Gabriel ZUCMAN (2016), « Distributional national accounts: Methods and estimates for the United States », NBER, working paper, n° 22945, décembre.

PIKETTY, Thomas, & Gabriel ZUCMAN (2013), « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700-2010 », Paris School of Economics, document de travail.

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 10:00
Et si la chute de la part du travail s'expliquait par la plus forte concentration des entreprises ?

Pendant très longtemps, les économistes ont considéré que le revenu national avait tendance à se répartir dans les mêmes proportions entre le travail et le capital à long terme, au point que, dans les années cinquante, Kaldor qualifiait cette constance de véritable « fait stylisé ». Ces proportions n’étaient pas forcément les mêmes d’un pays à l’autre, mais cette constance se retrouvait pourtant dans la majorité des pays. Les parts respectives du travail et du capital semblait varier, mais temporairement, puisqu’elles finissaient par revenir à leur tendance à long terme. Or, ces dernières décennies ont remis en cause cette idée d’invariance : la part de la valeur ajoutée rémunérant le travail a baissé aux Etats-Unis, comme dans d’autres pays développés, depuis le début des années quatre-vingt. Loukas Karabarbunis et Brent Neiman (2013) ont non seulement confirmé cette tendance à travers le monde développé, mais ils ont également montré qu’elle était à l’œuvre dans chaque secteur plutôt que dans des secteurs en particulier. 

Plusieurs études se sont focalisées sur la baisse de la part du revenu rémunérant le travail que l’on a pu observer aux Etats-Unis et qui semble s’être tout particulièrement accélérée au début des années deux mille. Si elles confirment généralement cette déformation du partage de la valeur ajoutée, elles n’aboutissent toutefois pas sur un consensus sur les causes de cette tendance. Par exemple, Michael Elsby, Bart Hobijn et Ayşegül Şahin (2013) mettent en avant le rôle du commerce international, dans la mesure où ils constatent que la part du travail a le plus amplement décliné dans les secteurs les plus affectés par la concurrence étrangère. Pourtant, la part du travail a également décliné dans la plupart des secteurs produisant des biens non échangeables, notamment dans la distribution. 

Karabarbounis et Neiman (2013) ont de leur côté mis l’accent sur la baisse du coût du capital relativement au coût du travail, notamment la baisse des prix des équipements en information et communication (à qualité constante). Dans les modèles néoclassiques, une baisse du prix relatif du capital entraîne une baisse de la part du revenu rémunérant le travail si l’élasticité de substitution entre le travail et le capital est supérieure à l’unité. Or, de nombreuses analyses empiriques, notamment celle de Robert Lawrence (2015), suggèrent que l’élasticité est bien inférieure à l’unité. Dans la mesure où les variations des prix relatifs des facteurs tendent à être les mêmes d’une entreprise à l’autre, la baisse du prix relatif des équipements devrait se traduire par une plus grande accumulation du capital et un chute de la part du travail dans l’ensemble des entreprises. Or, David Autor, David Dorn, Lawrence Katz, Christina Patterson et John Van Reenen (2017a) ont constaté que c’est plutôt l’inverse, dans la mesure où la part du revenu du travail moyenne non pondérée n’a pas beaucoup varié depuis 1982.

Partant de l’idée qu’il faut prendre en compte l’hétérogénéité des entreprises et expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée par la réallocation de l’activité vers des entreprises présentant les plus faibles part du travail, Autor et alii (2017b) proposent l’interprétation de l’« entreprise superstar » (superstar firm). Ils supposent que les conditions de marché et les conditions technologiques ont évolué de telle manière ces dernières décennies qu’elles ont entraîné une plus forte concentration des ventes au sein d’une poignée d’entreprises : ces dernières ont pu contrôler une plus large part de leur marché en proposant des produits supérieurs ou en affichant une plus forte productivité. Or, puisque ces entreprises superstars sont plus profitables, la part de leurs ventes totales ou de leur valeur ajoutée risque d’être plus faible que chez leurs concurrentes. Par conséquent, la part du travail diminue au niveau agrégé à mesure que les entreprises superstars représentent une part croissante de l’économie.

Cette explication n’est valable que si les ventes sont de plus en plus concentrées dans un nombre restreint d’entreprises dans un large éventail de secteurs. Or, Autor et ses coauteurs constatent que la concentration des ventes et de l’emploi a effectivement augmenté aux Etats-Unis entre 1982 et 2012 dans chacun des six secteurs majeurs couverts par l’Economic Census. Autor et alii (2017a) montrent en outre que les secteurs où le degré de concentration a le plus augmenté ont connu les plus fortes chutes de la part du travail, mais aussi que la chute de la part du travail s’explique avant tout par la réallocation de la main-d’œuvre vers les entreprises présentant les plus faibles parts du travail plutôt que par la réduction des parts du travail dans la plupart des entreprises. 

Simcha Barkai (2016) aboutit à une conclusion similaire, mais en remettant en cause l’idée que la baisse de la part du travail au cours des trois dernières décennies se soit traduite par une hausse de la part du capital. Il note que si la part du capital s’était fortement accrue, le taux de rendement sur le capital aurait dû augmenter, or les taux d’intérêt ont au contraire en tendance à décliner aux Etats-Unis. Il développe alors l’idée que le revenu se partage non pas entre le travail et le capital, mais entre ces deux facteurs de production et le profit : si les salaires sont le prix auquel les entreprises embauchent de la main-d’œuvre et si les taux d’intérêt sont le prix auquel les entreprises empruntent du capital, alors il reste un revenu résiduel après les versements au travail et au capital [Bunker, 2016]. Barkai montre alors que le secteur des entreprises non financières aux Etats-Unis a connu ces trois dernières décennies une forte baisse de la part du capital et une ample hausse de la part du profit. Il montre que seule une baisse du taux de marge, donc du pouvoir de marché, peut générer à la fois une baisse des parts du revenu rémunérant le travail et le capital. Sa propre analyse montre que ce sont en l’occurrence les secteurs qui se sont le plus concentrés qui ont connu la plus forte baisse de la part du travail et que la hausse de la concentration peut expliquer l’essentiel de la baisse de la part du travail au niveau agrégé.

 

Références

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017a), « The fall of the labor share and the rise of superstar firms », MIT, working paper

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017b), « Concentrating on the fall of the labor share », CEPR, discussion paper, n° 11810.

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

BUNKER, Nick (2016), « Lack of market competition, rising profits, and a new way to look at the division of income in the United States », in Washington Center for Equitable Growth, 22 novembre.

ELSBY, Michael W.L., Bart HOBIJN & Aysegul ŞAHIN (2013), « The decline of the U.S. labor share », Federal Reserve Bank of San Francisco, working paper, n° 2013-27, septembre.

KARABARBOUNIS, Loukas, & Brent NEIMAN (2014a), « The global decline of the labor share », in Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n° 1.

LAWRENCE, Robert Z. (2015), « Recent declines in labour’s share in US income: A neoclassical account », NBER, working paper, n° 21296.

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 19:39
Le lien entre finance et croissance, des cycles d’affaires au long terme

La littérature, aussi bien théorique qu’empirique, a longtemps suggéré que le développement financier tendait à stimuler la croissance économique. Suite à la récente financière mondiale, les études se sont multipliées pour vérifier cette conclusion en précisant le lien entre finance et croissance, or plusieurs d’entre elles ont pu la remettre en cause ou, tout du moins, la nuancer. C’est le cas notamment de Jean-Louis Arcand, Enrico Berkes et Ugo Panizza (2012) ou encore de Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012, 2015), qui ont cherché à déterminer l’impact à long terme de la finance sur la croissance. Leurs analyses ont suggéré que la relation entre développement financier et croissance économique était en forme de cloche : le développement financier tend tout d’abord à stimuler la croissance à mesure qu’il progresse, mais il ne le fait que jusqu’à un certain niveau de développement financier ; au-delà de ce seuil, le développement financier se poursuit en freinant toujours plus fortement la croissance économique.

D’autres études se sont focalisées sur les fluctuations de l’activité pour identifier les liens entre l’activité financière et les crises économiques. Mathias Drehmann, Claudio Borio et Kostas Tsatsaronis (2012) ont par exemple montré que les pics des cycles financiers étaient très étroitement associés aux crises financières, que les récessions sont bien plus sévères lorsqu’elles coïncident avec une phase de contraction du cycle financier, mais aussi que la durée et l’amplitude du cycle financier se sont fortement accrues depuis le milieu des années quatre-vingt. En étudiant plus de 200 cycles d’affaires et 700 cycles financiers dans 44 pays au cours des dernières décennies, Stijn Claessens, Ayhan Kose et Marco Terrones (2011) ont noté que la durée et l’amplitude des récessions sont plus importantes lorsque ces dernières surviennent lors de périodes de perturbations financières, notamment lors des effondrements des prix de l’immobilier. A partir d’un échantillon de données relatives à 14 pays développés sur plus d’un siècle, Moritz Schularick et Alan Taylor (2012) ont constaté que le ratio du crédit constitue un bon indicateur avancé des crises financières, si bien que ces dernières sont des « booms du crédit qui ont mal tourné », tandis que Òscar Jordà, Moritz Schularick et Alan Taylor (2013) ont montré que la sévérité des récessions se trouve amplifiée par l’intensité du développement financier : les récessions synchrones avec une crise financière provoquent de plus larges dommages à la production que les récessions normales et les expansions les plus intensives en crédit tendent à être suivies non seulement par de plus sévères récessions, mais aussi par de plus lentes reprises.

Dans une récente contribution pour le CEPII, Thomas Grjebine et Fabien Tripier (2016) se sont appuyé une nouvelle méthodologie pour évaluer la relation à long terme entre la croissance économique et l’expansion financière. Ils ont tout d’abord cherché à estimer l’élasticité directe entre la croissance économique et l’expansion financière pour déterminer les répercussions de cette dernière sur la première. Ils confirment certes que les booms financiers tendent à accroître la sévérité des récessions, mais ils constatent aussi que les pertes en termes de croissance que subit l’économie lors des récessions sont plus faibles que les suppléments de croissance que l’économie a pu connaître lors du boom. En d’autres termes, l’élasticité entre la finance et la croissance pour l’ensemble d’un cycle d’affaires apparaît positive en moyenne. En outre, les suppléments de croissance générés par les booms financiers résultent non seulement de taux de croissance moyens plus élevés, mais aussi d’une durée plus longue des expansions. 

Grjebine et Tripier proposent plusieurs interprétations pour expliquer ces résultats. Selon le mécanisme de l’accélérateur financier que Ben Bernanke a étudié dans plusieurs de ses travaux, une amélioration des fondamentaux conduit à une expansion financière qui alimente en retour la croissance économique. Dans une optique minskyenne et en référence au syndrome du « cette fois, c’est différent » de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009), une expansion renforcerait d’autant plus les croyances à l’origine du développement excessif des activités financières qu’elle se poursuit. Enfin, les bulles lors des phases d’expansions économiques pourraient également jouer un rôle d’absorbeurs de chocs ; par exemple, une économie absorberait plus facilement un choc pétrolier si ce dernier survient lorsqu’une bulle alimente la croissance économique.

Cette élasticité positive doit toutefois être ajustée à la baisse en raison du développement excessif de la finance hérité des cycles d’affaires précédents. En effet, Grjebine et Tripier identifient un impact négatif durable des expansions financières sur les cycles d’affaires ultérieurs. En outre, le taux de croissance économique et le taux de croissance de l’activité financière ne sont positivement corrélés que jusqu’à un certain seuil de l’activité financière. Dans l’échantillon de pays qu’ils étudient, le niveau moyen de l’activité financière apparaît bien supérieur à ce seuil, ce qui suggère que l’élasticité totale entre la finance et la croissance économique est négative à long terme.

Grjebine et Tripier suggèrent là aussi plusieurs interprétations pour expliquer ces résultats. Par exemple, selon l’idée de « super-cycle de la dette » (debt supercycle) développée par Kenneth Rogoff (2015), c’est l’héritage même de l’expansion excessive de la finance par le passé qui entraîne une faiblesse durable de la croissance durable : les banques seraient durablement réticentes à prêter, les emprunteurs seraient forcés à réduire leurs dépenses pour se désendetter, etc. Les preuves empiriques étudiées par Grjebine et Tripier suggèrent que l’excès de finance est positivement corrélé avec la croissance du PIB, mais négativement corrélé avec la croissance de la productivité totale des facteurs. Ce résultat peut s’expliquer par le mécanisme décrit par Claudio Borio, Enisse Kharroubi, Christian Upper et Fabrizio Zampolli (2016) : selon ces derniers, les booms du crédit tendent à freiner la croissance de la productivité en réallouant la main-d’œuvre vers les secteurs caractérisés par une faible croissance de la productivité.

 

Références

ARCAND, Jean-Louis, Enrico BERKES & Ugo PANIZZA (2012), « Too much finance? », FMI, working paper, n° 12/61.

BORIO, Claudio, Enisse KHARROUBI, Christian UPPER & Fabrizio ZAMPOLLI (2016), « Labour reallocation and productivity dynamics: financial causes, real consequences », BRI, working paper, n° 534, janvier.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », BRI, working paper, n° 381.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2015), « Why does financial sector growth crowd out real economic growth? », BRI, working paper, février.

CLAESSENS, Stijn, M. Ayhan KOSE & Marco E. TERRONES (2011), « How do business and financial cycles interact? », FMI, working paper, n° 11/88, avril.

DREHMANN, Mathias, Claudio BORIO & Kostas TSATSARONIS (2012), « Characterising the financial cycle: don’t lose sight of the medium term! », BRI, working paper, n° 380.

GRJEBINE, Thomas, & Fabien TRIPIER (2016), « Finance and growth: From the business cycle to the long run », CEPII, working paper, n° 2016-28.

JORDÀ, Òscar, Moritz H.P. SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2013), « When credit bites back », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 45, n° 2.

REINHART, Carmen, & Kenneth ROGOFF (2009), This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly. Traduction française, Cette fois, c'est différent. Huit siècles de folie financière.

ROGOFF, Kenneth (2015), « Debt supercycle, not secular stagnation », in voxEU.org, 22 avril.

SCHULARICK, Moritz H.P., & Alan M TAYLOR (2012), « Credit booms gone bust: monetary policy, leverage cycles, and financial crises: 1870–2008 », in American Economic Review, vol. 102, n° 2, avril.

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