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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 13:22

bulle

Noah Smith a déniché un intéressant travail de Gadi Barlevy sur l’apparition de « bulles spéculatives », qu'il définit comme ces situations où les prix d’actifs (par exemple, les cours boursiers ou les prix immobiliers) se déconnectent de leurs valeurs fondamentales selon une rapide élévation (boom) suivie par un brutal effondrement (bust). Si cette distinction entre prix et valeur fondamentale limite l’analyse, Barlevy offre toutefois un cadre théorique cohérent avec les récents épisodes observés sur les marchés financiers et le marché du logement. Il formalise ainsi comment les innovations financières adoptées par les prêteurs pour réduire leur exposition au risque peuvent se traduire par une instabilité croissante du système.

Comme nombre de modèles nouveaux keynésiens, celui de Barlevy met en scène des agents rationnels dans un contexte d’information imparfaite. Les potentiels acheteurs d’actifs n’ont pas les ressources nécessaires pour réaliser leur acquisition, ils doivent donc se financer auprès de prêteurs. Certains des emprunteurs sont motivés par la spéculation, or l’information est asymétrique entre les emprunteurs et les prêteurs : les prêteurs ne peuvent pas toujours vérifier quel usage leurs emprunteurs font de leur crédit ou bien ils sont incapables d’évaluer si les prix d’actifs correspondent aux fondamentaux. Le premier cas est fréquent sur les marchés boursiers, où les traders et surtout les gérants de hedge funds déploient des stratégies opaques dans leurs placements financiers, voire dissimulent la composition de leur portefeuille. Le second cas peut notamment correspondre aux marchés immobiliers.

L’auteur précise la relation entre les taux d’intérêt et les prix d’actifs. Si les spéculateurs sont prêts à échanger des actifs à un prix supérieur à leur valeur fondamentale, c’est parce qu’une partie du risque est transférée aux prêteurs. Ces derniers peuvent en réponse accroître leur prime de risque pour couvrir les pertes attendues. Toutefois, les épisodes historiques qualifiés de bulles coïncident très souvent par des conditions de crédit plus faciles. Barlevy va alors montrer pourquoi les taux d’intérêt peuvent, non sans paradoxe, demeurer à un faible niveau dans un contexte de surévaluation des prix d’actifs et de forte spéculation.

Les prêteurs sont disposés à fournir un crédit aux entrepreneurs, mais ils voudraient naturellement éviter de nouer des arrangements financiers avec des agents qui ont l’intention d’utiliser les fonds pour acheter des actifs surévalués. Ils vont alors concevoir un contrat spécifique destiné aux spéculateurs et minimisant leurs pertes. Comme les prêteurs ne peuvent distinguer les spéculateurs des autres emprunteurs, ils vont associer un faible taux d’intérêt à ce contrat pour inciter les spéculateurs à y souscrire. L’environnement devient alors propice à la spéculation.

L’ampleur de la bulle va dépendre du montant de financement auquel les spéculateurs ont accès. Plus ce montant sera élevé, plus les prix d’actifs seront surévalués. La vitesse avec laquelle les prix des actifs s’élèvent dépend quant à elle du risque que leur associent les traders : si les agents perçoivent les actifs comme risqués, impropres à se révéler profitables dans un avenir proche, ils vont les acquérir et s’en dessaisir très rapidement afin de réaliser un profit dans l’immédiat. Les spéculateurs sont tout à fait conscients du risque du l’actif ; pire, ils se porteront d’autant plus acquéreurs de l’actif à un instant donné qu’ils se montrent pessimistes sur la rentabilité future de l’actif. En outre, la spéculation ne peut donc vraiment apparaître que lorsque les prix d’actifs connaissent déjà une surévaluation par rapport à leurs fondamentaux. Le déséquilibre initial va s’amplifier toujours plus rapidement avec l’arrivée de nouveaux spéculateurs. La bulle éclatera lorsque les spéculateurs n’obtiendront plus de financement de la part des prêteurs et ne pourront donc plus leur transférer une part du risque.

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publié par Martin Anota - dans Instabilité financière
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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 19:16

Marianne Bertrand et Adair Morse, de l’Université de Chicago, ont étudié d’une manière détaillée les effets adverses des inégalités de revenu sur le comportement des ménages en mettant en évidence l’existence d’un effet de démonstration à la Duesenberry. Leur article (déniché par Raghuram Rajan), montre qu’avant la crise, dans les zones géographiques où les ménages à hauts revenus avaient un niveau élevé de dépenses de consommation, les ménages aux revenus inférieurs avaient également un niveau élevé de consommation. Beaucoup de ménages à revenus faibles et intermédiaires ont réduit leurs flux d'épargne et ont très souvent emprunté pour soutenir leur niveau de dépenses, si bien que les zones où les ménages les plus aisés gagnent et dépensent le plus sont également celles où la proportion des ménages en situation de détresse financière ou de défaut de paiement est la plus élevée. Après avoir testé nombre d’explications possibles à ces comportements, Bertrand et Morse en privilégient une éminemment sociologique : ils concluent en effet que les ménages à revenus faibles ou intermédiaires cherchent à reproduire la consommation des plus aisés. La croissance des inégalités de revenus aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt expliquerait en partie, via ce « canal » de la consommation imitative, la baisse du taux d’épargne sur la même période.

Bertrand et Morse étudient également le lien entre les inégalités et les politiques économiques menées avant la crise. Les législateurs des zones caractérisées par de fortes inégalités de revenu se sont montrés les plus enclins à voter en faveur de politiques facilitant l’accès au crédit ou réduisant le coût du crédit. Le crédit immobilier a permis aux ménages modestes et aux classes moyennes d’entretenir leur surconsommation d'émulation. Ces choix politiques ne semblent pas soumis aux intérêts des institutions financières. Notamment suite à la crise, les législateurs républicains des districts particulièrement touchés par les inégalités se mobilisèrent contre le secteur financier pour protéger leur électorat, et notamment les électeurs surendettés. Les comportements « altruistes » des législateurs, en visant à faciliter l’accès des ménages au crédit, se sont toutefois révélés désastreux au niveau « agrégé », puisqu’ils participèrent ainsi à la formation de la bulle immobilière.

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 17:26

Liquidity-trap.jpg

Source : The Economist

Brad DeLong s’est essayé à une petite réflexion sur la conduite de la politique monétaire lorsque l’économie se situe dans une « trappe à liquidité ».

Quand les taux d’intérêt buttent sur leur limite inférieure de zéro (zero lower bound), les agents deviennent indifférents à détenir de la liquidité ou des obligations d'Etat de court terme. Les opérations d’open market cessent d’avoir tout effet. Dans une telle situation, la politique monétaire ne peut stabiliser efficacement l’activité que de deux manières. D’une part, la banque centrale peut faciliter l’accès au crédit des emprunteurs en prenant dans son bilan les risques de taux et de défaut. Cela dépend de la volonté et du pouvoir des autorités monétaires à faire supporter des montants importants de risque de défaut aux contribuables. D’autre part, les autorités monétaires peuvent promettre de maintenir les taux directeurs et les taux d’inflation à des niveaux respectivement supérieur et inférieur à ceux que justifierait une fonction de réaction standard. Or rien ne certifie qu’une fois la reprise de l’activité économique assurée, les banquiers centraux ne reviennent sur leurs promesses passées. En outre, laisser filer l’inflation au-dessus de son niveau cible détériore la crédibilité des autorités monétaires dans leur lutte future contre l’inflation.

Une politique budgétaire expansionniste peut résoudre les problèmes rencontrés par la politique monétaire. Plus la dette publique s’accroît, plus large sera le montant absolu de dette qu’une banque centrale va amortir à travers le seigneuriage, plus les futurs taux d’inflation seront élevés. Une stratégie de « dominance fiscale » peut donner une redoutable efficacité à la politique budgétaire : les autorités publiques fixent les niveaux d’emprunt et d’excédent primaire, tandis que la politique monétaire crée de la monnaie pour combler le reste. Un financement de l'expansion budgétaire par la création monétaire rend crédible une poursuite de l’assouplissement monétaire. DeLong en conclut que la mise en œuvre d’une politique monétaire expansionniste n’exclut donc pas l’usage simultané d’une politique budgétaire de relance, en particulier dans une situation de trappe à liquidité.

Ensuite, il n’est pas justifié de faire de la politique monétaire l’unique instrument de stabilisation au motif qu’elle ne produirait pas de distorsions dans le processus d’allocation. L’assouplissement monétaire stimule l’activité économique en modifiant les offres et demandes d’actifs, donc par conséquent les prix d’actifs, or l’allocation subséquente des ressources n’est pas optimale. Lorsque le taux d’intérêt annulant l’écart de production (output gap) est négatif, la politique monétaire conduit à une surproduction des actifs de longue duration au détriment des actifs de courte duration. Les institutions financières, dans leur quête de rendement, risquent en outre de mal juger le risque et le rendement de long terme lorsque les taux d’intérêt sur le marché sont bas, ce qui mène à des prises de décision inadéquates. De faibles taux d’intérêt conduisent à une sous-évaluation des innovations financières et à leur diffusion excessive parmi les acteurs financiers. Lorsque le coût de financement est faible, les acteurs financiers ne sont pas incités à vérifier et contrôler régulièrement la comptabilisation des actifs à leur juste valeur (fair value). Il s’ensuit au final une prise de risque excessive et l’apparition de bulles.

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publié par Martin Anota - dans Politique monétaire
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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 23:43

Lars Calmfors tire quatre leçons de l’expérience suédoise de consolidation budgétaire lors des années quatre-vingt-dix.

« Première leçon : une profonde crise budgétaire peut créer un consensus sur la discipline budgétaire. » La Suède entre en crise en 1991 et le niveau d’output diminuera trois années de suite. La dette publique augmente de 32 points de PIB entre 1990 et 1996. La crise fiscale entraîne un assez large consensus politique autour de la consolidation budgétaire. L’équilibre budgétaire devient prioritaire sur toute autre considération macroéconomique. Cela se traduit par une remarquable performance fiscale pour la Suède. Le ratio dette publique sur PIB diminue sensiblement pour s’établir en 2007 à un niveau inférieur à celui d’avant-crise et les conditions de financement de la dette publique s’en trouvent durablement assouplies.

« Deuxième leçon : les réformes fiscales d’ensemble accroissent les chances de succès. » Le consensus politique autour de la discipline budgétaire s’est traduit par l’adoption d’un cadre fiscal strict reposant sur cinq piliers : un processus budgétaire top-down (détermination du montant global des dépenses publiques, puis répartition de ce montant entre 27 postes de dépenses), une cible d’excédent primaire établie à 1 % du PIB au cours d’un cycle d’affaires (ce qui permet l’usage du budget comme instrument conjoncturel), un plafonnement des dépenses du gouvernement central, l’obligation d’équilibrer les budgets locaux et enfin un système de retraite fonctionnant par contributions déterminées.

« Troisième leçon : la transparence budgétaire importe davantage que l’imposition formelle. » L’excellente performance budgétaire de la Suède repose, non pas sur des règles budgétaires (telles que les règles européennes adoptées fin 2011 pour renforcer le PSC), mais sur une extrême transparence des finances publiques permettant d’informer au mieux le débat politique. Le gouvernement procède notamment à un suivi régulier des performances budgétaire et de l’évolution de la soutenabilité de l’endettement. Des agences indépendantes vérifient l’information et évaluent la robustesse des prévisions.

« Quatrième leçon : la croissance de l’output est cruciale. » La dépréciation du taux de change dans les années quatre-vingt-dix a stimulé les exportations et accéléré la croissance économique. Non seulement la demande globale a pu ainsi augmenter malgré la consolidation fiscale, mais cette dernière s’en trouva en retour grandement facilitée. Ensuite, des réformes structurelles (refondation du système fiscal, dérégulations des marchés et réformes du système de négociations salariales) ont accru le potentiel de croissance à long terme. Cette dernière se traduisit, d’une part, par une baisse du ratio de la dette publique sur le PIB et, d’autre part, par une plus grande marge de manœuvre pour procéder à d’éventuelles hausses des dépenses ou réductions fiscales sans déséquilibrer le Budget. Par contraste, l’existence d’une devise commune empêche les Etats-membres en crise de la zone euro de procéder rapidement à une dépréciation du taux de change pour rendre moins douloureuse la consolidation fiscale.

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 23:30

Italian-debt.jpg

William R. Cline, en se basant sur ses propres simulations, estime dans une contribution sur le portail VoxEU.org que l’endettement public de l’Italie peut tout à fait être soutenable, même si les taux d’intérêt reviennent durablement aux niveaux élevés qu’ils avaient atteints fin 2011. Deux raisons laissent à penser que le ratio de la dette publique ne va pas connaître une incontrôlable spirale haussière. D’une part, l’Italie est susceptible de dégager un excédent primaire suffisamment important pour lui éviter d’avoir à emprunter davantage pour faire face à la charge de la dette. D’autre part, la maturité de la dette est relativement longue, donc seule une faible part de la dette doit être refinancée chaque année.

Par conséquent, non seulement les multiples appels fin 2011 à une restructuration de la dette publique italienne apparaissent peu justifiés puisque la solvabilité semble assurée, mais il est probable qu’une telle restructuration aurait entraîné des ruées bancaires et une nouvelle vague d’instabilité financière, ce qui se serait au final traduit par l’éclatement de la zone euro.

Malgré cette perspective optimiste quant à la soutenabilité de la dette italienne, Cline rappelle toutefois qu’une sévère crise de la liquidité reste probable, ce qui ne dément pas l’urgence de mettre en place un véhicule suffisamment puissant et crédible pour effectivement jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. Dans cette optique, démultiplier la capacité financière du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) et procéder à l’émission d’euro-obligations sont aux yeux de Cline deux impérieuses mesures pour renforcer la stabilité macro-financière en Europe.

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 21:12

Jolie petite illustration par le CEPII de la montée des émergents et du déclin des pays de l’OCDE.

La Grande Récession s’était traduite par une brutale contraction des échanges mondiaux, mais la reprise est rapidement intervenue, avec une poursuite, voire une intensification des tendances lourdes qui étaient précédemment à l’œuvre. Ainsi, les pays en développement ont très rapidement retrouvé et dépassé leurs volumes d’exportations et d’importations de 2007, alors que les pays développés peinent encore à retrouver leurs niveaux d’avant-crise.

GRAPHIQUE  Evolution des exportations et importations (en volumes)

cepii.jpg
Source : CEPII, d’après les données du CPB World Trade Monitor                    

Les exportations et les importations des économies développées se sont respectivement accrues de 31 % et 21 % entre 2000 et 2011, tandis que les pays en développement ont vu leurs volumes d’exportations et d'importations augmenter respectivement de 133 % et 149 % sur la même période. Si le nouveau millénaire marque clairement le rattrapage des économies développées par les économies en développement, la crise de 2008 semble avoir accéléré le rythme de convergence. Ces tendances globales ne doivent pas occulter le fait que les pays en développement demeurent un ensemble disparate, aux taux de croissance différents, et que ce sont essentiellement les émergentes Chine et Inde qui gouvernent la dynamique d’ensemble.

La géographique mondiale de la croissance continue à se redessiner, finissant de brouiller la trop simple ligne de partage Nord-Sud. Le centre de gravité de l’économie-monde, après avoir traversé l’Atlantique, tend à se repositionner sur l’Asie dans un lent mais irrésistible mouvement vers l’ouest. L’actuel ralentissement de l’activité économique en Chine et en Inde pourrait toutefois un peu retarder le cours des événements…

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publié par Martin Anota - dans Economie internationale
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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 19:54

Suite à la restructuration sans précédent de dette souveraine conclue hier, Paolo Manasse tire deux enseignements de la gestion européenne de la crise grecque (« Two lessons from the Greek Crisis »).

Tout d’abord, indéniablement, « le retard est coûteux ». Il fallut au final attendre quatre ans pour qu’un plan de restructuration de la dette grecque voit enfin le jour. Durant ce laps de temps, la Grèce a connu une puissante contraction de son activité économique et une envolée de sa dette publique, deux événements qui, non seulement auraient été d’une moindre ampleur avec une restructuration immédiate, mais pèsent sur la pérennité de la solution adoptée cette semaine. Les politiques imposées par les créanciers n’ont qu’aggravé la situation. L’Europe apparaît comme la principale responsable dans cet atermoiement.

Ensuite, « plus d’Europe » ne constitue pas forcément une solution. La réponse européenne à la situation grecque fut la création de nouvelles institutions ad hoc (telles que le Fonds Européen de Stabilité Financière ou le Mécanisme Européen de Stabilité), insuffisamment financées, desservies par des règles contre-efficaces (par exemple les prises de décisions soumises au principe d’unanimité) et disposées à ne fournir leur aide qu’en la fractionnant en tranches. La création de ces nouvelles institutions se traduisit par un assujettissement des décisions techniques aux autorités publiques nationales et l’apparition de multiples conflits d’intérêts (que ce soit entre les banques et les contribuables européens ou entre les Etats-membres créditeurs et les Etats-membres débiteurs), qui eurent ainsi pour conséquences de retarder inutilement la restructuration de la dette grecque et d’amplifier dangereusement le risque d’une contagion de la crise au reste de la périphérie européenne.

Finalement, si le fédéralisme budgétaire au niveau de la zone euro est préférable à la multiplicité budgétaire, ces dernières années montrent que toute réforme ou innovation institutionnelle (telle que la création du FESF ou l’hypothétique émission d’euro-obligations) visant à passer du second cadre institutionnel au premier, ou du moins de s’en rapprocher, peut susciter davantage d’effets pervers que de gains pour la zone euro. Les configurations institutionnelles intermédiaires sont moins efficaces que les configurations extrêmes. En d’autres termes, tant que l’Union européenne s’attardera dans une configuration institutionnelle indéterminée, bâtarde, elle n’aura le choix qu’entre multiplier les décisions inadéquates et adopter un attentisme aggravateur.

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publié par Martin Anota - dans Intégration européenne
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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 18:02

Dominique GOUX et Eric MAURIN

Editions du Seuil, 2012 Goux et Maurin, Classes moyennes

 

Au fur et à mesure de l’essor de leurs effectifs, les classes moyennes ont peu à peu acquis une place centrale dans la société française. Traversé tout entier par la « peur du déclassement » et obsédé par la destinée de ses enfants, ce groupe social doit (s')investir toujours plus massivement pour affronter une compétition toujours plus intense, que ce soit dans le cadre scolaire, sur les marchés du travail ou de l’immobilier, et ainsi maintenir sa position sociale. Dominique Goux et Eric Maurin dressent le portrait de cette classe terriblement angoissée par l’avenir et réalisent une cartographie des différents fronts sur lesquels les classes moyennes sont amenées à s’engager pour réussir dans la lutte des classements.

La notion de classes moyennes a tout d’abord désigné les actifs non salariés vivant à la fois de leur travail et de leur capital (artisans et petits commerçants). Ce groupe social connaît un déclin accéléré depuis la Seconde Guerre mondiale pour ne plus représenter en 2009 que 6 % de la population active. Mais parallèlement se développent les professions intermédiaires. Regroupant désormais le quart des actifs, ce salariat intermédiaire compose véritablement le « cœur des classes moyennes ». Bénéficiant de fortes possibilités de promotion interne et faisant l’objet d’un important effort de formation, les salariés intermédiaires entretiennent des relations particulièrement durables avec leurs employeurs. La spécificité de leurs diplômes et de leurs compétences (généralement acquises au travail) les protège contre les pertes d’emploi, mais limite aussi leur aptitude à changer d’environnement. Si leurs emplois apparaissent parmi les plus protégés du salariat, les conséquences d’une éventuelle perte d’emploi sont pour eux particulièrement lourdes. Bien qu’objectivement cette catégorie soit relativement moins exposée par le chômage, elle apparaît comme la plus inquiète face à l’avenir.

Les frontières des classes moyennes sont floues et l’intensification des flux de mobilité depuis les années quatre-vingt ne concourt pas à les préciser. Malgré le ralentissement économique et la hausse du risque de déclassement, la société reste selon Goux et Maurin dominée par des flux de promotion. Le rôle de pivot que jouent les classes moyennes dans la mobilité sociale participe à leur identité, mais trouble leur délimitation d’avec le reste de la société. D’après les deux auteurs, les cadres se maintiennent comme partie intégrante des classes supérieures, malgré la dévalorisation des postes entraînée par leur multiplication. Leurs ressources économiques, relationnelles et culturelles demeurent bien plus importantes que celles détenues par le salariat intermédiaire. En outre, la catégorie des cadres ne demeure un horizon réaliste que pour une minorité surdiplômée de salariés intermédiaires.

 L’essor du salariat intermédiaire dans l’après-guerre est indissociable de la modernisation et du rattrapage industriel de l’économie française. Le ralentissement de la croissance au début des années quatre-vingt et la désindustrialisation entraînent de nombreuses mutations socioéconomiques non sans répercussions sur la structuration même de l’espace social : précarisation, fragmentation et déclin de la classe ouvrière, déclin accéléré des agriculteurs, etc. Les couches intermédiaires poursuivent leur essor pour représenter désormais 30 % des actifs occupés, contre 20 % dans les années soixante. Avec l’expansion du groupe des cadres, le salaire moyen des couches moyennes s’est éloigné du sommet de la distribution salariale et se rapproche du salaire médian. L’ensemble de la structure sociale se rééquilibre autour des classes moyennes, toujours plus vastes et centrales. Les couches moyennes recrutent de plus en plus dans leurs propres rangs, ce qui contribue à affermir leur identité. En leur sein, les individus déclassés par rapport à leurs parents sont moindres que ceux en ascension sociale. Même si les emplois intermédiaires se sont banalisés, la situation des classes moyennes demeure objectivement des plus enviables. Comparées aux ouvriers et employés, elles restent relativement protégées du chômage et de la précarité, bénéficient de rémunérations bien plus élevées et accèdent plus facilement à la promotion interne.

Dans l’environnement anxiogène instillé par la montée du chômage et la précarisation, la réussite scolaire n’a jamais été aussi cruciale et l’échec aussi pénalisant qu’aujourd’hui. L’école est l’espace d’une concurrence toujours plus intense. L’allongement de la durée d’études multiplie et renouvelle les enjeux et les luttes de classement. Dans cette compétition, les familles de classes moyennes n’ayant, à la différence du salariat supérieur, que peu de capital économique et de capital social à transmettre à leurs enfants, l’école leur apparaît comme le seul vecteur de promotion sociale de leurs enfants. Elles démultiplient alors les stratégies pour leur éviter le déclassement scolaire. Chaque allongement de durée de scolarité obligatoire a ainsi intensifié la concurrence exercée par les classes populaires. Classes moyennes et supérieurs, en abordant des études toujours plus longues pour se distancier des catégories qui leur sont inférieures, surinvestissent désormais dans l’enseignement supérieur. Toutefois, si l’augmentation du nombre d’enfants de cadres et de professions supérieurs en compétition complique l’obtention d’un bon classement scolaire pour les enfants de classes moyennes, ces derniers n’ont connu aucun déclassement scolaire, les rangs atteints par les différents milieux sociaux étant particulièrement stables au cours du temps. En outre, les enfants de classes moyennes réussissent de plus en plus dans l’enseignement supérieur, mais échouent toujours massivement dans l’entrée des filières d’élite, quasi réservées aux classes supérieures.

La démocratisation scolaire est synchrone avec un recul du déclassement intergénérationnel parmi chacun des groupes sociaux. Les enfants de classes moyennes ont amélioré leur situation relative tant par rapport à leurs concurrents qu’à leurs parents. La modernisation économiques et les évolutions sociales érodent toutefois la situation relative des individus reproduisant la position sociale de leurs parents. Avec notamment la multiplication des emplois de cadres et la diminution des emplois d’ouvriers non qualifiés, tous les groupes sociaux ont connu une érosion de leur rang moyen. Malgré la concurrence croissante des enfants de cadres, les enfants de classe moyenne ont maintenu leur position sociale. Les classements dans la hiérarchie sociale présentent, tout comme les classements scolaires, un véritable « statu quo ». La plus grande mobilisation des familles de classes moyennes et le renouvellement de leurs stratégies neutralisent la tendance au déclassement que les mutations scolaires et économiques exercent sur le destin de leurs enfants. Avec la faible croissance de l’économie française observée ces dernières décennies et la fragilisation des relations d’emplois (en particulier dans le secteur privé), les enfants de classes moyennes démontrent de nos jours une forte prédilection pour les concours de la fonction publique.

« Le destin des groupes sociaux n’est jamais tout entier contenu dans les contraintes historiques et politiques qui s’imposent à eux. Il s’écrit comme une continuelle adaptation à ces contraintes, une lutte pour en comprendre les nouveautés et en déjouer les pièges ».  

 

Le territoire est tout autant que l’école l’espace d’une forte concurrence, tant le quartier de résidence est constitutif du statut social. Les classes moyennes visent alors à résider dans les quartiers les plus sûrs, les mieux fréquentés et les plus rentables pour la destinée sociale des enfants. Si les plus riches disposent davantage de ressources pour effectivement opérer un séparatisme résidentiel, chaque classe tend à se séparer spatialement des catégories qui leurs sont inférieures dans la hiérarchie sociale et les classes moyennes elles-mêmes ne sont pas dénuées de tensions territoriales entre ses fractions. Les déménagements sont généralement destinés soit à progresser dans la hiérarchie territoriale (souvent pour concrétiser une promotion sociale), soit à éviter le déclassement territorial (pour assurer le maintien de la position sociale). Le territoire est en fait émaillé de quartiers en déclin et en ascension sociales ; au sein de chacun, coexistent de nombreux exilés en ascension et tout autant de familles en voie de déclassement. La moitié des ménages installés depuis dix ans dans leur logement ont connu une détérioration sociale de leur environnement spatial. Les quartiers où s’installent les classes moyennes sont non seulement moins riches, mais aussi davantage menacés par le déclin que les quartiers où s’installent les classes supérieures. Avec la flambée des prix immobiliers, ce sont toutefois les ouvriers et les employés qui sont les plus exposés au déclassement territorial, voire à la relégation dans les cités. Les loyers augmentant moins rapidement que les prix du logement, les ménages des classes moyennes ont eu tendance à renoncer à la propriété du logement pour éviter la relégation territoriale et préserver leurs statuts patrimonial et territorial.

La récession amplifie la compétition sociale. Les classes moyennes n’ont jamais été aussi inquiètes quant à l’avenir de leurs enfants. Face à ces constats, Goux et Maurin concluent leur livre par l’esquisse d’une réorientation des politiques fiscales et sociales en fonction des angoisses que nourrit cette classe sociale toujours plus imposante et désormais véritable « juge de paix » dans l’espace social. Ses membres, en se percevant comme des oubliés de l’action publique, partagent un sentiment d’injustice. Une fraction non négligeable de la population vit grâce à une aide sociale qu’ils financent en grande partie, mais dont ils bénéficient trop peu. Dans une société dominée par la logique de concours, tout ce qui est perçu comme un obstacle à la concurrence apparaît insupportable aux yeux des compétiteurs, or les classes moyennes sont confrontées à des obstacles persistants dans un contexte de compétition accrue et de recul de l’Etat-providence. Selon Goux et Maurin, « tant que ce modèle n’aura pas été réformé, tant que les transitions entre école et emploi, emploi et chômage, activité et retraite, resteront perçues comme d’opaques échéances-couperets, les classes moyennes resteront les agents et les victimes d’une société crispée par le soupçon, la défiance mutuelle et l’insécurité sociale. »

 

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Martin Anota

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publié par Martin Anota - dans Stratification sociale
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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 00:28

Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke comparent depuis 2009 la crise que traverse l’économie mondiale avec l’épisode de la Grande Dépression, en actualisant régulièrement leur analyse au fil des nouvelles données disponibles. Ils mettent ainsi en lumière le rôle majeur que les politiques économiques de stimulation ont pu jouer pour empêcher la Grande Récession d’être aussi longue et profonde que la crise des années trente. Les dernières tendances macroéconomiques semblent confirmer la reprise de l’activité, mais les inquiétudes demeurent, en particulier concernant la zone euro. Ainsi, si la consolidation budgétaire et le resserrement de la politique monétaire apparaissent à terme nécessaires selon les deux économistes, mettre en œuvre actuellement de telles politiques, dans un contexte d’activité économique encore fragile, paraît véritablement prématuré. Les inquiétudes des autorités publiques en ce qui concerne la soutenabilité de l’endettement public ou d’éventuelles tensions inflationnistes ne doivent pas les inciter à adopter dans la précipitation des mesures préjudiciables à l’économie mondiale.
Eichengreen-Fig1.jpg

La chute de la production industrielle mondiale suite au pic d'avril 2008 fut aussi sévère que durant la Grande Dépression, mais sa reprise intervient bien plus rapidement (cf. figure 1). Sa croissance semble toutefois se ralentir ces derniers mois. Si le Japon et les émergents asiatiques apparaissent comme particulièrement dynamiques, d’autres régions du monde, en premier lieu la zone euro, connaissent une diminution de leur production industrielle.

Eichengreen-Fig2.jpgSi le commerce international a connu un effondrement bien plus sévère que durant la Grande Dépression, la reprise (en débutant dès 2009) fut, là aussi, plus rapide (cf. figure 2). Le commerce mondial reste toutefois à un niveau à peine supérieur à celui observé en avril 2008. Ses récentes fluctuations ne laissent présager clairement aucune évolution à moyen terme, si ce n'est une possible stagnation.
Eichengreen-Fig3.jpg

La chute des valeurs boursières fut en 2008 plus sévère que lors de la Grande Dépression (cf. figure 3). Si elles connaissent depuis 2009 une nouvelle dynamique haussière, voire un véritable boom en ce qui concerne les Etats-Unis, elles demeurent à des niveaux sensiblement inférieurs à ceux observés avant la crise.

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 17:48

Emmanuel Saez a actualisé ses données pour son article retraçant l’évolution des inégalités de revenu aux Etats-Unis (« Striking it Richer: The Evolution of Top Incomes in the United States ») en intégrant les estimations pour les années 2009 et 2010. Le revenu réel moyen par famille a diminué avec la Grande Récession de 17,4 % entre 2007 et 2009. Le revenu réel moyen du centile supérieur (c'est-à-dire du 1% des ménages ayant les plus hauts revenus) a diminué plus rapidement, soit de 36,3 %. La part du revenu national détenu par le centile supérieur a par conséquent diminué de 23,5 % à 18,1 %. L’effondrement boursier, en réduisant les possibilités de réaliser de gains de capital, explique l’essentiel de la chute des hauts revenus. En outre, le revenu moyen du reste de la population a diminué de 11,6 % ; celle-ci a donc vu fondre les hausses de revenus qu’elle avait obtenues entre 2002 et 2007.

Avec la reprise économique, le revenu réel moyen par famille augmente globalement de 2,3 % en 2010, mais ces gains sont très inégalement répartis, puisque le centile supérieur voit son revenu réel moyen augmenter de 11,6 % alors que celui du reste de la population n’augmente que de 0,2 %. La reprise soutenue du marché boursier, marquée par une forte hausse des profits et des dividendes versés, dans un contexte de chômage et de hausses salariales réduites, laisse envisager une nouvelle répartition fortement inégalitaire des hausses de revenus en 2011.

Au final, les hauts revenus n’ont connu qu’une baisse temporaire de leur part du revenu national. Lorsque l'on exclut les gains en capital de l'analyse, la part du revenu versée au décile supérieur, estimée à 46,3 %, est supérieure à celle qui lui a été versée en 2007. L’accroissement des inégalités de revenus aux Etats-Unis semble ainsi se poursuivre après l’épisode de la Grande Récession.

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source : Saez (2012) 

Les évolutions historiques des inégalités aux Etats-Unis décrivent une courbe en U. La part du revenu détenue par le décile supérieur se maintenait aux alentours de 45 % entre le milieu des années vingt et 1940. La Seconde Guerre mondiale marque un brutal déclin de cette part et celle-ci se stabilise autour de 33 % dans les années soixante-dix. La part du décile supérieur augmente depuis le début des années quatre-vingt et retrouve désormais ses hauts niveaux d’avant-guerre. En atteignant 49,7 % en 2007, elle est alors supérieure aux valeurs observées après 1917 et notamment celle de 1928, année où la bulle boursière des roaring twenties atteignit son expansion maximale.

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