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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 18:00
L'inéluctable déclin de l’immigration peu qualifiée aux Etats-Unis

L’immigration a occupé une place importante dans la récente campagne présidentielle aux Etats-Unis. Donald Trump a non seulement joué sur la peur que suscite le terrorisme islamique, mais aussi la menace que constitue, selon lui, l’immigration illégale pour l’emploi et les salaires des citoyens étasuniens. Ainsi, parmi ses premières décisions en tant que Président, ont figuré l’interdiction de séjour (rapidement avortée) pour les citoyens issus de certains pays musulmans, mais aussi le lancement de la construction d’un mur à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, mur censé freiner l'immigration illégale du premier vers ces derniers.

Les Etats-Unis ont effectivement connu un grand afflux d’immigrés illégaux ces dernières décennies. Selon le Pew Research Center, le nombre d’immigrés sans papiers a augmenté en moyenne de 510.000 individus par an entre 1990 et 2007. Il représentait environ les deux tiers de la population adulte américaine qui était née à l’étranger et qui avait suivi une scolarité au maximum douze ans. Cette vague d’immigrés a contribué à accroître aux Etats-Unis le nombre de travailleurs peu qualifiés nés à l’étranger : le nombre d’immigrés en âge de travailler et ayant au maximum douze ans de scolarité a plus que doublé entre 1990 et 2007, puisqu’il est passé au cours de cette période de 8,5 à 17,8 millions d’individus.

Gordon Hanson, Chen Liu et Craig McIntosh (2017) ont étudié comment le volume et la composition de l’immigration peu qualifiée a évolué au cours du temps aux Etats-Unis. Ils notent que, contrairement à ce que peuvent suggérer les médias et les déclarations de Trump, le territoire étasunien est devenu moins attractif pour les migrants peu qualifiés depuis la Grande Récession. En effet, le nombre d’immigrants sans papiers a diminué en termes absolus entre 2007 et 2014, tandis que la population globale de travailleurs peu qualifiés qui sont nés à l’étranger est restée globalement stable.

Ce recul de l’immigration n’est, selon eux, pas surprenant. D’une part, il s’explique aisément par le dynamisme, ou plutôt le manque de dynamisme, de l’économie américaine : la Grande Récession a été provoquée par un effondrement du marché immobilier, or la construction constitue le deuxième plus grand secteur d’embauche pour les immigrés sans papiers et le troisième secteur d’embauche pour les immigrés peu qualifiés. Plus globalement, la faiblesse persistante de la croissance américaine depuis la crise financière a pu durablement réduire l’incitation à y migrer pour les potentiels immigrés. D’autre part, environ la moitié des immigrés peu qualifiés aux Etats-Unis provient du Mexique, tandis qu’un quart provient du reste de l’Amérique latine. Or ces pays ont connu une forte réduction de leurs taux de fécondité à partir de la fin des années 1970. Ils ont donc connu un fort ralentissement de la croissance de leur population active à partir des années 2000, ce qui a mécaniquement freiné l’émigration.

D’autres facteurs ont contribué à réduire l’émigration peu qualifiée à destination des Etats-Unis, notamment le renforcement même de la politique migratoire américaine. Par exemple, le nombre d’agents de patrouille aux frontières a doublé entre 2000 et 2010 : il est passé au cours de la période de 8.600 à 17.500 agents et il demeure encore aujourd’hui à des niveaux historiquement élevés. En outre, le nombre de reconductions à la frontière d’étrangers non criminels est passé de 116.000 en 2001 à une moyenne de 226.000 par an entre 2007 et 2015. Or ce renforcement de la politique migratoire américaine a ainsi réduit, d’une part, l’attrait des potentiels migrants pour les Etats-Unis et, d’autre part, la population de sans papiers déjà présente aux Etats-Unis.

Au final, Hanson et ses coauteurs jugent tout particulièrement anachronique l’actuel débat qui se tient aux Etats-Unis autour de l’immigration. La grande vague d’immigration qu’ont connue les Etats-Unis à la fin du vingtième siècle s’expliquait par la vigueur de leur croissance économique et par la forte natalité des pays latino-américains. Avec le ralentissement durable de la croissance économique aux Etats-Unis et de la natalité en Amérique latine, les Etats-Unis ont naturellement basculé dans un régime de faible immigration. Comme les principaux pays d’origine des migrants à destination des Etats-Unis vont continuer de connaître une faible croissance de l’offre de travail relativement aux Etats-Unis ces prochaines décennies, l’émigration de jeunes peu qualifiés vers les Etats-Unis risque de davantage décliner, et ce même si les Etats-Unis ne resserrent pas davantage leur politique migratoire.

 

Référence

HANSON, Gordon, Chen LIU & Craig MCINTOSH (2017), « Along the watchtower: The rise and fall of U.S. low-skilled immigration », Brookings Paper on Economic Activity, mars.

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 18:47
Quel est l’impact de l’immigration sur le niveau de vie ?

Beaucoup des natifs des pays développés craignent que l’immigration fasse pression à la baisse sur leurs salaires et les expose davantage au chômage. Ces craintes sont particulièrement vives lorsque la croissance ralentit, que le chômage augmente et que les inégalités se creusent, c’est-à-dire précisément dans le contexte que connaissent plusieurs pays développés depuis les chocs pétroliers et surtout dans le sillage de la récente crise financière mondiale. Le thème de l’immigration a ainsi été très présent dans les débats qui se sont récemment tenus au Royaume-Uni, lors du référendum du Brexit, et aux Etats-Unis, lors de la campagne qui a conduit à l’élection de Donald Trump.

Si une large littérature s’est développée autour de l’impact de l’immigration sur le marché du travail domestique (sans pour autant aboutir à un réel consensus), l’impact de l’immigration sur le niveau de vie et la croissance des pays d’accueil a fait l’objet d’un nombre plus restreint d’études.

Bien sûr, l’immigration alimente la croissance du PIB. D’une part, elle contribue à accroître l’offre globale, notamment parce qu’elle met davantage de travailleurs à la disposition de l’économie. D’autre part, l’immigration stimule également la demande globale, non seulement parce que les immigrés consomment et que la consommation porte nécessairement sur des produits domestiques, mais aussi parce que les entreprises sont susceptibles d’avoir à davantage investir pour équiper le supplément de main-d’œuvre dont elle dispose. Ainsi, l’immigration agit sur le PIB peu ou prou de la même façon qu’une hausse de la fertilité, mais ses effets sont plus immédiats : puisqu’ils sont souvent en âge de travailler, les immigrés accroissent assez rapidement la population active.

Par contre, l’impact de l’immigration sur le PIB par tête est moins évident : ce n’est pas parce qu’elle accroît l’ensemble des richesses créées par l’économie qu’elle accroît forcément le revenu que reçoit chacun de ses résidents. Sur le plan théorique, plusieurs raisons amènent toutefois à penser que l’immigration est susceptible d’avoir un impact positif sur le niveau de vie [Jaumotte et alii, 2016]. Premièrement, elle peut accroître la part des actifs dans l’ensemble de la population, surtout si les immigrés sont rapidement intégrés. Deuxièmement, elle peut stimuler la productivité par travailleur. C’est évidemment le cas si les immigrés sont en moyenne plus qualifiés que les actifs du pays d’accueil, notamment via l’innovation. Mais il est possible que ce soit aussi le cas si les immigrés sont peu qualifiés, en l’occurrence si les qualifications de ces derniers se révèlent complémentaires à celles des autochtones. Troisièmement, puisque les immigrés sont souvent en âge de travailler, ils réduisent les ratios de dépendance et tendent à contribuer aux prélèvements obligatoires, en particulier s’ils sont rapidement intégrés sur le marché du travail ; l’allègement subséquent des finances publiques permet alors à l’Etat de ralentir le rythme de ses consolidations budgétaires, voire même d’obtenir une plus ample marge de manœuvre pour stimuler l’activité économique.

Les études empiriques ont toutefois des difficultés à mettre en évidence un impact positif de l’immigration sur le niveau de vie des pays d’accueil, notamment parce que l’immigration est une variable endogène : si les données suggèrent qu’une hausse de l’immigration est synchrone avec une accélération de la croissance du niveau de vie, ce n’est peut-être pas (seulement) parce que l’immigration stimule le niveau de vie, mais peut-être (aussi) parce qu’un pays dont le niveau de vie est élevé et/ou en croissance rapide est une destination de choix pour les migrants. 

Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse entre le PIB par tête et l’immigration, Alberto Alesina, Johann Harnoss et Hillel Rapoport (2016) ou encore Francesc Ortega et Giovanni Peri (2014) ont constaté qu’une hausse de la part des immigrés dans la population tend à accroître le PIB par tête, et ce même après prise en compte des autres déterminants susceptibles d’influencer le niveau de vie, comme la géographie, l’éducation ou encore les institutions.

Plus récemment, Florence Jaumotte, Ksenia Koloskova et Sweta Saxena (2016) ont estimé l’impact à long terme de l’immigration sur le PIB par tête pour un échantillon restreint de pays développés. Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse, elles constatent que l’immigration accroît le PIB par tête des pays de destination, principalement en accroissant le taux d’activité et surtout en stimulant la productivité du travail. En l’occurrence, selon leurs estimations, une hausse de la part des migrants dans la population adulte de 1 point de pourcentage s’accompagne d’une hausse du PIB par tête de plus de 2 % à long terme. L’effet est plus faible que les estimations généralement obtenues par les études précédentes, mais il reste toujours significatif, surtout pour les pays développés. En outre, Jaumotte et ses coauteurs constatent que ce sont à la fois les immigrés très qualifiés et peu qualifiés qui contribuent à stimuler le niveau de vie à long terme, ce qui confirme l’idée que les qualifications des immigrés sont souvent complémentaires à l’ensemble existant des qualifications de la population. En l’occurrence, une hausse de la part des immigrés peu qualifiés tend à accroître le taux d’activité des femmes natives, notamment via la plus grande disponibilité des services aux ménages et de la garde d’enfants. Enfin, Jaumotte et ses coauteures constatent que les gains de l’immigration tendent à être largement partagés au sein de la population. En effet, si la part des immigrés n’influence pas le coefficient de Gini, l’immigration contribue à accroître aussi bien le revenu moyen des 10 % les plus riches que celui des 90 % les moins riches.

Toutes les études n'aboutissent pas forcément à des résultats aussi positifs. Par exemple, Francesco Furlanetto et Ørjan Robstad (2016) ont récemment étudié les données norvégiennes relatives à la période comprise entre le premier trimestre 1990 et le deuxième trimestre 2014. Certes, ils constatent qu'un choc d'immigration tend à s'accompagner d'une baisse du chômage (même parmi la population autochtone), ainsi qu'à exercer un effet positif sur les prix et les finances publiques à moyenne. Par contre, Furlanetto et Robstad estiment qu’un tel choc a un effet négatif sur la productivité.

 

Références

ALESINA, Alberto, Johann HARNOSS &, Hillel RAPOPORT (2016), « Birthplace diversity and economic prosperity », in Journal of Economic Growth, vol. 21, n° 2.

FURLANETTO, Francesco, & Ørjan ROBSTAD (2016), « Immigration and the macroeconomy: Some new empirical evidence », Norges Bank, working paper, n° 18.

JAUMOTTE, Florence, Ksenia KOLOSKOVA & Sweta C. SAXENA (2016), « Impact of migration on income levels in advanced economies », FMI, spillover note, n° 8, octobre.

ORTEGA, Francesc, & Giovanni PERI (2014), « Openness and income: The role of trade and migration », in Journal of International Economics, vol. 92.

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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 23:39
Quel est l’impact de l’immigration sur l’emploi et les salaires ?

Dans un contexte de lente progression des salaires (notamment aux Etats-Unis) et de chômage élevé (en particulier en France), les populations des pays développés ont pu montrer ces dernières décennies une certaine hostilité vis-à-vis de l’immigration : celle-ci est régulièrement accusée de détruire l’emploi des autochtones ou de pousser leurs salaires à la baisse. La récente vague de réfugiés provoquée par le conflit syrien a accentué ces inquiétudes en Europe. Pourtant, tant les analyses théoriques que les études empiriques sont loin de leur donner raison.

Certes, la théorie néoclassique la plus standard suggère que l’immigration, en accroissant l’offre de travail, est susceptible de réduire les salaires, notamment parce qu’elle accroît la concurrence entre les travailleurs. Si les salaires ne sont pas pleinement flexibles, tout du moins à la baisse, l'ajustement risque de ne pas se faire (seulement) par les prix, mais (aussi) par les quantités : l’accroissement de l’offre de travail est susceptible d’entraîner une hausse du chômage. Ce raisonnement reste toutefois simpliste.

Tout d’abord, les travailleurs immigrés ne sont pas totalement « substituables » avec les travailleurs natifs, si bien que l’une des deux catégories risque d’être plus exposée au chômage que l’autre. Ensuite, dans la mesure où les immigrés n’ont souvent pas le même niveau de qualification que les travailleurs natifs, l’afflux de travailleurs immigrés est susceptible d’avoir de profonds effets redistributifs parmi la population autochtone. En effet, il est susceptible de détériorer les perspectives d’emploi des travailleurs natifs qui présentent des qualifications similaires, avec lesquels ils sont « substituables », et d’améliorer les perspectives d’emploi des travailleurs qui présentent des qualifications différentes, avec lesquels ils sont « complémentaires ». En effet, ces derniers voient leur efficacité augmenter, si bien qu’ils sont davantage demandés (leurs chances de se retrouver au chômage diminuent) et leurs salaires sont poussés à la hausse. Ainsi, l’afflux d’immigrés (peu qualifiés) dans les pays développés est susceptible d’y accroître le chômage des travailleurs peu qualifiés ou de réduire leurs salaires, tout en poussant les salaires des travailleurs qualifiés à la hausse.

L’immigration peut compenser l’un des effets pervers du progrès technique. Les machines sont souvent substituées aux travailleurs les moins qualifiés (ce qui a pu pousser leurs salaires à la baisse) et se révèlent complémentaires avec les travailleurs de qualifications intermédiaires (qui ont alors pu voir leurs salaires être poussés à la hausse). Or, en étudiant les données américaines, Ethan Lewis (2011) a constaté que dans les zones où l’immigration a été la plus forte, les usines ont moins investi dans l’automatisation, ce qui a compensé l’impact de l’immigration sur l’emploi et les salaires des moins qualifiés. En effet, l’immigration pousse le coût relatif du travail (non qualifié) à la baisse, donc le coût relatif du capital à la hausse.

L’immigration peut aussi compenser l’un des effets pervers de la mondialisation. En l’occurrence, l’accroissement de l’offre domestique de travail non qualifié est susceptible de réduire les incitations des entreprises domestiques à délocaliser leurs activités vers les pays à faible coût du travail. Donc elle réduit les chances que les travailleurs (non qualifiés) natifs perdent leur emploi en raison des délocalisations.

Surtout, l’afflux d’immigrés va contribuer à accroître la consommation, si bien qu’il va stimuler les débouchés des entreprises domestiques ; ces dernières vont répondre au surcroît de demande en augmentant leurs capacités de production, c’est-à-dire en embauchant et en investissant davantage. La hausse de l’investissement va elle-même contribuer à accroître les débouchés des entreprises produisant des biens d’investissement, ce qui va également les inciter à embaucher. La hausse de la demande de travail va en outre tendre à pousser les salaires à la hausse. C’est l’ensemble des catégories de travailleurs, autochtones et immigrés, qualifiés et non qualifiés, qui sont alors susceptibles de bénéficier de ces effets. A nouveau, les éventuels effets négatifs que l’immigration est susceptible d’exercer directement sur l’emploi et les salaires des autochtones non qualifiés s’en trouveront compensés par ce biais-là.

Quelques études ont cherché à s’appuyer sur des expériences naturelles qu’ont pu constituer les vagues de réfugiés passées. Jennifer Hunt (1992) a par exemple étudié le rapatriement des centaines de milliers de pieds-noirs en France en 1962, suite à l’indépendance de l’Algérie. Elle a constaté que l’impact de ce rapatriement s’est résorbé en quelques années. David Card (1990) a quant à lui étudié l’« exode de Mariel » de 1980, un épisode au cours duquel plusieurs dizaines de milliers de Cubains migrèrent à Miami. Cette vague de réfugiés a immédiatement augmenté la part des travailleurs non qualifiés parmi les actifs de Miami. Pourtant, Card ne parvient pas à mettre en évidence un impact durable qui soit significatif sur les salaires ou l’emploi des natifs les moins qualifiés de la ville ; le chômage à Miami a par exemple brutalement augmenté, mais il s’est ensuite résorbé en quelques mois. Enfin, Rachel Friedberg (2001) a étudié la vague d’immigration qu’a connue Israël au début des années quatre-vingt-dix suite à l’éclatement du bloc soviétique ; elle ne décèle pas non plus un impact négatif de l’immigration sur les revenus des autochtones. Même si au cours de ces trois épisodes la population active a pu localement s’accroître jusqu'à 10 %, ces diverses analyses suggèrent de faibles effets de l’immigration sur les salaires et sur l’emploi des autochtones. Leurs résultats ont toutefois pu être contestés par d’autres études. Borjas a par exemple remis en cause les conclusions de Card en notant que les natifs ont pu réagir à l’afflux d’immigrés cubains en quittant Miami et en recherchant un emploi ailleurs.

En résumant les études disponibles à l’époque, Rachel Friedberg et Jennifer Hunt (1995) concluaient que l’impact de l’immigration sur les salaires et le chômage des autochtones était faible : une hausse de 10 % du nombre d’immigrés ne réduit les salaires des autochtones que d’environ 1 %. Deux décennies après, il est difficile d’affirmer que la littérature soit parvenue à un quelconque consensus. D’un côté, plusieurs études (notamment celles publiée par Card) suggèrent que l’immigration a un impact peu significatif, voire positif, sur les travailleurs natifs. De l’autre, plusieurs études, en particulier celles de Borjas, estiment que l’immigration peut avoir de profonds coûts sur les autochtones. En étudiant les pays l’OCDE au cours de la période 1990-2000, Frédéric Docquier, Çaglar Ozden et Giovanni Peri (2014) estiment que l’immigration a eu un impact légèrement positif ou aucun impact sur les salaires moyens des autochtones dans chaque pays étudié. Ces effets, allant de 0 % à 4 %, sont généralement positivement corrélés avec le taux d’immigration du pays, c’est-à-dire la taille du flux d’immigrés relativement à la population. En outre, toujours parmi les pays de l’OCDE, l’immigration a eu les effets bénéfiques les plus amples sur les salaires des travailleurs les moins diplômés. En fait, plusieurs études ne suggèrent pas une concurrence entre autochtones et immigrés, mais plutôt entre immigrés eux-mêmes. Gianmarco Ottaviano et Giovanni Peri (2012), parmi d'autres, notent que ce sont ceux qui sont issus des plus récentes vagues d’immigration qui sont les plus affectés par les nouvelles vagues d’immigration ou, tout du moins, qui en tirent le moins de bénéfices.

Plusieurs études se sont focalisées sur l’impact de l’immigration sur le marché du travail français. Par exemple, Javier Ortega et Gregory Verdugo (2011) ont étudié l’impact de l’immigration sur les salaires et l’emploi des autochtones en France entre 1962 et 1999. Une première estimation leur suggère qu’une hausse de l’immigration de 10 % se traduit par une hausse des salaires des autochtones de 3 % ; une seconde estimation, plus fine, leur suggère des gains plus faibles, mais toujours positifs. De son côté, Anthony Edo (2013) constate que l’immigration n’affecte pas les salaires des autochtones, mais qu’elle entraîne tout de même des effets négatifs sur l’emploi. Ce résultat suggère qu’avec la rigidité relativement plus forte des salaires en France que dans les autres pays développés, l’ajustement du marché du travail face à l’immigration se fait davantage via l’emploi. Edo constate que les immigrés sont moins réticents à connaître de plus mauvaises conditions de travail que les autochtones de même productivité, ce qui accroît leurs chances d’être embauchés relativement à ces derniers. Enfin, il note que les autochtones qui sont embauchés sur des contrats temporaires, qui sont marqués par une moindre rigidité salariale que les contrats à durée indéterminée, sont susceptibles de subir des baisses de salaires en conséquence de l’immigration.

 

Références

BORJAS, George (2003), « The labor demand curve is downward sloping: Reexamining the impact of immigration on the labor market », in Quarterly Journal of Economics, vol. 118, n° 4.

CARD, David (1990), « The impact of the Mariel boatlift on the Miami labor market », in Industrial and Labor Relations Review, vol. 43, n° 2.

DOCQUIER, Frédéric , Çaglar OZDEN & Giovanni PERI (2014), « The labour market effects of immigration and emigration in OECD countries », in The Economic Journal, vol. 124, n° 579.

EDO, Anthony (2013), « The impact of immigration on native wages and employment », Centre d'économie de la sorbonne, working paper, n° 2013.64.

FRIEDBERG, Rachel M. (2001), « The impact of mass migration on the Israeli labor market », in Quarterly Journal of Economics, vol. 111.

FRIEDBERG, Rachel M., & Jennifer HUNT (1995), « The impact of immigrants on host countries wages, employment and growth », in Journal of Economic Perspectives, vol. 9.

HUNT, Jennifer (1992), « The impact of the 1962 repatriates from Algeria on the French labor market », in Industrial and Labor Relations Review, vol. 45.

LEWIS, Ethan (2011), « Immigration, skill mix, and capital skill complementarity », in Quarterly Journal of Economics, vol. 126.

ORTEGA, Javier, & Gregory VERDUGO (2011), « Immigration and the occupational choice of natives: A factor proportions approach », Banque de France, document de travail, n° 335.

OTTAVIANO, Gianmarco, & Giovanni PERI (2012), « Rethinking the effects of immigration on wages », in Journal of the European Economic Association, vol. 10, n° 1.

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 15:53
Comment le vieillissement démographique affecte-t-il la croissance de la productivité ?

Dans de nombreux pays développés, en particulier en Europe, les taux de fertilité déclinent dans un contexte où l’espérance de vie s’allonge et où l’immigration reste faible, si bien que la population tend à vieillir. Cela se traduit non seulement par une hausse des ratios de dépendance (par exemple, de la part des personnes âgées dans la population totale), mais également par une baisse des taux d’activité (la part des actifs dans la population en âge de travailler) et une hausse de l’âge moyen des personnes en emploi. La part des personnes âgées de plus de 55 ans devrait tout particulièrement s’accroître au cours des proches décennies, en particulier en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce et en Irlande. Pour autant, même si l’Europe est aujourd’hui la région qui présente le plus grand pourcentage de personnes âgées de 60 ans ou plus, le reste du monde va également connaître un vieillissement rapide : en 2050, les plus de 60 ans représenteront plus du quart de la population dans chaque grande région du monde, à l’exception notable de l’Afrique [Aksoy et alii, 2015].

Si les économistes tendent à s’accorder pour considérer que la croissance démographique et le rajeunissement démographique stimulent la croissance économique (avec l’idée du « dividende démographique »), ils considèrent réciproquement que le vieillissement démographique freine la croissance économique, et ce via plusieurs canaux. Du côté de l’offre, le vieillissement de la population active, voire le déclin du nombre de personnes en âge de travailler, freine directement  la contribution du facteur travail à la croissance économique. Certes, il n’y a pas consensus autour de l’impact même sur l’épargne et (sa corollaire) la demande globale : pour autant, pour les néoclassiques, le vieillissement démographique tend à freiner la croissance économique en déprimant l’épargne agrégée ; pour les keynésiens, il tendrait au contraire à freiner la croissance et à alimenter les tensions déflationnistes en déprimant la demande globale. En poussant le taux d'intérêt naturel à la baisse, il serait l'une des principales causes de la stagnation séculaire  et contribuerait par là même à accroître la fréquence des épisodes de trappes à liquidité. La hausse des pensions de retraite dans un contexte d’affaiblissement des cotisations sociales et des rentrées fiscales tendrait à accroître la dette publique, donc à freiner la croissance économique en alourdissant le fardeau fiscal. 

Le vieillissement démographique est également susceptible d’affecter la croissance économique en modifiant la productivité. A un instant donné, les différentes classes d’âges dans la population active ne présentent pas le même niveau de productivité, si bien qu’une déformation de la composition en termes d’âge de la population active modifie le rythme de croissance de la productivité au niveau agrégé. En effet, la productivité d’un travailleur change tout au long de sa carrière. Plus il passe de temps en emploi, plus il acquiert d’expérience (notamment via l’apprentissage par la pratique). Par contre, plus il vieillit, plus il est lui est difficile d’acquérir de nouvelles compétences, d’apprendre à manier les nouvelles technologies ou à en créer de nouvelles, et plus les savoirs qu’il a déjà acquis se déprécient. Les compétences d’un travailleur pourraient dépendre tout particulièrement des compétences qu’il a initialement acquises, c’est-à-dire avant l’entrée même sur le marché du travail (lors de la scolarité) et lors des premiers temps dans la vie active : or plus le temps passe, plus ces compétences initiales s’usent ou deviennent obsolètes [Dixon, 2003]. Ainsi, la productivité d’un travailleur tendrait d’abord à augmenter, puis à décliner. Bref, il y aurait un âge, ou tout du moins une tranche d’âge, où la productivité atteindrait son maximum. Or, comme dans beaucoup de pays le salaire dépend de l’ancienneté, cela gonfler les coûts de production des entreprises alors même que leur main-d’œuvre perd en efficacité.

Plusieurs études empiriques suggèrent que la productivité et la propension à innover d’un individu atteignent leur maximum entre 40 et 50 ans [Aiyar et alii, 2016]. Par exemple, en analysant un large échantillon de pays développés et en développement entre 1960 et 1990, James Feyrer (2007, 2008) confirme en effet l’existence d’une relation en cloche entre l’âge et le niveau de productivité : la croissance de la productivité s’accélère lorsque la proportion des 40-49 ans parmi les travailleurs augmente, puis elle ralentit lorsque la proportion de travailleurs âgés augmente. A partir de données américaines sur la période 1975- 1995, Feyrer (2008) suggère que l’âge médian des innovateurs est stable autour de 48 ans, tandis que l’âge médian des dirigeants qui adoptent de nouvelles idées est plus proche de 40 ans. De son côté, Benjamin Jones (2010) constate que l’innovation est positivement associée aux cohortes jeunes et d’âge moyen, mais négativement affectée par les cohortes les plus vieilles. Yunus Aksoy, Henrique Basso, Ron Smith et Tobias Grasl (2015) montrent que les travailleurs âgés de plus de 50 ans ont un impact fortement négatif sur le nombre total de demandes de brevets. Par contre, les études portant sur des données plus désagrégées, par exemple celles obtenus au niveau des secteurs ou des entreprises prises individuellement rapportent des résultats plus nuancés. Axel Börsch-Supan et Matthias Weiss (2016) constatent par exemple que la productivité des travailleurs d’un grand constructeur automobile allemand commence à décliner à partir de 60 ans environ. Ces résultats pourraient suggérer que des externalités négatives tendraient à estomper au niveau agrégé certains effets positifs associés aux travailleurs âgés.

Au final, le vieillissement de la population active pourrait ainsi initialement stimuler l’innovation et la croissance de la productivité agrégée (dans la mesure où une part croissante des travailleurs se rapprochent de la tranche d’âge où ils sont les plus efficaces et innovants), avant de les déprimer (dans la mesure où une part croissante des travailleurs dépassent l’âge où leur productivité est maximale).

En analysant les données américaines, Nicole Maestas, Kathleen Mullen et David Powell (2016) montrent qu’un accroissement de 10 % de la part des 60 ans et plus dans la population déprime la croissance du PIB par tête américain de 5,5 %. Ainsi, le vieillissement démographique contribuerait à réduire la croissance annuelle du PIB américain de 1,2 point de pourcentage au cours de cette décennie et de 0,6 au cours de la suivante. Ce ralentissement s’expliquerait pour les deux tiers par la baisse du taux de croissance du PIB par travailleur (c’est-à-dire de la productivité du travail) et pour le tiers restant par le ralentissement de la croissance de la population active. En outre, ils constatent que le déclin de la croissance de la productivité occasionné par le vieillissement de la population active s’observe à chaque tranche d’âges des travailleurs. Autrement dit, une plus forte présence de travailleurs âgés rend les autres travailleurs moins efficaces.

En analysant les données relatives à 28 pays européens, Shekhar Aiyar, Christian Ebeke et Xiaobo Shao (2016) constatent que la croissance du nombre de travailleurs âgés de plus de 55 ans a contribué à réduire la croissance de la productivité totale des facteurs de 0,1 point de pourcentage en moyenne au cours des deux dernières décennies. L’impact n’a bien évidemment pas été le même d’un pays à l’autre : en Lettonie, en Lituanie, en Finlande, aux Pays-Bas et en Allemagne, ce sont environ 0,2 points de pourcentage qui ont été amputés chaque année à la croissance de la productivité totale des facteurs. Entre 2014 et 2035, le vieillissement de la population active devrait réduire la croissance de la productivité totale des facteurs de 0,2 points de pourcentage en moyenne. Cet effet serait encore plus sévère dans les pays comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Grèce et l’Irlande où l’on prévoit un vieillissement rapide de la main-d’œuvre dans un contexte de fort endettement public.

 

Références

AIYAR, Shekhar, Christian EBEKE & Xiaobo SHAO (2016), « The impact of workforce aging on European productivity », FMI, working paper, n° 16/238.

AKSOY, Yunus, Henrique S. BASSO, Ron P. SMITH & Tobias GRASL (2015), « Demographic structure and macroeconomic trends », Banco de España, documento de trabajo, n° 1528.

BÖRSCH-SUPAN, Axel, & Matthias WEISS (2016), « Productivity and age: Evidence from work teams at the assembly line », in The Journal of the Economics of Ageing, vol.7.

DIXON, Silvia (2003), « Implications of population ageing for the labour market », in Labour Market Trends.

FEYRER, James (2007), « Demographics and productivity », in The Review of Economics and Statistics, vol. 89, n° 1.

FEYRER, James (2008), « Aggregate evidence on the link between age structure and productivity », in Population and Development Review.

JONES, Benjamin (2010), « Age and great invention », in The Review of Economics and Statistics, vol. 92, n° 1.

MAESTAS, Nicole, Kathleen J. MULLEN & David POWELL (2016), « The effect of population aging on economic growth, the labor force and productivity », NBER, working paper, n° 22452.

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publié par Martin Anota - dans Démographie
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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 21:09
Quel lien entre croissance démographique et émissions de gaz à effet de serre ? 

Depuis Malthus, beaucoup accusent régulièrement la croissance démographique d’être à l’origine des dégâts environnementaux et désormais des émissions de gaz à effet de serre. Or, cette relation est loin d’être évidente. Les modes de vie changent continuellement, notamment sous l’impulsion de dynamiques aussi diverses que la hausse du niveau de vie, le progrès technique et l’urbanisation, et ils peuvent devenir plus ou moins polluants, si bien qu’une population peut aussi bien davantage polluer tout en restant constante que continuer à croître en polluant moins. Si Paul Erlich et John Holdren (1971) ont par exemple affirmé que la croissance démographique constituait le principal facteur contribuant à l’accroissement des dégâts environnementaux, Barry Commoner (1972) a minimisé le rôle qu’elle pouvait jouer et mis plutôt l’accent sur l’impact des changements technologiques. Afin de mieux isoler l’importance respective des différents facteurs susceptibles de contribuer aux dégâts environnementaux, Barry Commoner a proposé l’équation IPAT, qui se note ainsi :

I = P x A x T

Cette identité comptable indique que l’impact d’une population sur l’environnement (I) dépend de la taille de la population (P), du niveau de production ou de consommation par tête (« affluence » en anglais, A) et d’un effet technologie (T) correspondant à la quantité de pollution émise par unité produite ou consommée. Elle rappelle que les nuisances environnementales tendent à augmenter si la population augmente, si la consommation ou la production moyenne par individu augmente ou encore si chaque unité produite ou consommée tend à être de plus en plus polluante. Réciproquement, elles peuvent rester constantes, voire décliner, si la propension à polluer de chaque unité produite et consommée diminue suffisamment pour compenser la croissance démographique et l’augmentation de la production et de la consommation par tête.

Les plus optimistes (notamment les néoclassiques) mettent précisément l’accent sur le progrès technique pour affirmer que la croissance démographique et la croissance économique peuvent tout à fait se poursuivre tout en permettant une baisse des émissions polluantes. Autrement dit, il pourrait exister une « courbe de Kuznets environnementale » et le progrès technique constituerait non seulement le principal moteur de la croissance économique à long terme, mais également le remède à l’un de ses plus grands « maux ». Les plus pessimistes (notamment les décroissants) estiment par contre que le progrès technique ne parviendra pas à contenir l’épuisement des ressources naturelles et le réchauffement climatique en raison de l’effet rebond qu’il entraîne : en réduisant la propension à polluer de chaque unité produite ou consommée, dont leur coût d’usage ou de production, les avancées technologiques sont susceptibles d’inciter les agents à davantage consommer et produire, ce qui tend au contraire à accroître la pollution.

Depuis sa création, l’équation IPAT est devenue l’un des cadres privilégiés des études démo-écologique, notamment pour déterminer le rôle exact des divers facteurs susceptibles de contribuer aux émissions de gaz à effet de serre. En s’appuyant sur elle, Thomas Dietz et Eugene Rosa (1997) constatent que l’élasticité des émissions de dioxyde de carbone (CO2) vis-à-vis de la croissance démographique est proche de l’unité. Autrement dit, une hausse de la population de 1 % se traduit par une hausse d’environ 1 % des émissions de CO2. Appliquant également le cadre IPAT pour étudier les données relatives à 93 pays entre 1975 et 1996, Anqing Shi (2003) constate que l’élasticité du dioxyde de carbone vis-à-vis de la croissance démographique est comprise entre 1,41 et 1,65 en fonction le modèle utilisé. En outre, elle semble bien plus élevée dans les pays en développement que dans les pays développés. Toutefois, ces diverses études ne prennent pas en compte le fait que cette élasticité puisse varier avec le niveau de la population et se concentrent sur un unique gaz à effet de serre. Matthew Cole et Eric Neumayer ont élargi la focale en étudiant également le dioxyde de souffre (SO2) et en tenant compte du fait que l’élasticité des émissions de polluants vis-à-vis de la croissance démographique puisse varier avec la taille même de la population. En ce qui concerne les émissions de CO2, ils constatent que les accroissements démographiques s’accompagnent de hausses proportionnelles des émissions, tandis qu’une hausse du taux d’urbanisation et une baisse de la taille des ménages accroissent les émissions. Pour les émissions de SO2, Cole et Neumayer constatent une relation en forme de U, avec l’élasticité des émissions vis-à-vis de la croissance démographique augmentant à des niveaux élevés de population.

Gregory Casey et Oded Galor (2016) ont récemment utilisé une équation tirée de l’équation IPAT pour estimer l’effet de la moindre fertilité sur les émissions de carbone. Ils observent comment les modifications de comportements en matière de fertilité affectent les émissions de carbone via trois canaux : la taille de la population, la structure en âges de la population et la production économique. Ils constatent que l’élasticité des émissions vis-à-vis de la population est presque sept fois plus élevée que l’élasticité des émissions vis-à-vis du revenu par tête. Les résultats de la régression impliquent que la croissance de la population peut ralentir de 1 % et le niveau de vie s’accroître de 7 % sans que la pollution n’augmente. Ces résultats ont de profondes implications, à la fois pour la politique économique et la politique environnementale. Les autorités publiques font (ou croient faire) face à un arbitrage en matière de politiques climatiques : la réglementation environnementale, les écotaxes ou les marchés des quotas d’émission peuvent certes réduire les émissions de carbone, mais en freinant la croissance économique, du moins à court terme (1). Les constats auxquels aboutissent Casey et Galor suggèrent qu’une baisse de la fertilité peut simultanément accroître le revenu par tête et réduire les émissions de carbone, c’est-à-dire contribuer à freiner le réchauffement climatique sans qu’il y ait de coûts économiques, ce qui permet de contourner l’arbitrage auquel les politiques climatiques font face.

 

(1) L’arbitrage ne tient pas forcément à plus long terme. Certes, les mesures contribuant à protéger l’environnement ont certes un coût économique (par exemple, la taxation environnementale réduit la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages), mais le réchauffement climatique lui-même freine la croissance. Or, de nombreuses études suggèrent que le coût des mesures nécessaires pour freiner le réchauffement climatique est certainement inférieur au coût de ce dernier : il est moins coûteux d’agir que de ne pas agir.

 

Références

CASEY, Gregory, & Oded GALOR (2016), « Population growth and carbon emissions », CEPR, discussion paper, n° 11659, novembre.

COLE, Matthew A., & Eric NEUMAYER (2004), « Examining the impact of demographic factors on air pollution », in Population and Environment, vol. 26, n° 1.

COMMONER, Barry (1972), « The environmental cost of economic growth », in Population, Resources and the Environment.

DIETZ, Thomas, & Eugene A. ROSA (1997), « Effects of population and affluence on CO2 emissions », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 94, n° 1.

EHRLICH, Paul R., & John P. HOLDREN (1971), « Impact of population growth », in Science, vol. 171.

SHI, Anqing (2003), « The impact of population pressure on global carbon dioxide emissions, 1975–1996: evidence from pooled cross-country data », in Ecological Economics, vol. 44, n° 1.

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 21:57

Avant de connaître une transition démographique, les pays présentent de forts taux de natalité et de mortalité, si bien que leur population croît lentement. La transition démographique s’amorce lorsque les taux de mortalité commencent à diminuer, ce qui accélère la croissance démographique. Ce n’est que dans un deuxième temps que les taux de natalité amorcent également leur chute. Une telle dynamique est susceptible d’être particulièrement bénéfique à la croissance économique. En l’occurrence, avec l’accroissement de la population en âge de travailler, la population active tend à s’accroître, puis par voir sa productivité augmenter, ce qui accroît la contribution du facteur travail à la croissance économique ; l’accroissement de la main-d’œuvre employée incite les entreprises à davantage investir pour équiper les travailleurs. Avec la diminution des taux de natalité, la taille des fratries tend à diminuer, si bien que les parents disposent de plus de ressources pour offrir une meilleure éducation, une meilleure santé et une meilleure situation (matérielle, affective…) à chacun de leurs enfants ; par conséquent, la deuxième étape de la transition démographique devrait se traduire par une plus forte accumulation du capital et par là même par une croissance plus rapide de la productivité. D’un point de vue plus keynésien, la croissance de la population stimule la croissance économique, précisément parce que la demande globale s’en trouve stimulée : l’accroissement de la population, donc de ses besoins, stimule la consommation ; la hausse de la l’investissement en vue d’équiper les nouveaux effectifs de travailleurs se traduit immédiatement par une hausse des débouchés pour les entreprises produisant des biens d’équipement, etc. Beaucoup qualifient ces gains économiques de « dividende démographique » et estiment qu’ils ne peuvent être exploités que sur une période de deux à trois décennies.

Si les pays développés ont achevé leur transition démographique et sont désormais aux prises avec le vieillissement démographique, plusieurs pays en développement sont en pleine transition démographique. C’est notamment le cas des pays africains : leur transition démographique n’a véritablement commencé qu’il y a trois décennies. Après avoir connu une stagnation de leurs niveaux de vie durant les années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, ils connaissent une forte croissance depuis le tournant du siècle, notamment grâce au boom des matières premières, qui leur permit ainsi d’amorcer leur rattrapage sur les pays développés. La poursuite de la transition démographique pourrait permettre à ce décollage de se poursuivre ces prochaines décennies.

Selon Paulo Drummond, Vimal Thakoor et Shu Yu (2014), la population mondiale s’accroîtra de 4 milliards d’individus d’ici 2100. Cette croissance de la population mondiale s’expliquera essentiellement par la croissance de la population africaine, car cette dernière devrait augmenter de près de 3,2 milliards d’individus. En Afrique, même si les taux de fertilité et les ratios de dépendance (rapportant le nombre de jeunes et de personnes âgées sur la population en âge de travailler) restent élevés, ils ont commencé à décliner. Selon les prévisions des Nations Unies, ils vont continuer de décliner, si bien que le ratio population en âge de travailler sur population dépendante sera plus élevé qu’en Asie, en Europe et en Amérique du Nord [Bloom et alii, 2016]. Cette prévision suggère que l’Afrique dispose d’un énorme potentiel pour jouir du dividende démographique. Selon Drummond et alii (2014), la population en âge de travailler s’accroîtra de 2,1 milliards d’individus d’ici 2100, contre 2 milliards d’individus au niveau mondial. Autrement dit, si la population en âge de travailler n’augmente pas en Afrique, elle risque de décliner dans le monde. En outre, les Africains constitueront 64 % de la population mondiale en âge de travailler en 2090, contre 54 % en 2010.

Selon les estimations réalisées par Amer Ahmed, Marcio Cruz, Delfin Go, Maryla Maliszewska et Israel Osorio-Rodarte (2016), le dividende démographique pourrait expliquer 0,42 point de pourcentage de la croissance annuelle moyenne du PIB par tête entre 2010 et 2030, soit 11 % de la croissance du PIB au cours de la période, si la région parvient à maintenir la forte croissance de son PIB par tête qu’il a connu entre 2000 et 2009. Par contre, il pourrait expliquer 0,37 point de pourcentage de la croissance annuelle moyenne du PIB par tête entre 2010 et 2030, soit 15 % de la croissance du PIB au cours de la période, si la croissance africaine revient au niveau qu’elle atteignait entre 1980 et 1999. En outre, le dividende démographique permettrait de faire sortir de la pauvreté de 40 à 60 individus d’ici 2030. Les gains seraient tout particulièrement élevés pour les pays d’Afrique subsaharienne. 

Beaucoup d’études suggèrent toutefois que les économies africaines ne pourront toutefois tirer pleinement profit de leur dividende démographique que si les politique adéquates sont mises en œuvres, notamment dans le domaine éducatif. Par exemple, Ahmed et ses coauteurs estiment que si le développement de la scolarité permet à la part de la main-d’œuvre qui est éduquée de doubler en passant de 25 % à 50 % entre 2011 et 2030, alors le dividende démographique pourrait contribuer à accroître l’économie régionale de 22 % supplémentaires par rapport aux prévisions de base et permettre à plus de 51 millions d’Africains supplémentaires de sortir de la pauvreté.

 

Références

AHMED, S. Amer, Marcio CRUZ, Delfin S. GO, Maryla MALISZEWSKA & Israel OSORIO-RODARTE (2016), « How significant is Africa’s demographic dividend for its future growth and poverty reduction? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7134. 

BLOOM, David E., Michael KUHN & Klaus PRETTNER (2016), « Africa’s prospects for enjoying a demographic dividend », IZA, discussion paper, n° 10161, août.

DRUMMOND, Paulo, Vimal THAKOOR & Shu YU (2014), « Africa rising: Harnessing the demographic dividend », FMI, working paper, n° 14/143, août.

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publié par Martin Anota - dans Démographie
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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 22:16

Durant les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, les pays avancés faisaient face à une forte inflation ; selon l’interprétation dominante, celle-ci s’expliquerait notamment par les erreurs commises par les banquiers centrales. Les autorités monétaires ont alors fait de la lutte contre l’inflation leur objectif premier et ils ont embrassé l’indépendance pour gagner en crédibilité et accroître ainsi l’efficacité de leur politique monétaire. Les pays avancés connaissent depuis les années quatre-vingt une désinflation, au point de connaître aujourd’hui une inflation excessivement faible (lowflation).

Certains banquiers centraux ont peu à peu avancé une autre explication en suggérant que le comportement de l’inflation dépendait (du moins en partie) du changement démographique. Masaaki Shirakawa (qui était à la tête de la Banque du Japon avant que Haruhiko Kuroda ne prenne sa place début 2013 avec l’arrivée de Shinzo Abe au pouvoir) a ainsi régulièrement affirmé que le vieillissement de la population pouvait générer des pressions déflationnistes amenant les agents à réviser à la baisse leurs anticipations de la croissance économique future. Les agents peuvent ignorer les implications du vieillissement pendant un temps, mais ils révisent ensuite leurs anticipations lorsqu’ils prennent conscience de son impact économique et réduisent alors leurs dépenses, notamment leurs dépenses d’investissement. Les autorités monétaires peuvent alors avoir des difficultés à compenser cette chute de la demande globale, en particulier si l’inflation était initialement faible et si les taux d’intérêt nominaux butent déjà sur leur borne inférieure zéro. Le Japon en offre une belle illustration : depuis les années quatre-vingt-dix, l’économie insulaire connaît simultanément un vieillissement rapide de sa population, une stagnation de son activité économique et des périodes de déflation. De son côté, James Bullard, le président de la Réserve fédérale de Saint-Louis, a affirmé que les personnes âgées (détenant un patrimoine financier) préféraient un plus faible niveau d’inflation que les jeunes (emprunteurs), en raison des effets redistributifs de l’inflation (amenant à des transferts de revenus des épargnants vers les emprunteurs).

Les études empiriques se sont ainsi multipliées ces dernières années pour explorer le lien entre la démographie et l’inflation, notamment au sein du FMI. En se focalisant sur le Japon, Derek Anderson, Dennis Botman et Ben Hunt (2014) ont ainsi constaté que le vieillissement démographique générait des pressions déflationnistes en freinant la croissance économique. Ils suggèrent toutefois que ce risque déflationniste n’est pas inéluctable, à condition que la politique monétaire parvienne à le compenser. Or Patrick Imam (2013) avait précédemment montré que le vieillissement démographique affaiblissait l’efficacité de la politique monétaire ; cette dernière doit être de plus en plus agressive pour espérer autant influencer l’économie qu’auparavant. L’intérêt des macroéconomistes pour les liens qu’entretiennent la démographie avec la croissance économique et l’inflation s’est encore récemment accentué lorsque Larry Summers a avancé l’hypothèse que les pays avancés connaissaient actuellement une stagnation séculaire ; le vieillissement démographique conduirait à une insuffisance chronique de la demande globale.

Mikael Juselius et Előd Takáts (2015) ont entrepris une analyse empirique systématique du lien entre démographie et inflation. Ils ont cherché à déceler un tel lien à partir d’un échantillon de 22 pays avancés sur la période s’étalant entre 1955 et 2010. Ils constatent une relation stable statistiquement et économiquement significative entre la structure en âge de la population et l’inflation. Ainsi, la démographie serait liée l’inflation, tant directement qu’indirectement via son impact sur les anticipations d’inflation. Selon les estimations de Juselius et Takáts, la démographie pourrait expliquer environ un tiers de la variation du taux d’inflation et l’essentiel de la désinflation entre la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt-dix. Leurs estimations suggèrent en outre l’existence d’une relation en forme de U : la part des dépendants (c’est-à-dire de jeunes et de personnes âgées) dans la population est positivement corrélée avec le taux d’inflation, tandis que la part des cohortes en âge de travailler dans la population est négativement corrélée avec le taux d’inflation.

Pour tenter de comprendre pourquoi les autorités monétaires ne parviennent à compenser l’impact déflationniste du changement démographique, Juselius et Takáts ont alors étendu leur analyse à la politique monétaire. Ils ont alors décelé une relation significative entre la démographie et la politique monétaire, mais cette relation n’est cette fois-ci pas stable dans le temps. Avant le milieu des années quatre-vingt, la politique monétaire amplifiait l’impact inflationniste de la dynamique démographique ; les taux d’intérêt réels étaient faibles précisément parce que les pressions inflationnistes associées à la démographie étaient fortes. Cette dynamique s’est inversée au milieu des années quatre-vingt, lorsque la politique monétaire atténua les pressions associées à la démographie, sans toutefois parvenir à les faire disparaître. Au cours de cette seconde période, les taux d’intérêt ont été faibles lorsque les pressions inflationnistes associées à la démographie étaient également faibles. Dans la mesure où les pressions associées à la démographie étaient inflationnistes au cours de la première période étudiée, puis déflationnistes lors de la seconde, les taux d’intérêt réels ont été relativement faibles tout au long de ces deux périodes. En fait, les banques centrales n’ont su atténuer les pressions associées à la démographie que lorsque cela n’exigeait pas des taux d’intérêt réels élevés.

 

Références

ANDERSON, Derek, Dennis BOTMAN & Ben HUNT (2014), « Is Japan’s population aging deflationary? », FMI, working paper, n° 14/139, août.

IMAM, Patrick (2013), « Shock from graying: Is the demographic shift weakening monetary policy effectiveness », FMI, working paper, n° 13/191, septembre. Traduction française disponible sur Annotations.

JUSELIUS, Mikael, & Előd TAKÁTS (2015), « Can demography affect inflation and monetary policy? », BRI, working paper, n° 485, février.

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18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 23:59

Avant qu’il n’amorce sa transition démographique, un pays connaît des taux de natalité et de mortalité élevés, si bien que sa population ne croît que lentement. La transition démographique débute lorsque les taux de mortalité déclinent, si bien que la croissance démographique s’accélère et la part des jeunes dans la population augmente ; ce n’est que dans un deuxième temps que les taux de natalité déclinent. Au cours de ce processus, la part de la population en âge de travailler va tout d’abord s’accroître, avant de diminuer avec le ralentissement de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie : le pays amorce alors un vieillissement démographique [Lee, 2014].

Avant 1900, la croissance de la population mondiale était faible, puis elle s’accéléra dans la première moitié du vingtième siècle, pour ensuite commencer à ralentir dans sa seconde moitié avec l’allongement de l’espérance de vie, entraînant un vieillissement de la population mondiale [Batini et alii, 2006]. A chaque instant, les pays ne se situent toutefois pas au même stade de la dynamique démographique. En l’occurrence, les pays avancés ont commencé leur transition démographique avant les pays en développement ; parmi ces derniers, certains l’ont à peine amorcé, tandis que d’autres arrivent à son terme. Ces dernières décennies, les taux de fertilité ont chuté partout dans le monde, mais ils restent toujours plus élevés dans les pays en développement que dans les pays avancés. Dans plusieurs pays européens et au Japon, ils ont tendance à être inférieurs au taux de remplacement, si bien que ces pays sont susceptibles de connaître une contraction et un vieillissement rapide de leur population en l’absence d’immigration.

GRAPHIQUE  Part de la population en âge de travailler (en % de la population totale)

source : The Economist (2014)

Jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, les différentes analyses qui ont cherché à estimer l’impact de la dynamique démographique sur la production se sont focalisées sur le « dividende démographique » : avec la chute des taux de natalité, la taille de la population en âge de travailler s’accroit plus rapidement que la population totale, ce qui stimule certes temporairement les taux de croissance par tête, mais génère des gains permanents en termes de PIB par tête [Gomez et Hernandez de Cos, 2008]. En fait, c’est comme si l’on ajoutait davantage de facteur travail dans une fonction de production agrégée. Puisqu’ils ont connu leur transition démographique bien après les pays avancés, de nombreux pays en développement devraient continuer à profiter du dividende démographique au cours des prochaines décennies. 

Le vieillissement démographique affecterait directement la croissance économique en freinant l’« accumulation » du facteur travail, voire même en réduisant la quantité de facteur travail, mais aussi indirectement, notamment via ses effets sur la productivité du travail, sur l’épargne et sur l’accumulation du capital. Or, ces divers effets sont loin d’être clairs.

Le vieillissement démographique est considéré comme problématique, car les personnes âgées continuent de consommer, mais leur consommation doit nécessairement être financée autrement que par le salaire car elles ne travaillent plus [Lee, 2012]. Lors de la transition démographique, le déclin de la mortalité, puis de la fertilité accroît pendant plusieurs décennies les ratios de soutien démographique (rapportant le nombre de personnes en âge de travailler sur le nombre de personnes de plus de 65 ans), ce qui accroît la consommation par tête toutes choses égales par ailleurs. Une forte fertilité et une croissance démographique rapide réduisent la proportion de personnes âgées dans la population, ce qui allège le fardeau financier de la population active. Avec le vieillissement démographique, les ratios de soutien se détériorent, ce qui signifie que la consommation par tête devrait diminuer toutes choses égales par ailleurs, tandis que les systèmes de retraite et de santé connaissent des difficultés croissantes de financement.

L'impact net du vieillissement démographique sur l'épargne agrégée reste imprécis. Théoriquement, dans un modèle de cycle de vie standard, les agents lissent leur consommation au cours de leur existence, mais ils ne reçoivent pas de salaire initialement. Par conséquent, ils empruntent lorsqu’ils sont jeunes, puis se désendettent pour ensuite commencer à se constituer un patrimoine. Les retraités puisent dans leur patrimoine pour financer leurs dépenses : ils désépargnent. La transition démographique devrait donc se traduire par une hausse de l’épargne agrégée, puisque la part croissante de la population est d'âge intermédiaire. En réduisant la part des travailleurs d'âge intermédiaire dans la population active, le vieillissement démographique tendrait au contraire à réduire l’épargne agrégée si les agents ne changent pas de comportement. Or, l’allongement de l’espérance de vie pourrait justement inciter les agents à changer de comportement, notamment à rester plus longtemps sur le marché du travail et donc finalement à davantage épargner durant leur vie active. Si ce n’est pas le cas, les autorités publiques sont susceptibles d’imposer de tels changements de comportements. En outre, la plus grande incertitude entourant le système de retraite devrait d'autant plus inciter les agents à épargner durant la vie active. Ainsi, il n'y a pas consensus sur le sens dans lequel variera au final l'épargne agrégée, mais les économistes ne s'accordent pas non plus sur le rôle exact que joue l'épargne dans la croissance économique.

Dans un cadre néoclassique, l'épargne est un préalable à l'investissement. Donc, si le vieillissement démographique conduit effectivement à une baisse de l'épargne agrégée, celle-ci nuira à la croissance économique. En réduisant le nombre de travailleurs et leur productivité, il réduit la contribution du facteur travail à la production potentielle. Il risque notamment de pénaliser la croissance à long terme en freinant l’entrepreneuriat et l'innovation. Selon David Bloom, David Canning et Günther Fink (2011), le vieillissement de la population dans les pays avancés devrait contribuer à réduire l’épargne et l’offre de travail par tête, mais leur analyse des pays de l’OCDE suggère que, loin d’être catastrophique, le ralentissement de leur croissance économique devrait être modeste.

Dans une perspective keynésienne, si le vieillissement de la population entraîne une hausse de l'épargne agrégée, celle-ci nuit à la croissance économique en déprimant la demande globale. Certains auteurs, notamment Larry Summers et Paul Krugman, identifient le vieillissement démographique comme l’une des causes de la stagnation séculaire à laquelle les pays avancés semblent aujourd'hui confrontés. Avec le ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler, le taux d’investissement devrait diminuer, car il devient moins pressant d’équiper les travailleurs en capital physique ; or, avec la baisse de l’investissement, le taux d’intérêt naturel (celui qui maintient l'économie au plein emploi) est poussé à la baisse et la demande globale connaît une insuffisance chronique. Lorsqu'Alvin Hansen forgea le terme de « stagnation séculaire » dans les années trente, lors de la Grande Dépression, il faisait déjà référence aux dynamiques démographiques. En outre, si le vieillissement démographique conduit effectivement à une baisse de l'investissement et/ou un accroissement de l'épargne, il est susceptible de générer des pressions déflationnistes, déprimant par là davantage l'activité. La récente histoire du Japon donne crédit à une lecture pessimiste du vieillissement démographique : l'économie insulaire est tombée dans la stagnation économique précisément à l'instant même où sa population active commença à décliner, puis elle s'est enfoncée depuis dans la déflation.

Les diverses analyses étudiant le lien entre dynamique démographique et croissance oublient toutefois généralement le fait que les marchés du travail se composeront de travailleurs de plus en plus qualifiés au fur et à mesure que la population vieillit, car les travailleurs d’âge intermédiaire ont acquis davantage de capital humain que les jeunes grâce à l’apprentissage par la pratique ; leur productivité atteint un pic lorsqu’ils ont entre 35 et 54 ans. Ce processus est susceptible, en soi, d’améliorer la performance économique. Prenant en compte cet effet, Rafael Gómez et Pablo Hernández de Cos (2008) observent quatre décennies de données et ils mettent en évidence une relation positive entre, d’une part, le ratio population en âge de travailler sur population totale et, d’autre part, les niveaux de PIB par tête. Ils constatent qu’une hausse de 5 % du ratio de la population active peut expliquer pratiquement un quart des différences en termes de PIB par tête que l’on constate d’un pays à l’autre au cours d’une décennie. Il existerait en outre un ratio de population active optimal. Les auteurs constatent en effet que le ratio rapportant la population d'âge intermédiaire (35-54 ans) sur la population des jeunes travailleurs (15-34 ans) doit présenter des rendements positifs, mais décroissants au regard du PIB par tête. La croissance de la production par tête semble maximale lorsqu’il y a environ 0,95 travailleur âgé de 35 à 54 ans pour chacun travailleur âgé de 15 à 34 ans (c’est-à-dire pratiquement un mentor pour chaque travailleur encadré). En-deçà ou au-delà de ce ratio optimal, la croissance de la production tête est moindre.

Pour Ronald Lee et Andrew Mason (2010), le vieillissement démographique conduit en fait à une hausse de la productivité et du revenu par tête en accroissant l’investissement dans le capital physique et dans le capital humain. En effet, la baisse de la fertilité et de la mortalité est associée à un plus grand investissement dans le capital humain de chaque enfant. D’autre part, un allongement de l’espérance de vie, la baisse de la fertilité et le vieillissement démographique accroissent la demande de richesse nécessaire pour soutenir la consommation durant la vieillesse. Selon eux, cela conduit à un accroissement du capital par travailleur, et ce même si les taux d’épargne chutent. Cependant, cet accroissement sera limité si la plus grande demande de richesse est satisfaite par un accroissement des transferts de revenus à destination des plus âgés. Selon Lee et Mason, l’impact positif de cette plus grande accumulation de capital humain et physique sur la productivité devrait compenser les effets négatifs associés au déclin des ratios de soutien démographique.

 

Références

BATINI, Nicoletta, Tim CALLEN, & Warwick MCKIBBIN (2006), « The global impact of demographic change », FMI, working paper, n° 06/9, janvier.

BLOOM, David E., David CANNING, & Günther FINK (2011), « Implications of population aging for economic growth », NBER, working paper, n° 16705, janvier.

GÓMEZ, Rafael, & Pablo HERNÁNDEZ DE COS (2008), « Does population ageing promote faster economic growth? », in Review of Income and Wealth, vol. 54, n° 3.

GOODHART, Charles A.E., & Philipp ERFURTH (2014), « Demography and economics: Look past the past », in VoxEU.org, 4 novembre

LEE, Ronald (2012), « Macroeconomic implications of demographic changes: A global perspective », IMES, discussion paper, n° 12-E-11.

LEE, Ronald (2014), « How population aging affects the macroeconomy », document de travail présenté à la conférence de Jackson Hole.

LEE, Ronald, & Andrew MASON (2010), « Some macroeconomic aspects of global population aging », in Demography, vol. 47, n° 1.

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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 17:47

Le Japon connaissait une croissance particulièrement rapide au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, mais il connaissait sur la même période le gonflement de bulles spéculatives. Lorsque celles-ci éclatèrent, l’économie nippone bascula dans une longue stagnation. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce ralentissement de la croissance japonaise. L’une d’entre elles est que le Japon manque d’entrepreneurs et que, contrairement aux Etats-Unis, il a échoué à développer un secteur des nouvelles technologies dynamique. Le Japon se caractérise en effet par la plus faible propension d’entrepreneurs parmi les pays développés. Selon les théories dominantes, l’entrepreneuriat joue pourtant un rôle essentiel dans la croissance économique. Sans création de nouvelles entreprises, il est difficile d’imaginer comment les technologies radicales pourraient se diffuser et bouleverser l’environnement économique. Les entreprises en place peuvent certes moderniser leurs produits et techniques de production, mais les innovations radicales tendent à être associées avec l’entrepreneuriat et l’émergence de nouvelles entreprises. 

Pourtant, le manque d’entrepreneurs dont souffre le Japon ne semble pas s’expliquer par un manque d’investissement technologique. En effet, ses dépenses en recherche-développement représentent à 3 % de son PIB, soit à un niveau supérieur à celui des autres pays développés. Le Japon est à l’origine de nombreux brevets, mais ceux-ci sont particulièrement sous-utilisés. En fait, le manque d’entrepreneuriat au Japon ne s’expliquerait pas vraiment par le manque d’idées ou d’opportunités, mais par le manque de compétences nécessaires pour identifier et exploiter ces opportunités et traduire les idées innovantes par la création de nouvelles entreprises. 

Le Japon se caractérise également par un vieillissement démographique rapide et un déclin de sa population active. Peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le taux de fertilité du Japon chuta rapidement et devint inférieur au niveau de remplacement dans les années soixante. Le taux de fertilité du Japon est actuellement l’un des plus faibles dans le monde. Ces dynamiques démographiques contribuent à expliquer pourquoi la croissance nippone a fortement ralenti et n’a pas retrouvé un rythme soutenu depuis. Non seulement elles pénalisent directement l’offre en réduisant en déprimant facteur travail à la croissance, mais elles conduisent également par une forte dégradation des finances publiques et elles génèrent par de fortes pressions déflationnistes. Or le vieillissement de la population pourrait également freiner l’activité en étouffant l’innovation et l’entrepreneuriat. 

C’est précisément le lien entre la démographie et l’entrepreneuriat qu’explorent James Liang, Hui Wang et Edward Lazear (2014) dans une récente étude où ils s’inspirent directement des travaux de Gary Becker (1962, 1975) sur le capital humain. Ils rappellent que l’entrepreneuriat requiert de la créativité et le sens des affaires affaires : pour devenir entrepreneur, un individu doit avoir une idée d’affaires à lancer, mais pour faire de cette nouvelle affaire un succès, il nécessite d’autres compétences, qui ne sont généralement acquises qu’à travers la formation sur le tas. La créativité peut décliner avec l’âge, mais les compétences en affaires s’accroissent avec l’expérience dans des positions au niveau élevé. Si la main-d’œuvre d’un pays est âgée, l’entrepreneuriat s’en trouve pénalisé. En effet, non seulement les séniors sont moins innovants mais, comme ils occupent les positions clés au sommet de la hiérarchie, ils empêchent également les jeunes travailleurs d’acquérir les compétences en affaires. Bref, plus une société vieillit, plus le taux agrégé d’entrepreneuriat est susceptible de diminuer. Et effectivement, l’analyse des données issues du Global Entrepreneurship Monitor suggère que l’accroissement d’une année de l’âge médian d’un pays diminue le taux de création de nouvelles entreprises de 2,5 points de pourcentage.

En fait, le modèle que développent Liang et ses coauteurs suggère en fait qu’il existe une relation en U inversé entre l’entrepreneuriat et l’âge : au fur et à mesure que l’âge s’élève,  l’entrepreneuriat s’accroît tout d’abord, puis décroît une fois passé un certain seuil. En effet, les très jeunes travailleurs ne possèdent pas les compétences nécessaires en affaires pour créer une entreprise, tandis que les très vieux travailleurs manquent de créativité ou d’énergie pour s’engager dans l’entrepreneuriat.

Le modèle prédit un « effet de rang » (rank effect) : les agents économiques sont moins susceptibles de devenir entrepreneurs dans un pays où la taille de la cohorte diminue au cours du temps. En effet, dans un pays vieillissant, il y a une proportion plus élevée de travailleurs séniors, ce qui ralentit la promotion des jeunes travailleurs. Les plus jeunes travailleurs accumulent alors plus lentement du capital humain, car ils doivent attendre plus longtemps pour atteindre les niveaux hiérarchiques qui sont les plus propices à l’accumulation de compétences. Par conséquent, à tout âge, les travailleurs disposent d’un moindre capital humain pour lancer une entreprise et l’entrepreneuriat s’en trouve freiné. Le modèle suggère ainsi que les pays dont la population est relativement jeune présentent de plus hauts taux d’entrepreneuriat dans chaque groupe d’âge que les pays avec les populations les plus vieillissantes. Autrement dit, plus une économie vieillit, moins les taux d’entrepreneuriat sont élevés à chaque âge. Les données empiriques confirment cette prédiction.

L’explication basée sur le « rang » se distingue de l’explication basée sur la seule « créativité ». Selon cette dernière, les jeunes seraient par nature plus innovants. En fait, s’il n’y avait pas d’effet de rang, l’entrepreneuriat diminuerait de façon monotone avec l’âge et les plus jeunes actifs seraient ceux qui créent de nouvelles entreprises. L’analyse empirique suggère que ce n’est pas le cas : les différences constatées d’un pays à l’autre en termes de taux d’entrepreneuriat s’expliquent davantage par l’effet de rang que par l’effet de composition selon lequel les plus jeunes pays ont de plus hauts taux d’entrepreneuriat parce qu’ils ont davantage de travailleurs jeunes.  

Enfin, le modèle suggère que les taux d’entrepreneuriat des travailleurs d’âge mature devraient être davantage sensibles au rythme auquel la population vieillit que les taux d’entrepreneuriat des plus jeunes et des plus vieux. En d’autres termes, les taux d’entrepreneuriat des très jeunes et des séniors sont relativement similaires d’un pays à l’autre, tandis que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âges varient plus facilement d’un pays à l’autre. Les données empiriques tendent effectivement à confirmer que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âgés sont plus sensibles à la structure démographique. 

 

Références

BECKER, Gary S. (1962), « Investment in human capital: A theoretical analysis », in Journal of Political Economy, vol. 70, n° 5.

BECKER, Gary S. (1975), Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education.

LIANG, James, Hui WANG & Edward P. LAZEAR (2014), « Demographics and entrepreneurship », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20506, septembre. 

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 21:55

La population vieillit rapidement dans plusieurs pays développés, en particulier en Allemagne et au Japon. Or ce vieillissement démographique affecte plusieurs variables macroéconomiques. Il réduit le taux d’activité et par conséquent la croissance potentielle. Il se traduit par une hausse des dépenses publiques dans les soins de santé et dans le système de retraite, si bien qu'il détériore les finances publiques et incite les autorités publiques à resserrer la politique budgétaire pour préserver la soutenabilité de la dette publique. Parce que le vieillissement démographique est susceptible d’accroître l’épargne (l’offre de fonds prêtables) et de pénaliser la demande globale, plusieurs auteurs le relient à la faiblesse des taux d’intérêt réels et à la stagnation séculaire. L’impact que le vieillissement démographique est susceptible d’avoir sur la dynamique de l’inflation a par contre été très peu étudié. Si le vieillissement déprime la demande globale, il devrait alors générer par là même des pressions déflationnistes. Hideki Konishi et Kozo Ueda (2013) ont ainsi confirmé qu’il existait une corrélation négative entre l’inflation et le vieillissement dans les pays développés.

Derek Anderson, Dennis Botman et Ben Hunt (2014) ont récemment exploré le lien entre le vieillissement démographique et l’inflation en se penchant précisément sur le cas du Japon. Avec l’allongement significatif de la longévité de ses résidents et la faiblesse de ses flux d’immigration, le Japon est le pays qui vieillit le plus rapidement au monde. L’espérance de vie est la plus élevée au monde, la population en âge de travailler commença à décliner au début des années quatre-vingt-dix et les baby boomers (en particulier les individus nés entre 1947 et 1949) ont commencé à prendre leur retraite en 2007. La population âgée va continuer de s’accroître, alors même que le taux de fertilité a significativement diminué au cours des dernières décennies. Le vieillissement va aggraver des perspectives de croissance déjà bien pessimistes : le Japon connaît une véritable stagnation de son activité depuis l’éclatement des bulles boursière et immobilière au début des années quatre-vingt-dix. Il est par ailleurs intéressant de noter que le ralentissement de la croissance nippone est synchrone avec le déclin de sa population active. En outre, le Japon se caractérise déjà par un niveau de dette particulièrement élevé et le vieillissement de sa population ne fera qu’alourdir ce fardeau budgétaire.

Les trois auteurs constatent que le vieillissement démographique génère principalement des pressions déflationnistes en freinant la croissance économique et en modifiant les prix relatifs. La désépargne des personnes âgées aggrave les choses, dans la mesure où elle entraîne une appréciation du taux de change réel avec le rapatriement des actifs détenus à l’étranger. En outre, comme le vieillissement démographique pèse sur les finances publiques et nécessite par conséquent une consolidation budgétaire, cette consolidation en accroît les répercussions déflationnistes en détériorant la demande globale.

Derek Anderson et ses coauteurs suggèrent que ces effets déflationnistes associés au vieillissement sont susceptibles d’être contrés par un puissant assouplissement de la politique monétaire. Cette recommandation souffre de deux limites. D’une part, l’exemple même du Japon montre qu’il est difficile pour les autorités monétaires de combattre la déflation. L’économie insulaire peine à sortir de la trappe déflationniste dans laquelle elle a basculé au cours des années quatre-vingt-dix et le vieillissement démographique ne ferait qu’aggraver la situation. Au cours des dernières décennies, la Banque du Japon a pourtant assoupli à plusieurs reprise sa politique monétaire et adopté diverses mesures « non conventionnelles », notamment des achats d’actifs à grande échelle, sans que cela suffise pour relever les anticipations d’inflation et restaurer la stabilité des prix. Le déploiement de la première flèche de l’abenomics (qui consiste pour la banque centrale à accroître significativement son bilan via des achats actifs) semble avoir stimulé les hausses de prix, mais l’objectif d’une inflation à 2 % ne semble pas encore assuré. On peut toutefois suggérer que les difficultés du Japon à sortir de la déflation tiennent non pas à la faiblesse des diverses mesures de relance monétaire, mais bien au retard dans leur mise en œuvre : dans les années quatre-vingt-dix, la Banque du Japon a véritablement tardé à réagir face à l’éclatement des bulles spéculatives et au ralentissement des prix, laissant l’économie nippone se retrouver finalement piégée dans la déflation.

D’autre part et surtout, le vieillissement pourrait réduire l’efficacité de la politique monétaire, ce qui pourrait également contribué à expliquer les difficultés du Japon à sortir de la déflation. Puisque les personnes âgées sont plus souvent créancières que débitrices, donc peu sensibles aux variations des taux d’intérêts, Patrick Imam (2014) en déduit tout simplement qu’au fur et à mesure qu’une population vieillit, une part croissante des ménages devient insensible aux variations des taux d’intérêt, rendant précisément la politique monétaire moins efficace. [1] Si le vieillissement démographique conduit à une baisse des taux d'intérêt réels comme le croient les partisans de la thèse de la stagnation séculaire, la probabilité que l'économie se retrouve dans une trappe à liquidité s'accroît également, compliquant la mission de la banque centrale. En d’autres termes, le vieillissement ne rendrait pas seulement pas seulement plus probable le risque de déflation, il en complique la sortie.

 

[1] Si la politique monétaire devient moins efficace, la stimulation de l’activité dépend peut-être plus étroitement de la politique budgétaire. La relance budgétaire semble a priori périlleuse pour un Japon déjà particulièrement endetté, mais il ne faut pas oublier que le vieillissement rapide de la population se traduit par un puissant déclin des taux d’intérêt réels.

 

Références

ANDERSON, Derek, Dennis BOTMAN & Ben HUNT (2014), « Is Japan’s population aging deflationary?  », Fonds monétaire international, working paper, n° 14/139, août.

IMAM, Patrick (2013), « Shock from graying: Is the demographic shift weakening monetary policy effectiveness », Fonds monétaire international, working paper, n° 13/191, septembre. Traduction française disponible sur Annotations.

KONISHI, Hideki, & Kozo UEDA (2013), « Aging and deflation from a fiscal perspective », IMES, discussion paper, n° 2013-E-13.

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