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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 18:00
L'inéluctable déclin de l’immigration peu qualifiée aux Etats-Unis

L’immigration a occupé une place importante dans la récente campagne présidentielle aux Etats-Unis. Donald Trump a non seulement joué sur la peur que suscite le terrorisme islamique, mais aussi la menace que constitue, selon lui, l’immigration illégale pour l’emploi et les salaires des citoyens étasuniens. Ainsi, parmi ses premières décisions en tant que Président, ont figuré l’interdiction de séjour (rapidement avortée) pour les citoyens issus de certains pays musulmans, mais aussi le lancement de la construction d’un mur à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, mur censé freiner l'immigration illégale du premier vers ces derniers.

Les Etats-Unis ont effectivement connu un grand afflux d’immigrés illégaux ces dernières décennies. Selon le Pew Research Center, le nombre d’immigrés sans papiers a augmenté en moyenne de 510.000 individus par an entre 1990 et 2007. Il représentait environ les deux tiers de la population adulte américaine qui était née à l’étranger et qui avait suivi une scolarité au maximum douze ans. Cette vague d’immigrés a contribué à accroître aux Etats-Unis le nombre de travailleurs peu qualifiés nés à l’étranger : le nombre d’immigrés en âge de travailler et ayant au maximum douze ans de scolarité a plus que doublé entre 1990 et 2007, puisqu’il est passé au cours de cette période de 8,5 à 17,8 millions d’individus.

Gordon Hanson, Chen Liu et Craig McIntosh (2017) ont étudié comment le volume et la composition de l’immigration peu qualifiée a évolué au cours du temps aux Etats-Unis. Ils notent que, contrairement à ce que peuvent suggérer les médias et les déclarations de Trump, le territoire étasunien est devenu moins attractif pour les migrants peu qualifiés depuis la Grande Récession. En effet, le nombre d’immigrants sans papiers a diminué en termes absolus entre 2007 et 2014, tandis que la population globale de travailleurs peu qualifiés qui sont nés à l’étranger est restée globalement stable.

Ce recul de l’immigration n’est, selon eux, pas surprenant. D’une part, il s’explique aisément par le dynamisme, ou plutôt le manque de dynamisme, de l’économie américaine : la Grande Récession a été provoquée par un effondrement du marché immobilier, or la construction constitue le deuxième plus grand secteur d’embauche pour les immigrés sans papiers et le troisième secteur d’embauche pour les immigrés peu qualifiés. Plus globalement, la faiblesse persistante de la croissance américaine depuis la crise financière a pu durablement réduire l’incitation à y migrer pour les potentiels immigrés. D’autre part, environ la moitié des immigrés peu qualifiés aux Etats-Unis provient du Mexique, tandis qu’un quart provient du reste de l’Amérique latine. Or ces pays ont connu une forte réduction de leurs taux de fécondité à partir de la fin des années 1970. Ils ont donc connu un fort ralentissement de la croissance de leur population active à partir des années 2000, ce qui a mécaniquement freiné l’émigration.

D’autres facteurs ont contribué à réduire l’émigration peu qualifiée à destination des Etats-Unis, notamment le renforcement même de la politique migratoire américaine. Par exemple, le nombre d’agents de patrouille aux frontières a doublé entre 2000 et 2010 : il est passé au cours de la période de 8.600 à 17.500 agents et il demeure encore aujourd’hui à des niveaux historiquement élevés. En outre, le nombre de reconductions à la frontière d’étrangers non criminels est passé de 116.000 en 2001 à une moyenne de 226.000 par an entre 2007 et 2015. Or ce renforcement de la politique migratoire américaine a ainsi réduit, d’une part, l’attrait des potentiels migrants pour les Etats-Unis et, d’autre part, la population de sans papiers déjà présente aux Etats-Unis.

Au final, Hanson et ses coauteurs jugent tout particulièrement anachronique l’actuel débat qui se tient aux Etats-Unis autour de l’immigration. La grande vague d’immigration qu’ont connue les Etats-Unis à la fin du vingtième siècle s’expliquait par la vigueur de leur croissance économique et par la forte natalité des pays latino-américains. Avec le ralentissement durable de la croissance économique aux Etats-Unis et de la natalité en Amérique latine, les Etats-Unis ont naturellement basculé dans un régime de faible immigration. Comme les principaux pays d’origine des migrants à destination des Etats-Unis vont continuer de connaître une faible croissance de l’offre de travail relativement aux Etats-Unis ces prochaines décennies, l’émigration de jeunes peu qualifiés vers les Etats-Unis risque de davantage décliner, et ce même si les Etats-Unis ne resserrent pas davantage leur politique migratoire.

 

Référence

HANSON, Gordon, Chen LIU & Craig MCINTOSH (2017), « Along the watchtower: The rise and fall of U.S. low-skilled immigration », Brookings Paper on Economic Activity, mars.

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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 17:58
Et si, à l’âge des robots, le vieillissement démographique stimulait la croissance ?

Beaucoup ont affirmé que le vieillissement démographique tend à freiner la croissance économique. Ces craintes se sont faites encore plus insistantes ces dernières années, dans le contexte de stagnation de l’activité qui suivit la crise financière mondiale. Par exemple, Robert Gordon (2014) considère le vieillissement démographique comme le premier « vent contraire » (headwind) auquel la croissance des pays développés se trouvera confrontée ces prochaines décennies, au motif qu’il déprimerait le taux d’activité et la productivité des travailleurs. Tout comme Alvin Hansen (1938), Larry Summers (2014) donne un rôle crucial à la dynamique démographique pour affirmer que les pays développés font face à une stagnation séculaire ; en l’occurrence, le vieillissement de la population contribuerait à accroître l’épargne agrégée tout en réduisant l’investissement, ce qui freinerait la croissance économique en déprimant la demande globale.

Daron Acemoglu et Pascual Restrepo (2017b) estiment qu’une telle relation négative n’apparaît pas au niveau empirique. Pour aboutir à ce constat, ils s’appuient sur les données relatives à la période s’écoulant entre 1990 et 2015 et définissent le vieillissement démographique comme la hausse du ratio rapportant la population âgée de plus de 50 ans sur celle âgée de 20 à 49 ans. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, l’instant où l’on considère que le vieillissement a commencé à faire effet dans les pays développés, il n’y a pas de corrélation négative entre le vieillissement et le PIB par tête. Selon certaines spécifications, les données suggèrent même une corrélation positive : les pays qui ont connu un vieillissement rapide de leur population auraient également connu une croissance économique plus rapide au cours des dernières décennies.

GRAPHIQUE  Corrélation entre le vieillissement et la croissance du PIB par tête (en dollars constants)

Et si, à l’âge des robots, le vieillissement démographique stimulait la croissance ?

source : Acemoglu et Restrepo (2017b)

Acemoglu et Restrepo suggèrent que ce constat contre-intuitif trouve une explication au niveau du progrès technique. En effet, ils notent que la période qui s’ouvre avec les années quatre-vingt-dix coïncide avec l’arrivée d’une gamme de nouvelles technologies se substituant à la main-d’œuvre. Les pays qui subissent un vieillissement rapide de leur population adopteraient plus rapidement l’une des principales technologies d’automation, en l’occurrence les robots industriels. En effet, les données relatives à 49 pays suggèrent une forte corrélation entre le vieillissement démographique et le nombre de robots par million d’heures travaillées sur la période qui s’écoule entre le début des années quatre-vingt-dix et 2015 [Acemoglu et Restrepo, 2017a].

Pour expliquer ces divers constats, les deux économistes s’appuient sur l’une de leurs précédentes analyses [Acemoglu et Restrepo, 2016]. Celle-ci suggérait qu’un manque d’offre de travail pouvait stimuler la création et l’adoption de technologies substituables avec la main-d’œuvre. En l’occurrence, lorsque le capital est suffisamment abondant, une pénurie de travailleurs jeunes ou d’âge intermédiaire peut tellement stimuler l’adoption de nouvelles technologies que les effets de cette pénurie de main-d’œuvre s’en trouvent neutralisés, voire inversés. Ainsi, Acemoglu et Restrepo en concluent que le vieillissement de la main-d’œuvre a beau déprimer l’offre de travail, il ne réduit pas forcément le PIB par tête et peut même stimuler la croissance économique.

 

Références

ACEMOGLU, Daron & Pascual RESTREPO (2016), « The race between machine and man: Implications of technology for growth, factor shares and employment », NBER, working paper, n° 22252.

ACEMOGLU, Daron & Pascual RESTREPO (2017a), « Demographics and robots: Theory and evidence », document de travail.

ACEMOGLU, Daron & Pascual RESTREPO (2017b), « Secular stagnation? The effect of aging on economic growth in the age of automation », NBER, working paper, n° 23077.

GORDON, Robert J. (2014), « The demise of U.S. economic growth: restatement, rebuttal, and reflections », NBER, working paper, n° 19895, février.

HANSEN, Alvin (1938), « Economic progress and the declining population growth », in American Economic Review, vol. 29, n° 1.

SUMMERS, Lawrence (2014), « U.S. economic prospects: Secular stagnation, hysteresis, and the zero lower bound », in Business Economics, vol. 49, n° 2.

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 18:47
Quel est l’impact de l’immigration sur le niveau de vie ?

Beaucoup des natifs des pays développés craignent que l’immigration fasse pression à la baisse sur leurs salaires et les expose davantage au chômage. Ces craintes sont particulièrement vives lorsque la croissance ralentit, que le chômage augmente et que les inégalités se creusent, c’est-à-dire précisément dans le contexte que connaissent plusieurs pays développés depuis les chocs pétroliers et surtout dans le sillage de la récente crise financière mondiale. Le thème de l’immigration a ainsi été très présent dans les débats qui se sont récemment tenus au Royaume-Uni, lors du référendum du Brexit, et aux Etats-Unis, lors de la campagne qui a conduit à l’élection de Donald Trump.

Si une large littérature s’est développée autour de l’impact de l’immigration sur le marché du travail domestique (sans pour autant aboutir à un réel consensus), l’impact de l’immigration sur le niveau de vie et la croissance des pays d’accueil a fait l’objet d’un nombre plus restreint d’études.

Bien sûr, l’immigration alimente la croissance du PIB. D’une part, elle contribue à accroître l’offre globale, notamment parce qu’elle met davantage de travailleurs à la disposition de l’économie. D’autre part, l’immigration stimule également la demande globale, non seulement parce que les immigrés consomment et que la consommation porte nécessairement sur des produits domestiques, mais aussi parce que les entreprises sont susceptibles d’avoir à davantage investir pour équiper le supplément de main-d’œuvre dont elle dispose. Ainsi, l’immigration agit sur le PIB peu ou prou de la même façon qu’une hausse de la fertilité, mais ses effets sont plus immédiats : puisqu’ils sont souvent en âge de travailler, les immigrés accroissent assez rapidement la population active.

Par contre, l’impact de l’immigration sur le PIB par tête est moins évident : ce n’est pas parce qu’elle accroît l’ensemble des richesses créées par l’économie qu’elle accroît forcément le revenu que reçoit chacun de ses résidents. Sur le plan théorique, plusieurs raisons amènent toutefois à penser que l’immigration est susceptible d’avoir un impact positif sur le niveau de vie [Jaumotte et alii, 2016]. Premièrement, elle peut accroître la part des actifs dans l’ensemble de la population, surtout si les immigrés sont rapidement intégrés. Deuxièmement, elle peut stimuler la productivité par travailleur. C’est évidemment le cas si les immigrés sont en moyenne plus qualifiés que les actifs du pays d’accueil, notamment via l’innovation. Mais il est possible que ce soit aussi le cas si les immigrés sont peu qualifiés, en l’occurrence si les qualifications de ces derniers se révèlent complémentaires à celles des autochtones. Troisièmement, puisque les immigrés sont souvent en âge de travailler, ils réduisent les ratios de dépendance et tendent à contribuer aux prélèvements obligatoires, en particulier s’ils sont rapidement intégrés sur le marché du travail ; l’allègement subséquent des finances publiques permet alors à l’Etat de ralentir le rythme de ses consolidations budgétaires, voire même d’obtenir une plus ample marge de manœuvre pour stimuler l’activité économique.

Les études empiriques ont toutefois des difficultés à mettre en évidence un impact positif de l’immigration sur le niveau de vie des pays d’accueil, notamment parce que l’immigration est une variable endogène : si les données suggèrent qu’une hausse de l’immigration est synchrone avec une accélération de la croissance du niveau de vie, ce n’est peut-être pas (seulement) parce que l’immigration stimule le niveau de vie, mais peut-être (aussi) parce qu’un pays dont le niveau de vie est élevé et/ou en croissance rapide est une destination de choix pour les migrants. 

Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse entre le PIB par tête et l’immigration, Alberto Alesina, Johann Harnoss et Hillel Rapoport (2016) ou encore Francesc Ortega et Giovanni Peri (2014) ont constaté qu’une hausse de la part des immigrés dans la population tend à accroître le PIB par tête, et ce même après prise en compte des autres déterminants susceptibles d’influencer le niveau de vie, comme la géographie, l’éducation ou encore les institutions.

Plus récemment, Florence Jaumotte, Ksenia Koloskova et Sweta Saxena (2016) ont estimé l’impact à long terme de l’immigration sur le PIB par tête pour un échantillon restreint de pays développés. Prenant en compte la possibilité d’une causalité inverse, elles constatent que l’immigration accroît le PIB par tête des pays de destination, principalement en accroissant le taux d’activité et surtout en stimulant la productivité du travail. En l’occurrence, selon leurs estimations, une hausse de la part des migrants dans la population adulte de 1 point de pourcentage s’accompagne d’une hausse du PIB par tête de plus de 2 % à long terme. L’effet est plus faible que les estimations généralement obtenues par les études précédentes, mais il reste toujours significatif, surtout pour les pays développés. En outre, Jaumotte et ses coauteurs constatent que ce sont à la fois les immigrés très qualifiés et peu qualifiés qui contribuent à stimuler le niveau de vie à long terme, ce qui confirme l’idée que les qualifications des immigrés sont souvent complémentaires à l’ensemble existant des qualifications de la population. En l’occurrence, une hausse de la part des immigrés peu qualifiés tend à accroître le taux d’activité des femmes natives, notamment via la plus grande disponibilité des services aux ménages et de la garde d’enfants. Enfin, Jaumotte et ses coauteures constatent que les gains de l’immigration tendent à être largement partagés au sein de la population. En effet, si la part des immigrés n’influence pas le coefficient de Gini, l’immigration contribue à accroître aussi bien le revenu moyen des 10 % les plus riches que celui des 90 % les moins riches.

Toutes les études n'aboutissent pas forcément à des résultats aussi positifs. Par exemple, Francesco Furlanetto et Ørjan Robstad (2016) ont récemment étudié les données norvégiennes relatives à la période comprise entre le premier trimestre 1990 et le deuxième trimestre 2014. Certes, ils constatent qu'un choc d'immigration tend à s'accompagner d'une baisse du chômage (même parmi la population autochtone), ainsi qu'à exercer un effet positif sur les prix et les finances publiques à moyenne. Par contre, Furlanetto et Robstad estiment qu’un tel choc a un effet négatif sur la productivité.

 

Références

ALESINA, Alberto, Johann HARNOSS &, Hillel RAPOPORT (2016), « Birthplace diversity and economic prosperity », in Journal of Economic Growth, vol. 21, n° 2.

FURLANETTO, Francesco, & Ørjan ROBSTAD (2016), « Immigration and the macroeconomy: Some new empirical evidence », Norges Bank, working paper, n° 18.

JAUMOTTE, Florence, Ksenia KOLOSKOVA & Sweta C. SAXENA (2016), « Impact of migration on income levels in advanced economies », FMI, spillover note, n° 8, octobre.

ORTEGA, Francesc, & Giovanni PERI (2014), « Openness and income: The role of trade and migration », in Journal of International Economics, vol. 92.

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