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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 18:58

Le nombre de personnes vivant dans le monde avec moins de 1,25 dollar par jour a fortement baissé ces dernières décennies. Comme le confirment David Dollar, Tatjana Kleineberg et Aart Kraay (2013), la croissance économique a joué un rôle crucial dans ce reflux de la pauvreté absolue. Cette dernière s’explique en effet en grande partie par la croissance rapide de la Chine et de l’Inde. Toutefois, encore un milliard de personnes vivent aujourd’hui dans l’extrême pauvreté. La Banque mondiale a récemment adopté un objectif de réduction de cette forme de pauvreté : faire passer la proportion de la population vivant sous 1,25 dollar par jour (aux prix internationaux de 2005) de 21 % en 2010 à moins de 3 % d’ici 2030. 

Martin Ravallion (2013) a cherché à prévoir les taux de pauvreté futurs en supposant que la réduction de la pauvreté dans le monde en développement se poursuive à l’avenir au même rythme qu’actuellement. Il a observé le rythme de réduction de pauvreté ces dernières décennies et il a constaté que le taux de pauvreté mondiale a diminué chaque année de pratiquement un point de pourcentage depuis 1981 (cf. graphique). En utilisant la tendance passée, Ravallion estime que le taux de pauvreté du monde en développement atteindrait 3 % en 2027, soit trois ans en avance par rapport au programme de la Banque mondiale.

GRAPHIQUE Pourcentage de la population vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde en développement (en %)

Ravallion--pauvrete-extreme-pays-en-developpement.png

source : Ravallion (2013)

Nobuo Yoshida, Hiroki Uematsu et Carlos Sobrado (2014) ne se montrent pas aussi optimistes. Ils dénotent en effet plusieurs fragilités dans le travail de Ravallion. D’une part, ce dernier suppose un taux de croissance de la population uniforme pour tous les pays, mais les dernières projections démographiques présentent de larges variations dans la croissance démographique d’un pays à l’autre, ce qui n’est pas sans avoir un impact significatif sur la projection de la pauvreté. D’autre part, Ravallion suppose qu’il n’y aura pas de changements dans la répartition du revenu mondial au cours du temps pour établir ses projections, alors qu’il observe lui-même de tels changements au cours des dernières décennies : la répartition mondiale est devenue plus inégale soit parce que les pays connaissent différents taux de croissance, soit parce que les inégalités s’accroissent en leur sein. Yoshida et ses coauteurs estiment le taux de pauvreté mondial de 2030 en reprenant l’approche de Ravallion, mais en utilisant cette fois-ci des taux de croissances économique et démographique spécifiques aux pays et en prenant en compte les changements dans les inégalités au sein de chaque pays. Ils estiment alors que le taux de pauvreté mondial atteindra 8,6 % en 2030, soit un chiffre bien plus élevé que la cible de 3 % de la Banque mondiale.

Leurs conclusions soutiennent la thèse de Kaushik Basu (2013) selon laquelle l’accélération de la croissance n’est pas suffisante pour éliminer rapidement l’extrême pauvreté dans le monde et le partage de la prospérité (que ce soit dans et entre les pays) s’avère essentiel pour l’éliminer en une génération. Les fruits de la croissance ne se diffusent pas nécessairement à l’ensemble de l’économie. Si les inégalités continuent de se creuser entre les pays, mais aussi en leur sein, le monde en développement aurait à atteindre des taux de croissance sans précédent afin d’éliminer rapidement l’extrême pauvreté. Pour que l’objectif de la Banque mondiale soit atteint, il apparaît essentiel aux auteurs d’accélérer la croissance parmi les pays les plus pauvres, mais aussi et surtout d’en faire profiter davantage les couches les plus pauvres de la population. Or, comme le notent à nouveau Yoshida et ses coauteurs avec pessimisme, rien ne certifie que les pays en développement continueront à maintenir des performances macroéconomiques au moins aussi belles que ces dernières décennies. Ils ne sont pas à l’abri d’une crise économique ou d’un simple ralentissement de leur croissance et la stagnation de l’activité parmi les pays avancés contraindrait fortement leur développement si elle persistait durablement. 

 

Références

BASU, Kaushik (2013), « Shared prosperity and the mitigation of poverty In practice and in precept », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7000.

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6568, août.

RAVALLION, Martin (2013), « How long will It take to lift one billion people out of poverty? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6325, janvier.

YOSHIDA, Nobuo, Hiroki UEMATSU & Carlos E. SOBRADO (2014), « Is extreme poverty going to end?, An analytical framework to evaluate progress in ending extreme poverty », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6740, janvier.

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 16:35

Les pays à faible revenu ont vu leur croissance économique s’accélérer au début des années quatre-vingt-dix. Depuis le début du siècle, leur rythme de croissance est même supérieur à celui des pays avancés, ce qui renouvelle chez certains de l’optimisme quant à la convergence des économies au niveau mondial. D’autres rappellent toutefois que les années soixante et le début des années soixante-dix nourrissaient de tels espoirs, avant que le ralentissement de l’économie mondiale ne compromette durablement le développement des pays à faible revenu, voire aggrave profondément leur situation. Se pose alors la question de savoir si l’actuelle accélération de la croissance dans les pays à faible revenu est durable ou si le scénario d’il y a quatre décennies est susceptible de se reproduire.

GRAPHIQUE  Taux de croissance réel par tête médian (en %)

source : FMI (2013)

John Bluedorn, Rupa Duttagupta, Jaime Guajardo et Nkunde Mwase (2013), en complément d’un rapport du FMI (2013), ont analysé les accélérations de croissance dans les pays à faible revenu au cours des six dernières décennies. Les quatre auteurs définissent un décollage de croissance (growth takeoff) comme une hausse de la production par habitant durant au moins cinq ans et avec une croissance moyenne d’au moins 3,5 %. Tout d’abord, les décollages de croissance dans les pays à faible revenu ont nettement augmenté depuis les années quatre-vingt-dix. Les décollages des pays à faible revenu ont donc eu lieu en deux vagues : la première eu lieu dans les années soixante et au début des années soixante-dix, tandis que la seconde eut lieu au cours des deux dernières décennies. Les récents décollages de croissance ont duré plus longtemps que les précédentes. Les décollages de croissance qui furent observés avant 1990 duraient en moyenne 7 ans et affichaient une croissance moyenne d’environ 5 %. Au cours des deux dernières décennies, la durée médiane d’un décollage a été de 9 ans pour les épisodes qui sont déjà finis et de 12 ans pour les épisodes toujours en cours ; les premiers sont associés à une croissance moyenne de 6,25 % et les seconds à une croissance moyenne de 5,25 %. Plus de la moitié des récents décollages ont continué malgré la Grande Récession.

Les pays à faible revenu, qu’ils aient décollé ou non, n’ont pas les mêmes structures économiques : certains sont abondants en ressources naturelles, d’autres ont fondé leur décollage sur la production manufacturière. Les pays abondants en ressources naturelles qui sont parvenus à décoller ont vu leur PIB par habitant s’accroître de 80 % en dix ans. Lorsque l’on observe leurs prédécesseurs de la précédente génération, ces derniers avaient également enregistré de bonnes performances dans la décennie suivant le décollage, mais ils furent ensuite rattrapés par d’autres pays à faible revenu. Les pays à faible revenu qui ont amorcé un décollage avant ou après 1990 en le fondant sur l’activité manufacturière ont connu une hausse de 50 % de leur PIB par habitant au bout d’une décennie.

Les décollages sont une étape majeure dans le développement car ils conduisent généralement à des hausses de 50 à 60 % du PIB par habitant dix ans après. Les pays qui sont parvenus à décoller tendent à maintenir la croissance de leur production par habitant sur une trajectoire solide dans les années suivant le décollage. Pour la génération actuelle, la production par habitant a généralement augmenté de 60 % dix ans après le début du décollage, tandis qu’elle n’augmentait que de 15 % pour les pays qui n’ont pas su décoller. Pour la génération précédente, la production par habitant avait augmenté de 50 % dix ans après le décollage, alors qu’elle n’augmentait que de 5 % pour ceux qui n’avaient pas décollé. 

Le décollage n’assure pourtant pas une poursuite de la croissance à un rythme soutenu à long terme. De nombreux pays à faible revenu qui sont actuellement dynamiques appartenaient également à la précédente génération des pays en décollage. Surtout, près d’un tiers des précédents décollages s’étaient soldés par une crise de change, de la dette ou bancaire. Le rythme de croissance a ralenti dix ans après le décollage pour les économies dynamiques de la précédente génération et un quart d’entre eux ont même totalement effacé leurs gains en production par tête au bout de vingt ans. Si seuls 15 % des récents décollages se sont jusqu’à présent soldés par une crise, les perspectives d’avenir pour les autres restent encore incertaines. 

Les auteurs comparent alors les pays dynamiques d’avant 1990 et ceux d’après 1990 pour déterminer si ces derniers sont plus résilients que leurs prédécesseurs. Hier comme aujourd’hui, les pays dynamiques sont caractérisés par des taux d’investissement et d’épargne plus élevés que les pays qui n’ont pas su décoller, ce qui souligne l’importance de l’accumulation du capital dans l’accélération de la croissance. Les deux générations se distinguent l’une l’autre dans la manière par laquelle les écarts entre l’épargne et l’investissement ont été financés. Une part plus importante du déficit courant est aujourd’hui financée par l’investissement direct à l’étranger, ce qui permit aux pays qui ont récemment décollé de diminuer leur endettement et de constituer une marge de manœuvre pour leur politique économique. Parmi ceux-ci, la dette publique est en effet passée de plus de 90 % à 44 % du PIB dix ans après le décollage et la dette extérieure est passée sur la même période de plus de 70 % à environ 44 %. Les précédents pays dynamiques avaient certes des dettes publique et externe s’élevant respectivement à 40 et 33 % du PIB avant du décollage, mais celles-ci doublèrent dans la décennie qui suivit ce dernier. Enfin, l’étude empirique ne permet pas d’affirmer que les récents décollages se sont accompagnés d’une accumulation de déséquilibres financiers. Certes les ratios du crédit sur PIB tendent à augmenter lors des récents décollages, mais ils sont inférieurs aux ratios de leurs prédécesseurs d’avant 1990 et aux ratios des pays à faible revenu qui n’ont pas su décoller.

Le décollage des pays à faible revenu tient pour beaucoup à la compétitivité et à la croissance des exportations. Une dépréciation du taux de change réel semble également avoir contribué à stimuler les performances à l'exportation pour plusieurs décollages des pays à faible revenu. Les pays dynamiques de l’actuelle génération se caractérisent par des exportations plus diversifiées géographiquement que leurs prédécesseurs. Cette plus grande diversification leur a certainement permis de s’appuyer sur la croissance rapide des pays émergents comme la Chine et l’Inde pour stimuler leurs propres exportations. Toutefois, une plus grande dépendance envers les pays émergents implique également une plus large exposition aux risques qui sont associés à ces derniers et aux variations des prix des matières première. 

Les pays qui ont récemment décollé ont mis en place des réformes structurelles améliorant la productivité et développé des institutions inclusives, ce qui favorise leur croissance à long terme. Ils possèdent notamment de meilleures infrastructures et des niveaux plus élevés de capital humain (si l’on mesure ce dernier par le nombre d'années de scolarité). Ils affichent également de bien moindres inégalités de revenu. Au final, John Bluedorn et ses coauteurs en concluent que les pays qui ont récemment entrepris leur décollage sont beaucoup moins vulnérables que leurs prédécesseurs d’avant 1990. En revanche, s’ils ont pu profiter d’un environnement international relativement favorable jusqu’à la Grande Récession, la stagnation des pays avancés et un ralentissement de la croissance dans les pays émergents, couplés à une baisse des prix des matières premières, pourraient fortement nuire à leurs futures performances macroéconomiques. Difficile alors de rester pleinement optimiste. 

 

Références

BLUEDORN, John, Rupa DUTTAGUPTA, Jaime GUAJARDO & Nkunde MWASE (2013), « The growth comeback in developing economies: A new hope or back to the future? », IMF working paper, mai.

FMI (2013), « Breaking through the frontier: Can today’s dynamic low-income countries make it? », World Economic Outlook: Hopes, Realities, Risks, avril. 

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 09:07

Il y a deux semaines, Dani Rodrik (2012) affirmait dans une colonne du Project Syndicate qu’une croissance rapide des pays en développement sera davantage l’exception que la règle au cours des prochaines décennies. L’industrialisation, qui a constitué jusqu’alors le principal vecteur de développement économique des pays émergents, ne permettrait plus aujourd’hui d’engager une croissance de rattrapage. Ces propos ont suscité plusieurs réactions, en particulier sur le site de la revue The Economist, et celles-ci ont notamment été relayées par Ryan Avent (2012b).

En examinant les épisodes historiques de « miracles économiques », Rodrik en conclut que les pays qui ont su se développer au cours du dernier demi-siècle le doivent avant tout à une industrialisation rapide. Les économies asiatiques, comme auparavant l’Allemagne et les Etats-Unis, ont réussi à déplacer la main-d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie. L’importation et l’imitation des technologies développées par les pays avancés ont permis au secteur manufacturier local d’opérer un rapide mouvement de rattrapage sur les industries occidentales. Les services à haute productivité exigent quant à eux davantage de compétences et de capacités institutionnelles, mais celles-ci ne peuvent être accumulées que progressivement. Or, pour que le décollage provoqué par l’industrialisation soit suivi par une croissance durable, les services doivent nécessairement prendre le relais comme moteur de la croissance lorsque l’industrialisation atteint ses limites. Une telle réorientation de la croissance implique donc au préalable un investissement massif dans le capital humain et de profondes réformes institutionnelles.

Toutefois, l’évolution technologique et la conjoncture mondiale réduisent aujourd’hui l’efficacité de ce modèle de développement économique. L’activité manufacturière va certes rester un moteur de croissance pour les pays pauvres, mais d’une moindre puissance, ce qui contraint ces derniers à davantage asseoir leur développement sur l’accumulation du capital humain et du capital institutionnel. En effet, les progrès technologiques rendent la production plus intensive en compétences et en capital, donc l’industrie est moins capable d’absorber la main-d’œuvre, a fortiori peu qualifiée, que par le passé. Ensuite, la mondialisation et l’émergence de l’économie chinoise ont accru les pressions concurrentielles sur les marchés internationaux. La Chine devrait durablement se maintenir comme un acteur majeur sur la scène manufacturière malgré la hausse du coût du travail. Dans ce contexte, les nouveaux arrivants disposent donc d’une faible marge de manœuvre pour s’insérer dans un mouvement de convergence industrielle. Enfin, si les économies asiatiques ont pu jusqu’à maintenant fonder leur développement sur l’importation des technologies et capacités productives issues des pays avancés (notamment via l’usage de subventions au secteur industriel, de l’ingénierie inversée et de dévaluations), il n’est pas certain que ces derniers restent à l’avenir laxistes en matière de politique industrielle. La stagnation de l’activité au sein des économies développées va les inciter à davantage faire pression sur les pays émergents pour qu’ils respectent les règles du commerce internationale, voire à recourir elles-mêmes à des mesures protectionnistes.

Michael Pettis (2012) est en accord avec Rodrik. Selon lui, les épisodes de « croissance miraculeuse » au cours du vingtième siècle ont reposé sur un niveau important d’investissements publics et privés. Chacun d’entre eux s’est achevé avec une hausse insoutenable de la dette. Dans certains cas, tels que celui du miracle brésilien au cours des années soixante et soixante-dix, l’investissement domestique a été financé par l’extérieur, mais les craintes suscitées par le surinvestissement mirent un terme à ces expansions avec un reflux des capitaux étrangers et une crise de la dette. Dans d’autres cas, à l’instar de celui du Japon au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les autorités publiques ont contraint la consommation domestique pour financer l’investissement avec l’épargne nationale ; si ce deuxième modèle de croissance s’est avéré plus durable que le premier, la dette qu’il généra s’accumula à un rythme plus rapide que la capacité du pays à en assurer le service.

Enfin, certaines économies émergentes ont su compenser leur faible consommation et leur épargne excessive en prenant appui sur la consommation excessive des pays avancés alimentée par l’endettement et les bulles sur les marchés d’actifs. La Grande Récession remet toutefois en cause ce troisième modèle de croissance. L’effondrement des prix d’actifs et le désendettement du secteur privé vont durablement empêcher les économies avancés de maintenir un niveau élevé de consommation. Les pays émergents se retrouvant alors privés de la demande émanant des économies avancée, la croissance de leur production se trouve désormais contrainte par leur consommation domestique. La Chine a su conserver un fort taux de croissance en réorientant celle-ci sur la demande intérieure et non plus les exportations, mais la performance chinoise repose essentiellement sur le maintien du taux d’accumulation à un niveau élevé. Sans un puissant relèvement de la consommation intérieure, l’investissement risque de se révéler très rapidement insoutenable.

Ryan Avent (2012a) considère au contraire que les inquiétudes de Rodrik sont peu fondées. L’industrie chinoise demeure très intensive en capital. Le déclin de l’emploi dans les vieilles entreprises d’Etat a compensé la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises orientées à l’exportation, si bien que l’emploi industriel s’est montré remarquablement constant ces vingt dernières années. Surtout, la diminution de l’intensité en travail de la production au niveau mondial n’empêche pas l’industrie de contribuer efficacement au développement économique.

Avent (2012a) note également que la fragmentation des processus productif a permis aux pays pauvres de s’insérer plus facilement dans la convergence inconditionnelle de la production industrielle. Selon Richard Baldwin (2012), qui reprend et étaye cet argument, Rodrik s’égare dans son analyse en considérant à tort que la globalisation opère actuellement selon les mêmes modalités qui prévalaient lors de l’industrialisation des économies coréenne ou taïwanaise. Depuis la fin des années quatre-vingt, les chaines de valeur sont fractionnées en de toujours plus fines étapes de production et celles-ci se dispersent géographiquement. Ce double mouvement de fragmentation et dispersion a permis aux pays en développement de participer à la production mondiale sans avoir à constituer leurs propres chaines de valeur. La croissance chinoise est due aux entreprises des pays riches qui ont appris aux travailleurs et managers locaux comment produire les pièces détachées et composants ou les assembler en biens finals. Les entreprises chinoises procèdent aujourd’hui de la même manière en délocalisant leurs activités productives au Bangladesh et au Vietnam. En outre, Rodrik oublie que la technologie n’est pas spécifique aux pays, mais bien aux entreprises. Celles-ci gardent leur savoir-faire en délocalisant leurs emplois industriels. Avec la délocalisation des unités productives, la technologie des pays avancés se combine avec le travail des pays en développement, au sein de ces derniers, sans qu’il y ait forcément transfert de technologie. Même en l’absence de transfert technologique, la fragmentation de la production peut alors générer une forte croissance de la productivité du travail en déplaçant massivement de la main-d’œuvre de l’agriculture de subsistance vers le secteur industriel. Selon Avent (2012a), l’accélération subséquente de la croissance génère alors davantage de ressources pour les infrastructures et l’éducation ; l’urbanisation multiplie en parallèle les opportunités d’intégrer de nouveaux savoirs et de nouvelles compétences. L’accumulation en capital humain qui en résulte favorise la convergence de long terme vers les économies avancées.

Dans la phase actuelle de la globalisation, les chaines mondiales de valeur se développent en interaction avec le commerce des biens intermédiaires. La plus grande mobilité de la technologie joue un rôle déterminant dans les mouvements transfrontaliers des biens, des capitaux et de la propriété intellectuelle. L’évolution future des chaines de valeur va être profondément influencée par l’amélioration des technologies de communication et d'information qui réduisent le coût de fragmentation du processus productif, par les progrès informatiques qui rendent la production plus intensive en compétences, capital et technologie, par le resserrement des écarts salariaux entre le Nord et le Sud et enfin par la hausse du prix du pétrole qui renchérit les coûts de la fragmentation.

Baldwin souligne deux importants éléments qui bouleversent les conclusions de Rodrik. D’une part, la convergence des salaires et revenus entre les économies n’implique pas forcément une régression des chaines de valeur. L’intensité du commerce de biens intermédiaires entre pays développés excède celui entre pays développés et émergents, si bien que les économies échangent davantage entre elles lorsqu’elles s’élargissent. D’autre part, la convergence des salaires entre la Chine et les pays développés ne remet pas en cause le modèle du « vol d’oies sauvages » d’Akamatsu : au fil de son développement industriel, un pays produit des biens à toujours plus forte valeur ajoutée, ce qui permet à d’autres pays, dotés de plus faibles salaires, de s’investir dans la production à faible valeur ajoutée et d'initialiser ainsi son propre processus d’industrialisation et de rattrapage.

 

Références  Martin ANOTA

AVENT, Ryan (2012a), « No more growth miracles? », in The Economist, 9 août.

AVENT, Ryan (2012b), « Is the age of the growth miracle at an end? », in The Economist, 15 août.

BALDWIN, Richard (2012), « Supply chains changed the growth model », in The Economist, 15 août.

PETTIS, Michael (2012), « Emerging markets face a limit to investment-led growth », in The Economist, 15 août.

RODRIK, Dani (2012), « No more growth miracles? », in Project Syndicate, 8 août. Traduction française, « Adieu les miracles économiques ! ». 

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