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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 23:00

Laurent DAVEZIES

Editions du Seuil, 2012

 

L'économiste Laurent Davezies rejette l’idée d’une « fracture territoriale » selon laquelle les territoires les moins productifs auraient été pénalisés lors de ces dernières décennies : ils ont au contraire enregistré les meilleures progressions au niveau des revenus, de l’emploi et de la démographie en profitant de transferts massifs depuis les territoires les plus productifs. L’équilibre territorial, quoiqu’imparfait, s’est révélé dommageable pour les performances macroéconomiques du pays. Aujourd’hui, la Grande Récession et la crise des dettes souveraines rendent impossible une poursuite de cette « circulation invisible des richesses » et rendent inéluctable un du paysage géographique de l’économie française. L’auteur se propose alors de rendre compte de ces dynamiques spatiales en ne se penchant que sur la seule France métropolitaine.

Davezies observe dans un premier chapitre les répercussions de la Grande Récession sur l’économie française en se focalisant sur la période s’étalant entre 2008 et 2008, soit la phase aiguë de la crise. Certes, celle-ci a été plus sévère que lors des ralentissements de l’activité observés en 1974, en 1982 et en 1992. Toutefois, la France a été relativement épargnée par la crise par rapport aux autres grands pays industriels. Même si les créations d’emplois publics ont joué un moindre rôle d’amortisseur que par le passé, l’emploi a mieux résisté grâce aux emplois non salariés : après un déclin séculaire, le stock d’emplois non salariés vulnérables est tout simplement épuisé. Les emplois se sont pour l’essentiel détruits dans les secteurs industriels, c’est-à-dire ceux qui étaient déjà en difficulté avant la crise. La crise n’a pas accéléré les destructions d’emplois, qui sont associées à un problème structurel ; elle a en revanche interrompu les créations d’emplois en freinant la dynamique des secteurs pérennes. Ces derniers réagissent peut-être fortement au cycle conjoncturel, mais ils justement à même de fortement rebondir avec la reprise de la croissance. En revanche, les pertes en emplois des industries traditionnelles seront irréversibles. 

Si au niveau agrégé, les répercussions de la crise sur l’emploi ont été amorties, le choc s’est en revanche avéré asymétrique d’un point de vue territorial. La crise a principalement touché le nord-est du pays et la diagonale du vide, tandis que le sud et l’ouest ont été relativement épargnés. Il existe également de profondes disparités spatiales dans les pertes d’emplois privées, puisque celles-ci ont davantage affecté les territoires qui concentrent les secteurs en déclin, tout en n’abritant que très peu de secteurs dynamiques, et qui s’avéraient ainsi fragiles avant même l’éclatement de la crise. Ces zones d’emplois en difficulté se situent pratiquement toutes au nord-est d’une ligne reliant le Calvados et la Loire. La géographie de la crise est donc fondamentalement déterminée par des facteurs structurels. En outre, ces dernières décennies, les restructurations du système productif se sont révélées destructrices d’emplois masculins et créatrices d’emplois féminins. La crise a également accéléré cette substitution structurelle en détruisant essentiellement les emplois privés des hommes. Le fossé entre les catégories monoactives présentes en bas de la hiérarchie sociale et la classe moyenne dotée de deux emplois s'en trouve accentué. La hausse résultante des inégalités est alors susceptible d’accroître les tensions raciales et la montrée des populismes. Daviez note a ce propos la quasi similarité entre la géographie des territoires en difficulté et la géographie du vote FN. 

Entre 2008 et 2009, le revenu disponible brut s’est accru dans l’ensemble des régions via des mécanismes privés et public, ce qui a permis à la consommation des Français de résister malgré le stockage net d’épargne. Le maintien des rémunérations des salariés, alors même que la valeur ajoutée des entreprises diminuait, a joué un rôle d’amortisseur. L’accroissement des prestations sociales et la progression des salaires publics ont également joué. Ces mécanismes n’ont toutefois pu empêcher une rapide remontée du chômage. Les plus fortes progressions du chômage ont eu lieu dans les anciennes régions industrielles de l’est et dans les nouvelles régions industrielle de l’ouest, c’est-à-dire dans les territoires les plus industriels et les moins résidentiels où la consommation s’avère par conséquent peu dynamique. 

L’auteur observe dans un deuxième chapitre la dimension territoriale de la crise des dettes souveraines qui s’est amorcée en 2011. Alors que les disparités de PIB régionaux se sont accrues ces trois dernières décennies, les inégalités de revenu par tête ont diminué entre les régions. Cette évolution tient en l’existence de budgets publics et sociaux qui ont permis des transferts massifs de revenu d’un territoire à l’autre. Il s’agit essentiellement d’un transfert depuis l’Ile-de-France vers le reste du pays pour un montant s’élevant à 10 % du PIB. Ces mécanismes de redistribution apparaissent comme le principal instrument au service de la cohésion territoriale : ils font nation. La redistribution interterritoriale a permis aux régions les moins compétitives de soutenir leur faible croissance et de contenir ainsi les inégalités territoriales que les écarts de compétitivité auraient dû creuser entre les régions. Il apparaît alors difficile de concilier la baisse des inégalités territoriales avec une logique d’autonomie des territoires. 

Ainsi, les prélèvements publics et dépenses sociales ont des effets contrastés sur les territoires ; réciproquement, les effets d’une éventuelle modification de la structure ou du volume du budget auraient eux-mêmes un impact territorial différencié. Or, la France va devoir réduire son déficit et sa dette. Ce qui s’est avéré être le principal mécanisme de réduction des inégalités territoriales ces dernières décennies ne pourra plus l’être dans les prochaines. La province serait perdante si les dépenses publiques étaient fortement réduites ; l’Ile-de-France serait par contre la plus grande période dans le cas d’une forte augmentation des prélèvements. L’auteur note également l’existence d’un « double bind territorial » : durant la Grande Récession, « l’amortissement par les emplois publics a davantage bénéficié aux régions les moins affectées et les plus dynamiques, mais une diminution des emplois publics, si elle se produisait, affecterait au contraire celles qui sont le plus en déclin. » Or, les emplois publics ne pourront pas non plus à l’avenir atténuer aussi efficacement qu’auparavant l’impact de la crise de compétitivité que subissent de nombreux territoires français. Au final, un nouveau régime de dualisation des territoires se met aujourd’hui en place, au détriment des territoires « protégés » d’hier. 

Puisque la croissance ne peut plus reposer sur « la consommation solvabilisée par la dette », l’économie française doit alors nécessairement trouver d’autres moteurs de croissance. Il est essentiel d’améliorer la rentabilité du système productif et pour cela stimuler les gains de productivité. Cette réorientation de la croissance française va, d’une part, se traduire par une reconfiguration spatiale de l’économie et, d’autre part, remettre en question les engagements sociétaux portés par les administrations publiques. Dans un troisième chapitre, Davezies observe donc la nouvelle carte de France qui va émerger de la crise de la dette. Pour cela, il fait appel aux enseignements de la nouvelle économie géographique. Selon ce corpus théorique, avec la baisse des coûts de transport, les coûts de transaction deviennent le principal facteur de localisation pour les entreprises, or la concentration spatiale des facteurs de production permet de réduire ces coûts en stimulant les externalités d’agglomération : l’appariement entre l’offre et la demande gagne en efficacité, les firmes exploitent les économies d’échelle et le transfert d’idées s’en trouve accéléré. La métropole apparaît alors comme essentielle dans la mobilisation des gains d’efficacité. En gagnant en densité et en fluidité, elle stimule la croissance nationale, mais elle ne peut se développer qu’au détriment des territoires périphériques. Les modèles de la nouvelle économie géographique suggèrent ainsi une contradiction fondamentale entre croissance économique et cohésion territoriale : la poursuite de la première ne peut s’accompagner que d’un accroissement des inégalités territoriales.

Ce processus n’a pas été à l’œuvre en France. Les métropoles françaises génèrent de la croissance économique, sans pour autant connaître de développement (en termes de population, d’emploi ou de revenu). En revanche, le reste du territoire, privé de croissance, se développe. Le processus de métropolisation et l’accroissement des inégalités territoriales qui lui est associée ont été puissamment contrariés ces dernières décennies par l’action des pouvoirs publics. Puisque les budgets publics et sociaux ne peuvent plus jouer leur rôle de mécanisme d’ajustement face aux chocs asymétriques et assurer l’équilibre territorial, les territoires les mieux dotés en facteurs de production devraient prochainement connaître un regain de développement, tandis que les autres déclineront. Les territoires marchands dynamiques, qui étaient jusqu’alors les « mal aimés de l’aménagement du territoire à la française », seront la base territoriale d’une croissance fondée sur les secteurs productifs modernes : en leur cœur, les grandes métropoles (Paris, Lille, Toulouse, Nantes, Rennes et Grenoble) pourront enfin exploiter tout leur potentiel et se développer à un rythme soutenu. Si les territoires non marchands dynamiques souffriraient fortement d’une baisse des dépenses publiques, ils disposent de larges marges de développement à travers leurs atouts résidentiels et leur potentiel productif jusqu’ici négligé. Par contre, les zones en difficulté seront les plus pénalisées.

Les autorités publiques doivent alors décider soit de freiner cette tendance au nom de l’égalité, soit de la catalyser au nom de la croissance. L’auteur tend à privilégier la seconde option (une idée à laquelle le gouvernement actuel semble s'être également rangé, même s'il n'avoue pas l'abandon de l'équilibre territorial). Les politiques de réindustrialisation se sont en effet montrées d’une efficacité limitée ces trois dernières décennies. Par conséquent, « demain, le redressement productif sera fondé sur certains territoires pas sur d’autres ». La migration apparaît alors nécessaire non seulement pour que la métropolisation s’opère, mais aussi pour prendre désormais le relais comme mécanisme d’ajustement en cas de chocs asymétriques. Or, les migrations résidentielles sont contrariées. En effet, si les travailleurs les plus qualifiés et dotés des emplois les plus stables sont les plus mobiles, les plus exposés aux destructions d’emplois, en particulier les ouvriers, sont par contre « piégés dans les territoires ». De plus, au lieu de migrer vers les territoires dynamiques, les migrants quittent les zones sinistrées pour les territoires proches et à peine moins pénalisés. Il apparaît nécessaire de lever les obstacles à la mobilité résidentielle et d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. On peut alors regretter que Davezies reste particulièrement vague concernant ces derniers.


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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 21:02

A la fin des années soixante-dix, Deng Xiaoping amorce les réformes économiques en Chine. Cette modernisation de l’économie chinoise passe par sa libéralisation progressive et une stratégie de croissance explicitement déséquilibrée. Les investissements étrangers n’ont par exemple été initialement autorisés que dans un nombre limité de zones économiques spéciales, avant que 14 zones côtières ne soient ouvertes aux investisseurs étrangers en 1984. Le traitement préférentiel dont les provinces côtières font l’objet leur a permis de développer des institutions de marché et d’accumuler plus rapidement du capital que les autres régions. Avec les réformes, les performances des provinces ont ainsi divergé, les régions côtières ayant bénéficié d’une progression plus rapide de leurs niveaux de productivité et de revenu que les provinces de l’intérieur (cf. graphique 1).

GRAPHIQUE 1  Croissance de la productivité moyenne du travail (1979-2009) 

ConvergenceChina2.jpg

source : Andersson et alii (2013)

Aux yeux des autorités publiques, la concentration des activités économiques sur la façade maritime n’était pas appelée à perdurer. L’idée sous-jacente à la stratégie chinoise était que les gains de richesse générés dans les pôles de croissance situés le long de la côte ruisselleraient vers l’intérieur des terres ; des effets d’entraînement contribueraient à uniformiser les niveaux de richesse sur l’ensemble du pays. Les réformes ont effectivement permis d’accélérer la création de richesses et de sortir de la pauvreté 600 millions de Chinois lors des trois dernières décennies ; la part de la population vivant dans la pauvreté est ainsi passée de 81,6 à 10,4 % au cours de cette période. Toutefois, le ruissellement des richesses de la côte vers le reste du pays, c’est-à-dire la convergence des provinces, reste incertain. Plusieurs analyses suggèrent une persistance, voire une aggravation des inégalités interprovinciales de revenu et de productivité. Autrement dit, l’avantage initial des régions côtières se serait maintenu, voire accru au cours du temps.

Fredrik N.G. Andersson, David L. Edgerton et Sonja Opper (2013) ont observé les performances régionales en termes de croissance entre 1978 et 2009. Ils ont distingué les fluctuations de court terme des tendances qui sont à l’œuvre à long terme. Trois principaux résultats émergent de leur analyse. Tout d’abord, la divergence dans le rythme de croissance de long terme entre les différentes provinces a atteint un pic en 1994. A partir de cette date, l’écart tend à se réduire (cf. graphique 2). A partir de 2003, les provinces suiveuses enregistrent des taux de croissance de long terme supérieurs à ceux des provinces meneuses, si bien que les niveaux de productivité des deux clubs de provinces tendent depuis lors à converger. Ensuite, malgré qu’un processus de convergence soit à l’œuvre à long terme, les provinces côtières et les provinces intérieures peuvent toutefois connaître des divergences temporaires dans leurs performances. Les fluctuations touchant leurs taux de croissance s’étendent sur une période pouvant atteindre 16 ans, mais elles s’estompent au-delà, si bien que les forces de divergence n’ont aucun impact sur la croissance à long terme des économies régionales.

GRAPHIQUE 2  Croissance de la productivité moyenne du travail à long terme

ConvergenceChina1.jpg

source : Anderson et alii (2013)

Enfin, Andersson et alii montrent que les principaux facteurs contribuant à la croissance régionale varient au cours du temps. D’une part, l’importance relative de la productivité totale des facteurs s’accroît fortement dans les provinces meneuses, tandis que les taux d’accumulation du capital y voient leur importance relative diminuer au cours du temps. D’autre part, la stratégie de croissance des provinces suiveuses repose toujours principalement sur l’accélération des taux d’accumulation du capital. En 2009, le secteur agricole représentait 45 % de l’emploi total dans les provinces suiveuses, tandis qu’il ne représentait qu’un quart des emplois dans les provinces meneuses. Puisqu’une large différence dans le poids relatif de l’emploi agricole demeure, les différences observées la composition des facteurs contribuant à la croissance devraient encore persister ces prochaines années.

Chao Li et John Gibson (2012) se sont quant à eux penchés sur l’évolution des inégalités de revenu entre les différentes provinces chinoises et parviennent eux aussi à une conclusion optimiste. Les précédentes études ont échoué à mesurer précisément le PIB par tête de chaque province en surestimant ou bien en sous-estimant le nombre d’habitants dans chacune d’entre elles. En effet, ces études se fondaient sur les registres d’état civil (le hùkǒu). Or, la croissance chinoise a entraîné un important exode rural et ainsi l’apparition de nombreux migrants dénués de cartes de résidence. En 2010, environ 200 millions de Chinois avaient quitté leur lieu initial d’enregistrement. Dans les provinces côtières, le nombre de résidents est supérieur de plusieurs millions au nombre d’habitants recensé dans les registres ; symétriquement, dans les provinces continentales, le nombre effectif de résidents est largement inférieur au nombre officiel.

GRAPHIQUE 3  Indice de Gini des inégalités interprovinciales en matière de PIB par habitant selon divers dénominateurs

ConvergenceChina3.jpg

source : Li et Gibson (2012)

Après avoir corrigé le dénominateur du PIB par habitant, Chao Li et John Gibson montrent que les inégalités interprovinciales se sont continuellement réduites entre 1978 et 1990. Un tiers de cette réduction a toutefois été renversée lors des trois années suivantes (cf. graphique). L’évolution des inégalités interprovinciales est plus erratique dans la décennie suivante. Elles atteignent un nouveau pic au début des années deux mille, sans toutefois revenir aux valeurs observées avant la réforme. A l’instant du pic, ce sont alors les deux tiers de la réduction des inégalités obtenue entre 1978 et 1990 qui ont été inversés. Après 2005, les inégalités interprovinciales chutent rapidement pour finalement revenir en 2010 aux valeurs observées vingt ans auparavant. Les auteurs en concluent que le seul épisode de l’ère de la réforme au cours duquel les inégalités se sont renforcées à un rythme soutenu s’étale entre 1990 et 1993.

 

Références Martin ANOTA

ANDERSSON, Fredrik N.G., David L. EDGERTON & Sonja OPPER (2013), « A Matter of Time: Revisiting Growth Convergence in China », in World Development.

LI, Chao, & John GIBSON (2012), « Rising Regional Inequality in China: Fact or Artefact? », University of Waikato, Department of Economics, working paper, n° 12/9.

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 19:02

Plusieurs études suggèrent que les performances économiques d’un territoire et en particulier d’une ville dépendent du niveau d’entrepreneuriat en son sein. Comme le note par exemple AnnLee Saxenian (1994) dans sa comparaison entre les performances de la région de Boston et celles de la Silicon Valley, les entrepreneurs jouent un rôle essentiel dans l’adaptation des territoires à l’évolution économique. Les villes ayant un plus haut niveau d’entrepreneuriat connaissent une plus rapide croissance de l’emploi que celles disposant de peu d’entrepreneurs, mais aucune explicitation ne s'est révélée pleinement satisfaisante pour éclairer une telle corrélation.

Benjamin Chinitz (1961) s’est penché sur la pénurie d’entrepreneurs qui caractérisait Pittsburgh dans les années cinquante et qui contrastait fortement avec le climat créatif qui régnait à la même époque à New York. Il avait émis l'idée que les mines de charbon proches de Pittsburgh avaient poussé les entreprises locales à se spécialiser dans des activités de transformation des métaux qui présentaient de larges économies d’échelle. L'activité de ces grosses entreprises se serait alors traduite par une pénurie en capital humain sur plusieurs générations. Dans son explication, Chinitz met d’une part l’accent sur l'importance de la transmission intergénérationnelle des qualifications et attitudes en affirmant que les salariés des grosses entreprises ont insuffisamment inculqué les talents entrepreneuriaux à leurs enfants. Il estime d’autre part que le développement des activités extractives s’est traduit par un accès plus restreints pour les nouvelles entreprises aux intrants. Chinitz offre ainsi une prime formulation de la théorie de la malédiction des ressources naturelles (natural resource curse) ; celle-ci s’opérait dans l’exemple de Pittsburgh via des activités intensives en ressources naturelles qui auraient évincé l’activité entrepreneuriale à la source de la croissance de long terme.

Edward L. Glaeser, Sari Pekkala Kerr et William R. Kerr (2012) testent l’intuition de Chinitz en comparant les villes aux Etats-Unis qui étaient proches des dépôts miniers en 1900 avec celles qui en étaient éloignées. Ils étudient les liens qui existent entre les dépôts miniers et l’entrepreneuriat moderne. De nombreuses industries extractives présentent des rendements d’échelle. L’extraction, la transformation et le transport des minerais sont des opérations intensives en capital qui ne sont véritablement rentables que lorsqu’elles sont opérées à une large échelle. Selon Glaeser et alii, les villes disposant d’une abondance en minéraux et charbon se seraient par conséquent dotées de structures industrielles qui se caractérisent par des établissements de grande taille et par une atrophie de l’activité entrepreneuriale. Leur analyse montre que, même plusieurs décennies après, les villes qui avoisinèrent les mines au tournant du siècle hébergent de nombreuses activités qui encouragent le développement des emplois de cadres, mais évincent aussi en parallèle les entrepreneurs. La proximité d’une ville avec les dépôts minéraux et de charbon en 1900 s’avère positivement corrélée avec la taille moyenne des établissements manufacturiers en 1963 et dans les années qui suivent. La composition industrielle d’une ville et la taille et types des entreprises qui y sont implantées influenceraient ainsi de manière durable l’activité entrepreneuriale.

L’étude montre que la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises est plus faible dans les villes proches des mines que dans les villes qui en sont éloignées. Cette relation est observable sur plusieurs générations et apparaît même dans des secteurs qui ne sont pas directement reliés à l’activité minière : le fait qu’une ville soit proche des mines en 1900 se traduit aujourd’hui par une plus grande taille des établissements, par une moindre création d’entreprises et par une moindre croissance urbaine aussi bien pour le commerce, que pour la finance ou encore pour les autres activités de services. Les auteurs cherchent ensuite à déterminer si leurs résultats sont attribuables à un déclin général des villes construites autour des mines, telles que Pittsburgh, qui serait survenu dans les années soixante. Il apparaît que le phénomène s’opère aussi bien dans les villes au climat plus chaud, présentant une forte croissance de l’emploi, que dans les plus vieilles villes du nord, celles de la Rust Belt : la proximité des villes aux mines historiques atténue toujours leur croissance de l’emploi. En définitive, l’activité minière influencerait l’entrepreneuriat moderne bien plus fortement que ne le fait l’évolution même des régions américaines.

 

Références Martin ANOTA

BELSIE, Laurent (2012), « Entrepreneurship and urban growth », NBER, novembre.

CHINITZ, Benjamin (1961), « Contrasts in Agglomeration: New York and Pittsburgh », in American Economic Review Papers and Proceedings, vol. 51, n° 2.

GLAESER, Edward L., Sari Pekkala KERR & William R. KERR (2012), « Entrepreneurship and urban growth: An empirical assessment with historical mines », NBER working paper, n° , août.

SAXENIAN, Anna Lee (1994), Regional Advantage: Culture and Competition in Silicon Valley and Route 128, Harvard University Press.

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