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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 20:00

Les régions d’un pays donné, notamment la France, se caractérisent par des niveaux inégaux de performances économiques. Expliquer ces différentiels de performances n’est possible qu’en prenant en compte dans l’analyse deux forces économiques fondamentales, parfois en concurrence l’une avec l’autre, en l’occurrence les forces de convergence et les forces d’agglomération. Les forces de convergence émergent lorsque les rendements décroissants réduisent le potentiel de croissance de l’activité économique. La limitation des ressources sur un lieu donné entraîne alors une convergence des niveaux de productivités et de revenus entre les régions. Cette dynamique est contrebalancée par les forces d’agglomération. En présence d’économies d’agglomération, le potentiel de croissance tend cette fois-ci à s’accroître avec le niveau d’activité économique. Dans ce cas, le développement économique peut alors très bien s’accompagner d’un creusement des inégalités entre régions. La concentration géographique d’activités économiques connexes sur des lieux donnés, tels que les districts industriels italiens ou la Silicon Valley, démontre concrètement l’importance des forces d’agglomération dans le façonnement de l’espace économique. 

D’Alfred Marshall (1890) jusqu’aux théoriciens de la nouvelle économie géographique, les économistes ont particulièrement mis l’accent sur quatre formes d’externalités d’agglomération. Tout d’abord, un tissu dense et diversifié d’entreprises facilite les appariements entre l’offre et la demande sur le marché local du travail en générant une forte demande de travail hétérogène et en attirant une main-d’œuvre aux diverses compétences. Ensuite, la présence de plusieurs entreprises sur un lieu donné y accroît l’offre de biens et services intermédiaires et permet ainsi aux firmes d’obtenir plus facilement les intrants nécessaires à leur production tout en réduisant leurs coûts d’information et de transport. Réciproquement, elle leur permet d’accroître la taille de leur marché et d’exploiter ainsi plus efficacement leurs économies d’échelle. Enfin, la concentration spatiale des entreprises favorise les effets de débordement technologique (technological spillovers), c’est-à-dire le transfert des connaissances générées par l’activité de recherche-développement et les échanges informels de savoir-faire.

Ces différents mécanismes sont associés à divers avantages en termes de coût ou de productivité qui génèrent des rendements croissants pour les activités économiques géographiquement proches. Puisque les entreprises sont à l’origine d’externalités qui profitent à leurs concurrentes, elles ont alors intérêt à se regrouper sur un même lieu pour former des pôles d’activités connexes, qualifiés de districts industriels ou de clusters. A un extrême donc, l’agglomération peut résulter d’une spécialisation de la région dans une industrie particulière où les entreprises partagent des intrants, des savoirs et savoir-faire communs et procèdent à une division plus fine du travail, auquel cas on parlera d’économies de spécialisation. A un autre extrême, l’agglomération peut s’expliquer par les bénéfices liés à la diversification de l’appareil productif, de l’offre de travail et de biens intermédiaires, auquel cas on parlera d’économies d’urbanisation. Différentes forces d’agglomération sont donc à l’œuvre. Différencier l’influence propre qu’exercent respectivement les économies de spécialisation et les économies d’urbanisation est toutefois compliqué par la présence de forces de convergence. Les performances économiques d’une région reflèteront l’équilibre des forces de convergence et d’agglomération, si bien qu’il est difficile d’isoler leur effet respectif.

Si un processus de convergence est effectivement à l’œuvre au niveau industriel, de puissantes forces d’agglomération s’exercent entre les industries composant un cluster. Mercedes Delgado, Michael E. Porter et Scott Stern (2012) se sont focalisés sur l’impact des clusters sur la performance économique des régions étasuniennes pour ainsi mettre en évidence l’influence des économies d’agglomération. Ils exploitent les données collectées par le Cluster Mapping Project (CMP). Ce dernier recense 41 clusters exportateurs sur le territoire des Etats-Unis et ceux-ci comprennent 589 industries exportatrices. Ces clusters et industries exportateurs sont définis comme étant concentrés dans des régions données et comme vendant des biens et services à d’autres régions, voire au reste du monde. Dalgado et alii peuvent ainsi examiner les forces d’agglomération émanant de la proximité spatiale d’industries intimement reliées et complémentaires. Celles-ci bénéficient des complémentarités en partageant des connaissances, des technologies et des intrants communs, mais également les institutions spécifiques à leur cluster.

Leurs travaux montrent que les industries localisées dans un cluster fortement développé connaissent des taux de croissance de l’emploi élevés. La croissance de l’emploi industriel s’accélère aussi bien avec la force des clusters présents dans la région qu’avec la force des clusters présents dans les régions adjacentes. Les clusters fortement développés sont notamment caractérisés par de plus fortes hausses salariales, mais aussi par une croissance plus rapide du nombre d’établissements et du nombre de dépôts de brevet. En outre, les clusters présents dans une région donnée y favorisent l’apparition de nouvelles industries, ce qui dénote leur importance dans le développement régional. Ces résultats amènent les trois auteurs à rejeter la distinction traditionnelle entre spécialisation industrielle et diversité régionale. En effet, la complémentarité des activités économiques joue un rôle important dans la croissance économique et les clusters ont un rôle central dans la manifestation de cette complémentarité : en leur sein, les entreprises ont un accès privilégié aux intrants clés, interagissent plus efficacement avec leurs clients et y innovent plus facilement.

Si plusieurs études antérieures ont souligné l’importance que revêtent la base locale du savoir scientifique et les effets de débordement technologique dans la création d’opportunités pour l’entrepreneuriat et l’innovation, Delgado et alii montrent que l’impact des acticités économiques connexes sur la performance économique est bien plus large. La présence de clusters influence crucialement les créations d’emplois au niveau régional. Leur étude permet en outre une identification plus précise des principaux vecteurs de l’agglomération et le rôle des clusters dans l’architecture des forces d’agglomération. Les externalités d’agglomération se traduisent par une réduction des coûts et des risques, ainsi qu’une plus forte diffusion spatiale des connaissances. L’émergence de clusters ne permet pas seulement une diminution des coûts de production, mais également des coûts de transaction en favorisant les relations d’échange et en rendant plus transparents les marchés locaux de produits. Les découvertes locales accroissent le stock de connaissances pour de nombreuses entreprises. Les institutions spécialisées locales, par exemple les centres de formation, les organismes de certification et les réseaux d’infrastructure, jouent en outre un rôle important dans l’émergence des complémentarités.

Ces divers résultats ont d’importantes implications pour la décision publique. Pour qu’une politique régionale soit efficace, elle doit prioritairement stimuler les complémentarités entres les activités économiques connexes plutôt que de chercher à attirer tout type d’investissement, de n’offrir des incitations qu’à un nombre limité d’entreprises ou de favoriser des domaines particuliers de haute technologie où les clusters régionaux s’avèrent au préalable fragiles. L’action publique doit se focaliser sur les avantages comparatifs préexistants des clusters. De plus, puisque les bénéfices des clusters s’étendent au-delà des frontières administratives, la performance économique de la région repose fortement sur les clusters présents dans les régions adjacentes. Les politiques publiques doivent donc favoriser les complémentarités entre les différents territoires. En l’occurrence, le développement régional dépend de l’essor d’infrastructures et d’institutions qui facilitent l’accès à la demande, aux compétences et aux offreurs présents dans les clusters voisins.


Références Martin ANOTA

CROZET, Mathieu, & Miren LAFOURCADE (2009), La Nouvelle Economie géographique, La Découverte.

DELGADO, Mercedes Michael E. PORTER & Scott STERN (2012), « Clusters, convergence, and economic performance », NBER working paper, n° 18250, juillet.

MARSHALL, Alfred (1890), Principles of Economics.

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 13:04

L’accumulation de capital humain est considérée comme un élément crucial pour la croissance de la productivité, en particulier lorsque l'économie se situe aux abords de la frontière technologique. Par conséquent, le développement économique d’une ville ou d’un territoire tient en sa capacité à drainer de la main-d’œuvre qualifiée. Et effectivement, les plus grandes villes abritent une population plus éduquée et plus productive que le reste du territoire. Les données empiriques révèlent en outre que les inégalités salariales sont positivement corrélées à la taille des villes : plus la population d’une ville est importante, plus les primes de qualification (skill premia), c’est-à-dire le surcroît salarial obtenu par les plus qualifiés, sont importantes.

Donald R. Davis et Jonathan I. Dingel (2012) proposent ainsi un modèle liant les primes de qualification à la taille de villes. Le but de leur article est de comprendre les choix spatiaux des travailleurs qualifiés et non qualifiés, mais également les conséquences de ces choix. En effet, non seulement les travailleurs qualifiés migrent plus fréquemment que les travailleurs non qualifiés, mais lorsqu’ils changent effectivement de résidence, ils migrent également plus loin que ces derniers. L’équilibre spatial se révèle de toute importance pour décrire les dynamiques spatiales de long terme. Les travaux en nouvelle économie géographique qui se développent dans le sillage de l’article séminal de Krugman (1991) postulent l’immobilité des travailleurs non qualifiés. Dans les modèles spatiaux de long terme au contraire, les différences dans les mobilités spatiales doivent être un résultat et non une hypothèse. Pour obtenir cette mobilité différentielle, Davis et Dingel vont considérer le transfert de connaissances comme principale force d’agglomération, mais ce transfert ne se réalise pas sans coûts.

Leur modèle incorpore des échanges endogènes d’idées dans un système de villes. Il développe sous divers aspects les réflexions de Lucas (1988) sur le capital humain. Tout d’abord, les connaissances acquises à travers les interactions ne sont pas gratuites. Les agents prennent notamment en compte leur coût d’opportunité, correspondant au temps non dévoué aux activités productives, pour optimiser leur allocation temporelle. Ensuite, une partie du savoir étant tacite ou codifié, il ne peut être transmis qu’à travers le face-à-face. Les villes apparaissent alors comme le lieu privilégié pour de telles transmissions. De plus, le travail est distribué d’une manière continûment hétérogène. Puisque ce qu’un individu peut transmettre aux autres apprenants et ce qu’il peut lui-même apprendre varie en fonction de ces individus, la sélection spatiale des apprenants en différentes villes dotées d’opportunités d’appréhension distinctes apparaît naturelle. Enfin, ce qu’apprend un individu dépend de la capacité d’appréhension des autres membres de sa communauté. Les échanges de savoirs sont formés par les choix de localisation, dans la mesure où les opportunités d’appréhension sont hétérogènes et dépendent des décisions individuelles d’allocation temporelle en chaque lieu. Pour rendre compte de l’hétérogénéité du travail, les auteurs considèrent un continuum de niveaux de qualifications, permettant ainsi de représenter que même la main-d’œuvre très qualifiée est hétérogène.

Le processus de transfert de savoirs et compétences s’opère localement, dans un environnement parfaitement concurrentiel. Les coûts d’échanges sont nuls ou infinis. Les producteurs interagissent en ville afin d’acquérir des idées leur permettant d’accroître la productivité. Seuls deux biens sont produits dans le modèle canonique, en l’occurrence un bien échangeable et un bien non échangeable. Les biens non échangeables sont produits dans chaque ville par les travailleurs les moins qualifiés. Les travailleurs présents dans le secteur du bien échangeable allouent leur temps entre la production directe du bien et l’échange d’idées avec autrui en vue d’accroître leur productivité.

Les producteurs très qualifiés de bien échangeable vont alors tendre à habiter dans les plus grandes villes pour bénéficier de leur environnement favorable au transfert de connaissances, ce qui leur permet d’accroître leur productivité et donc leur salaire. Des forces de dispersion vont toutefois très rapidement s’exercer en parallèle. En effet, l’accroissement de la densité urbaine entraîne des phénomènes de congestion (saturation des réseaux de transport, etc.) et accroissent les prix de l’immobilier et des services non échangeables. Si les producteurs de bien non échangeable ne participent pas aux transferts de connaissances et n’obtiennent pas de prime de qualification, leurs salaires tendent tout de même à augmenter avec la taille de la ville pour compenser la hausse des prix. Au final, à l’équilibre, les individus les plus qualifiés vont habiter les plus grandes villes et allouer plus de temps à l’équilibre aux transferts de connaissances. Les primes de qualification augmentent avec la taille de la ville. Avec le jeu des forces d’agglomération et de dispersion, les plus larges villes seront les plus productives et les plus coûteuses.

Le modèle produit certains faits stylisés mis en évidence par les études empiriques. Tout d’abord, les villes sont fortement hétérogènes en termes de taille. Ensuite, les différences dans la taille des villes s’accompagnent de différences dans les salaires, prix immobiliers et productivités. De plus, une part significative des différences spatiales de salaires est attribuable à l’autosélection spatiale des travailleurs selon leur qualification. Cette autosélection reste toutefois incomplète, les villes étant habitées par des individus de diverses compétences. Enfin, les individus sont fortement mobiles au sein des économies avancées et répondent aux opportunités d’arbitrage spatial.

 

Références  Martin ANOTA

DAVIS, Donald R., & Jonathan I. DINGEL (2012), « A spatial knowledge economy », NBER working paper, n° 18188, juin.

KRUGMAN, Paul (1991), « Increasing returns and economic geography », in Journal of Political Economy, vol. 99, n° 3.

LUCAS, Robert (1988), « On the mechanics of economic development », in Journal of Monetary Economics, vol. 22, n° 1.

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