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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 20:58

La crise financière de 2001 a été un point tournant dans la récente histoire économique de la Turquie. En effet, selon Daron Acemoğlu et Murat Üçer (2015a, 2015b), les cinq années qui l’ont suivie ont été marquées par une croissance forte, inclusive et de qualité. Le PIB par tête a augmenté en moyenne d’environ 6 % par an, soit à un rythme qui n’avait pas été observé depuis les années soixante. Cette performance n’est pas due à la seule accumulation des facteurs : la moitié de la croissance du PIB par tête s’est expliquée par la croissance de la productivité totale des facteurs, puisque celle-ci s’est maintenue à environ 3 % entre 2002 et 2006. Au cours de cette période, l’investissement est passé de 12 à 22 % du PIB, avant tout sous l’impulsion de l’investissement en machines et équipements. Grâce à une croissance annuelle de la productivité tournant autour de 7 %, la part de l’activité manufacturière dans le PIB (à prix constants) est passée de 22 % à 24 % entre 2001 et 2007. L’inflation, qui atteignait en moyenne 80 % durant les années quatre-vingt-dix, n’était plus qu’à un chiffre. Le secteur public s’est fortement désendetté après la crise financière : la dette publique est passée de 75 % à 35 % du PIB, ce qui permit au gouvernement de se constituer une marge de manœuvre budgétaire.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB par tête turc (en %)

Les hauts et les bas de la croissance turque

source : Üçer et Acemoğlu (2015b)

Toujours entre 2002 et 2006, la base économique s’est élargie de deux façons. D’une part, grâce au rattrapage des niveaux de productivité impulsé par les investissements dans les infrastructures et l’amélioration de la qualité des services publics dans les, le début des années deux mille fut marqué par une convergence des niveaux de vie entre les régions littorales à l’ouest et les régions à l’intérieur des terres, notamment les villes des « tigres anatoliens ». En effet, la croissance avait jusqu’alors tendance à se confiner aux grandes villes industrielles à l’ouest du pays. D’autre part, l’Etat a accru ses dépenses consacrées à la santé et à l’éducation, ce qui a permis de fortement réduire les inégalités de revenu et les inégalités d’accès aux services publics. Les taux de pauvreté se sont réduits, la classe moyenne s’est développée et les inégalités de revenu ont diminué, notamment avec la forte croissance des salaires parmi les plus modestes. Le taux de mortalité infantile, l’espérance de vie et la qualité de l’éducation (mesurée notamment par les résultats aux tests PISA) ont connu un rattrapage rapide sur les moyennes des pays de l’OCDE.

La croissance turque a ralenti autour de 2007 et Üçer et Acemoğlu suggèrent que ce ralentissement s’est amorcé avant qu’éclate la crise financière mondiale, ce qui suggère que des facteurs structurels sont à son origine. La croissance du revenu par tête a atteint en moyenne 3 % entre 2007 et 2014. Après s’être contracté de 5 %, le PIB a rebondi au rythme insoutenable de 9 % entre 2010 et 2011, alimenté par les politiques expansionnistes. La banque centrale a réduit son taux directeur de plus de 10 points de pourcentage et le taux d’intérêt réel s’est retrouvé en territoire négatif, alors qu’il atteignait environ 7,5 % avant la crise financière mondiale. Les dépenses publiques sont passées de 13 % en 2006 à 16 %, érodant l’excédent primaire que le secteur publique était parvenu à générer. Les dépenses publiques contribuent désormais à 25 % de la croissance du PIB, contre une moyenne de 10 % entre 2002 et 2006. Malgré le fort assouplissement des politiques conjoncturelles, la croissance enregistrée après 2007 fut de mauvaise qualité. Depuis 2010, l’investissement dans le secteur manufacturier et la croissance de la productivité se sont effondrés. Certaines estimations suggèrent que la croissance de la productivité totale des facteurs est désormais négative. Les inégalités ont augmenté à nouveau.

L’évolution du solde courant traduit la dégradation de la qualité de la croissance. La forte croissance de la période 2002-2006 s’accompagnait d’un léger déficit courant, mais ce dernier s’est par la suite fortement creusé. Alors que les entrées de capitaux contribuaient à financer l’investissement entre 2002 et 2006, elles alimentent aujourd’hui la consommation. Le financement même du déficit courant est inquiétant : le financement de long terme et les investissements directs à l’étranger ont laissé place à des entrées de capitaux de plus court terme, donc potentiellement plus instables. La lire turque fut l’une des devises ayant subi les plus fortes dépréciations suite à l’annonce du tapering par la Fed. Un analyste de Stanley Morgan a ainsi forgé le terme de « fragile five » pour désigner la Turquie, l’Afrique du Sud, du Brésil, de l’Inde et de l’Indonésie ; ces cinq pays émergents ont non seulement vu leurs perspectives de croissance être fortement révisées à la baisse, mais ils se sont révélés être fortement dépendants du financement extérieur et ils ont connu de fortes turbulences sur le marché des changes

Üçer et Acemoğlu affirment que l’accélération de la croissance turque suite à la crise financière de 2001 et sa décélération à partir de 2007 sont liées à des dynamiques institutionnelles. Les institutions ont connu une série de réformes favorables à la croissance suite à la crise financière, notamment les réformes du secteur bancaire, l’indépendance de la banque centrale qui permit de pratiquement juguler l’inflation, la meilleure gestion des dépenses publiques et la plus grande transparence dans les décisions gouvernementales. La seconde moitié des années deux mille fut par contre marquée par une dégradation de l’environnement institutionnel, comme le dénote notamment la hausse du niveau apparent de corruption, et cette évolution briderait le potentiel de croissance de l’économie turque.

Selon Üçer et Acemoğlu, ces progrès et reculs institutionnels furent eux-mêmes étroitement liés aux dynamiques politiques. En effet, la période 2002-2006 coïncide avec un approfondissement de la démocratie en Turquie sous l’aiguillon de l’Union européenne, un recul de l’influence de l’Armée et un élargissement de la participation politique. L’Armée était effectivement au pouvoir depuis le coup d’Etat de 1980 ; lors des élections de 2002 le parti Justice et Développement (AKP) arriva au pouvoir avec la volonté affichée de mieux répartir les gains de la croissance dans la population et sur l’ensemble du territoire. Embrassant l’orthodoxie économique du FMI et de la Banque mondiale, l’AKP fut à l’origine des réformes structurelles d’après-crise et du plus grand investissement dans l’éducation, la santé et les infrastructures. Malheureusement, au cours de la seconde moitié des années deux mille, les relations entre la Turquie et l’Union européenne se sont effondrées et les divers contrepoids limitant l’influence du parti au pouvoir se sont effrités. En conséquence, les médias se sont retrouvés aussi contrôlés que durant le régime militaire et ils peuvent ainsi difficilement amener le gouvernement à rendre des comptes. Le système juridique a quant à lui perdu le peu d’indépendance qu’il avait précédemment gagné. Üçer et Acemoğlu craignent notamment que l’évolution du système politique turc vers un véritable régime présidentiel s’accompagne de la disparition des divers contrepoids visant à limiter le pouvoir présidentiel.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, & Murat UCER (2015a), « Rolling back reform has led to malaise in Turkey », in Financial Times, 15 avril. 

ACEMOGLU, Daron, & Murat UCER (2015b), « The ups and downs of Turkish growth, 2002-2015: Political dynamics, the European Union and the institutional slide », NBER, working paper, n° 21608, octobre.

RODRIK, Dani (2015), « Turkish economic myths », avril.

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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 18:43

Les études se sont souvent penchées sur l’impact des variables macroéconomiques sur les élections ; elles ont par exemple suggéré qu’une forte croissance tend à conforter le gouvernement en place. Par contre, il y a moins d’études sur le sens de causalité inverse, c’est-à-dire sur l’impact des résultats des élections sur les agrégats macroéconomiques.

Alan Blinder et Mark Watson (2014) sont revenus sur un résultat bien connu, mais peu documenté : durant l’après-guerre, l’économie américaine a connu une plus forte croissance économique lorsque le Président est démocrate plutôt que républicain, en l’occurrence une croissance supérieure de 1,8 point de pourcentage en moyenne, alors même que le taux de croissance moyen s’est élevé à 3,3 % sur la période. Elle génère également davantage d’emplois, réduit davantage le taux de chômage, accroît les profits des entreprises et leurs dépenses d’investissement et se traduit par de meilleurs rendements sur les marchés boursiers.

GRAPHIQUE  Taux de croissance annuel moyen lors des différents mandats présidentiels (en %)

Blinder--croissance-democrates-republicains-Etats-Unis.png

source : Blinder et Watson (2014)

Blinder et Watson ont également observé l’impact de la nature partisane du gouvernement sur les performances macroéconomiques des autres pays avancés d’après-guerre. Si le taux de croissance moyen a également été plus élevé lorsqu’un parti de gauche était au pouvoir dans le cas du Canada, c’est au contraire lorsqu’un parti de droite était au pouvoir dans le cas du Royaume-Uni ou de l’Allemagne. Les auteurs ont également observé l’effet des mandats présidentiels sur la croissance Française depuis 1949. Sur les 253 trimestres qui se sont déroulés depuis, le taux de croissance du PIB s’élevait en moyenne à 3,19 % lors des 96 trimestres au cours desquels le gouvernement était de gauche, tandis qu’il s’élevait en moyenne de 3,42 % au cours des 157 trimestres où le gouvernement était de droite. 

Blinder et Watson se sont alors demandés pourquoi la croissance a été plus élevée aux Etats-Unis lorsque les démocrates étaient au pouvoir. Du point de vue des dépenses, l’écart de croissance vient de l’investissement des entreprises et les dépenses en biens durables ; il apparaît en l’occurrence principalement lors de la première année du mandat présidentiel. La plus forte croissance n’est pas attribuable à de meilleures conditions initiales, ni à des taux de croissance différents, ni même à un regain de confiance suite à l’élection d’un Président démocrate. L’écart de croissance ne semble pas non plus s’expliquer par des choix de politique macroéconomique : ce n’est pas parce que la politique monétaire ou la politique budgétaire sont plus accommodantes sous les démocrates que la croissance a été plus forte. En fait, l’analyse économétrique réalisée par Blinder et Watson suggère plutôt que l’explication est à chercher du côté de la chance : lorsque les démocrates sont au pouvoir, les chocs pétroliers sont plus bénins, la performance de la productivité totale des facteurs plus forte, l’environnement international plus favorable et les anticipations des consommateurs plus optimistes concernant l’avenir à court terme.

 

Référence

BLINDER, Alan S., & Mark W. WATSON (2014), « Presidents and the U.S. economy: An econometric exploration », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20324, juillet.

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 23:26

Depuis l'antiquité, beaucoup se sont demandés quel régime politique favorise la prospérité économique. Certains suggèrent qu’un régime autoritaire promeut plus efficacement le développement économique qu’un régime démocratique, en particulier dans les pays relativement pauvres. Ces dernières décennies, plusieurs pays asiatiques ont su amorcer et maintenir un rythme soutenu de croissance, sans pour autant avoir à adopter un modèle démocratique. Les régimes autoritaires seraient incités à mettre en place les politiques économiques qui favorisent la croissance afin d’éviter le mécontentement populaire, ce qui leur permet d'assurer la stabilité du régime. En outre, les gouvernements autoritaires seraient les plus à même à exploiter les ressources naturelles et ainsi à préserver leur économie d'une « maladie hollandaise », en permettant à une minorité de confisquer directement la rente générée par l'exploitation des ressources naturelles et encore une fois de l'utiliser pour promouvoir l'activité économique et la stabilité du régime, en réduisant les impôts et en accroissant les aides publiques.

Réciproquement, l’adoption d’un régime démocratique pourrait pénaliser la croissance économique. L’accord du droit de vote à l’ensemble de la population conduit à un appauvrissement de l’électeur médian. Le gouvernement est alors plus enclin à développer la redistribution de revenus au profit des ménages aisés, mais le durcissement de la fiscalité pour les hauts revenus et le versement de prestations sociales aux moins aisés amènent les premiers comme les seconds (mais pas pour les mêmes raisons) à réduire leur offre de travail et leurs efforts d’investissement. Les élections amèneraient différents groupes concurrents à gaspiller des ressources pour prendre le pouvoir. Une fois au pouvoir, les élites nourrisent des comportements clientélistes. Influencés par l'opinion publique et les groupes de pression, ils ne prennent pas les décisions économiquement optimales. Les gouvernements en place n’hésiteraient d'ailleurs pas à creuser les déficits budgétaires pour adopter des politiques économiques favorisant leur réélection. Au final, les autorités publiques dans un régime démocratique tendraient à favoriser la consommation immédiate et les dépenses improductives au détriment de l’investissement et de la croissance à long terme.

D’autres considèrent au contraire qu’un système démocratique favorise la croissance économique. La redistribution démocratique peut se traduire par le développement du système éducatif et la fourniture de biens publics, notamment la mise en place d’infrastructures favorisant la production et les échanges. Les gouvernements tendent à améliorer la qualité de vie des populations, en particulier leur santé. Ces mesures favoriseraient la confiance entre les individus et stimuleraient (notamment pour cette raison) leur productivité. Le plus grand respect des droits à la propriété pourrait stimuler l’investissement et l’innovation.

En observant 100 pays entre 1960 et 1990, Robert Barro (1996) a recherché un lien empirique entre la démocratie et la croissance économique. Il constate que la première a un léger effet négatif sur la seconde. Son analyse suggère en outre la présence d’une relation non linéaire : la démocratie stimule la croissance pour de faibles niveaux de liberté politique, mais tend par contre à la réduire lorsqu'un certain niveau de liberté est atteint. L’amélioration du niveau de vie, qu’elle soit mesurée par la hausse du PIB, de l’espérance de vie et de l’éducation, accroît les chances qu’un pays adopte un régime démocratique.

Si plusieurs études empiriques tendent à confirmer les conclusions de Barro, d’autres suggèrent en contraire un effet bénéfique de la démocratie sur la croissance, tandis que d’autres encore ne parviennent à saisir aucune influence de la première sur la seconde. Mais Daron Acemoglu, Suresh Naidu, Pascual Restrepo et James Robinson (2014) affirment que l’étude de Barro, comme bien d’autres qui l’ont suivie, rencontrent quatre problèmes lorsqu’elles cherchent à mettre à jour le lien entre démocratie et croissance. Premièrement, les indicateurs de démocratie sont sujets à de profondes erreurs de mesure, si bien que le score démocratique d’un pays est susceptible de varier sans que ses institutions connu de mutations. Deuxièmement, les régressions en coupe transversale ont peu de chances de révéler l’impact causal de la démocratie sur la croissance, car les pays démocratiques diffèrent en de nombreux aspects (institutionnels, politiques, historiques et culturels) des pays non démocratiques. Troisièmement, les démocratisations sont précédées par une chute du PIB, si bien qu’une modélisation de la dynamique du PIB est nécessaire pour estimer l’impact de la démocratie sur ce dernier. Quatrièmement, le biais de variables omises est susceptible d’être particulièrement important, car les basculements dans un régime démocratique peuvent être corrélés avec d’autres changements ou répondre aux conditions économiques.

C’est précisément ces quatre problèmes que prennent explicitement en compte Daron Acemoglu et alii (2014) lorsqu’ils proposent leur propre évaluation de l’impact de la démocratie sur le PIB en observant un ensemble de pays entre 1960 et 2010. Ils avaient constaté dans une précédente étude que la démocratie ne réduisait pas les inégalités ; ils montrent ici qu’elle stimule toutefois la croissance économique. En effet, les démocratisations accroissent le PIB par tête d’environ 20 % au cours des trois décennies suivantes. Le graphique ci-dessous représente le PIB par habitant (en logarithmes) des pays qui adoptent un régime démocratique par rapport à ceux qui n’ont pas abandonné leur régime autoritaire (avec l’année 0 représentant l’année de la démocratisation). La démocratisation est précédée par une chute brutale du PIB. Ainsi, un pays tend à basculer dans la démocratie lorsqu’il subit une crise économique : un tel choc offre l’opportunité aux citoyens de contester le pouvoir en classe, puisque le coût d’une telle contestation est alors relativement faible. 

GRAPHIQUE PIB par tête autour d’une démocratisation

Acemoglu--Robinson--democratie-croissance-PIB.png

source : Acemoglu et alii (2014)

Les quatre auteurs constatent également qu’un pays a d’autant plus de chances d'adopter un régime démocratique que ses voisins ont eux-mêmes connu une démocratisation au cours des précédentes années ; réciproquement, un pays a d’autant plus de chance d’adopter un régime non démocratique que ses voisins ont basculé dans un tel régime au cours des précédentes années. Ainsi, les démocratisations tendent à survenir par vagues régionales, tout comme l'instauration des dictatures. 

Ils cherchent ensuite à mettre en évidence les canaux par lesquels la démocratie affecte le PIB. Celle-ci semble stimuler la croissance économique en encourageant l’investissement, en accroissant la scolarité (en particulier dans l’enseignement primaire), en poussant le gouvernement à instaurer des réformes économiques, en améliorant la fourniture de biens publics, notamment en stimulant les services publics dans le domaine de la santé, et enfin en réduisant le désordre social.

Daron Acemoglu et ses coauteurs observent ensuite les interactions entre la démocratie et le niveau de développement économique en saisissant ce dernier à travers le PIB par habitant. Ils ne constatent pas que la démocratie soit une contrainte pour la croissance économique dans les pays les moins développés. En outre, les données empiriques ne suggèrent pas que l’impact de la démocratie sur la croissance économique varie avec le niveau initial de développement économique. En revanche, la démocratie semble d’autant plus stimuler la croissance économique que le pays possède initialement un niveau élevé d’éducation, puisque son impact positif est d’autant plus important que les économies possèdent une large part de la population dans l’enseignement secondaire. Les auteurs avancent deux hypothèses pour expliquer ce résultat : la démocratie pourrait mieux fonctionner avec une population plus instruite ; un capital humain élevé atténue les conflits dans la répartition, ce qui rend le régime démocratique plus stable. Ils privilégient la seconde hypothèse. 

 

Références

ACEMOGLU, Daron, Suresh NAIDU, Pascual RESTREPO & James A. ROBINSON (2013), « Democracy, redistribution and inequality », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 19746, décembre.

ACEMOGLU, Daron, Suresh NAIDU, Pascual RESTREPO & James A. ROBINSON (2014)« Democracy does cause growth », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20004, mars.

BARRO, Robert J. (1996)« Democracy and growth », in Journal of Economic Growth, vol. 1, n° 1.

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 16:53

Il est tentant de penser qu’une démocratie favorise davantage l’égalité dans la répartition des richesses que tout autre régime politique. Si les institutions concentrent le pouvoir politique entre les mains d’une minorité, comme c’est précisément le cas dans les régimes non démocratiques, alors il semble naturel que ces institutions tendent à accroître les inégalités. Les groupes détenant le pouvoir politique peuvent en effet mettre en place des politiques qui leur bénéficient aux dépens du reste de la population. Sous le régime de l’Apartheid, la minorité blanche a par exemple formulé la législation du marché du travail de manière à forcer les travailleurs noirs à accepter des emplois non qualifiés, ce qui tend à réduire leurs salaires. Par conséquent, une répartition plus égale du pouvoir politique semble logiquement entraîner une plus grande égalité dans le partage des richesses. L’extension du droit de vote à l’ensemble de la société, en déplaçant l’électeur médian vers les couches les plus pauvres de la société et en accroissant la compétition politique, devrait en principe conduire au développement de la redistribution et une baisse des inégalités. 

Pourtant, certains pays asiatiques sont parvenus à une répartition relativement égale des revenus alors qu’un régime autocratique était en place en leur sein. Les inégalités semblent même s’être fortement accrues dans les anciens pays communistes lors de leur passage vers la démocratie. Les analyses empiriques ne parviennent pas à trouver un consensus en ce qui concerne la relation entre la démocratie et les inégalités de revenu. Après avoir observé le secteur manufacturier sur un large ensemble de pays, Dani Rodrik (1999) a par exemple suggéré que la démocratie était associée à de plus hauts salaires réels et à une plus grande part de la valeur ajoutée allant au travail. Pourtant, même si son analyse semble suggérer un lien négatif entre démocratie et inégalités, Rodrik reste prudent sur le sens de la causalité : les pays dotés d’une large classe moyenne (donc caractérisés par de hauts salaires réels) seraient plus enclins à basculer dans un régime démocratique ou à préserver celui-ci s’il est déjà en place. Plusieurs autres études ne parviennent pas à déceler une relation négative significative entre démocratie et inégalités. Certaines, notamment celle réalisée par Mark Gradstein et Branko Milanovic (2004), tendent même à faire émerger une relation positive.

Comme le rappellent Daron Acemoglu, Suresh Naidu, Pascual Restrepo et James Robinson (2013) dans leur récent document de travail, les liens entre démocratie et inégalités peuvent être bien plus complexes que ce que l’on pourrait penser de prime abord. En l’occurrence, la démocratie peut être capturée ou contrainte par certaines élites. En effet, la démocratisation bouleverse la répartition du pouvoir de jure au sein de la société. Toutefois, les inégalités ne dépendent pas de la seule répartition du pouvoir de jure ; elle dépend également de sa répartition de facto. Ceux qui voient leur pouvoir de jure décliner vont chercher à garder le contrôle du processus politique en cherchant à gagner davantage de pouvoir de facto. Par exemple, ils peuvent chercher à contrôler l’application locale des lois, mobiliser des groupuscules armés non étatiques ou capturer le système de partis. La démocratie peut également être contrainte par des institutions de jure (notamment des partis politiques conservateurs) ou par des menaces émanant de facto de l’élite (notamment celles de coups d’Etat, de fuite des capitaux et d’évasion fiscale). Ensuite, la démocratie peut davantage transférer de pouvoir politique aux classes moyennes qu’aux pauvres, auquel cas la redistribution peut s’opérer au seul profit des premiers. A l’extrême, on peut concevoir un lien positif entre inégalités et démocratie : les régimes autocratiques peuvent être davantage incités que les régimes démocratiques à mettre en place des politiques égalitaristes pour maintenir la paix sociale et éviter ainsi d’être remis en cause.

Acemoglu et ses coauteurs ont alors cherché à préciser au niveau empirique le lien entre démocratie, redistribution et inégalités. Leur analyse suggère un impact significatif de la démocratie sur les recettes fiscales en pourcentage du PIB. Ils décèlent également un effet positif sur le taux de scolarisation du secondaire et l’ampleur de la transformation structurelle de l’économie, notamment un accroissement de la part non agricole de l’emploi et de la production. Toutefois, ils constatent un effet bien plus limité de la démocratie sur les inégalités. Cette absence de lien significatif pourrait s’expliquer par la mauvaise qualité des  données disponibles concernant les inégalités, mais Acemoglu et alii estiment plutôt qu’elle dénote des relations biens plus complexes entre démocratie et inégalités. 

Les quatre auteurs cherchent alors à déceler la présence d’effets hétérogènes de la démocratie sur les inégalités. Les données empiriques suggèrent par exemple que la démocratie tend à accroître les inégalités dans les sociétés où les inégalités dans la propriété terrienne sont importantes, ce que les auteurs interprètent comme la preuve d’une capture du processus décisionnel démocratique par les grands propriétaires terriens. Ils constatent également que la démocratie tend à accroître les inégalités et la taxation lorsque la classe moyenne est relativement riche. Ces corrélations sont cohérentes avec l’idée que la démocratie permet aux classes moyennes de bénéficier d’une redistribution des revenus au détriment des pauvres. Au final, ces divers résultats amènent Acemoglu et ses coauteurs à rejeter l’idée que la démocratie mène nécessairement à un déclin uniforme des inégalités. Elle entraîne des bouleversements dans la redistribution et la structure économique qui ont des effets ambigus sur les inégalités. 

 

Références

ACEMOGLU, Daron, Suresh NAIDU, Pascual RESTREPO & James A. ROBINSON (2013), « Democracy, redistribution and inequality », NBER working paper, n° 19746.

GRADSTEIN, Mark, & Branko MILANOVIC (2004), « Does liberté = égalité? A survey of the empirical evidence on the links between political democracy and income inequality », in Journal of Economic Surveys, vol. 18, n° 4.

RODRIK, Dani (1999), « Democracies pay higher wages », in Quarterly Journal of Economics, vol. 114.

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 23:53

A long terme, l’évolution de la production par tête et la progression du revenu par habitant dépendent directement de la main-d’œuvre employée, du montant accumulé de capital physique et humain et de la technologie disponible. Pourtant, la présence de travailleurs qualifiés ou l’abondance en ressources naturelles ne suffisent pas pour générer de la croissance. Les institutions pourraient être une cause plus fondamentale de la croissance économique en influençant l’accumulation des facteurs et le progrès technique. Selon Douglass North (1990), « les institutions sont les règles du jeu dans une société ou, plus formellement, elles sont les contraintes humainement conçues qui façonnent l’interaction humaine, que celle-ci soit politique, sociale ou économique ». Les institutions déterminent comment les ressources économiques et le pouvoir politique sont répartis entre les différents individus et groupes composant une société, ce qui a deux implications majeures [Acemoglu et alii, 2005]. D’une part, c’est notamment à travers cette répartition que les institutions économiques exercent une fonction incitative sur les comportements économiques et façonnent la trajectoire même de la croissance économique : elles influencent l’investissement des agents dans l’accumulation du capital physique et humain et dans l’activité d’innovation, mais cette influence peut aussi bien être positive que négative. D’autre part, puisque les institutions déterminent justement la répartition des ressources économiques et du pouvoir politique, la définition du cadre institutionnel est l’objet de lutte entre les différents groupes, chacun d’entre eux cherchant à imposer les institutions qui lui sont les plus favorables. C’est l’issue même de cette lutte qui va alors déterminer si le cadre institutionnel va en définitive influencer positivement ou négativement le potentiel de croissance de l’économie.

Dans leurs multiples travaux, Daron Acemoglu et James Robinson font la distinction entre les institutions inclusives et les institutions extractives ; seules les premières sont favorables à la prospérité du pays, tandis que les secondes étouffent l’activité entrepreneuriale. Les institutions sont dites inclusives lorsqu'elles contraignent le pouvoir pouvoir politique et que le système des droits de propriété profite à une majorité de la population, c’est-à-dire lorsque la majorité des agents peuvent alors s’approprier les fruits de leurs investissements et plus largement espérer obtenir une part des richesses produites dans l’économie. Lorsque l’accès à l’éducation est ouvert à tous et lorsque le système de protection de la propriété intellectuelle est suffisamment élaboré, les entrepreneurs profitent alors de la diffusion des connaissances et se lancent dans l’activité d’innovation, ce qui permet ainsi à l’économie de se rapprocher de la frontière technologique. En revanche, les institutions sont dites extractives lorsque le système des droits de propriété ne bénéficie qu’à une infime fraction de la population. Les sociétés où les institutions extractives prédominent seront susceptibles de connaître une stagnation économique. En effet, l’élite délaissera les activités innovantes pour se vouer à la seule quête de rentes (rent-seeking). Elle cherchera notamment à promouvoir les institutions qui perpétuent les inégalités de richesse et reproduisent le partage actuel du pouvoir. Tant qu’une minorité s’accapare la majorité des fruits de la croissance, le reste de la population ne sera pas non plus incitée à se lancer dans l’entrepreneuriat et l’innovation.

Les différences institutionnelles observées d’un pays à l’autre peuvent alors expliquer pourquoi certains pays expérimentent des taux élevés de croissance, tandis que d’autres connaissent une stagnation économique, voire tombent dans une trappe à pauvreté. L’hétérogénéité institutionnelle expliquerait notamment pourquoi la Révolution industrielle s’est déroulée dans l’Angleterre du dix-neuvième siècle : celle-ci aurait profité de son avance institutionnelle sur les autres pays, notamment en renforçant les droits de propriété. Le système des brevets fut notamment introduit en 1624. Alors qu’elle ne disposait pas de compétences techniques plus élevées, l’Angleterre a su ainsi adapter ses institutions formelles aux besoins changeants de l’économie.

On peut ainsi relier l’avantage comparatif de l’Angleterre dans la production de biens manufacturés avancés à son cadre institutionnel. Nathan Nunn et Daniel Trefler (2013) ont observé comment le cadre institutionnel d'un pays peut façonner ses échanges extérieurs. Dans leur optique, les institutions domestiques peuvent constituer une source d’avantage comparatif dans le commerce international, et ce sans même forcément influencer directement les dotations factorielles ou non. Afin de montrer l’importance des institutions formelles, Nunn et Trefler considèrent la production d’un avion de ligne commercial. Sa production nécessite d’importants efforts d’innovation de la part de toutes les parties impliquées dans la transaction. Puisque ces efforts peuvent difficilement être observés dans un cadre légal et que l’innovation est par définition soumise à l’incertitude, les parties prenantes ne peuvent souscrire qu’à des contrats incomplets. A l’inverse, un produit standardisé tel que le jeans n’exige pas d’intrants spécifiques à sa production et les tâches de fabrication peuvent facilement faire l'objet de contrats. Par conséquent, un pays disposant de bonnes institutions contractuelles et d'un système élaboré de brevets va avoir des coûts relativement faibles dans la production d’avions et des coûts relativement élevés dans la production de jeans. Outre les institutions contractuelles et les droits de propriété, les institutions financières sont également une source d'avantage comparatif. Par exemple, les industries faisant face à des coûts fixes importants doivent avoir accès à des financements extérieurs, or ce financement sera moins coûteux si les investisseurs extérieurs sont protégés contre l’éventuel comportement opportuniste des insiders, notamment des PDG. Enfin, les institutions du marché du travail affectent elles aussi l’avantage comparatif. Celles-ci comprennent les institutions déterminant la capacité d’une entreprise et de ses salariés à se lier par des contrats qui garantissent que ces derniers fournissent un niveau élevé d’efforts ou bien encore les institutions affectant les coûts d’embauche et de licenciement.

La causalité peut aller dans le sens inverse : le commerce international peut rétroagir sur les institutions domestiques en affectant la répartition de la richesse et du pouvoir au sein de l’économie. En l’occurrence, il enrichit certains groupes d’individus qui sont alors susceptibles d’obtenir suffisamment de pouvoir politique pour aiguillonner le changement institutionnel. Nunn et Trefler rappellent l’exemple savamment analysé par la littérature néo-institutionnelle, en l'occurrence le commerce triangulaire en Atlantique du dix-septième au dix-neuvième siècle (cf. notamment Acemoglu et alii, 2005). Ce commerce a enrichi une élite dans les plantations aux Caraïbes qui utilisa alors ses richesses pour évincer les travailleurs du pouvoir politique, de l’éducation et de l’accès aux biens publics. Il enrichit également en Europe une classe de marchands qui utilisèrent leurs richesses pour développer le système de droits de propriété qui se révéla favorable à la croissance économique. Enfin, en Afrique, la pratique de l’esclavage s’est traduite par une détérioration des institutions locales et des droits de propriété. La diversité des réponses institutionnelles au commerce international s’expliquerait par les caractéristiques des « exportations », donc de l’avantage comparatif initial.

Daniel Trefler, dans une étude co-réalisée avec Daniel Puga, avait poursuivi l’analyse en observant les effets du commerce international sur l’économie vénitienne entre 800 et 1350 [Puga et Trefler, 2013]. Au neuvième siècle, Venise devint politiquement indépendante. Son indépendance et sa position géographique privilégiée lui permirent de profiter de l'essor des relations commerciales entre l’Europe occidentale et l'Orient. Le développement, tout d’abord exogène, du commerce à longue distance enrichit un groupe de marchands qui utilisa ses nouvelles ressources pour renforcer les contraintes sur l’exécutif et notamment pour établir un parlement en 1172 qui devint par la suite l’ultime source de légitimité politique. Des innovations émergèrent dans les institutions contractuelles, afin de résoudre les problèmes liés aux rédactions de contrat à l’étranger, et catalysèrent ainsi la mobilisation du capital à grande échelle, ce qui permit un développement, cette fois-ci endogène, du commerce à longue distance. Ce dernier a donc tout d’abord stimulé le changement institutionnel et l’activité économique, mais pour ensuite les décourager. En effet, à partir de la fin du treizième siècle, un groupe de très riches marchands s’évertua à enrayer la concurrence dans le champ politique, en rendant la participation héréditaire, mais aussi dans le champ économique, en érigeant des barrières aux activités les plus lucratives du commerce à longue distance. Cette tentative de capture des rentes a finalement sapé le dynamisme institutionnel de Venise et fragilisé la cité médiévale face aux concurrents.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron, Simon JOHNSON & James ROBINSON (2005), « Institutions as the fundamental cause of long-run growth », in P. Aghion & Durlauf (dir.), Handbook of Economic Growth, Elsevier. Quelques extraits traduits ici.

NORTH, Douglas C. (1990), Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press.

NUNN, Nathan, & Daniel TREFLER (2013), « Domestic institutions as a source of comparative advantage », NBER working paper, n° 18851, février.

PUGA, Diego, & Daniel TREFLER (2012), « International trade and institutional change: Medieval Venice's response to globalization », CEPR discussion paper, n° 9076, août.

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 22:44

Seymour Martin Lipset (1959) décela (ou tout du moins crut déceler) une corrélation positive particulièrement forte entre le revenu par tête et la démocratie dans un large ensemble de pays. En se focalisant ainsi sur la relation entre les institutions politiques et le développement économique, il définit une large partie de l’agenda de l’économie politique contemporaine. La corrélation entre revenu et démocratie est la pierre angulaire de la théorie de la modernisation (modernization theory). Celle-ci affirme qu’une relation causale est à l’œuvre : un plus haut revenu par tête pousse un pays à être plus démocratique. La croissance économique va impulser l’industrialisation, l’urbanisation et l’accumulation tant des richesses que du capital humain ; ces divers facteurs qui sous-tendent la modernisation vont interagir pour stimuler le développement de la démocratie. Un régime démocratique doit obtenir suffisamment de légitimité aux yeux des citoyens pour survivre, ce qui n’est possible que si le développement économique est soutenu et continu. Avec l’expansion des classes moyennes, les conflits sur la répartition de la valeur ajoutée perdent en intensité et les institutions au fondement des politiques de redistribution ont un rôle croissant dans l’économie. Les partisans des explications institutionnelles estiment de leur côté que la causalité fonctionnerait plutôt en sens inverse : la croissance économique sera stimulée par des institutions démocratiques qui encadrent étroitement l’action des gouvernements et protègent les droits de propriété.

Ghada Fayad, Robert H. Bates et Anke Hoeffler (2012) ont repris le débat soulevé par les découvertes de Lipset. Ils utilisent tout d’abord les méthodes de modélisation dynamique de données de panel pour examiner dans quel sens s’opère la causalité aussi bien que la relation qui existe à court et long termes entre démocratie et revenu, puis modélisent la démocratie comme fonction du revenu. Ils trouvent alors une relation négative particulièrement significative entre le revenu et la démocratie pour leur échantillon de pays.

Les thèses de l’« Etat rentier » (rentier state) et de la « malédiction politique des ressources naturelles » (political resource curse) pourraient contribuer à expliquer une telle relation négative. Selon elles, en effet, la rente entretient l’autoritarisme et entrave le développement démocratique. Les Etats qui disposent de larges recettes depuis l’exploitation des ressources pétrolières peuvent les utiliser pour réfréner le mécontentement populaire en maintenant de faibles taux d’imposition et en versant de massives aides publiques. Ils peuvent également davantage dépenser en sécurité intérieure et ainsi prévenir la formation d’organisations dissidentes susceptibles de remettre en cause la paix intérieure. Une croissance tirée par les ressources naturelles échouerait notamment à déboucher sur des avancées sur le plan démocratique si elle ne s’accompagne pas d’un accroissement des efforts d’éducation et d’une plus grande spécialisation professionnelle des résidents.

Une seconde raison peut expliquer pourquoi l'on pourrait observer dans une économie donnée des revenus élevés et un faible degré de démocratisation. Les ralentissements de la croissance économique sont susceptibles d’entraîner des mouvements de protestation et par conséquent un renversement des régimes en place. Si un parti politique peut en supplanter un autre dans un régime démocratique, un régime autoritaire peut quant à lui se voir succéder par un régime démocratique. Lorsque la croissance ralentit, les régimes autoritaires s’en trouvent affaiblis et la probabilité d’un coup d’Etat s’élève, en particulier dans un contexte de forte pauvreté. La transition même entre une dictature et une démocratie, puisqu’elle s’accompagne d’une instabilité sociopolitique, risque de constituer une période de faible croissance.

Fayad et alii se sont alors inspirés des thèses de l’Etat rentier et de la malédiction politique des ressources pour affiner leurs résultats. Ils décomposent le revenu par tête en une composante liée aux ressources naturelles et en une seconde composante indépendante de ces mêmes ressources. Ils constatent alors que la source et le niveau des revenus importent fortement pour préciser la relation entre revenu et démocratie. Il apparaît que cette relation est positive et significative dans les pays où les revenus ne proviennent que fort peu des rentes tirées des ressources naturelles. En revanche, dans les pays abondamment dotés en ressources naturelles, il existe une relation négative entre le niveau des revenus et le degré de développement démocratique.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron, Simon JOHNSON, James A. ROBINSON, and Pierre YARED (2008), « Income and Democracy », in American Economic Review, vol. 98 n° 3.

FAYAD, Ghada, Robert H. BATES & Anke HOEFFLER (2012), « Income and Democracy: Lipset’s Law Revisited », FMI, working paper, n° 295, décembre.

LIPSET, Seymour M (1959), « Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy », in American Political Science Review, vol. 53, n° 1.

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 21:30

Eloi LAURENT

La Découverte, 2012

Science économique, sociologie et science politique placent la confiance au fondement de l’économie, de la société et de la démocratie. Elles l’abordent pourtant généralement sous l’angle de ses crises. La Grande Récession illustre l’omniprésence de ce terme nébuleux. L’ouvrage stimulant d’Eloi Laurent vise ainsi à préciser cette notion essentielle et à décrypter ses effets économiques, sociaux et politiques.

La confiance constitue avant tout une espérance de fiabilité dans les conduites humaines. Accorder sa confiance est un choix éminemment personnel. Qu’elle soit médiatisée ou non par une institution, elle n’est possible qu’entre deux être humains. Elle se distingue donc de la foi et de la croyance. Elle n’est pas non plus synonyme de certitude puisqu’elle suppose un contexte de risque : il est possible que la confiance accordée soit trahie. L’individu qui accorde sa confiance se place donc en position de vulnérabilité. Enfin, si la confiance est une composante du capital social, les deux notions ne se confondent pas : un réseau social peut fort bien être dense, mais se voir aussi paralysé par l’absence de confiance.

Le chapitre 2 de l’ouvrage porte sur les théories de la confiance. La relation de confiance précède et détermine la possibilité de l’échange. L’économie de marché suppose une confiance réciproque, quasiment insaisissable, qui ne devient visible que lors des crises économiques. Keynes fait de la confiance l'élément clé du système économique en la faisant étroitement intervenir dans la détermination de l’investissement. La théorie de l’intérêt « incorporé » ou « enchâssé » développée par le sociologue Hardin constitue une approche étroitement économique de la confiance. Selon lui, « je te fais confiance parce que je crois qu’il est dans ton intérêt sur une question donnée de prendre en compte mes intérêts dans ton action ». La question de la confiance aboutit alors sur celle de la fiabilité. La confiance procède entièrement du jeu des intérêts individuels. La confiance à la Hardin est rationnelle, puisqu’elle dépend d’un calcul et du savoir que l’individu croit détenir sur la fiabilité d’autrui ; elle est en outre relationnelle puisqu’elle suppose un autre individu en qui placer ou non sa confiance. La confiance ne peut toutefois être saisie à l’aune de la seule théorie du choix rationnel, puisqu’elle présente une dimension sociale. Le comportement individuel peut être motivé par des considérations morales ou culturelles qui vont au-delà du simple calcul économique et de l’intérêt privé. Le calcul interpersonnel de confiance est encastré dans des relations sociales qui l’influencent puissamment. La relation de confiance interpersonnelle influe sur la société et possède ainsi une valeur sociale.

Le chapitre 3 identifie les formes que peut prendre la confiance. Les notions de « confiance en l’avenir » et de « confiance en soi » sont trompeuses : la première dissout la confiance dans une abstraction détachée de l’expérience sociale, tandis que la seconde ramène la confiance à une expérience purement individuelle alors même qu’elle n’est par nature possible que dans une interaction entre individus. La « confiance généralisée », qui est celle habituellement employée dans les travaux académiques, est une « vraie-fausse » confiance dans la mesure où elle est impersonnelle. Le premier type de « vraie confiance » est la confiance dans les institutions, essentielle dans nos démocraties. Elle suppose de placer sa confiance en des principes abstraits, puisqu’elle ne peut se fonder sur la connaissance personnelle des agents et représentants des institutions. Le second type de confiance est la confiance interindividuelle.

Les études empiriques sont multipliées pour démontrer l’importance de la confiance au sein des processus économiques et sociaux. Il existe deux manières de mesurer la confiance, en l’occurrence les expériences et les enquêtes. Robert Axelrod mit par exemple en œuvre à l’université du Michigan un jeu de confiance sous la forme d’un « grand tournoi » qui n’était autre qu’un jeu répété du dilemme du prisonnier. Chaque joueur a deux options : coopérer ou se défiler. Une règle efficace de décision dans un tel jeu de confiance évite les conflits non nécessaires tant que les partenaires les évitent également, répond aux défections non provoquées, pardonne après et adopte un comportement suffisamment clair pour que les partenaires adaptent les leurs. Des jeux de confiance plus sophistiqués sont à l’œuvre sur internet, déployant des mécanismes de réputation dans un environnement profondément soumis au risque et à l’incertitude. L’élaboration d’un système fiable d’informations y est essentielle car les jeux de confiance n’y sont que rarement répétés. Ostrom déduit de ces diverses expériences que les caractéristiques typiques d’un comportement de coopération ne se développent qu’à travers le processus de socialisation : « on ne naît pas confiant ou coopératif, on le devient ». Pour leur part, les enquêtes (de sentiment) de confiance sont essentiellement des sondages d’opinion inclus dans les « enquêtes de valeurs » menées à l’échelle nationale ou internationale. Elles cherchent à évaluer la confiance « généralisée » à travers la « question de Rosenberg », dont la forme retenue par la World Values Survey s’énonce ainsi : « d’une manière générale, diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’il faut être très prudent dans ses rapports avec autrui ? » Les termes utilisés sont malheureusement vagues et la question manque de cohérence interne. Les enquêtes suggèrent toutefois que la confiance dans les institutions s’avère hétérogène. Les citoyens témoignent d’une plus grande confiance à l’égard des Parlements nationaux qu’à l’égard les gouvernements. Le système judiciaire est l’institution jugée la plus digne de confiance. Certains pays connaissent un déclin de la confiance à l’égard de certaines institutions.

Alors que les premiers chapitres s’intéressaient à la confiance comme variable expliquée, le chapitre 5 relève les gains économiques associés à l’établissement de la confiance. Les institutions et la gouvernance ont un rôle fondamental dans la poursuite du développement économique et de la complexification sociétale. Si la confiance interpersonnelle apparaît nécessaire au développement économique, celui-ci tend à se poursuivre en donnant une place croissante à la confiance institutionnelle au détriment de la confiance interindividuelle. La perception des qualités d’un mandataire (celles de la compétence, de la bienveillance et de l’intégrité) par le mandat est essentielle au sein d’une organisation pour faire émerger et stabiliser la confiance. Si celle-ci parvient à s’établir, le mandant poursuit son implication dans la transaction et s’expose davantage au risque d’être trahi. Fiabilité et confiance se renforcent alors mutuellement. L’entreprise sécurise des relations ne faisant plus l’objet d’un calcul de confiance, mais d’une habitude de confiance. Parce qu’ils disposent d’une confiance sociale plus élevée, les pays où prédomine la coopération horizontale, celle qui s’exerce à travers les réseaux, notamment associatifs, affichent de meilleures performances macroéconomiques que les pays caractérisés par des structures verticales de type religieux ou autoritaire. La confiance sociale est en outre associée positivement au taux de croissance économique et au niveau de revenu par habitant. La monnaie est de la « confiance cristallisée ». Une crise monétaire est une crise de la légitimité sociale, corrodant la confiance institutionnelle et risque de se muer en crise de la confiance interpersonnelle. La confiance joue également un rôle déterminant dans la conduite de la politique économique. L’envahissement de l’espace public par la statistique économique accentue la défiance envers la manipulation des indicateurs économiques par les autorités publiques, or la confiance envers ces indicateurs est essentielle pour assurer la légitimité de l’impôt.

Le chapitre 6 présente les rapports qu’entretiennent confiance et démocratie. Les travaux que réalisa Putnam il y a une vingtaine d’années ont initialisé l’analyse contemporaine des bienfaits civiques et politiques de la confiance. Les normes et réseaux d’engagement civique sont à ses yeux essentiels à la qualité de la vie publique et à la performance des institutions sociales. Putnam affirme en outre qu’un déclin du capital social est à l’œuvre aux Etats-Unis et entraîne une chute de la participation démocratique nuisible à la qualité de la vie publique. La confiance apparaît chez Locke comme le lien fondamental unissant gouvernants et gouvernés. Paradoxalement, la défiance à l’égard du pouvoir politique incite les démocraties à instaurer des arrangements institutionnels réduisant la capacité des gouvernants à trahir la confiance des citoyens. Elle s’avère donc bénéfique puisqu’elle conduit à une amélioration des institutions et devient même chez Rosanvallon le vecteur d’une régénérescence de la démocratie à travers la participation active des citoyens.

Eloi Laurent envisage dans le chapitre 7 les moyens politiques de former la confiance. Les institutions faisant système, toute tentative d’instituer la confiance interpersonnelle dans un système social qui en est dépourvu est condamné à l’échec. Le capital social et la confiance sont les fruits des politiques sociales à visée universelle favorisant l’égalité entre citoyens. L’amélioration de l’éduction, le renforcement des institutions formelles et la réduction des inégalités de revenu sont les principaux vecteurs d’accroissement de la confiance généralisée. Eloi Laurent souligne toutefois qu'une politique visant à accroître la confiance peut dissimuler d’autres agendas qui sont sans rapport avec cette dernière. Laurent dissèque deux exemples d’instrumentalisation idéologique de la confiance. Robert Putnam a cherché à démontrer, en multipliant les confusions et sans apporter de preuves robustes, que le déclin du capital social aux Etats-Unis s’expliquait par la diversité raciale ; la confiance serait corrodée par la diversité. De leur côté, Algan et Cahuc (2007) postulent un lien contestable entre rigidités structurelles et rigidités culturelles : la mise en place salutaire de réformes structurelles de flexibilisation du marché du travail et de libéralisation de l’économie française serait entravée par diverses rigidités culturelles, qu’il faudrait ainsi éradiquer pour stimuler la croissance au bénéfice de la population. Eloi Laurent rappellera en outre en conclusion de l’ouvrage que « ce n’est pas, en France, la défiance qui explique les difficultés sociales, mais le contraire ». Après avoir ainsi mis en garde contre les abus du terme de confiance, l’auteur dresse l’état des confiances en France. « Les Français font fortement confiance aux gens qu’ils connaissent et plutôt confiance à ceux qu’ils rencontrent pour la première fois, mais ils se montrent obstinément prudents à l’égard des autres en général. » Plus la confiance limitée aux relations familiales et communautaires serait forte, plus la confiance à l’égard des étrangers serait faible. Si la France connaît une crise de confiance, celle-ci concerne avant tout certaines institutions, en particulier les institutions politiques. La confiance que leur accordent les Français est effectivement faible et déclinante.

 

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Martin Anota

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