Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 21:32
L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

La crise financière mondiale de 2008 s’est rapidement traduite par une forte contraction des échanges. Beaucoup ont alors craint qu’une véritable démondialisation s’amorce. L’idée d’une inversion du processus de mondialisation ne devait toutefois pas les surprendre : l’économie mondiale a connu plusieurs vagues d’intégration commerciale, puis de désintégration au cours de l’histoire. La précédente mondialisation s’est achevée durant l’entre-deux-guerres, notamment avec la Grande Dépression des années trente.

GRAPHIQUE 1  Volume de la production industrielle mondiale (en indices, base 100 au pic d'avant-crise)

L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

Ce sont justement ces deux épisodes de contraction des échanges internationaux que Kevin O’Rourke (2017) a comparé dans une récente étude. Lors des deux épisodes, la production industrielle a décliné dans des proportions similaires (cf. graphique 1). Pourtant, les échanges se sont effondrés à un rythme plus soutenu lors de la Grande Récession que lors des années trente : en avril 2009, soit un an après le début de la Grande Récession, le volume des échanges mondiaux était inférieur de 18 % à son niveau d’avant-crise, alors qu’il n’était inférieur, en juin 1930, que de 8 % à son niveau d’avant-crise (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 2  Volume du commerce mondiale (en indices, base 100 au pic d'activité)

L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

Beaucoup ont expliqué la plus forte sensibilité des échanges vis-à-vis de la production lors de la récente contraction par la présence de chaînes de valeurs mondiales. O’Rourke doute toutefois que la décomposition internationale des processus productifs suffise à elle seule pour expliquer la violence de la récente contraction des échanges : si les flux bruts sont plus élevés relativement aux flux nets aujourd’hui qu’il y a 80 ans, cela se traduit certes par un plus grand effondrement des échanges en termes absolus, mais pas forcément en termes relatifs. Par contre, si certaines importations de biens chutent davantage que d’autres lors des sévères récessions et si ce sont ces catégories de biens importés qui sont les plus impliquées dans les chaînes de valeur mondiale, alors le développement de ces dernières peut effectivement avoir contribué à la sévérité de la récente contraction des échanges. O’Rourke note toutefois une corrélation positive entre la composition des échanges en termes de marchandises lors des deux épisodes. En l’occurrence, il y a eu de faibles baisses d’importations de produits alimentaires et de biens de consommation, mais aussi de fortes chutes d’importations d’automobiles et de fournitures industrielles. Bref, les forces économiques sous-jacentes ont été relativement similaires lors des deux effondrements des échanges.

Pour expliquer la plus forte sensibilité des échanges vis-à-vis de la production lors de la dernière contraction des échanges, O’Rourke étudie le rôle qu’ont pu jouer les changements dans la structure du commerce international. Il note tout d’abord que l’activité manufacturière s’est répartie sur l’ensemble du globe lors des dernières décennies ; si cette industrialisation touchait déjà l’Amérique latine et l’Asie de l’Est à la fin du dix-neuvième siècle, elle ne s’est véritablement amorcée en Asie du Sud qu’à partir des années soixante. Avec l’industrialisation de l’Asie, une part significative des exportations du Sud à destination du Nord concerne les biens manufacturés. La part des biens manufacturés dans l’ensemble du commerce mondiale a également augmenté : elle s’élève désormais à 70 %, contre 44 % en 1929.

Or, la production et le commerce de biens manufacturiers sont bien plus volatils que la production et le commerce de biens primaires. Entre 1929 et 1932, la production manufacturière mondiale a chuté de 30 %, tandis que la production de biens agricoles restait constante ; les échanges de biens manufacturiers chutèrent de plus de 40 %, tandis que le commerce de biens non manufacturés déclinait de moins de 7 %. Entre 2008 et 2009, la production manufacturière mondiale a chuté de 10 %, tandis que la production agricole augmentait : les échanges de biens manufacturés chutèrent de 15 %, tandis que les échanges de biens manufacturés baissaient de 2 % et les échanges de carburants et minéraux de 5 %. La plus forte concentration de l’économie mondiale dans une activité manufacturière volatile contribue ainsi à expliquer pourquoi les échanges ont décliné bien plus amplement lors de la récente crise mondiale qu’au début de la Grande Dépression : les échanges de biens manufacturés chutèrent au même rythme (en l’occurrence 15 %) lors des deux épisodes, mais l’industrie manufacturière représentait une part plus importante de la production et des échanges lors de la Grande Récession que lors des années trente.

La plus forte importance de l’activité manufacturière explique aussi pourquoi l’effondrement des échanges a été géographiquement bien plus équilibré lors de la Grande Récession que lors de la Grande Dépression. Le volume des exportations a chuté dans les mêmes proportions dans les pays développés et les pays émergents après 2008. A l’inverse, entre 1929 et 1932, le volume des exportations a chuté de 31,5 % en Europe et de 41,5 % en Amérique du Nord, tandis qu’il déclinait de seulement 4,5 % dans le reste du monde. Par contre, la valeur des exportations des diverses régions du monde a chuté d’un montant similaire au cours de cette période. Cette différence entre les chiffres en valeur et les chiffres en volume reflète la forte détérioration des termes de l’échange que des pays en développement ont connue lors de la Grande Dépression : leur production n’a peut-être pas vraiment décliné, mais leurs prix à l’exportation ont fortement chuté. Avec cette détérioration des termes de l’échange, les pays en développement ont eu de plus grandes difficultés à assurer le service de leur dette extérieure. 

Le protectionnisme a été bien plus prégnant lors des années trente qu’après 2008. Il n’y a pas eu de hausse généralisée des tarifs douaniers lors de la Grande Récession : ceux-ci sont restés compris entre 6 et 7 %, alors qu’ils étaient passés de 14,5 % à plus de 22,5 % entre 1928 et 1932. En outre, les pays avaient eu massivement recours aux barrières non tarifaires lors des années trente, notamment en introduisant des quotas et d’autres restrictions quantitatives sur les échanges. L’essor du protectionnisme n’est sûrement pas à l’origine de la Grande Dépression ; par contre, l’étalon-or a pu alimenter ces deux phénomènes, en contribuant à la diffusion internationale des chocs monétaires. Le système financier international de l’entre-deux-guerres privait les pays de l’usage des instruments de stabilisation de l’activité, voire les contraignait à adopter des mesures d’austérité en vue de stabiliser leurs finances publiques. Les gouvernements se tournaient alors vers des mesures protectionnistes pour essayer de stimuler leur activité domestique. Ce n’est qu’une fois sortis de l’Etalon-or que les pays retrouvaient l’autonomie de leurs politiques macroéconomiques et connaissaient une reprise de leur activité.

En 2009, les banques centrales et les gouvernements ont adopté des assouplissements monétaires, voire des relances budgétaires, pour renverser la contraction de l’activité. Ce meilleur usage des politiques de stabilisation explique non seulement pourquoi l’effondrement des échanges a été plus court suite à la Grande Récession que lors de la Grande Dépression, mais aussi pourquoi les tensions protectionnistes ont été moins fortes que lors de cette dernière.

 

Référence

O’ROURKE, Kevin Hjortshøj (2017), « Two Great Trade Collapses: The interwar period & Great Recession compared », NBER, working paper, n° 23825.

Partager cet article
Repost0
28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 09:28
La fin du travail bon marché pousse-t-elle les investisseurs étrangers à quitter la Chine ?

La stratégie de développement qu’a suivie la Chine pendant plusieurs décennies passait notamment par la promotion des investissements étrangers dans le secteur manufacturier orienté à l’export. La taille du marché intérieur, l’amélioration des infrastructures locales et la présence d’une main-d’œuvre abondante et bon marché ont effectivement incité les entreprises étrangères à multiplier leurs investissements sur le sol chinois. Mais, à mesure que le niveau de vie augmente et que la structure même de l’économie chinoise se transforme, celles-ci n’ont peut-être plus autant de raisons ou, tout du moins, plus les mêmes raisons de s’implanter en Chine.

Par exemple, l’accroissement de la demande de main-d’œuvre chinoise et la hausse du niveau scolaire ont contribué à pousser les salaires chinois à la hausse. Certes, un nombre important de travailleurs chinois quitte chaque année les campagnes à l’intérieur des terres pour trouver un emploi dans les zones côtières en pleine urbanisation, ce qui permet de freiner la hausse des salaires, mais cet exode rurale ne suffit pas pour contenir cette dernière et le « réservoir » rural de main-d’œuvre bon marché n’est pas inépuisable. En outre, les autorités cherchent à réorienter le modèle de croissance chinois. Ce dernier a reposé durant plusieurs décennies sur la demande extérieure, or non seulement cette dernière est sujette à de fréquents aléas, comme l’a notamment démontré l’effondrement des échanges internationaux lors de la crise financière mondiale, mais la hausse même des salaires tend à dégrader la compétitivité des produits chinois sur les marchés internationaux. Au final, la hausse des salaires impose certes une réorientation du modèle de croissance chinois vers la demande domestique, mais elle facilite aussi celle-ci. Dans tous les cas, elle risque d’amener les entreprises à revoir leurs décisions en matière de localisation de leurs investissements directs à l’étranger (IDE).

D’un côté, avec la hausse du pouvoir d’achat des ménages et ainsi  la perspective d’un accroissement de la consommation des ménages chinois, les entreprises qui suivent une logique de marché, c’est-à-dire qui cherchent à minimiser leurs coûts de transport ou à gagner en réactivité, ont intérêt à davantage s’implanter en Chine. En outre, si les salaires chinois augmentent, c’est notamment parce que les travailleurs chinois sont de plus en plus compétents. Les entreprises qui recherchent une main-d’œuvre qualifiée pour réaliser des tâches à plus forte valeur ajoutée ont donc de plus en plus intérêt à s’implanter en Chine. D’un autre côté, les entreprises qui ont installé leurs établissements de production en Chine dans une logique de rationalisation, c’est-à-dire de baisse des coûts, ont moins intérêt à y rester, dans la mesure où les hausses salariales gonflent leurs coûts de production et donc réduisent leur profitabilité. En 2013, les salaires mensuels s’élevaient en moyenne à 600 dollars en Chine, or non seulement ils sont plus faibles dans plusieurs pays avoisinants, mais ils y ont également tendance à augmenter moins rapidement. Selon l’OIT, les salaires chinois sont par exemple trois fois plus élevés que les salaires indonésiens ou vietnamiens. Parallèlement, d’autres facteurs, comme le renforcement de la réglementation environnementale et la hausse des prix des terrains, contribuent également à accroître les coûts pour les entreprises installées en Chine. Enfin, même si le taux de change du yuan reste fortement encadré par les autorités chinoises, ces dernières tendent à le laisser s’apprécier à long terme, notamment pour lui permettre de jouer plus grandement un rôle de devise internationale. Or, une appréciation du yuan réduit la compétitivité des biens produits en Chine.

D’un côté, les entreprises qui auraient pu investir et produire en Chine peuvent finalement préférer le faire dans les pays voisins, comme l’Indonésie ou le Vietnam ; de l’autre, les entreprises qui ont déjà implanté des établissements en Chine risquent de les relocaliser dans les pays voisins. Cela pourrait toutefois être un peu moins probable dans le secteur des hautes technologies ; les coûts du travail ne représentent qu’une faible part des coûts de production des biens intensifs en technologie. A travers une analyse empirique, Julian Donaubauer et Christian Dreger (2016) ont effectivement constaté que la hausse des salaires chinois a effectivement modifié répartition des IDE, non seulement au sein de la Chine, mais aussi dans l’ensemble de l’Asie de l’est. Leurs données suggèrent que les hausses de salaires en Chine ont réduit les chances qu’elle perçoive des IDE, tout en augmentant les chances que ses voisins à faibles salaires attirent des IDE.

 

Référence

DONAUBAUER, Julian, & Christian DREGER (2016), « The end of cheap labour: Are foreign investors leaving China? », Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, discussion paper, n° 1598.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : D'un champ l'autre
  • : Méta-manuel en working progress
  • Contact

Twitter

Rechercher