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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 12:50

Les études ne sont pas encore parvenues à rendre compte des répercussions exactes de la fragmentation internationale de la production (cette dynamique complexe entremêlant à la fois externalisations et délocalisations) sur l’emploi et les salaires. Si l’on craint avant tout en Europe que les délocalisations entraînent des destructions nettes d’emplois, on craint plutôt aux Etats-Unis qu’elles fassent pression à la baisse sur les salaires. Ces répercussions dépendraient notamment du type de la main-d’œuvre. Si les emplois les moins qualifiés sont ceux qui sont les plus fréquemment délocalisés, on peut s’attendre à un creusement des écarts de salaires entre les travailleurs qualifiés et les travailleurs non qualifiés. Mais les délocalisations contribuent également  à contenir les prix dans les pays avancés, ce qui stimule les salaires réels. Si les réductions de coûts associées sont particulièrement fortes dans les secteurs employant intensivement de la main-d’œuvre peu qualifiée, la délocalisation peut réduire l’écart de salaires entres les qualifiés et non qualifiés, dans la mesure où les ressources sont réallouées dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié. Alan Blinder (2009) suggérait que les emplois très qualifies sont tout autant susceptibles d’être délocalisés que les emplois peu qualifiés. Il prenait l’exemple des concierges et des radiologues : les concierges sont peu qualifiés, mais la nature de leurs tâches les oblige à rester sur leur lieu de travail ; inversement, l’interprétation des images médicales peut éventuellement nécessiter un diplôme du supérieur, mais les images peuvent être facilement lues à distance. Au final, la plus ou moins grande capacité d’un emploi à être délocalisé dépendrait de l’importance des informations codifiables et non tacites pour réaliser les tâches auquel il est associé, de l’importance de tâches de routine ou encore de la contingence d’une proximité géographique ou d’un contact physique.

Sascha Becker et Marc-Andreas Muendler (2014) décrivent, d’une part, comment la dynamique du commerce extérieur de l’Allemagne s’est développée entre 1979 et 2006 et, d’autre part, comment la composition des tâches réalisées par les travailleurs allemands a évolué au cours de cette période afin de déterminer si ces développements sont liés entre eux. Ils utilisent notamment les données issues des enquêtes sur les qualifications et les carrières que l’institut allemand BIBB a réalisées en 1979, en 1986, en 1992, en 1999 et en 2006. Au travers de ces enquêtes, il fut notamment demandé aux travailleurs allemands s’ils réalisaient des activités d’une liste donnée, s’ils utilisaient des outils d’une liste donnée pour réaliser leur travail ou encore à quelle fréquence des exigences de performance s’appliquaient à leur emploi. Combinées aux données relatives aux échanges réalisés par chaque secteur, les données relatives aux travailleurs allemands et aux tâches qu’ils réalisent permettent de déterminer la sensibilité de ces dernières aux flux des échanges et de déterminer ainsi l’exposition des emplois allemands aux délocalisations.

Les deux auteurs dressent plusieurs constats concernant l'économie allemande. Tout d’abord, les importations ont augmenté considérablement dans tous les secteurs, mais il y a une certaine hétérogénéité : les importations de machines et d’équipement de transport ont augmenté plus rapidement que les autres, alors que les importations de biens agricoles, à un autre extrême, ont légèrement décliné. La théorie classique met l’accent sur les échanges internationaux de biens finis. Pourtant ce sont les intrants intermédiaires qui constituent une part substantielle des importations en Allemagne (comme dans les autres pays avancés). L’importance des importations de biens intermédiaires est particulièrement prononcée pour les importations de services et les importations de fer, d’acier et de d’autres métaux, puisque les biens intermédiaires représentent plus de 80 % des biens importés au cours des trois décennies ; à un autre extrême, les intrants intermédiaires représentent moins de 40 % des importations de textiles, de vêtements et d’équipement de transport. Au cours de la dernière décennie, le commerce extérieur est passé d’un échange de biens finis à un échange de biens intermédiaires. L’importation de produits intermédiaires n’est pas un phénomène récent en Allemagne, puisqu’elle constitue la principale importation depuis 1978. La mondialisation des échanges a été plus rapide durant la fin des années soixante-dix qu’au début des années deux mille. Sur l’ensemble de la période, la part de l’externalisation étrangère dans l’ensemble de l’externalisation allemande a été multipliée par plus de 1,5, en passant de 14 % à 22 %. En fait, l’ampleur de l’externalisation est restée stable au cours des trois décennies ; seule sa composition a changé, au profit des sous-traitants étrangers et ceux-ci ont de plus en plus utilisé des intrants intermédiaires étrangers en lieu et place des intrants intermédiaires allemands.

Ensuite, Becker et Muendler constatent que les activités réalisées par les travailleurs en emploi ont considérablement changé au cours du temps. Les travailleurs réalisent différentes activités au cours du temps et ils réalisent de plus en plus d’activités simultanément. La main-d’œuvre allemande se spécialise de plus en plus dans des activités qui sont typiquement considérés comme non délocalisables ; cette spécialisation s’observe dans chaque secteur, mais non entre les secteurs. En outre, le contenu des biens et services importés par l’Allemagne est de plus en plus intensif en tâches considérées comme typiquement délocalisables. En l’occurrence, les importations allemandes augmentèrent principalement dans les secteurs qui sont intensifs en tâches considérées comme hautement délocalisables. Enfin, les changements du contenu des importations allemandes en tâches ne dépendent pas des institutions du marché du travail des partenaires à l’échange de l’Allemagne, que ce soit du niveau de leur salaire minimum et plus largement de leur degré de rigidité. Par contre, les dynamiques observées au niveau des secteurs allemands présentent une certaine covariation cohérente avec la délocalisation plus rapide dans les secteurs peu syndiqués et dans les secteurs pour lesquels les marchés du travail connaissent le moins de tensions. Ces divers constats ne sont pas incohérents avec l’idée selon laquelle les conditions prévalant sur les marchés du travail étrangers n’affectent pas les échanges allemands, mais que les conditions du marché du travail allemand peuvent accélérer ou bien ralentir la mondialisation.

 

Références

BECKER, Sascha O., & Marc-Andreas MUENDLER (2014), « Trade and tasks: An exploration over three decades in Germany », NBER, working paper, n° 20739.

BLINDER, Alan S. (2009), « How many U.S. jobs might be offshorable? », in World Economics, vol. 10, n° 2.

GROSSMAN, Gene M., & Esteban ROSSI-HANSBERG (2008), « Trading tasks: A simple theory of offshoring », in American Economic Review, vol. 98, n° 5.

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 20:57

Lors de la récente crise mondiale, la demande globale s’est effondrée et, avec elle, les échanges internationaux. Ce « grand effondrement » a été suivi par un fort rebond du commerce international avec la reprise mondiale (cf. graphique 1). Pourtant la croissance des échanges n'a pas réussi à retrouver son rythme d'avant-crise. En effet, elle atteignait en moyenne 7,1 % par an entre 1987 et 2007, mais seulement 3 % par an entre 2012 et 2013. Alors qu’au cours des quatre précédentes décennies, décrites par certains comme une période d'« hypermondialisation », le volume du commerce s’accroissait deux fois plus rapidement que la production mondiale, la première semble désormais croître plus lentement que la seconde (cf. graphique 2). La question qui se pose est si ce ralentissement du commerce international est un phénomène conjoncturel, susceptible de se corriger avec l’accélération de la croissance mondiale, ou bien s’il s’explique par des déterminants structurels qui le rendraient alors permanent, auquel cas une accélération substantielle de la croissance mondiale ne s’accompagnerait plus d’une aussi forte croissance des échanges.

GRAPHIQUE 1  Croissance des échanges internationaux

Constantinescu-Mattoo-Ruta--croissance-des-echanges-intern.png

source : Constantinescu et alii (2014a)

Certains suggèrent que ce ralentissement serait avant tout conjoncturel et qu’il s’expliquerait en l’occurrence par la crise de la zone euro. L’Union européenne représente en effet un tiers de l’ensemble des échanges. La chute puis la stagnation de la demande globale dans la zone euro a fortement déprimé ses importations, c’est-à-dire finalement les exportations du reste du monde. L’apparition d’un large excédent courant pour l’ensemble de la zone euro suggère que celle-ci déprime effectivement la demande mondiale et par là les échanges. Si cette interprétation est correcte, les échanges internationaux seront fortement stimulés par le retour de la croissance en zone euro.

GRAPHIQUE 2  Taux de croissance annuels moyens (en %)

Constantinescu-Mattoo-Ruta--importations-PIb-mondial--Marti.png

source : Constantinescu et alii (2014a)

Pour Cristina Constantinescu, Aaditya Mattoo et Michele Ruta (2014a ; b), économistes au FMI et à la Banque mondiale, le récent ralentissement du commerce ne semble toutefois pas s’expliquer par les seuls facteurs conjoncturels. L’évolution du ratio des importations sur le PIB au cours des 10 dernières années suggère que des facteurs de long terme ont joué un rôle déterminant dans le récent ralentissement du commerce. La plupart des économies enregistrent un ratio stable depuis la crise mondiale. Mais dans le cas de la Chine et des Etats-Unis, ce ratio a cessé d’augmenter avant la crise ; en l’occurrence, il est stable depuis 2005, ce qui suggère que des facteurs de long terme jouent effectivement un rôle dans le récent ralentissement du commerce. Les trois auteurs constatent que la relation entre le commerce et le revenu semble avoir connu un changement structurel dans les années deux mille. L’élasticité du commerce à long terme (mesurant la sensibilité du commerce au revenu) s’est élevée dans les années quatre-vingt-dix, puis elle a fortement diminué dans les années deux mille pour finalement retrouver les valeurs qu’elle atteignait dans les années soixante-dix. Une hausse de 1 % du revenu mondial était associée à une hausse de 2,2 % des échanges internationaux au cours des années quatre-vingt ; elle était associée à une hausse de seulement 1,3 % durant les années deux mille. En d’autres termes, si la croissance des échanges internationaux a ralenti, ce n’est pas seulement parce que la croissance du revenu mondial est plus lente, mais aussi parce que la première est moins sensible à la seconde. Surtout, il s'agirait d'une sorte de retour « à la normale ».

L’accroissement de l’élasticité du commerce au revenu au cours des années quatre-vingt peut s’expliquer par la fragmentation internationale de la production. Notamment avec le développement des technologies d’information et de communication, il est devenu plus facile pour les entreprises de fragmenter leur processus de production et de répartir les différentes tâches de production entre plusieurs pays. Or une telle fragmentation de la production accroît mécaniquement le volume des échanges internationaux pour un volume donné de production. En l’occurrence, de plus en plus de composants ont été importés en Chine pour y être assemblés et réexportés dans le reste du monde (cf. graphique 3). Dans les années quatre-vingt-dix, les entreprises américaines ont de plus en plus délocalisé leur production, si bien que le commerce est devenu plus sensible au revenu aux Etats-Unis. La part des importations de biens manufacturés dans le PIB américain a plus que doublé au cours des années quatre-vingt-dix (cf. graphique 4). Au cours de cette décennie, les biens intermédiaires importés par les pays émergents provenaient avant tout des Etats-Unis ; l’économie américaine était en outre la principale destination de leurs produits finis. 

GRAPHIQUE 3  Part des importations de biens intermédiaires dans les exportations chinoises de marchandises (en %)

Constantinescu-Mattoo-Ruta--Part-des-importations-de-biens-.png

source : Constantinescu et alii (2014a)

Pour Constantinescu et ses coauteurs, la moindre sensibilité du commerce au revenu que l’on a pu observer au cours des dernières années peut éventuellement s’expliquer par les changements dans la structure du commerce associés à l’essor ou à la contraction des chaînes de valeur mondiales, par les changements dans la composition du commerce mondial (par exemple, l’importance relative des biens vis-à-vis des services), par des changements dans la composition du revenu mondial (notamment l’importance relative de l’investissement et de la consommation) et des changements dans le régime commercial (avec par exemple la montée du protectionnisme). Les auteurs passent alors en revue chacune de ces potentielles explications. Tout d’abord, la répartition entre biens et services dans les échanges mondiaux est restée remarquablement stable au cours des dernières années, si bien que la moindre élasticité peut difficilement s’expliquer par un changement dans la composition du commerce international. Ensuite, le commerce est aussi sensible à l’investissement qu’à la consommation, si bien que la moindre élasticité ne peut s’expliquer par un changement dans la composition de la demande. En outre, le protectionnisme n’a connu qu’un faible essor suit à la crise financière.

GRAPHIQUE 4  Importations américaines de biens manufacturés (en %)

Constantinescu-Mattoo-Ruta--importations-biens-manufacture.png

source : Constantinescu et alii (2014a)

En fait, le changement dans la relation entre le commerce et le revenu au niveau mondial semble avant tout s’expliquer par les changements dans le commerce intrafirme aux Etats-Unis et en Chine. Alors que l’élasticité du commerce au revenu est restée la même en Europe, elle est passée de 3,7 à 1 aux Etats-Unis et de 1,5 à 1,1 en Chine. Elle a certes fortement augmenté dans certaines régions à travers le monde, mais celles-ci ne représentent qu’une faible part du commerce mondial. Si le commerce est resté fortement sensible au PIB dans la zone euro, c’est peut-être parce que ses pays-membres (en particulier l’Allemagne) ont continué d’étendre leurs chaînes de valeur en Europe de l’est. Par contre, le récent déclin de l’élasticité du commerce au revenu en Chine pourrait dénoter un changement dans le rôle qu’elle joue dans la production mondiale. La part des biens intermédiaires importés dans les exportations chinoises a atteint un pic de 60 % au milieu des années quatre-vingt-dix, puis a diminué pour atteindre aujourd’hui 35 % (cf. graphique 3). Cela pourrait traduire une substitution des intrants importés par les intrants domestiques. En l’occurrence, les régions côtières de la Chine sous-traitent de plus en plus avec les régions intérieures, notamment grâce au déclin plus rapide des coûts de transport et de communication vis-à-vis de ces dernières que vis-à-vis du reste du monde. De leur côté, les entreprises américaines semblent ne plus chercher à davantage fragmenter leur production. En effet, les importations manufacturières aux Etats-Unis ont représenté une part assez stable du PIB depuis le début des années deux mille, en l’occurrence 8 % (cf. graphique 4).

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2014a), « Global trade slowdown: Cyclical or structural? ».

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2014b), « Slow trade », in Finance & Development, vol. 51, n° 4.

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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 11:17

Le théorème Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS) suggère que la mondialisation est susceptible de réduire les inégalités de revenu dans les pays en développement. En effet, puisque cette théorie suggère que chaque pays dispose d’un avantage comparatif dans la production de bien qui exige relativement le plus des facteurs dont il est abondamment dotés, les pays pauvres (qui disposent de peu de capitaux et d’une main-d’œuvre relativement peu qualifiée) devraient se spécialiser dans la production de biens exigeant relativement peu de capital et beaucoup de travail non qualifié. Puisque la main-d’œuvre non qualifiée est davantage demandée, ses salaires augmentent, tandis que la main-d’œuvre qualifiée, moins demandée, devrait connaître de moindres hausses salariales. Bref, les écarts de salaires entre travailleurs qualifiés et non qualifiées devraient se réduire. [1]

Cela pourrait par exemple expliquer par exemple pourquoi  les pays européens, initialement caractérisés par un ratio élevé de travailleurs non qualifiés, ont connu une baisse des inégalités au dix-huitième siècle avec le développement des échanges commerciaux avec les Etats-Unis [The Economist, 2014]. En 1700, les revenus moyens des 10 % des Français les plus aisés étaient 31 fois plus élevés que ceux des 10 % des Français les moins aisés ; en 1900, ils n’étaient plus que 11 fois plus élevés.

Le modèle Heckscher-Ohlin rencontre toutefois plusieurs problèmes au niveau empirique. D’une part, il prédit que les échanges bilatéraux seront d’autant plus importants que les dotations factorielles sont différentes. Pourtant les pays riches et les pays pauvres échangent très peu entre eux. D’autre part, l’analyse empirique suggère que les inégalités tendent à augmenter dans les pays en développement suite à une libéralisation des échanges. Les inégalités mondiales (mesurées par la répartition du revenu entre les pays riches et les pays pauvres) ont certes eu tendance à se réduire entre 1988 et 2008 selon la Banque mondiale, mais la mondialisation semble s’être traduite par une hausse des inégalités dans plusieurs pays pauvres. Celles–ci ont eu tendance à s’accroître suite à chaque épisode de libéralisation des échanges. L’indice de Gini a augmenté de 9 % en Afrique subsaharienne entre 1993 et 2008. Il a augmenté de 34 % en Chine sur deux décennies. 

Lors de la dernière édition de la conférence qui se tient chaque année à Lindau en Allemagne et qui réunit les « prix Nobel » d’économie, Eric Maskin s’est demandé pourquoi la mondialisation entraîne une hausse des inégalités dans les pays en développement et quelles solutions il faudrait alors mettre en œuvre pour les réduire. Il appuie sa réflexion sur un modèle néoclassique qu’il a réalisé avec Michael Kremer. Les deux économistes partent du fait que la main-d’œuvre est hétérogène dans les pays en développement. En l’occurrence, dans ces derniers, les firmes multinationales sont davantage susceptibles d’embaucher des travailleurs qualifiés que des travailleurs non qualifiés. La revue The Economist (2014) prend l’exemple des centres d’appels en Inde : leurs salariés disposent en général de l’équivalent du baccalauréat. Il n’en demeure pas moins que les travailleurs qualifiés des pays en développement sont moins efficaces que les travailleurs non qualifiés des pays développés.

Avant une réforme de libéralisation des échanges (à l’instar de celles menées à partir des années quatre-vingt), les travailleurs qualifiés et non qualifiés dans les pays en développement travaillaient ensemble, ce qui permettait d’accroître l’efficacité des non qualifiés. Avec la mondialisation, les travailleurs qualifiés des pays en développement peuvent plus facilement travailler avec les travailleurs des pays développés, si bien qu’ils délaissent leurs compatriotes non qualifiés. Les entreprises des pays avancés peuvent délocaliser certaines activités vers les pays en développement, mais ces activités sont alors réalisées sur place par des travailleurs qualifiés, alors qu’elles étaient réalisées par des travailleurs non qualifiées lorsqu’elles étaient réalisées dans les pays développés. 

Par conséquent, avec le développement du commerce intrafirme et l’essor des chaînes de valeur régionales, les travailleurs qualifiés dans les pays en développement sont davantage demandés et leur productivité augmente, si bien qu’ils voient leurs salaires augmenter. Les firmes multinationales payent alors dans les pays en développement des salaires plus élevés que la norme. Et effectivement, au Mexique, les entreprises exportatrices versent des salaires supérieurs de 60 % à ceux versés par les entreprises non exportatrices ; en Indonésie, les usines possédées par les étrangers versent aux cols blancs des salaires supérieurs de 70 % à ceux versés par les entreprises détenues par des résidents. D’après le modèle de Kremer et Maskin, non seulement les travailleurs les moins qualifiés ne peuvent pas faire face aux travailleurs qualifiés des pays riches, mais ils ont également perdu accès aux travailleurs qualifiés de leur propre pays. Leur productivité et leurs salaires diminuent, si bien que les inégalités de revenu s’accroissent.

Maskin suggère alors que la réduction des inégalités dans les pays en développement passe par l’éducation. 38 % des adultes sont analphabètes en Afrique et les taux d'analphabétisme dépassent les 50 % dans plusieurs pays. Mieux qualifiés, les travailleurs pauvres deviennent alors plus attractifs pour les entreprises étrangères et leurs salaires augmentent. Les travailleurs peu qualifiés peuvent difficilement investir dans le capital humain, ce qui justifie l’intervention des pouvoirs publics et l’aide internationale. En 1970, 30 % des enfants latino-américains étaient scolarisés dans le secondaire, alors qu’ils sont 88 % à l’être aujourd’hui. Au cours de cette période, l’Amérique latine a connu une forte réduction des inégalités et celle-ci s’expliquerait notamment par les investissements réalisés dans l’éducation, ce qui conforte la thèse de Maskin.

 

[1] Par contre, si l’on suit la logique du théorème HOS, c’est la dynamique inverse que l’on est susceptible d’observer dans les pays riches : puisque ceux-ci se caractérisent par une main-d’œuvre relativement qualifiée, ils sont censés se spécialiser dans la production exigeant le plus de travail qualifié, si bien que c’est la demande de travailleurs qualifiés qui augmente et donc leurs salaires s’accroissent. Puisque les travailleurs non qualifiés sont moins demandés, leurs salaires stagnent, voire diminuent, si bien que les inégalités ont tendance à augmenter avec la libéralisation des échanges et l’approfondissement de la spécialisation.

 

Références

The Economist (2014), « Revisiting Ricardo: Why globalisation is not reducing inequality within developing countries », 23 août.

EVANS-PRITCHARD, Ambrose (2014), « Nobel gurus fear globalisation is going horribly wrong (technical) », in The Telegraph, 22 août.

KREMER, Michael, & Eric MASKIN, « Globalization and inequality », document de travail.

C. W. (2014), « Eric Maskin and inequality: Learn, and be less unequal », in Free Exchange (blog), 23 août. 

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