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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 18:08

Les conditions sur le marché du travail aux Etats-Unis se sont fortement dégradées avant même que l’économie ne bascule dans la Grande Récession. Durant les années quatre-vingt-dix, l’emploi américain a connu une vigueur non vue depuis les années soixante-dix, si bien qu'Alan Krueger et Robert Solow (2002) ont pu parler de « roaring nineties ». Entre 1991 et 2000, le ratio emploi sur population grimpa de 1,5 point de pourcentage pour les hommes et de plus de 3 points de pourcentage pour les femmes. La seconde moitié de la décennie fut marquée par une croissance rapide des salaires dans un contexte de faible inflation. Le taux de chômage national a atteint 4 % en 2000, son plus faible niveau de 1969. Avec le nouveau millénaire, le marché du travail américain connaît un retournement.  En 2007, le taux d’emploi des hommes était revenu à son niveau de 1991, tandis que le taux d’emploi des femmes cessa d’augmenter à partir de 2001. Après s’être élevé à 2,6 % entre 1991 et 2000, le taux de croissance annuel moyen n’atteint que 0,9 % entre 2000 et 2007. Ces mauvaises performances s’expliquent principalement par les contractions majeures de l’emploi manufacturé : après être resté relativement  constant au cours des années quatre-vingt-dix, il a décliné de 18,7 % entre 2000 et 2007.

Cette détérioration est synchrone avec un accroissement de la concurrence chinoise à l’import, si bien que beaucoup considèrent la première comme une conséquence de la seconde. En effet, entre 1990 et 2011, la part des exportations manufacturières mondiales réalisées par la Chine est passée de 2 à 16 %. En l’occurrence, l’essor de la Chine sur les marchés internationaux a en l’occurrence été particulièrement stimulée par son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Parallèlement, la part de la Chine dans les importations manufacturières américaines est passée de 4,5 % à 10,9 % entre 1991 et 2001, avant d’atteindre 23,1 % en 2011. 

Poursuivant leurs travaux antérieurs, Daron Acemoglu, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Brendan Price (2014) ont exploré l’impact de l’essor des entreprises chinoises sur l’emploi américain et ils constatent qu’elle a fortement contribué aux récentes réductions de l’emploi manufacturé aux Etats-Unis. En effet, leur analyse contrefactuelle suggère que si la Chine n’avait pas davantage progressé dans les importations américaines après 1999, 560.000 emplois manufacturiers auraient été sauvegardés au cours des 12 années suivantes. En d’autres termes, l’exposition directe à la concurrence chinoise expliquerait un dixième du déclin de l’emploi manufacturier aux Etats-Unis.

En outre, la concurrence chinoise a eu des répercussions plus indirectes sur l’emploi agrégé. Certains effets indirects passent par les relations intersectorielles et celles-ci peuvent se révéler aussi bien positifs que négatifs pour la demande de travail aux Etats-Unis. D’un côté, si une entreprise du secteur industriel ferme ses portes en raison de la concurrence chinoise, cette défaillance réduit, d’une part, la demande pour ses fournisseurs américains en amont et, d’autre part, l’offre pour les entreprises en aval ; en d’autres termes, les défaillances dans un secteur donné pénalisent les entreprises présentes dans les autres secteurs, tout le long des chaînes de valeur. D’un autre côté, l’accroissement des importations dans les secteurs en amont peut réduire le coût d’obtention d’intrants, ce qui réduit les répercussions du choc sectoriel sur l’ensemble de l’économie.  Lorsqu’Acemoglu et ses coauteurs prennent en compte les effets indirects de la concurrence chinoise sur l’emploi américaine, ils constatent que celle-ci est à l’origine de la destruction de 985.000 emplois dans le seul facteur manufacturier et de 1,98 millions dans l’économie dans son ensemble. Les liens intersectoriels ont ainsi amplifié les répercussions du choc commercial sur l’emploi.

Cette première analyse, menée au niveau des seuls secteurs, ne parvient toutefois pas à capter deux autres effets macroéconomiques. D’un côté, le commerce avec la Chine entraîne une réallocation de la main-d’œuvre et des autres facteurs de production des secteurs en déclin vers de nouvelles opportunités, si bien que l’impact négatif direct et les effets intersectoriels sont susceptibles d’être en partie compensés. D’autre part, la demande globale s’en trouve affectée via les effets multiplicateurs à la Keynes : l’investissement et la consommation peuvent être s’affaiblir, ce qui accroît les destructions d’emplois initiales. Afin de prendre en compte ces deux effets supplémentaires, Acemoglu et ses coauteurs poursuivent alors leur analyse au niveau des marchés du travail locaux. Au final, ils estiment que les pertes nettes d’emplois associées à l’essor de la Chine s’élèvent à 2 à 2,4 millions au cours de la période s’étalant de 1999 à 2011.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, David AUTOR, David DORN, Gordon H. HANSON & Brendan PRICE (2014), « Import competition and the great U.S. employment sag of the 2000s », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20395, août. 

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013a), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013b), « Untangling trade and technology: Evidence from local labor markets », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18938, avril.

AUTOR, David H., David DORN, Gordon H. HANSON & Jae SONG (2014), « Trade adjustment: Worker level evidence », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 19226, juillet.

KRUEGER, Alan B., & Robert M. SOLOW (2002), The Roaring Nineties: Can Full Employment Be Sustained?

PIERCE, Justin R., & Peter K. SCHOTT (2014), « The surprisingly swift decline of U.S. manufacturing employment », Réserve fédérale, finance and economics discussion paper, n° 2014-4.

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 15:01

Ce que nous avons observé ces dernières décennies, ce n’est pas seulement une mondialisation des échanges, mais aussi une internationalisation de la production. Aujourd’hui, un bien n’est pas entièrement produit dans un pays ; un bien est réalisé dans une multitude de pays. La baisse des coûts des échanges et le développement des technologies d’information et de communication ont permis aux entreprises de fragmenter plus finement le processus de production en de multiples tâches qui ne seront pas réalisées dans le même pays. En segmentant ainsi la production et en faisant réaliser chaque tâche dans le pays disposant d’un avantage comparatif dans sa réalisation, les entreprises espèrent diminuer leurs coûts de production. Ainsi, la production de biens est de plus en plus organisée autour des « chaînes de production » ou « chaînes de valeur » (value chains) mondiales au sein desquelles les tâches nécessaires pour produire les biens et services sont réalisées en divers lieux tout autour du monde. A chaque étape d’une chaîne de valeur, chaque producteur achète des intrants et y ajoute de la valeur ; ses consommations intermédiaires et sa valeur ajoutée (c’est-à-dire la rémunération de ses facteurs de production) constituent un coût pour la prochaine étape de production.

Les exemples les plus connus sont ceux du Boeing 787 Dreamliner et de l’iPod. Boeing assemble ses Dreamliners dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis, mais de nombreuses pièces et équipements proviennent du reste du monde : Alenia réalise une partie du fuselage en Italie, Ipeco produit les sièges du poste de pilotage au Royaume-Uni, Bridgestone fabrique les pneus au Japon, Messier-Bugatti-Dowty réalise le train d’atterrissage en France, Saab produit les portes de soute en Suède, etc. ; ensuite, 80 % des Dreamliners assemblés aux Etats-Unis sont vendus dans le reste du monde [Ruta et Saito, 2014]. En l’occurrence, un pays peut même importer des biens incorporant des composants qu’il aura lui-même produit. Par exemple, en 2005, l’iPod de cinquième génération était assemblé en Asie, mais sa puce de contrôle, son processus multimédia et sa mémoire flash étaient réalisés sur le sol américain : les Etats-Unis les ont donc tout d’abord exportés pour finalement les importer, mais cette fois-ci intégrés aux iPod [Dedrick, 2010].

Le développement des chaînes d'approvisionnement a profondément refaçonné le commerce international. Depuis 1950, les échanges mondiaux de biens et services ont été multipliés par 27 [Hoekman, 2013] ; en l’occurrence, les échanges internationaux de biens et service se sont accrus plus rapidement que la production mondiale. Une part significative de ces échanges s’explique par le transfert de biens et services intermédiaires d’un pays à l’autre. Un pays en développement peut s’industrialiser, s’intégrer aux marchés internationaux et se développer en participant aux chaînes de valeur mondiales ; il ne lui est plus nécessaire de réaliser un bien dans sa totalité, mais de participer à certaines tâches dans sa réalisation. Lorsque les entreprises des pays avancés délocalisent et externalisent tout ou partie de leurs activités productives dans les pays en développement, ce transfert d’activités stimule la création d’emplois et les hausses salariales dans ces derniers.

Si l’importance de ce commerce et des interdépendances qu’il génère explique pourquoi les pays sont aujourd’hui moins tentés par le protectionnisme que par le passé, elle explique aussi pourquoi les échanges internationaux de biens et services se sont tout de même massivement effondrés lors la Grande Récession (avant de très rapidement rebondir avec la reprise mondiale). Lors de la crise financière mondiale, la réduction de la demande et de la production dans les pays avancés a entraîné une baisse de la production dans tous les pays impliqués en amont dans leurs chaînes de valeur. Les chocs touchant les entreprises dans une économie donnée sont susceptibles de se répercuter aussi bien sur les pays en amont que les pays en aval. Les inondations en Thaïlande en 2011 ont eu ainsi des répercussions sur une large gamme de biens finaux, notamment les produits électroniques, les automobiles et les chaussures. Les chaînes d'approvisionnement apparaissent ainsi désormais comme un véritable vecteur de transmission de crise d'un pays à l'autre. 

Les statistiques traditionnelles du commerce international (qui utilisent les valeurs des échanges brutes) ne sont pas adaptées pour analyser les chaînes de valeur mondiales. D’une part, il est plus difficile d’associer la production avec la consommation finale, puisque les biens intermédiaires utilisés dans un pays donné peuvent en fait avoir été réalisés dans un deuxième pays et être exportés et consommés dans un troisième pays et ces chaînes de valeur peuvent facilement inclure plus de trois pays. 

D’autre part, il y un problème de double comptage. En effet, les statistiques concernant les échanges commerciaux mesurent ceux-ci en termes bruts, si bien qu’ils incluent à la fois les biens intermédiaires et les biens finaux. La valeur des biens intermédiaires qui sont échangés d’un pays à l’autre est comptabilisée au moins deux fois dans les statistiques d’échanges lorsque les intrants d’un pays sont utilisés pour produire les exportations finales d’un autre pays. Selon leur étude de la production de l’iPod, Dedrick, Kraemer et Linden (2010) indiquent que le prix de sortie d’usine d’un iPod assemblé en Chine est de 144 dollars, mais la valeur ajoutée chinoise n’est que de 4 dollars. Robert Koopman, Zhi Wang et Shang-Jin Wei (2008) montrent que les pays étrangers contribuent en moyenne à plus de 80 % de la valeur ajoutée des ordinateurs, équipements de bureau et équipement de télécommunication exportés par la Chine. Plus globalement, en moyenne, 20 à 30 % des exportations domestiques ont un contenu étranger. Les (dés)équilibres commerciaux apparaissent différemment selon que l’on observe les échanges internationaux en termes de valeur ajoutée ou en termes bruts. Par exemple, en termes de valeur ajoutée, le déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine serait 30 % plus faible qu’en termes bruts. Le processus d’externalisation et de délocalisation contribue en effet à détériorer les soldes commerciaux des pays avancés : chaque iPod ou iPad vendu aux Etats-Unis ajoutait 229 à 275 dollars au déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine. Pourtant, la production de ce même iPod ou iPad ne génère que peu de revenus en Chine : moins de 10 dollars selon les estimations de Dedrick et alii (2011).

Pour avoir une image plus fine des chaînes de valeur, Arjan Lejour, Hugo Rojas-Romagosa et Paul Veenendaal (2014) ont développé de nouveaux indicateurs. Pour cela, ils qualifient de « moyeux » d’approvisionnement (supply hubs) mondiaux les couples secteur-pays qui utilisent une part relativement importante de la valeur ajoutée importée pour produire des biens faisant l’objet d’une consommation finale à l’étranger. Les « rayons » d'approvisionnement (supply spokes) mondiaux, c’est-à-dire les régions constituant les principaux fournisseurs des intrants intermédiaires pour les moyeux (les rayons entrants) ou les destinations finales qui constituent les principaux récepteurs de la valeur ajoutée qui est transférée par les moyeux (les rayons sortants).

Leur analyse confirme que les principaux réseaux de production mondiaux sont principalement localisés dans l’Union Européenne, la région de l’ALENA (Etats-Unis, Canada et Mexique)  et la région d’Asie-Pacifique (Chine, Asie de l’Est et Asie du Sud-Est). Dans ces régions, quelques sous-régions constituent des moyeux dans un réseau régional. Par exemple, la région des derniers pays-membres de l’Union européenne (l’UE à 12) est un moyeu pour les premiers pays-membres (l’UE à 15). Alors que l’Union européenne et l’ALENA sont principalement des moyeux régionaux qui prennent leurs sources dans leur bloc commercial, la région Asie-Pacifique (et en particulier la Chine) possède des moyeux de dimension mondiale qui prennent leurs racines dans plusieurs régions et fournissent les marchés mondiaux avec les biens finaux. 

Lejour et ses coauteurs observent également comment s’organisent les chaînes d’approvisionnement mondiales selon les secteurs d’activité. L’équipement électronique constitue selon eux le meilleur exemple d’une chaîne de valeur mondialement intégrée qui possède son cœur de production dans la région Asie-Pacifique, tandis que les Etats-Unis et l’Union européenne sont d’importants rayons sortants pour les moyeux en Asie. Dans le secteur des machines et biens d’équipement, l’Union européenne à 15 et la région Asie-Pacifique (sauf la Chine) sont des moyeux mondiaux, tandis que l’Union européenne à 12 est un moyeu pour l’UE à 15. Les auteurs remarquent que, même si l’importance de la Chine comme moyeu mondial se soit accrue pour l’électronique et la chimie, celle-ci ne constitue pas un nœud pour les autres secteurs manufacturés, par exemple les autres machines et équipements, les véhicules motorisés et les autres équipements de transport. Pour les secteurs des services, de l’agriculture et de l’énergie, ils ne trouvent pas de véritables chaînes de valeur mondiales. 

 

Références

BALDWIN, Richard, & Javier LOPEZ-GONZALEZ (2013), « Supply-chain trade: A portrait of global patterns and several testable hypotheses », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18957, avril.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2010), « Who profits from innovation in global value chains? A study of the iPod and notebook PCs », in Industrial and Corporate Change, vol. 19, n° 1.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2011), « Capturing value in global networks: Apple’s iPad and iPhone ».

HOEKMAN, Bernard (2013), « Adding Value », in Finance & Development, vol. 50, n° 4. Traduction française, « Ajouter de la valeur », in Finances & Développement, vol. 50, n° 4, décembre. 

KOOPMAN, Robert, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2008), « How much chinese exports is really made in China—Assessing foreign and domestic value-added in gross exports », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 14109.

KOOPMAN, Robert, William POWERS, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2011), « Give credit where credit is due: Tracing value added in global production chains », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 16426, septembre.

LEJOUR, Arjan, Hugo ROJAS-ROMAGOSA & Paul VEENENDAAL (2014), « Identifying hubs and spokes in global supply chains using redirected trade in value added », BCE, working paper, n° 1670, avril.

RUTA, Michele, & Mika SAITO (2014), « Chained Value » in Finance & Development, vol. 51, n° 1, mars. Traduction française, "Les chaînes de valeur », in Finances & Développement, vol. 51, n° 1, mars.

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 23:21

Ces dernières décennies, la plupart des pays de l’OCDE ont connu un déclin tant de l’activité manufacturière dans le PIB que de l’emploi manufacturier dans l’emploi total ; elles ont par contre pleinement poursui leur tertiarisation. En Grande-Bretagne, qui a constitué le véritable berceau de la Révolution industrielle, l’emploi manufacturier atteint son maximum avant la Première Guerre mondiale en représentant alors 45 % de l’emploi total avant de fortement décroître en termes relatifs [Rodrik, 2013a]. Après avoir atteint 25 à 27 % de l’emploi total au milieu du vingtième siècle, l’emploi manufacturier a décliné aux Etats-Unis pour représenter ces dernières années moins de 10 % de l’emploi total. En Allemagne, l’emploi manufacturier représenta près 40 % de l’emploi total dans les années soixante-dix avant de voir sa part fortement diminuer. Bref, tous les pays riches ont connu une industrialisation, puis une désindustrialisation. En l’occurrence, ce n’est qu’une fois entrés dans le club des pays développés qu’ils ont amorcé leur désindustrialisation. Si plusieurs pays européens et les Etats-Unis ont été les premières économies à s’être industrialisés, quelques pays asiatiques comme le Japon, Taïwan et la Corée du Sud ont suivi une même trajectoire quelques décennies plus tard : ils ont rejoint les pays développés, puis leur activité industrielle a embrassé son déclin.

Aujourd’hui cette trajectoire semble plus compliquée pour les pays émergents, ceux qui débutent à peine leur industrialisation. Celle-ci n’est pas en soi irréalisable : beaucoup de pays ont su amorcer une forme d’industrialisation. En revanche, les pays qui se sont récemment industrialisés ne parviennent pas à atteindre le niveau d’industrialisation qui fut auparavant atteint par les pays développés. Le processus de désindustrialisation semble s’amorcer de plus en plus tôt, que ce soit en termes de degré d’industrialisation ou de niveau de revenu. Plusieurs auteurs, en particulier Dani Rodrik, ont alors parlé de « désindustrialisation précoce » ou « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization).

GRAPHIQUE 1  Pics dans l’emploi manufacturier

Dani-Rodrik--desindustrialisation-precoce-prematuree.png

source : Rodrik (2013b)

Dani Rodrik (2013b) a illustré le phénomène de désindustrialisation précoce avec le graphique ci-dessus représentant le niveau maximal qu’atteint la part de l’emploi et le revenu par tête qui lui est associé pour un ensemble d’économies qui se sont industrialisées en divers instants. Les premières économies à s’être industrialisées ont vu l’emploi manufacturier représenter jusqu’à plus de 30 % de leur emploi total, ce qui n’est pas le cas des dernières économies à s’être industrialisées. L’emploi manufacturier commença à décliner (en termes relatifs) lorsqu’il atteignit respectivement 20 %, 16 % et 13 % de l’emploi total au Mexique, au Brésil et en Inde. Certes la Chine est devenue la première usine manufacturière mondiale, mais la main-d’œuvre qu’elle emploie dans le secteur manufacturier ne représente qu’une faible part de l’abondante main-d’œuvre dont elle dispose. Cette part semble même décroître. Lorsque la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’Allemagne amorcèrent leur désindustrialisation, leur revenu par tête était compris entre 9000 et 11000 dollars (aux prix de 1990) ; la désindustrialisation s’amorce à de plus faibles niveaux de revenu par tête dans les pays en développement : le Brésil commença à se désindustrialisé lorsque son revenu atteignit 5000 dollars, la Chine 3000 dollars et l’Inde 2000 dollars [Rodrik, 2013a]

GRAPHIQUE 2  Relation entre la part de l’emploi industriel et PIB par habitant

Arvind-Subramanian--desindustrialisation-precoce-prematu.png

source : Subramanian (2014)

Pour illustrer la désindustrialisation précoce, Arvind Subramanian (2014) propose un autre graphique reliant cette fois-ci la part de l’emploi total d’un pays dans le secteur industriel et le PIB par habitant pour plusieurs économies à trois dates différentes, en l’occurrence en 1988 (en bleu), en 2000 (en vert) et en 2010 (en rouge). Pour chaque année, la part de l’emploi industriel décrit typiquement une relation en forme de U inversé, ce qui suggère que, au fur et à mesure que les pays se développent, ils s’industrialisent tout d’abord, puis se désindustrialisent à partir d’un certain niveau de développement. Cette relation a connu deux changements au cours du temps. D’une part, les courbes tendent à se déplacer vers le bas, ce qui signifie qu’en chaque étape de développement les pays tendent à se spécialiser de moins en moins dans l’industrie. D’autre part, les courbes tendent à se déplacer vers la gauche, ce qui signifie qu’au fil du temps les pays atteignent leur pic d’industrialisation de plus en plus tôt. En 1988, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait en moyenne 30,5 % de l’emploi total et leur PIB par habitant 21700 dollars ; en 2010, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait 21 % de l’emploi total et le PIB par habitant 12 200 dollars.

Dani Rodrik (2014) propose une explication simple au phénomène de désindustrialisation précoce en reliant celui-ci à l’intégration aux marchés mondiaux. Lorsqu’un pays s’intègre aux marchés internationaux, son industrialisation est de plus en plus déterminée par les dynamiques de consommation des pays développés et de moins en moins par les siennes. Or la consommation des pays riches change en faveur des services, ce qui limite de plus en plus la marge d’industrialisation des pays émergents. Par conséquent, les niveaux d’industrialisation des pays riches et pauvres doivent converger, et ce indépendamment de leurs niveaux de revenu. 

Mis à part pour quelques pays abondamment dotés en ressources naturelles, l’industrialisation a joué un rôle crucial dans l’accélération de la croissance économique pour de nombreuses économies. Si l’industrialisation s’interrompt de plus en plus tôt, cela suggère selon Rodrik (2013a) qu’il y aura de moins en moins de miracles de croissance à l’avenir et que le processus de convergence vers les pays avancés ralentira. La désindustrialisation prématurée aura aussi des répercussions sociales et politiques. Selon lui, l’instauration d’un régime démocratique durable fut en général le sous-produit d’une industrialisation de grande ampleur, notamment parce que celui-ci s’accompagne généralement d’un essor du mouvement ouvrier et du développement des partis politiques. 

 

Références

RODRIK, Dani (2013a), « The perils of premature deindustrialization », in Project Syndicate, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2013b), « On premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2014), « Globalization and premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 22 avril.

SUBRAMANIAN, Arvind (2014), « Premature de-industrialization », in Center for Global Development, 22 avril.

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