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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 21:09
Quel lien entre croissance démographique et émissions de gaz à effet de serre ? 

Depuis Malthus, beaucoup accusent régulièrement la croissance démographique d’être à l’origine des dégâts environnementaux et désormais des émissions de gaz à effet de serre. Or, cette relation est loin d’être évidente. Les modes de vie changent continuellement, notamment sous l’impulsion de dynamiques aussi diverses que la hausse du niveau de vie, le progrès technique et l’urbanisation, et ils peuvent devenir plus ou moins polluants, si bien qu’une population peut aussi bien davantage polluer tout en restant constante que continuer à croître en polluant moins. Si Paul Erlich et John Holdren (1971) ont par exemple affirmé que la croissance démographique constituait le principal facteur contribuant à l’accroissement des dégâts environnementaux, Barry Commoner (1972) a minimisé le rôle qu’elle pouvait jouer et mis plutôt l’accent sur l’impact des changements technologiques. Afin de mieux isoler l’importance respective des différents facteurs susceptibles de contribuer aux dégâts environnementaux, Barry Commoner a proposé l’équation IPAT, qui se note ainsi :

I = P x A x T

Cette identité comptable indique que l’impact d’une population sur l’environnement (I) dépend de la taille de la population (P), du niveau de production ou de consommation par tête (« affluence » en anglais, A) et d’un effet technologie (T) correspondant à la quantité de pollution émise par unité produite ou consommée. Elle rappelle que les nuisances environnementales tendent à augmenter si la population augmente, si la consommation ou la production moyenne par individu augmente ou encore si chaque unité produite ou consommée tend à être de plus en plus polluante. Réciproquement, elles peuvent rester constantes, voire décliner, si la propension à polluer de chaque unité produite et consommée diminue suffisamment pour compenser la croissance démographique et l’augmentation de la production et de la consommation par tête.

Les plus optimistes (notamment les néoclassiques) mettent précisément l’accent sur le progrès technique pour affirmer que la croissance démographique et la croissance économique peuvent tout à fait se poursuivre tout en permettant une baisse des émissions polluantes. Autrement dit, il pourrait exister une « courbe de Kuznets environnementale » et le progrès technique constituerait non seulement le principal moteur de la croissance économique à long terme, mais également le remède à l’un de ses plus grands « maux ». Les plus pessimistes (notamment les décroissants) estiment par contre que le progrès technique ne parviendra pas à contenir l’épuisement des ressources naturelles et le réchauffement climatique en raison de l’effet rebond qu’il entraîne : en réduisant la propension à polluer de chaque unité produite ou consommée, dont leur coût d’usage ou de production, les avancées technologiques sont susceptibles d’inciter les agents à davantage consommer et produire, ce qui tend au contraire à accroître la pollution.

Depuis sa création, l’équation IPAT est devenue l’un des cadres privilégiés des études démo-écologique, notamment pour déterminer le rôle exact des divers facteurs susceptibles de contribuer aux émissions de gaz à effet de serre. En s’appuyant sur elle, Thomas Dietz et Eugene Rosa (1997) constatent que l’élasticité des émissions de dioxyde de carbone (CO2) vis-à-vis de la croissance démographique est proche de l’unité. Autrement dit, une hausse de la population de 1 % se traduit par une hausse d’environ 1 % des émissions de CO2. Appliquant également le cadre IPAT pour étudier les données relatives à 93 pays entre 1975 et 1996, Anqing Shi (2003) constate que l’élasticité du dioxyde de carbone vis-à-vis de la croissance démographique est comprise entre 1,41 et 1,65 en fonction le modèle utilisé. En outre, elle semble bien plus élevée dans les pays en développement que dans les pays développés. Toutefois, ces diverses études ne prennent pas en compte le fait que cette élasticité puisse varier avec le niveau de la population et se concentrent sur un unique gaz à effet de serre. Matthew Cole et Eric Neumayer ont élargi la focale en étudiant également le dioxyde de souffre (SO2) et en tenant compte du fait que l’élasticité des émissions de polluants vis-à-vis de la croissance démographique puisse varier avec la taille même de la population. En ce qui concerne les émissions de CO2, ils constatent que les accroissements démographiques s’accompagnent de hausses proportionnelles des émissions, tandis qu’une hausse du taux d’urbanisation et une baisse de la taille des ménages accroissent les émissions. Pour les émissions de SO2, Cole et Neumayer constatent une relation en forme de U, avec l’élasticité des émissions vis-à-vis de la croissance démographique augmentant à des niveaux élevés de population.

Gregory Casey et Oded Galor (2016) ont récemment utilisé une équation tirée de l’équation IPAT pour estimer l’effet de la moindre fertilité sur les émissions de carbone. Ils observent comment les modifications de comportements en matière de fertilité affectent les émissions de carbone via trois canaux : la taille de la population, la structure en âges de la population et la production économique. Ils constatent que l’élasticité des émissions vis-à-vis de la population est presque sept fois plus élevée que l’élasticité des émissions vis-à-vis du revenu par tête. Les résultats de la régression impliquent que la croissance de la population peut ralentir de 1 % et le niveau de vie s’accroître de 7 % sans que la pollution n’augmente. Ces résultats ont de profondes implications, à la fois pour la politique économique et la politique environnementale. Les autorités publiques font (ou croient faire) face à un arbitrage en matière de politiques climatiques : la réglementation environnementale, les écotaxes ou les marchés des quotas d’émission peuvent certes réduire les émissions de carbone, mais en freinant la croissance économique, du moins à court terme (1). Les constats auxquels aboutissent Casey et Galor suggèrent qu’une baisse de la fertilité peut simultanément accroître le revenu par tête et réduire les émissions de carbone, c’est-à-dire contribuer à freiner le réchauffement climatique sans qu’il y ait de coûts économiques, ce qui permet de contourner l’arbitrage auquel les politiques climatiques font face.

 

(1) L’arbitrage ne tient pas forcément à plus long terme. Certes, les mesures contribuant à protéger l’environnement ont certes un coût économique (par exemple, la taxation environnementale réduit la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages), mais le réchauffement climatique lui-même freine la croissance. Or, de nombreuses études suggèrent que le coût des mesures nécessaires pour freiner le réchauffement climatique est certainement inférieur au coût de ce dernier : il est moins coûteux d’agir que de ne pas agir.

 

Références

CASEY, Gregory, & Oded GALOR (2016), « Population growth and carbon emissions », CEPR, discussion paper, n° 11659, novembre.

COLE, Matthew A., & Eric NEUMAYER (2004), « Examining the impact of demographic factors on air pollution », in Population and Environment, vol. 26, n° 1.

COMMONER, Barry (1972), « The environmental cost of economic growth », in Population, Resources and the Environment.

DIETZ, Thomas, & Eugene A. ROSA (1997), « Effects of population and affluence on CO2 emissions », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 94, n° 1.

EHRLICH, Paul R., & John P. HOLDREN (1971), « Impact of population growth », in Science, vol. 171.

SHI, Anqing (2003), « The impact of population pressure on global carbon dioxide emissions, 1975–1996: evidence from pooled cross-country data », in Ecological Economics, vol. 44, n° 1.

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 22:12
Et si l’accord de Paris accélérait le changement climatique ?

Selon les estimations du Global Carbon Project, les émissions mondiales de dioxyde de carbone, l’un des principaux gaz à effet de serre que génère l’activité humaine, ont atteint 36,3 milliards de tonnes [Le Hir, 2016]. Elles ont donc stagné par rapport à l’année précédente et devraient rester peu ou prou au même niveau en 2016. Ce ralentissement s’expliquerait notamment par la moindre émission de polluants par la Chine, mais celle-ci a été contrebalancée par une forte hausse des émissions polluantes par l’Inde. Au final, rien n’assure que cette stabilisation se poursuive, ni même qu’elle soit suivie par une baisse. Or, selon le Global Carbon Project, il faudrait que les émissions diminuent de 0,9 % chaque année d’ici 2030 pour éviter que la température moyenne dans le monde ne s’élève de 2 °C d’ici 2100 par rapport à la moyenne observée avant l’ère industrielle. Si, par contre, les émissions retrouvaient la trajectoire ascendante qu’ils suivaient précédemment, la hausse moyenne des températures mondiales s’établira entre 3,2 et 5,4 °C d'ici 2100.

Et si l’accord de Paris accélérait le changement climatique ?

source : The Economist (2016)

L’Accord de Paris qui a été obtenu en décembre dernier dans le cadre de la COP21 vise précisément à limiter la hausse des températures à 2°C. Il appelle à la mise en œuvre de mesures modérées d’ici 2025, puis à l’adoption de mesures plus strictes par la suite. En fait, chaque Etat signataire ne s’est engagé à la mise en œuvre d’aucune mesure précise, ni à respecter un quelconque délai précis. Autrement dit, l’Accord de Paris n’impose pas une réduction immédiate des émissions de gaz à effets de serre. Or pour Laurence Kotlikoff, Andrey Polbin et Andrey Zubarev (2016), l’Accord de Paris est susceptible par là même, non pas de freiner graduellement les émissions de CO2, mais au contraire de les accélérer rapidement. En effet, il signale aux producteurs d’énergies sales que les réserves de pétrole, de gaz naturel et de charbon vont devenir des actifs « bloqués », inutilisables. Autrement dit, il leur signale soit de ne jamais les utiliser, soit de les utiliser immédiatement. Rien n’assure qu’ils choisiront la première option.

C’est ce que Hans-Werner Sinn (2008) a appelé le « paradoxe vert » (green paradox) en appliquant la règle d’Hotelling relative à l’extraction des ressources non renouvelables pour étudier l’efficacité des politiques climatiques d’atténuation. Ces dernières visent à réduire les émissions de polluants en déprimant la demande d’énergies fossiles pour freiner leur production. Or Sinn montre qu’avec la mise en œuvre de telles mesures, les propriétaires des stocks de combustibles fossiles vont s’attendre à ce que ces actifs se déprécient plus rapidement que prévu, ce qui les incitera à avancer leurs projets d’extraction. L’accélération de l’extraction des ressources naturelles entraîne alors une accélération des émissions de carbone et ainsi du réchauffement climatique. Les politiques d’atténuation risquent ainsi de se révéler contre-productives. Une telle idée n’est pas nouvelle. Quelques années auparavant, Peter Sinclair (1992) montrait déjà à travers sa modélisation comment l’introduction d’une taxe environnementale pouvait aggraver et non ralentir le réchauffement climatique.

Kotlikoff et ses coauteurs suggèrent justement que l’Accord de Paris risque d’inciter les producteurs d’énergies sales à accélérer leur extraction et leur combustion. Ils le montrent à travers un modèle à générations imbriquées où ils traitent les dommages climatiques comme une externalité négative que génèrent les générations courantes et que subissent les générations futures. En outre, ils considèrent l’offre mondiale d’énergies sales comme fixe, ce qui signifie qu’elle sera pour l’essentiel utilisée. La seule question qui demeure est quand. Si elle est utilisée rapidement, les dommages climatiques seront massifs et irréversibles. Si elle est utilisée lentement, les dommages seront moindres. Or leur modèle suggère qu’un retard dans la mise en œuvre de la réduction des émissions de carbone va accélérer dans l’immédiat la production de carbone, ce qui conduira en définitive à une hausse permanente des températures bien supérieure à la limite que se sont imposés de respecter les pays signataires de l’Accord de Paris. Dans ce cas, le changement climatique sera plus ample que si aucune action n’avait été entreprise et c’est chaque génération qui verra son bien-être décliner. A l’inverse, la mise en œuvre immédiate de mesures climatiques va inciter dès à présent les producteurs à réduire leur consommation d’énergies sales et ainsi davantage limiter le réchauffement climatique, ce qui accroîtra en définitive le bien-être de chaque génération.

 

Références

KOTLIKOFF, Laurence J., Andrey POLBIN & Andrey ZUBAREV (2016), « Will the Paris accord accelerate climate change? », NBER, working paper, n° 22731, octobre.

LE HIR, Pierre (2016), « Les émissions mondiales de CO2 se stabilisent, mais le climat continue de s’emballer », in Le Monde, 14 juillet.

SINCLAIR, Peter (1992), « High does nothing and rising and worse: carbon taxes should be kept declining to cut harmful emissions », in Manchester School of Economic and Social Studies.

SINN, Hans-Werner (2008), « Public policies against global warming: a supply side approach », in International Tax and Public Finance, vol. 15, n° 4.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 09:43

La récente chute des prix du pétrole n’est pas sans précédents [Christiane Baumeister et Lutz Kilian, 2015 ; John Baffes et alii, 2015]. Ils ont régulièrement connu d’amples fluctuations depuis la constitution de l’OPEP en 1960. Par exemple, depuis 1986, il y a eu six épisodes d’effondrements des prix du pétrole en un temps relativement court. Par exemple, les prix du pétrole ont fortement chuté lors de la crise financière mondiale, puis rapidement rebondi lors de la reprise, avant de connaître une nouvelle chute à partir de juin 2014.

Si la littérature tend à considérer qu’une hausse des prix du pétrole est susceptible de freiner la croissance mondiale (certains estimant même qu’elle est très souvent associée aux récessions américaines, voire aux récessions mondiales), elle tend symétriquement à considérer qu’une baisse des prix du pétrole est susceptible de stimuler la croissance mondiale. Lorsque les prix du pétrole diminuent, l’activité économique s’en trouve stimulée dans les pays importateurs de pétrole, dans la mesure où les entreprises domestiques voient leurs coûts de production diminuer et les ménages voient leur pouvoir d’achat augmenter. Par contre, les pays exportateurs de pétrole voient les recettes qu’ils tirent de l’exportation de pétrole décliner, ce qui incite les entreprises locales à moins investir, réduit le revenu des ménages, déprime les recettes publiques, etc. Les répercussions d’une baisse des prix du pétrole pourraient a priori se compenser, puisque le déclin de l’activité dans les pays exportateurs de pétrole s’accompagne d’une hausse de l’activité dans les pays importateurs. Or beaucoup jugent que la propension à consommer est plus faible dans les premiers que dans les seconds, si bien que la demande globale pourrait en définitive s’en trouver stimulée au niveau mondial.

Cependant, la récente baisse des prix du pétrole a remis en question l’idée généralement acceptée selon laquelle de plus faibles prix du pétrole seraient bénéfiques non seulement pour l’économie américaine, mais aussi pour l’économie mondiale. Elle a notamment été suivie par une baisse généralisée des cours boursiers, ce qui a pu suggérer que les marchés boursiers interprétaient la chute des prix du pétrole comme nocive à l’activité, donc aux dividendes. Ben Bernanke (2016), l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, a suggéré que la corrélation positive entre les cours boursiers et les prix du pétrole que l’on a pu observer par le passé suggère que l’économie mondiale connaît actuellement un ralentissement de l’activité économique, dans la mesure où un déclin de la demande globale au niveau mondiale tend à réduire les profits des entreprises et la demande de pétrole.

De leur côté, Maurice Obstfeld, Gian Maria Milesi-Ferretti et Rabah Arezki (2016) ont suggéré qu’avec des taux d’intérêt actuellement proches de zéro dans la plupart des pays développés et une économie américaine qui a repris l’exportation de pétrole, les canaux par lesquels la baisse des prix du pétrole se transmet à l’économie réelle se sont modifiés. En effet, suite à la Grande Récession, les banques centrales des pays développés ont ramené leurs taux directeurs à zéro, puis multiplié les mesures non conventionnelles. Si la Fed a commencé à resserrer sa politique monétaire en décembre, d’autres banques centrales, en particulier la BCE et la Banque du Japon, cherchent au contraire à davantage assouplir la leur. En effet, les pays développés restent confrontés à une inflation extrêmement faible et une baisse des prix du pétrole accroît donc le risque déflationniste. Or une baisse des prix peut non seulement déprimer les achats de biens durables (donc la demande globale), mais aussi accroître le fardeau d’endettement. En outre, la déflation, dans un contexte où les taux d’intérêt nominaux peuvent difficilement diminuer, entraîne une hausse des taux d’intérêt réels susceptible de déprimer la demande de crédit et donc l’investissement.

Kamiar Mohaddes et Hashem Pesaran (2016) ont utilisé un modèle économétrique pour déterminer si ces craintes sont exactes. Leur analyse suggère qu’une chute des prix du pétrole tend à réduire relativement vite les taux d’intérêt et l’inflation dans la plupart des pays, ainsi qu’à accroître les cours boursiers. Les effets sur la production réelle sont positifs, mais ils ne se matérialisent que plus tard, généralement un an après le choc. Ainsi, les données suggèrent qu’une baisse des prix du pétrole est une bonne nouvelle pour les Etats-Unis, ainsi que pour l’économie mondiale.

Mohaddes et Pesaran réexaminent ensuite les répercussions des faibles prix du pétrole sur l’économie américaine au cours de différentes périodes en utilisant les observations mensuelles relatives aux prix du pétrole, aux cours boursiers et aux dividendes. Ils confirment la perverse relation positive entre les prix du pétrole et les cours boursiers que beaucoup ont cru déceler suite à la crise financière de 2008. Toutefois, ils montrent que cette relation est instable lorsqu’ils étendent la période étudiée, en l’occurrence de 1946 à 2016. La relation positive qui a été récemment observée ne doit donc pas être considérée comme une preuve que la faiblesse des prix du pétrole soit nocive à l’économie réelle. Mohaddes et Pesaran observent ensuite le comportement des dividendes réels, qu’ils considèrent comme un meilleur indicateur de l’activité économique que les cours boursiers, tout du moins à long terme. En effet, ils partent du principe que si la demande s’adressant aux entreprises s’essouffle et que ces dernières voient leurs profits chuter, elles devront réduire leurs dividendes. Or les deux économistes constatent une relation négative stable entre, d’une part, les prix du pétrole et, d’autre part, les dividendes. Ce résultat les amène à nouveau à écarter l’idée que la baisse des prix du pétrole ait nui à l’économie américaine depuis 2008.

 

Références

BAFFES, John, M. Ayhan KOSE, Franziska OHNSORGE & Marc STOCKER (2015), « The great plunge in oil prices: Causes, consequences, and policy responses », CAMA, working paper, n° 23/2015, juin.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BERNANKE, Ben (2016), « The relationship between stocks and oil prices », in Ben Bernanke’s blog, 19 février.

MOHADDES, Kamiar & Hashem PESARAN (2016), « Oil prices and the global economy: Is it different this time around? », CESIFO, working paper, n° 5992, juillet.

OBSTFELD, Maurice, Gian Maria MILESI-FERRETTI & Rabah AREZKI (2016), « Oil prices and the global economy: It’s complicated », in FMI, iMFdirect (blog), 24 mars 2016. Traduction française, « Prix du pétrole et économie mondiale : une histoire compliquée ».

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 14:55

Environ 65 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent de la combustion de carburants fossiles. Ces émissions proviennent pour 45 % du charbon, pour 35 % du pétrole et pour 20 % de gaz naturel. Pour freiner significativement le changement climatique, deux options semblent se présenter : parvenir à capturer le carbone présent dans l’air ; réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles. Cependant peu de pays ont mis en œuvre des politiques cherchant véritablement à limiter la consommation d’énergies fossiles ou qui allouent de réelles ressources pour développer des sources d’énergies faiblement émettrices en carbone. Dans les pays de l’OCDE, la consommation de pétrole et de charbon s’est certes réduite de 10 % par rapport à son niveau de 2005, mais la consommation de gaz naturel s’est quant à elle accrue de 10 %. Dans le reste du monde, les consommations de charbon, de pétrole et de gaz naturel ont respectivement augmenté de 46 %, 33 % et 35 %. Au final, les consommations mondiales de pétrole, de charbon et de gaz naturel ont augmenté respectivement de 7,5 %, 24 % et 20 % entre 2005 et 2014.

En fait, pour Thomas Covert, Michael Greenstone et Christopher Knittel (2016), c’est comme si le monde faisait le pari que l’offre et/ou la demande d’énergies fossiles finiront pas s’effondrer : d’un côté, la consommation soutenue d’énergies fossiles pousserait le coût marginal d’extraction des énergies fossiles à la hausse et finirait par les rendre plus coûteuses que les énergies plus propres ; de l’autre, les avancées technologiques devraient se traduire par l’amélioration de l’efficacité énergétique des technologies existantes et par l’apparition de nouvelles technologies non émettrices de carbone.  C’est précisément la puissance de ces forces qui s’exercent du côté de l’offre et du côté de la demande que Covert et ses coauteurs cherchent à évaluer.

GRAPHIQUE 1  Ratio réserves prouvées d’énergies fossiles sur consommation annuelle

 

Cesserons-nous un jour d’utiliser les énergies fossiles ?

source : Covert et alii (2016)

Ils rappellent tout d’abord l’évolution du ratio rapportant la quantité de réserves prouvées sur la consommation annuelle courante (cf. graphique 1). Les réserves prouvées désignent les réserves qui sont techniquement et économiquement exploitables aux prix courants ; elles ne prennent donc en compte ni les réserves découvertes mais non exploitées (car leur exploitation n’est pas rentable, tout du moins pas avec les prix et technologies actuels), ni les réserves qui ne sont pas encore découvertes. Ainsi, le montant de réserves totales d’énergies fossiles disponibles sur la planète est relativement fixe, mais le montant des réserves prouvées peut aussi bien s’accroître ou diminuer, en fonction des prix, des technologies d’extraction et des découvertes de gisements. Le ratio réserves prouvées sur consommation annuelle courante représente donc le nombre d’années de consommation courante que les gisements connus peuvent techniquement et économiquement satisfaire. A n’importe quel moment au cours de ces trente dernières années, le monde disposait sous terre de 50 ans de réserves prouvées en pétrole et en gaz naturel : chaque année, de nouvelles réserves deviennent économiquement/techniquement exploitables et compensent la consommation annuelle. Le ratio associé au charbon a par contre tendance à diminuer, mais, si la consommation de charbon se maintient au rythme actuel, il reste davantage d’années de réserves de charbon que de pétrole ou de gaz naturel.

Covert et alii se penchent plus particulièrement sur le comportement de l’offre de carburants fossiles au cours des trois dernières décennies. Les données historiques indiquent que l’offre de carburants fossiles a régulièrement augmenté au cours du temps, notamment grâce au développement de techniques d’extraction toujours plus efficaces et moins coûteuses. Par exemple, il est possible de forer dans des eaux toujours plus profondes et des types de ressources qui n’étaient auparavant pas considérées comme exploitables le deviennent, comme récemment le pétrole des sables bitumeux et le pétrole des dépôts de schiste. Les réserves en pétrole et en gaz naturel ont ainsi pu s’accroître au rythme moyen de 2,7 % par an (cf. graphique 2). Le total des réserves prouvées de pétrole n’a chuté qu’au cours d’une année et cette chute fut suivie l’année suivante par une hausse de 12,2 %. Si les avancées technologiques se poursuivent au même rythme que par le passé, alors il n’y a pratiquement aucune limite à la quantité de réserves de carburants fossiles qui, même si elles ne sont pas encore rentables d’exploiter aux prix actuels, peuvent devenir économiquement rentables à l’avenir, tout du moins sur l’échelle de temps qui importe pour la question du changement climatique. Même si les forces de marché ou des politiques tendaient à pousser les prix des énergies fossiles à la hausse, les avancées technologiques continueraient à réduire les coûts d’extraction de ces combustibles.

GRAPHIQUE 2  Quantité de réserves prouvées de pétrole, de gaz naturel et de charbon au cours du temps

Cesserons-nous un jour d’utiliser les énergies fossiles ?

source : Covert et alii (2016)

Ensuite, Covert et ses coauteurs se tournent du côté de la demande. Certes des substituts aux combustibles fossiles, peu émetteurs en carbone, comme l’énergie hydroélectrique, l’énergie solaire, l’énergie éolienne et le nucléaire, existent déjà, mais la demande pour les combustibles fossiles pourrait ne pas chuter pour autant. Les données historiques indiquent que le prix relatif des carburants fossiles vis-à-vis des sources d’énergies faiblement émettrices de carbone n’a pas fortement diminué au cours du temps et les auteurs doutent qu’elle diminue fortement à moyen terme. Par conséquent, la consommation de carburants fossiles devrait continuer d’augmenter et notamment représenter en 2040 les quatre cinquièmes de l’offre totale d’énergies. 

Cette étude aboutit donc à un constat alarmant. Non seulement les forces de marché ne laissent aucunement entrevoir un ralentissement des émissions de carbone, mais les politiques d’atténuation qui ont été mises en place jusqu’à présent se révèlent insuffisantes pour résoudre ces défaillances de marché. Le progrès technique contribue certes au développement de substituts moins polluants, mais il contribue également à rendre toujours plus rentable l’extraction d’énergies fossiles. Des politiques plus agressives doivent donc nécessairement être mises en place pour atténuer l’émission de carbone et freiner le réchauffement climatique.

 

Références

COVERT, Thomas, Michael GREENSTONE & Christopher R. KNITTEL (2016), « Will we ever stop using fossil fuels? », in Journal of Economic Perspectives, vol. 30, n° 1, hiver.

TAYLOR, Timothy (2016), « Will peak oil or renewables make climate change moot? », in Conversable Economist (blog), 12 février.

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 16:13

Ces dernières années ont été marquées par le retournement d’un véritable « super-cycle » des prix des matières premières ; la crise financière mondiale, puis le ralentissement de la croissance des pays émergents ont freiné la demande en matières premières, poussant leurs prix à la baisse. Alors que le prix du pétrole avait rebondi autour de 100 dollars le baril suite à la Grande Récession, il a fortement chuté depuis le début de l’année 2014 et se maintient sous les 40 dollars depuis plus d’un mois. La plupart des prix des matières premières ont chuté de moitié entre le milieu de l’année 2014 et le milieu de l’année 2015. 

Beaucoup d’études se sont déjà penchées sur les répercussions de la chute des prix des matières premières sur l’activité économique des pays qui les exportent et ont naturellement mis en évidence un impact négatif. En observant une trentaine de pays exportateurs de matières premières d’Afrique subsaharienne, Angus Deaton et Ron Millier (1995) et Angus  Deaton (1999) ont montré que la chute des prix des matières premières est associée à un ralentissement de la croissance économique. En observant 113 pays en développement sur la période s’écoulant entre 1957 et 1997, Jan Dehn (2000) a constaté que les taux de croissance par tête ont été significativement réduits lors des divers épisodes où les prix des matières premières ont chuté. Par exemple, l’activité économique a chuté de 6 % au Venezuela lorsque de la chute des prix du pétrole en 1998. En l’occurrence, il apparaît que ce n’est pas l’anticipation du retournement, mais bien ce dernier qui nuit à la croissance. En observant 39 pays d’Afrique subsahariens, Markus Bruckner et Antonio Ciccone (2010) ont confirmé que la chute des prix des matières premières est associée à un ralentissement de la croissance économique, mais notamment parce qu’elle accentue la fréquence des guerres civiles. Dans les Perspectives de l'économie mondiale d'octobre dernier, Aqib Aslam et ses nombreux coauteurs (2015) ont montré que la production globale et la production potentielle des pays exportateurs de matières premières ont tendance à varier dans le même sens que leurs termes de l'échange ; en l'occurrence, la production globale tend à varier deux fois plus amplement que la production potentielle. En l'occurrence, l'actuelle faiblesse des prix des matières premières pourrait amputer la croissance annuelle moyenne des pays exportateurs d'un point de pourcentage entre 2015 et 2017 par rapport à son rythme entre 2012 et 2014. Les exportateurs d'énergies pourraient être plus amplement affectés, puisque leur croissance est susceptible de chuter de 2,25 points en moyenne. Mauricio Villafuerte et Pablo Lopez-Murphy (2010) ont montré que les pays exportateurs de pétrole ont réagi à la chute de leurs cours en 2009 en adoptant des politiques budgétaires procycliques, notamment en réduisant les dépenses publiques, ce qui aggrave la chute de l’activité domestique. Se focalisant également sur les exportateurs de pétrole, Olivier Blanchard et Jordi Gali (2007) ont confirmé de leur côté que la chute des prix des matières premières se traduit par une forte hausse du taux de chômage dans les pays exportateurs. Or le système financier risque d’être déstabilisé si les exportations chutent, la croissance économique ralentit et le chômage augmente. 

Une baisse des prix des matières premières peut en l'occurrence contribuer à fragiliser le système financier via plusieurs canaux. Premièrement, une baisse des prix des matières premières dans les pays qui en sont exportateurs réduit le montant de recettes qu’ils tirent de leurs exportations, ce qui réduit la capacité de leurs résidents, notamment l’Etat, à honorer leurs obligations de dette, ce qui détériore le bilan des banques et peut inciter ces dernières à resserrer le crédit. Deuxièmement, la chute des prix des matières premières incite les résidents des pays exportateurs à effectuer davantage de retraits bancaires, ce qui réduit la liquidité des banques. Troisièmement, un chute des prix des matières premières peut détériorer le solde budgétaire des pays exportateurs de matières premières, ce qui peut inciter les gouvernements à embrasser l’austérité, freine la croissance économique et fragilise davantage le secteur bancaire. 

Carola Moreno, Carlos Saavedra et Bárbara Ulloa (2014) ont étudié plus finement le lien entre les prix des matières premières, la croissance économique et la stabilité financière, en utilisant comme indicateur pour cette dernière la croissance du crédit. Ils se focalisent en l’occurrence sur les pertes en termes de production qui sont associées à une chute des prix des matières premières. Ils constatent que la chute des prix des matières premières entraîne un ralentissement de la croissance de la production d’autant plus marqué que l’expansion du crédit était forte avant le renversement des prix des matières premières. En l’occurrence, une expansion rapide du crédit durant le boom, indépendamment de son niveau initial, exacerbe le coût en termes de production associé au renversement des prix des matières premières.

Encore plus récemment, Tidiane Kinda, Montfort Mlachila et Rasmané Ouedraogo (2016) ont cherché à déterminer l’impact de la volatilité des prix des matières premières sur la stabilité du secteur financier en observant un échantillon composé de 71 pays émergents et en développement exportateurs de matières premières. Ils confirment que la chute des prix des matières premières a tendance à affaiblir le secteur financier et à accroître le risque de crise bancaire systémique. En l’occurrence, plus la chute des prix des matières premières est accentuée, plus le système financier s’en trouve affecté. La baisse des prix des matières premières est associée à une hausse des prêts non performants, à une hausse des coûts bancaires et à une plus forte fréquence de crises bancaires. Ces effets adverses sont accentués si les pays ont une mauvaise gouvernance, s’ils disposent d’une faible marge de manœuvre budgétaire, s’ils ne sont pas dotés de fonds souverains, s’ils ne mettent pas en œuvre de politiques macroprudentielles et s’ils n’ont pas une faible diversification de leur base d’exportations.

Carmen Reinhart, Vincent Reinhart et Christoph Trebesch (2016) ont identifié les points de retournement dans les mouvements de capitaux mondiaux et les prix des matières premières au cours des deux derniers siècles afin d’identifier les interactions entre super-cycles des matières premières, les cycles d’afflux et de reflux des capitaux et la fréquence des défauts souverains. En ce qui concerne les cycles actuels, Carmen Reinhart et ses coauteurs datent leur creux au cours de l’année 1999 et leur pic au cours de l’année 2011. Il s’agit selon eux du deuxième plus ample cycle des prix des matières premières siècle et l’un des quatre épisodes d’entrées des capitaux les plus longs depuis le dix-neuvième. Les trois auteurs constatent que, par le passé, les plus fortes vagues de défauts souverains ont suivi de forts afflux de capitaux et coïncident avec un effondrement des prix des matières premières et des entrées de capitaux, c'est-à-dire la conjonction que l’économie mondiale connaît actuellement…

 

Références

ASLAM, Aqib, Samya BEIDAS-STROM, Rudolfs BEMS, Oya CELASUN, Sinem Kiliç ÇELIK & Zsóka KÓCZÁN (2015), « Where are commodity exporters headed ? Output growth in the aftermath of the commodity boom », in FMI, World Economic Outlook: Adjusting to Lower Commodity Prices, octobre.

BLANCHARD, Olivier J., & Jordi GALI (2007), « The macroeconomic effects of oil price shocks: Why are the 2000s so different from the 1970s? », NBER, working paper, n° 13368.

BRÜCKNER, Marcus, & Antonio CICCONE (2010), « International commodity prices, growth and the outbreak of civil war in Sub-Saharan Africa », in The Economic Journal, vol. 120, n° 544.

DEATON, Angus (1999), « Commodity prices and growth in Africa », in Journal of Economic Perspectives, vol. 13, n° 3.

DEATON, Angus, & Ron MILLER (1995), « International commodity prices, macroeconomic performance, and politics in Sub-Saharan Africa », Princeton Study in International Finance, n° 79.

DEHN, Jan (2000), « Commodity price uncertainty and shocks: Implications for economic growth », Université d'Oxford, Centre for the study of African Economics, working paper, n° 2000-10.

KINDA, Tidiane, Montfort MLACHILA & Rasmané OUEDRAOGO (2016), « Commodity price shocks and financial sector fragility », FMI, working paper, n° 16/12, février.

MORENO, Carola, Carlos SAAVEDRA & Bárbara ULLOA (2014), « Commodity price cycles and financial stability », Banque centrale du Chili, documento de trabajo, n° 738, août.

REINHART, Carmen M., Vincent REINHART & Christoph TREBESCH (2016), « Global cycles: Capital flows, commodities, and sovereign defaults, 1815-2015 », CESIFO, working paper, n° 5727, janvier. 

VILLAFUERTE, Mauricio, & Pablo LOPEZ-MURPHY (2010), « Fiscal policy in oil producing countries during the recent oil price cycle », FMI, working paper, n° 10/28.

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 22:35

Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2016) ont passé en revue les causes des variations majeures des prix du pétrole au cours des quatre dernières décennies. Beaucoup d’auteurs, notamment James Hamilton (2003) ont expliqué ces variations comme résultant principalement des variations de l’offre de pétrole, provoquées notamment par des événements tels que les guerres et révolutions dans les pays-membres de l’OPEP. Lutz Kilian, à travers ses divers travaux et collaborations, a développé l’idée que plusieurs des épisodes de fortes fluctuations du prix du pétrole s’expliquaient en fait avant tout par les variations de la demande. En l’occurrence, une partie substantielle de la demande répond à un motif de consommation immédiate : lorsque l’économie mondiale connaît une expansion, la demande de matières premières, notamment de pétrole, augmente pour accroître la production de biens et services, poussant le prix des matières premières à la hausse ; réciproquement, un ralentissement de la croissance mondiale est susceptible de pousser les prix du pétrole à la baisse. Une partie de la demande répond aussi à la volonté d’accumuler des stocks et dépend alors des anticipations du prix du pétrole. Elle tend par exemple à augmenter dans l’anticipation de pénuries de pétrole dans le futur. Au cours de l’histoire, la demande au motif de stockage a été importante lorsque les tensions géopolitiques étaient fortes aux Moyen-Orient, lorsque les capacités de production étaient utilisées à leur maximum et lorsque les anticipations de croissance mondiale étaient très optimistes.

GRAPHIQUE  Prix du pétrole brut WTI (en dollars 2015, ajusté en fonction de l’inflation)

Quarante ans de fluctuations du prix du pétrole

source : Baumeister et Kilian (2016)

A première vue, le choc pétrolier de 1973-1974 semble être un choc d’offre négatif, comme l’affirme notamment Hamilton (2003). En effet, la quantité de pétrole brut produit chuta au dernier trimestre de l’année 1973. La guerre entre Israël et une coalition de pays arable entre le 6 et le 26 octobre de 1973 est souvent présentée comme étant la cause d’un tel choc d’offre. Pourtant, aucune installation de production pétrolière ne fut détruite par un quelconque conflit. Les pays arables de l’OPEP réduisirent délibérément leur production de pétrole de 5 % le 16 octobre 1973, puis de 25 % le 5 novembre, tout en accroissant le prix du pétrole. Ce dernier était alors basé sur la base de négociations entre les producteurs de pétrole et non par les marchés, si bien qu’il ne représente pas nécessairement le prix d’équilibre du marché. Plusieurs preuves empiriques suggèrent que les deux prix semblent toutefois très proches l’un de l’autre. Selon Kilian (2009), les chocs d’offre touchant la production de l’OPEP peuvent difficilement expliquer plus du quart de la hausse du prix du pétrole en 1973-1974 : cette dernière s’explique essentiellement par un choc de demande. La décision de l’OPEP de réduire la production et d’augmenter le prix était justifiée par la dévaluation du dollar, l’accélération non anticipée de l’inflation américaine et la forte demande de pétrole associée à la forte croissance économique. 

Un second choc pétrolier eut lieu en 1979 : le prix du pétrole passa de 15 dollars en septembre 1978 à 40 dollars en avril 1980. Beaucoup, notamment Hamilton (2003), estimèrent que cette hausse s’explique par un choc d’offre, en l’occurrence par la réduction de la production iranienne suite à la Révolution iranienne. Barsky et Kilian (2002) ont douté de cette interprétation. En effet, les plus fortes contractions de la production iranienne eurent lieu en janvier et février 1979, mais le prix du pétrole ne varia pas significativement avant mai 1979. Kilian et Murphy (2014) acceptent toutefois l’idée que la Révolution iranienne se soit révélée importante en raison de son impact sur les anticipations du prix du pétrole : la demande de pétrole pour motif de stockage augmenta fortement, d’une part, en raison des craintes d’une aggravation des tensions entre l’Iran avec les Etats-Unis et ses voisins et, d’autre part, en raison des anticipations d’une forte croissance mondiale.

Après le pic atteint en avril 1980, le prix du pétrole chuta durablement, malgré l’éclatement de la guerre entre l’Irak et l’Iran. Le resserrement des politiques monétaires, dans le sillage du plan Volker, entraîna une récession mondiale et poussa par là même la demande de pétrole à la baisse. Cette chute fut amplifiée par les diverses mesures prises par les pays avancés en vue de réduire leur consommation de pétrole. Les perspectives d’une faible croissance mondiale désincita à accumuler et détenir des stocks de pétrole. Le niveau élevé des prix du pétrole à la fin des années soixante-dix avait en outre incité des pays n’appartenant pas à l’OPEP, notamment le Mexique, la Norvège et le Royaume-Uni, à accroître leur production domestique ou à devenir producteurs de pétrole ; le surcroît subséquent de production de pétrole contribua à la chute des cours. 

Les membres de l’OPEP essayèrent collectivement de contrer cette baisse du prix en s’accordant à restreindre leur production, mais chacun d’entre eux était incité à ne pas respecter cet accord et à accroître son offre. L’Arabie saoudite décida de stabiliser par elle-même le prix du pétrole en réduisant sa production, mais sa tentative échoua : le prix du pétrole continua de chuter au début des années quatre-vingt. Les pertes en termes de recettes tirés du pétrole furent si importantes que l’Arabie saoudite fut obligée à la fin de l’année 1985 d’inverser sa politique. Le prix du pétrole chuta brutalement en 1986, en raison de la reprise de la production saoudienne et de la demande de stockage de pétrole. 

La guerre entre l’Iran et l’Irak a eu peu de répercussions sur le prix du pétrole au cours des années quatre-vingt, en raison de la relative abondance de l’offre mondiale de pétrole. L’invasion du Koweït en 1990 fut toutefois suivie d’une forte hausse du prix du pétrole. Cette dernière s’explique non seulement par les perturbations que ce conflit entraîna sur les productions iraquienne et koweitienne, mais aussi par la plus forte demande de pétrole pour des motifs de stockage, dans l’anticipation d’une possible attaque menée contre les champs de pétrole saoudiens. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1990, lorsque la collation menée par les Etats-Unis plaça suffisamment de troupes sur le sol saoudien pour empêcher toute invasion de l’Arabie saoudite, que ces craintes se dissipèrent et que le prix du pétrole chuta.

Le prix du pétrole s’affaiblit davantage à la fin des années quatre-vingt-dix et atteint les 11 dollars en décembre 1998, en raison d’une moindre demande de pétrole, très certainement provoquée par la crise asiatique de 1997 et sa transmission à plusieurs pays émergents. Le prix du pétrole repartit à la hausse en 1999, en raison de la plus forte demande de pétrole associée à la reprise mondiale, de quelques contractions de la production et d’une plus grande demande de pétrole au motif de stockage dans l’anticipation de futures tensions sur le marché du pétrole. La production de pétrole connut effectivement deux perturbations majeures fin 2002 et début 2003 : la chute de la production vénézuélienne associée aux troubles civiles au Venezuela et les perturbations générées par la Guerre d’Irak en 2003. La contraction des productions vénézuélienne et irakienne fut toutefois compensée par une hausse de la production dans le reste du monde. Au final, le prix du pétrole s’est alors révélé remarquablement stable malgré les troubles géopolitiques.

La hausse du prix du pétrole entre le milieu de l’année 2003 et le milieu de l’année 2008 est la plus forte que l’économie mondiale ait connu depuis celle de 1979. Le prix du pétrole WTI est passé de 28 à 134 dollars. Il y a un assez large accord autour de l’idée que cette hausse ne s’explique pas par des perturbations du côté de l’offre, mais par la hausse de la demande de pétrole. Beaucoup ont affirmé que l’accroissement de la demande résultait de l’expansion non anticipée de l’économie mondiale et notamment d’un accroissement de la demande en provenance des pays émergents d’Asie. Certains ont toutefois suggéré que cette hausse du prix du pétrole sur le marché physique s’expliquait essentiellement par les positions spéculatives prises par les traders sur les marchés à terme du pétrole. Bassam Fattouh et alii (2013) jugent toutefois qu’aucune preuve empirique ne confirme cette interprétation alternative.

La crise financière mondiale et la reprise subséquente ont également illustré l’impact de la demande sur le prix du pétrole. Comme les commandes de biens industriels chutèrent fortement dans la seconde moitié de l’année 2008 avec l’anticipation d’une récession mondiale, la demande pour les matières premières chuta également et le prix du pétrole passa de 134 à 39 dollars entre juin 2008 et février 2009. Lorsque la reprise mondiale s’amorça en 2009 et que les craintes d’un écroulement du système financier mondial s’essoufflèrent, la demande de pétrole retrouva ses niveaux de 2007 et le prix du pétrole WTI se stabilisa autour de 100 dollars.

Entre juin 2014 et janvier 2015, le prix du pétrole Brent passa de 112 à 47 dollars. Baumeister et Kilian (2015) ont analysé la chute de 49 dollars du prix entre juin 2014 et décembre 2014. Ils estiment que deux chocs survenus avant juin 2014 expliquent 55 % de cette chute : le déclin de l’activité économique et l’accroissement de la production en expliquent réciproquement 22 % et 33 %. Le reste s’explique par deux chocs survenus au cours de la seconde moitié de 2014 : la prise de conscience d’un ralentissement de la  croissance plus marqué que prévu et la réduction de la demande au motif de stockage expliquent réciproquement 18 et 27 % de la chute du prix du pétrole.

 

Références

BARSKY, Robert B., & Lutz KILIAN (2002), « Do we really know that oil caused the Great Stagflation? A monetary alternative », in NBER Macroeconomics Annual, 16, 137-183.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2016), « Forty years of oil price fluctuations: Why the price of oil may still surprise us », CEPR, discussion paper, n° 11035, janvier.

FATTOUH, Bassam, Lutz KILIAN, & Lavan MAHADEVA (2012), « The Role of Speculation in Oil Markets: What Have We Learned So Far? », CEPR, discussion paper, n° 8916.

HAMILTON, James D. (2003), « What is an Oil Shock? », in Journal of Econometrics, vol. 113, n° 2.

KILIAN, Lutz (2009), « Comment on ‘Causes and consequences of the oil shock of 2007-08’ by James D. Hamilton », in Brookings Papers on Economic Activity.

KILIAN, Lutz, & Daniel P. MURPHY (2014), « The role of inventories and speculative trading in the global market for crude oil », in Journal of Applied Econometrics, vol. 29, n° 3.

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 14:00

Le changement climatique et en particulier la hausse tendancielle des températures moyennes sont susceptibles de modifier les flux migratoires, d’accélérer le peuplement de certains territoires et d’entraîner à l'inverse le dépeuplement de d’autres territoires, aussi bien à l’intérieur de chaque pays qu’au niveau international. En l’occurrence, les migrations environnementales dépendent étroitement de l'évolution de la productivité agricole. En effet, le rendement agricole n’a atteint son maximum qu’après des ajustements aux températures locales étalés sur plusieurs siècles, si bien qu’un écart prolongé des températures par rapport à leur moyenne historique est susceptible de réduire la productivité agricole. Or l’agriculture est une source essentielle d’emplois et de revenus dans de nombreux pays en développement. Par conséquent, le changement climatique est susceptible de réduire les revenu des populations rurales et par là même les incitations à rester dans les campagnes.

Ces dernières décennies, plusieurs études ont cherché à préciser l’impact des facteurs climatiques et environnementaux sur la migration [Cai et alii, 2014 ; Cattaneo et Peri, 2015]. Beaucoup d’entre elles mettent en évidence un impact significatif du climat sur la migration. Salvador Barrios, Luisito Bertinelli et Eric Strobl (2006) constatent que les pluies affectent l’exode rural et l’urbanisation dans les pays d’Afrique subsaharienne. A partir de données relatives au Mexique, Feng Shuaizhang, Alan Krueger et Michael Oppenheimer (2010) constatent que les bouleversements des cultures impulsés par le changement climatique influencent l’émigration mexicaine à destination des Etats-Unis. De leur côté, Clark Gray et Valerie Mueller (2012) ont montré que les destructions de cultures provoquées par les sécheresses influencent puissamment la mobilité au Bangladesh, alors que les inondations ont de moindres répercussions. En analysant également les pays d’Afrique subsaharienne, Luca Marchiori, Jean-François Maystadt et Ingmar Schumacher (2012) ont mis en évidence que les intempéries accroissent la migration aussi bien au sein de chaque pays qu’entre les pays eux-mêmes. Valerie Mueller, Clark Gray et Katrina Kosec (2014) constatent que les inondations ont un impact limité sur la migration, mais que les fortes chaleurs accroissent la migration à long terme au Pakistan.

Peu d’études ont véritablement cherché à observer et à prévoir les migrations environnementales au niveau international en s'appuyant sur de larges échantillons de pays. Ruohong Cai, Shuaizhang Feng, Mariola Pytliková et Michael Oppenheimer (2014) ont contribué à combler un tel manque en analysant des données annuelles relatives aux flux de migration en provenance de 163 pays et à destination de 42 pays de l’OCDE au cours des trois dernières décennies. Ils constatent une relation positive et statistiquement significative entre la température et l’émigration dans la plupart des pays qui dépendent de l’agriculture. Ils constatent que les flux migratoires vers les principales destinations sont particulièrement sensibles aux variations des températures.

En utilisant les données à relatives à 116 pays entre 1960 et 2000, Cristina Cattaneo et Giovanni Peri (2015) ont récemment analysé l’impact différentiel du réchauffement climatique sur la probabilité d’émigrer à l’étranger ou bien de simplement quitter les campagnes pour aller dans les villes. Ils constatent que la hausse des températures stimule l’émigration vers les villes et vers les autres pays dans le cas des économies à revenu intermédiaire. Par contre, dans les pays à faible revenu, les ménages font face à de puissantes contraintes en termes de liquidité : les gens sont si pauvres qu’ils ne peuvent faire face au coût de l’émigration. Par conséquent, la hausse des températures réduit la probabilité de quitter les campagnes pour aller résider en villes ou d'émigrer vers d’autres pays, dans la mesure où elle réduit davantage le revenu, donc les possibilités de faire face au coût de l’émigration. Au final, dans les pays à revenu intermédiaire, la migration représente une marge importante d’ajustement face au réchauffement climatique, qui est susceptible d’accélérer le changement structurel et même d’accroître le revenu par travailleur. Cependant un tel mécanisme ne semble pas être à l’œuvre dans les économies pauvres. Si le réchauffement climatique est susceptible d’accroître le PIB par tête en entraînant une baisse de la pauvreté rurale dans les pays à revenu intermédiaire, il risque au contraire de détériorer le niveau de vie dans les pays à faible revenu en enfermant davantage les populations dans des trappes à pauvreté.

 

Références

BARRIOS, Salvador, Luisito BERTINELLI & Eric STROBL (2006), « Climatic change and rural-urban migration: The case of sub-Saharan Africa », in Journal of Urban Economics, vol. 60, n° 3.

CAI, Ruohong, Shuaizhang FENG, Mariola PYTLIKOVÁ & Michael OPPENHEIMER (2014), « Climate variability and international migration: The importance of the agricultural linkage », IZA, discussion paper, n° 8183, mai.

CATTANEO, Cristina, & Giovanni PERI (2015), « The migration response to increasing temperatures », NBER, working paper, n° 21622, octobre.

FENG, Shuaizhang, Alan B. KRUEGER & Michael OPPENHEIMER (2010), « Linkages among climate change, crop yields and Mexico-US cross-border migration », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 107, n° 32.

GRAY, Clark L., & Valerie MUELLER (2012), « Natural disasters and population mobility in Bangladesh », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 109, n° 16.

MARCHIORI, Luca, Jean-François MAYSTADT & Ingmar SCHUMACHER (2012), « The impact of weather anomalies on migration in sub-Saharan Africa », in Journal of Environmental Economics and Management, vol. 63.

MUELLER, Valerie A., Clark L. GRAY & Katrina KOSEC (2014), « Heat stress increases long-term human migration in rural Pakistan », in Nature Climate Change, vol. 4.

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 22:18

Après quatre années de relative stabilité autour de 105 dollars le baril, le prix du pétrole a fortement chuté depuis juin 2014, mettant peut-être ainsi un terme au supercycle des prix des matières premières qui s’était amorcé à la fin des années quatre-vingt-dix. John Baffes, Ayhan Kose, Franziska Ohnsorge et Marc Stocker (2015) ont analysé les causes de la baisse des prix du pétrole et ses répercussions macroéconomiques et financières.

La chute des prix du pétrole est certes importante, mais les quatre auteurs rappellent qu’elle n’est pas non plus sans précédents. Au cours des trois dernières décennies, il y a eu cinq autres épisodes au cours desquels les prix du pétrole ont baissé de plus de 30 % en moins de sept mois. La récente baisse des prix du pétrole possède plusieurs caractéristiques que l’on retrouve également avec la chute des années 1985-1986 ; cette dernière suivait une période de forte expansion de l’offre de pétrole de la part des producteurs n’appartenant pas à l’OPEP et elle résulte de la décision de l’OPEP d’accroître sa production. Les autres épisodes s’expliquent principalement par un affaiblissement de la demande mondiale ; ce fut le cas suite à la récession américaine de 1990, à la crise asiatique en 1997, à la récession américaine de 2000 et à la crise financière mondiale en 2008. 

La récente baisse des prix du pétrole s’explique par plusieurs facteurs : plusieurs années de hausses surprises de la production de pétrole non conventionnel, une faible demande mondiale, un changement significatif de la politique de l’OPEP, l’assouplissement de certains risques géopolitiques (réduisant les craintes de perturbations dans l’approvisionnement) et une appréciation du dollar américain. Bien que le rôle exact de chaque facteur soit difficile à évaluer, la renonciation par l’OPEP d’un soutien des prix et l’expansion rapide de l’offre de pétrole non conventionnel apparaissent avoir joué un rôle décisif à partir du milieu de l’année 2014. Jusqu’alors, la politique de l’OPEP contribuait tout particulièrement à soutenir les prix à un niveau élevé. Les estimations empiriques que réalisent Baffes et ses coauteurs suggèrent que les facteurs relatifs à l’offre expliquent davantage la baisse des prix que les facteurs relatifs à la demande. Dans la mesure où la plupart des facteurs à l’origine de la baisse des prix du pétrole sont susceptibles d’être toujours à l’œuvre à moyen terme, les prix du pétrole devraient rester à un niveau durablement faible, sans pour autant cesser d’être volatiles.

Baffes et ses coauteurs jugent ces résultats cohérents avec ce que les précédentes études ont pu suggérer. Rabah Arezki et Olivier Blanchard (2014) ont par exemple estimé que les facteurs relatifs à la demande n’ont contribué qu’à environ 20-35 % de la baisse des prix. Selon eux, les facteurs relatifs à l’offre et la décision de l’OPEP de ne pas réduire la production expliquent l’essentiel de cette baisse. James Hamilton (2014) suggère que la faiblesse de la demande mondiale n’explique qu’environ deux cinquièmes de la chute des prix. Enfin, Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2015) estiment que la moitié de cette baisse reflète les effets cumulatifs de chocs d’offre et de demande antérieurs à juin 2014 ; l’autre moitié s’explique par des chocs qui sont survenus après, en particulier un affaiblissement de la demande de pétrole lié au ralentissement de l’économie mondiale en décembre ; par contre, aucun choc d’offre significatif ne semble s’être produit entre juin et décembre 2014.

La chute des prix du pétrole va entraîner de substantiels transferts de revenus des pays exportateurs de pétrole vers les pays importateurs, ce qui va stimuler l’activité économique à moyen terme. En l’occurrence, l’analyse des données historiques amènent Baffes et ses coauteurs à estimer qu’une baisse des prix du pétrole de 45 % liée à l’offre à l’offre tend à accroître la croissance mondiale de 0 ,7 à 0,8 points de pourcentage à moyen terme et à réduire l’inflation mondiale d’environ 1 point de pourcentage à court terme. Comme les biens alimentaires sont intensifs en énergie, cette même baisse devrait entraîner une baisse de 10 % des prix alimentaires, contribuant ainsi au ralentissement de l’inflation. L’activité économique des pays importateur s’en trouvera stimulée : la baisse des prix du pétrole va réduire les coûts de production des entreprises et accroître le pouvoir d’achat des ménages. Le solde extérieur des pays importateurs aura tendance à s’améliorer.

L’impact économique sur les pays exportateurs sera par contre négatif et bien plus immédiat. Les pays exportateurs vont connaître une détérioration de leur solde extérieur avec la contraction de la valeur des exportations, mais aussi une dégradation du solde budgétaire avec le tarissement des recettes fiscales tirées de l’exportation de pétrole. Les autorités budgétaires peuvent alors être incitées à consolider leurs finances publiques, ce qui contribuera à déprimer l’activité domestique. Les pays importateurs auront alors tendance connaître des sorties de capitaux, des pertes sur leurs réserves et de brutales dépréciations de leur devise. Les banques centrales sont alors incitées à resserrer leur politique monétaire pour stabiliser l’inflation et préserver la confiance des marchés, ce qui contribuera également à déprimer l’activité domestique.

En outre, plusieurs facteurs peuvent réduire l’impact expansionniste dans les pays importateurs. Le ralentissement de la baisse des prix du pétrole facilite a priori la mission des banques centrales des pays importateurs en réduisant les pressions inflationnistes. Or, dans les pays avancés, le ralentissement de l’inflation, dans un contexte où celle-ci est initialement faible, accroît le risque que les anticipations d’inflation ne soient plus ancrées et que l’économie bascule dans la déflation. En l’occurrence, plusieurs banques ont déjà ramené leurs taux directeurs au plus proche de zéro, si bien qu’elles peuvent difficilement assouplir davantage leur politique monétaire.

 

Références

AREZKI, Rabah, & Olivier BLANCHARD (2014), « Seven questions about the recent oil price slump », in iMFdirect (blog), 22 décembre 2014. Traduction française, « Sept questions sur la chute récente des cours du pétrole ».

BAFFES, John, M. Ayhan KOSE, Franziska OHNSORGE & Marc STOCKER (2015), « The great plunge in oil prices: Causes, consequences, and policy responses », CAMA, working paper, n° 23/2015, juin.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

HAMILTON, James (2014), « Oil prices as an indicator of global economic conditions », in Econbrowser (blog), 14 décembre.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:47

Plus précisément, entre 1990 et 2000, la valeur réelle de la production manufacturière américaine a augmenté d’un tiers et pourtant le volume des principaux polluants atmosphériques (comme les oxydes d’azote, les particules fines, le dioxyde de soufre et des composantes organiques volatils) émis par le secteur manufacturier a chuté en moyenne de 35 %. Après 2000, la croissance de la production manufacturière réelle a ralenti, pourtant les émissions polluantes de l’industrie ont chuté à nouveau de 25 points de pourcentage par rapport à leurs niveaux de 1990. Ainsi, dans l’ensemble, les émissions des principaux polluants atmosphériques ont chuté de 60 % entre 1990 et 2008.

Les études ont souvent privilégié quatre raisons pour expliquer cette performance. Premièrement, les échanges de biens manufacturiers réalisés par les Etats-Unis avec le reste du monde ont fortement augmenté. Or les activités industrielles polluantes ont pu être délocalisées à l’étranger (par exemple dans les pays émergents comme le Mexique ou la Chine), si bien que les Etats-Unis ont pu se contenter d’importer les biens issus de cette production sans avoir à en supporter les externalités négatives. Ces dernières n’auraient donc pas été éliminées, mais tout simplement « exportées » ailleurs dans le monde. Deuxièmement, le resserrement de la réglementation environnementale, ainsi que l’introduction de taxes environnementales et d’autres mesures de politique climatique, ont sûrement incité les entreprises à adopter des technologies toujours plus propres. Troisièmement, avec la hausse de leur niveau de vie et la satisfaction croissante de leurs besoins fondamentaux, les ménages américains ont pu graduellement choisir de moins dépenser dans la consommation de biens sales et de dépenser davantage dans la consommation de biens propres et de services, ce qui aurait incité les entreprises à réorienter leur production au profit de ces derniers. Quatrièmement, si les entreprises utilisent moins d’intrants polluants chaque année pour produire les mêmes biens et services, alors la croissance de la productivité peut améliorer la qualité de l’air. Certains ont ainsi cru déceler une relation fortement négative entre la pollution par unité produite au niveau de chaque usine et la productivité totale des facteurs dans le secteur manufacturier américain : en l’occurrence, lorsque la productivité totale des facteurs augmente, la pollution par unité produite diminue.

Joseph Shapiro et Reed Walker (2015) ont développé un modèle quantitatif pour déterminer quelle est la contribution respective des échanges internationaux, de la réglementation environnementale, de la productivité et des préférences des consommateurs dans la réduction des émissions polluantes de l’industrie américaine entre 1990 et 2008. Les deux auteurs combinent des modèles issus de la littérature sur le commerce international et de la littérature sur l’économie de l’environnement. Alors que la plupart des modèles quantitatifs sont utilisés pour prévoir comment de possibles politiques comme les taxes carbone et la réduction des droits de douane puissent à l’avenir affecter la pollution et le bien-être, Shapiro et Walker utilisent leur modèle pour analyser le passé. Pour cela, ils s’appuient sur les données détaillées issues du Census Bureau des Etats-Unis. Ces données apportent des informations à propos des émissions, des marchandises et des coûts de production pour chaque usine dans le secteur manufacturier américain.

Le modèle et les données empiriques amènent Shapiro et Walker à tirer trois principales conclusions. Premièrement, la chute des émissions polluantes s’explique principalement par le baisse de la pollution par unité produite dans un ensemble limité de produits plutôt qu’à une réallocation de la production en faveur de nouveaux produits ou à des changements du montant de la production manufacturière. Deuxièmement, le relèvement de la taxe de la pollution a plus que doublé entre 1990 et 2008. Troisièmement, la réglementation environnementale expliquerait plus de 75 % de la réduction observée dans les émissions polluantes dans l’industrie. Les coûts d’échange et le changement des préférences ont joué des rôles bien moindres dans la dépollution. Malgré la relation entre la pollution et la productivité constatée au niveau de chaque usine, la croissance de la productivité a eu un effet limité sur les émissions polluantes au niveau de l’ensemble de l’économie américaine. Ainsi, ce n’est pas la poursuite de la croissance américaine ou, plus spécifiquement, de la croissance de la production manufacturière qui a rendu plus propre cette dernière, mais bien l’action des autorités publiques.

 

Référence

SHAPIRO, Joseph S., & Reed WALKER (2015), « Why is pollution from U.S. manufacturing declining? The roles of trade, regulation, productivity, and preferences », NBER, document de travail, n° 20879, janvier.

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 15:19

Après avoir connu une période de stabilité (autour de 110 dollars), le cours du pétrole a récemment connu l’une des plus fortes chutes de son histoire. Après avoir été stable pendant plus de trois ans (en fluctuant autour de 110 dollars), le prix du baril de pétrole brut Brent a chuté de 49 dollars, soit de 44 %, entre juin et décembre 2014. Sa chute s’est poursuivie au mois de janvier, avant qu’il ne se stabilise à 50 dollars et ne remonte légèrement pour atteindre aujourd’hui aux alentours de 60 dollars.

GRAPHIQUE  Cours du baril du pétrole brut Brent (en dollars)

Pourquoi les cours du pétrole ont-ils récemment chuté ?

La chute du cours du pétrole a mis sous pression les producteurs de pétrole à travers le monde en réduisant leur rentabilité et elle a notamment mis en question la soutenabilité de formes alternatives de production [Baumeister et Kilian, 2015]. Elle a dégradé les finances publiques de pays tels que l’Iran, la Russie et le Venezuela qui dépendent fortement des recettes tirées des exportations de pétrole, si bien qu’elle a ravivé les inquiétudes quant à la stabilité budgétaire, macroéconomique et politique de plusieurs de ces pays. Elle a peut-être stimulé l’activité économique des importateurs nets de pétrole : au sein de ces derniers, les entreprises devraient voir leur rentabilité s’améliorer grâce à la baisse de leur coûts de production, tandis que les consommateurs devraient gagner en pouvoir d’achat, ce qui pourrait les inciter à consommer davantage. Rabah Arezki et Olivier Blanchard (2015) estiment ainsi que la baisse des cours du pétrole permettra au PIB mondial de 2015 d’être de 0,3 à 0,7 % plus élevé qu’il ne l’aurait été autrement. Mais la baisse des cours du pétrole exerce une pression à la baisse sur l’inflation, alors même que celle-ci est déjà excessivement faible dans les pays avancés. Elle a pu ainsi contribuer à faire récemment basculer la zone euro dans la déflation.

Il y a déjà eu de fortes baisses du cours du pétrole par le passé. En 1986, l’Arabie saoudite avait décidé de ne plus jouer le rôle de producteur d’appoint qu’elle s’était vue contrainte d’endosser au sein de l’OPEP, si bien qu’elle augmenta fortement sa production. Le prix du baril était alors passé de 27 à 14 dollars, un niveau auquel il se maintint peu ou prou pendant une quinzaine d’années, avant d’amorcer une hausse soutenue. Il connut une nouvelle chute à la fin de l’année 2008, lorsque l’économie mondiale bascula dans la Grande Récession. Au cours des deux épisodes, le cours du pétrole n’a pas baissé par les mêmes raisons : en 1986, il y eut une hausse soutenue de l’offre ; en 2008, elle y eut un effondrement de la demande.

Les analystes se sont demandés pourquoi les cours ont récemment baissé. Les prix du pétrole chutèrent de 44 % entre juin et décembre 2014, tandis que les prix des autres matières premières ne diminuèrent en moyenne que de 5-15 % sur la même période, ce qui suggère que la baisse des cours du pétrole s’explique avant tout par des facteurs propres au marché du pétrole, donc du côté de l’offre. Or la production mondiale de pétrole a en effet régulièrement augmenté ces dernières années. Par exemple, la fracturation hydraulique a permis aux producteurs américains d’ajouter 4 millions de barils de pétrole à la production monde [Davies, 2015]. Certains observateurs comme Arezki et Blanchard considèrent ainsi que le relèvement de l’offre de pétrole aux Etats-Unis et dans d’autres pays (comme l’Irak et la Lybie) sont à l’origine de la chute du cours du pétrole depuis juin 2014. L’OPEP aurait accéléré la chute des cours en annonçant le 27 novembre 2014 le maintien de sa production au même niveau malgré la hausse régulière de la production des pays producteurs qui ne sont pas membres de l’OPEP. En laissant la chute des cours se poursuivre, l’Arabie saoudite et d’autres membres de l’OPEP semblent vouloir évincer les producteurs américains du marché.

La spéculation financière peut contribuer à amplifier l’évolution des cours. Arezki et Blanchard doutent toutefois qu’elle ait joué un rôle significatif dans la chute des prix observée à partir de juin 2014. Ils rappellent que les stocks de pétrole atteignaient leur niveau le plus élevé de ces deux dernières années, ce qui suggère que leurs agents ont anticipé une hausse et non une baisse des cours. Samya Beidas-Strom et Andrea Pescatori (2014a, b) se sont demandé quelle est la contribution de la spéculation financière à la volatilité des cours du pétrole. Lorsque la spéculation est courte en termes de durée, la faiblesse de la demande expliquerait près de la moitié des variations des cours du pétrole au cours des onze premiers mois de l’année 2014, suivie par l’offre, tandis que la spéculation financière ne contribuerait que modestement à la volatilité. Par contre, lorsque la spéculation a des répercussions à court et à long terme, la spéculation devient la principale contributrice à la volatilité.

Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2015) suggèrent que plus de la moitié du déclin du prix du pétrole entre juin et décembre 2014 était prévisible en juin 2014. La chute des cours reflète avant tout les effets cumulés des précédents chocs d’offre et de demande plutôt que de plus récents chocs. Leur modélisation souffre de larges erreurs de prévision pour les mois de juillet et de décembre 2014. Aucune de ces deux erreurs de prévision ne semble s’expliquer par l’occurrence d’un large choc positif touchant l’offre de pétrole. L’erreur de prévision de juillet apparaît cohérente avec un choc négatif touchant la demande pour motif de stockage qui reflétait un plus grand optimisme concernant la production de pétrolier ou bien un plus grand pessimisme en ce qui concerne l’économie mondiale ou bien une combinaison des deux. Le choc de décembre 2014 ne trouve pas son origine dans l’annonce de l’OPEP du 27 novembre 2014. Les données suggèrent plutôt qu’il y eut en décembre un puissant choc négatif touchant la demande de pétrole ; celui-ci est associé au ralentissement non anticipé de la croissance mondiale.

Le modèle de Baumeister et Kilian prévoyait en décembre 2014 que le prix du pétrole poursuivrait sa chute en atteignant environ 60 dollars en janvier avant d’augmenter à nouveau pour atteindre environ 70 dollars en juin 2015. Lutz Kilian (2015) en conclut alors que toute baisse additionnelle du prix du pétrole en 2015 ne pourrait s’expliquer que par des chocs supplémentaires, qui n’étaient pas discernables en décembre 2014. Par exemple, le fait que le prix du baril de Brent fut inférieur à 50 dollars en janvier suggère que le marché du pétrole a connu ce mois-ci un autre choc. Si l’activité économique ne se détériore pas davantage, certaines raisons amènent Kilian à penser que la baisse du cours du pétrole ne se poursuivra pas. D’une part, toute baisse des prix supplémentaire rendrait la production de pétrole non rentable pour certains producteurs. D’autre part, l’activité de forage semble ralentir, ce qui devrait entraîner une chute de la production.

 

Références

AREZKI, Rabah, & Olivier BLANCHARD (2014), « Seven questions about the recent oil price slump », in iMFdirect (blog), 22 décembre 2014. Traduction française, « Sept questions sur la chute récente des cours du pétrole ».

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BEIDAS-STROM, Samya, & Andrea PESCATORI (2014), « Oil price volatility and the role of speculation », FMI, working paper, n° 14/218.

DAVIES, Gavyn (2015), « Is the oil crash over? », in Financial Times, 16 février.

KILIAN, Lutz (2015), « Why did the price of oil fall after June 2014? », in VoxEU.org, 25 février, 2015.

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