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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 21:09
Quel lien entre croissance démographique et émissions de gaz à effet de serre ? 

Depuis Malthus, beaucoup accusent régulièrement la croissance démographique d’être à l’origine des dégâts environnementaux et désormais des émissions de gaz à effet de serre. Or, cette relation est loin d’être évidente. Les modes de vie changent continuellement, notamment sous l’impulsion de dynamiques aussi diverses que la hausse du niveau de vie, le progrès technique et l’urbanisation, et ils peuvent devenir plus ou moins polluants, si bien qu’une population peut aussi bien davantage polluer tout en restant constante que continuer à croître en polluant moins. Si Paul Erlich et John Holdren (1971) ont par exemple affirmé que la croissance démographique constituait le principal facteur contribuant à l’accroissement des dégâts environnementaux, Barry Commoner (1972) a minimisé le rôle qu’elle pouvait jouer et mis plutôt l’accent sur l’impact des changements technologiques. Afin de mieux isoler l’importance respective des différents facteurs susceptibles de contribuer aux dégâts environnementaux, Barry Commoner a proposé l’équation IPAT, qui se note ainsi :

I = P x A x T

Cette identité comptable indique que l’impact d’une population sur l’environnement (I) dépend de la taille de la population (P), du niveau de production ou de consommation par tête (« affluence » en anglais, A) et d’un effet technologie (T) correspondant à la quantité de pollution émise par unité produite ou consommée. Elle rappelle que les nuisances environnementales tendent à augmenter si la population augmente, si la consommation ou la production moyenne par individu augmente ou encore si chaque unité produite ou consommée tend à être de plus en plus polluante. Réciproquement, elles peuvent rester constantes, voire décliner, si la propension à polluer de chaque unité produite et consommée diminue suffisamment pour compenser la croissance démographique et l’augmentation de la production et de la consommation par tête.

Les plus optimistes (notamment les néoclassiques) mettent précisément l’accent sur le progrès technique pour affirmer que la croissance démographique et la croissance économique peuvent tout à fait se poursuivre tout en permettant une baisse des émissions polluantes. Autrement dit, il pourrait exister une « courbe de Kuznets environnementale » et le progrès technique constituerait non seulement le principal moteur de la croissance économique à long terme, mais également le remède à l’un de ses plus grands « maux ». Les plus pessimistes (notamment les décroissants) estiment par contre que le progrès technique ne parviendra pas à contenir l’épuisement des ressources naturelles et le réchauffement climatique en raison de l’effet rebond qu’il entraîne : en réduisant la propension à polluer de chaque unité produite ou consommée, dont leur coût d’usage ou de production, les avancées technologiques sont susceptibles d’inciter les agents à davantage consommer et produire, ce qui tend au contraire à accroître la pollution.

Depuis sa création, l’équation IPAT est devenue l’un des cadres privilégiés des études démo-écologique, notamment pour déterminer le rôle exact des divers facteurs susceptibles de contribuer aux émissions de gaz à effet de serre. En s’appuyant sur elle, Thomas Dietz et Eugene Rosa (1997) constatent que l’élasticité des émissions de dioxyde de carbone (CO2) vis-à-vis de la croissance démographique est proche de l’unité. Autrement dit, une hausse de la population de 1 % se traduit par une hausse d’environ 1 % des émissions de CO2. Appliquant également le cadre IPAT pour étudier les données relatives à 93 pays entre 1975 et 1996, Anqing Shi (2003) constate que l’élasticité du dioxyde de carbone vis-à-vis de la croissance démographique est comprise entre 1,41 et 1,65 en fonction le modèle utilisé. En outre, elle semble bien plus élevée dans les pays en développement que dans les pays développés. Toutefois, ces diverses études ne prennent pas en compte le fait que cette élasticité puisse varier avec le niveau de la population et se concentrent sur un unique gaz à effet de serre. Matthew Cole et Eric Neumayer ont élargi la focale en étudiant également le dioxyde de souffre (SO2) et en tenant compte du fait que l’élasticité des émissions de polluants vis-à-vis de la croissance démographique puisse varier avec la taille même de la population. En ce qui concerne les émissions de CO2, ils constatent que les accroissements démographiques s’accompagnent de hausses proportionnelles des émissions, tandis qu’une hausse du taux d’urbanisation et une baisse de la taille des ménages accroissent les émissions. Pour les émissions de SO2, Cole et Neumayer constatent une relation en forme de U, avec l’élasticité des émissions vis-à-vis de la croissance démographique augmentant à des niveaux élevés de population.

Gregory Casey et Oded Galor (2016) ont récemment utilisé une équation tirée de l’équation IPAT pour estimer l’effet de la moindre fertilité sur les émissions de carbone. Ils observent comment les modifications de comportements en matière de fertilité affectent les émissions de carbone via trois canaux : la taille de la population, la structure en âges de la population et la production économique. Ils constatent que l’élasticité des émissions vis-à-vis de la population est presque sept fois plus élevée que l’élasticité des émissions vis-à-vis du revenu par tête. Les résultats de la régression impliquent que la croissance de la population peut ralentir de 1 % et le niveau de vie s’accroître de 7 % sans que la pollution n’augmente. Ces résultats ont de profondes implications, à la fois pour la politique économique et la politique environnementale. Les autorités publiques font (ou croient faire) face à un arbitrage en matière de politiques climatiques : la réglementation environnementale, les écotaxes ou les marchés des quotas d’émission peuvent certes réduire les émissions de carbone, mais en freinant la croissance économique, du moins à court terme (1). Les constats auxquels aboutissent Casey et Galor suggèrent qu’une baisse de la fertilité peut simultanément accroître le revenu par tête et réduire les émissions de carbone, c’est-à-dire contribuer à freiner le réchauffement climatique sans qu’il y ait de coûts économiques, ce qui permet de contourner l’arbitrage auquel les politiques climatiques font face.

 

(1) L’arbitrage ne tient pas forcément à plus long terme. Certes, les mesures contribuant à protéger l’environnement ont certes un coût économique (par exemple, la taxation environnementale réduit la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages), mais le réchauffement climatique lui-même freine la croissance. Or, de nombreuses études suggèrent que le coût des mesures nécessaires pour freiner le réchauffement climatique est certainement inférieur au coût de ce dernier : il est moins coûteux d’agir que de ne pas agir.

 

Références

CASEY, Gregory, & Oded GALOR (2016), « Population growth and carbon emissions », CEPR, discussion paper, n° 11659, novembre.

COLE, Matthew A., & Eric NEUMAYER (2004), « Examining the impact of demographic factors on air pollution », in Population and Environment, vol. 26, n° 1.

COMMONER, Barry (1972), « The environmental cost of economic growth », in Population, Resources and the Environment.

DIETZ, Thomas, & Eugene A. ROSA (1997), « Effects of population and affluence on CO2 emissions », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 94, n° 1.

EHRLICH, Paul R., & John P. HOLDREN (1971), « Impact of population growth », in Science, vol. 171.

SHI, Anqing (2003), « The impact of population pressure on global carbon dioxide emissions, 1975–1996: evidence from pooled cross-country data », in Ecological Economics, vol. 44, n° 1.

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 22:12
Et si l’accord de Paris accélérait le changement climatique ?

Selon les estimations du Global Carbon Project, les émissions mondiales de dioxyde de carbone, l’un des principaux gaz à effet de serre que génère l’activité humaine, ont atteint 36,3 milliards de tonnes [Le Hir, 2016]. Elles ont donc stagné par rapport à l’année précédente et devraient rester peu ou prou au même niveau en 2016. Ce ralentissement s’expliquerait notamment par la moindre émission de polluants par la Chine, mais celle-ci a été contrebalancée par une forte hausse des émissions polluantes par l’Inde. Au final, rien n’assure que cette stabilisation se poursuive, ni même qu’elle soit suivie par une baisse. Or, selon le Global Carbon Project, il faudrait que les émissions diminuent de 0,9 % chaque année d’ici 2030 pour éviter que la température moyenne dans le monde ne s’élève de 2 °C d’ici 2100 par rapport à la moyenne observée avant l’ère industrielle. Si, par contre, les émissions retrouvaient la trajectoire ascendante qu’ils suivaient précédemment, la hausse moyenne des températures mondiales s’établira entre 3,2 et 5,4 °C d'ici 2100.

Et si l’accord de Paris accélérait le changement climatique ?

source : The Economist (2016)

L’Accord de Paris qui a été obtenu en décembre dernier dans le cadre de la COP21 vise précisément à limiter la hausse des températures à 2°C. Il appelle à la mise en œuvre de mesures modérées d’ici 2025, puis à l’adoption de mesures plus strictes par la suite. En fait, chaque Etat signataire ne s’est engagé à la mise en œuvre d’aucune mesure précise, ni à respecter un quelconque délai précis. Autrement dit, l’Accord de Paris n’impose pas une réduction immédiate des émissions de gaz à effets de serre. Or pour Laurence Kotlikoff, Andrey Polbin et Andrey Zubarev (2016), l’Accord de Paris est susceptible par là même, non pas de freiner graduellement les émissions de CO2, mais au contraire de les accélérer rapidement. En effet, il signale aux producteurs d’énergies sales que les réserves de pétrole, de gaz naturel et de charbon vont devenir des actifs « bloqués », inutilisables. Autrement dit, il leur signale soit de ne jamais les utiliser, soit de les utiliser immédiatement. Rien n’assure qu’ils choisiront la première option.

C’est ce que Hans-Werner Sinn (2008) a appelé le « paradoxe vert » (green paradox) en appliquant la règle d’Hotelling relative à l’extraction des ressources non renouvelables pour étudier l’efficacité des politiques climatiques d’atténuation. Ces dernières visent à réduire les émissions de polluants en déprimant la demande d’énergies fossiles pour freiner leur production. Or Sinn montre qu’avec la mise en œuvre de telles mesures, les propriétaires des stocks de combustibles fossiles vont s’attendre à ce que ces actifs se déprécient plus rapidement que prévu, ce qui les incitera à avancer leurs projets d’extraction. L’accélération de l’extraction des ressources naturelles entraîne alors une accélération des émissions de carbone et ainsi du réchauffement climatique. Les politiques d’atténuation risquent ainsi de se révéler contre-productives. Une telle idée n’est pas nouvelle. Quelques années auparavant, Peter Sinclair (1992) montrait déjà à travers sa modélisation comment l’introduction d’une taxe environnementale pouvait aggraver et non ralentir le réchauffement climatique.

Kotlikoff et ses coauteurs suggèrent justement que l’Accord de Paris risque d’inciter les producteurs d’énergies sales à accélérer leur extraction et leur combustion. Ils le montrent à travers un modèle à générations imbriquées où ils traitent les dommages climatiques comme une externalité négative que génèrent les générations courantes et que subissent les générations futures. En outre, ils considèrent l’offre mondiale d’énergies sales comme fixe, ce qui signifie qu’elle sera pour l’essentiel utilisée. La seule question qui demeure est quand. Si elle est utilisée rapidement, les dommages climatiques seront massifs et irréversibles. Si elle est utilisée lentement, les dommages seront moindres. Or leur modèle suggère qu’un retard dans la mise en œuvre de la réduction des émissions de carbone va accélérer dans l’immédiat la production de carbone, ce qui conduira en définitive à une hausse permanente des températures bien supérieure à la limite que se sont imposés de respecter les pays signataires de l’Accord de Paris. Dans ce cas, le changement climatique sera plus ample que si aucune action n’avait été entreprise et c’est chaque génération qui verra son bien-être décliner. A l’inverse, la mise en œuvre immédiate de mesures climatiques va inciter dès à présent les producteurs à réduire leur consommation d’énergies sales et ainsi davantage limiter le réchauffement climatique, ce qui accroîtra en définitive le bien-être de chaque génération.

 

Références

KOTLIKOFF, Laurence J., Andrey POLBIN & Andrey ZUBAREV (2016), « Will the Paris accord accelerate climate change? », NBER, working paper, n° 22731, octobre.

LE HIR, Pierre (2016), « Les émissions mondiales de CO2 se stabilisent, mais le climat continue de s’emballer », in Le Monde, 14 juillet.

SINCLAIR, Peter (1992), « High does nothing and rising and worse: carbon taxes should be kept declining to cut harmful emissions », in Manchester School of Economic and Social Studies.

SINN, Hans-Werner (2008), « Public policies against global warming: a supply side approach », in International Tax and Public Finance, vol. 15, n° 4.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 09:43

La récente chute des prix du pétrole n’est pas sans précédents [Christiane Baumeister et Lutz Kilian, 2015 ; John Baffes et alii, 2015]. Ils ont régulièrement connu d’amples fluctuations depuis la constitution de l’OPEP en 1960. Par exemple, depuis 1986, il y a eu six épisodes d’effondrements des prix du pétrole en un temps relativement court. Par exemple, les prix du pétrole ont fortement chuté lors de la crise financière mondiale, puis rapidement rebondi lors de la reprise, avant de connaître une nouvelle chute à partir de juin 2014.

Si la littérature tend à considérer qu’une hausse des prix du pétrole est susceptible de freiner la croissance mondiale (certains estimant même qu’elle est très souvent associée aux récessions américaines, voire aux récessions mondiales), elle tend symétriquement à considérer qu’une baisse des prix du pétrole est susceptible de stimuler la croissance mondiale. Lorsque les prix du pétrole diminuent, l’activité économique s’en trouve stimulée dans les pays importateurs de pétrole, dans la mesure où les entreprises domestiques voient leurs coûts de production diminuer et les ménages voient leur pouvoir d’achat augmenter. Par contre, les pays exportateurs de pétrole voient les recettes qu’ils tirent de l’exportation de pétrole décliner, ce qui incite les entreprises locales à moins investir, réduit le revenu des ménages, déprime les recettes publiques, etc. Les répercussions d’une baisse des prix du pétrole pourraient a priori se compenser, puisque le déclin de l’activité dans les pays exportateurs de pétrole s’accompagne d’une hausse de l’activité dans les pays importateurs. Or beaucoup jugent que la propension à consommer est plus faible dans les premiers que dans les seconds, si bien que la demande globale pourrait en définitive s’en trouver stimulée au niveau mondial.

Cependant, la récente baisse des prix du pétrole a remis en question l’idée généralement acceptée selon laquelle de plus faibles prix du pétrole seraient bénéfiques non seulement pour l’économie américaine, mais aussi pour l’économie mondiale. Elle a notamment été suivie par une baisse généralisée des cours boursiers, ce qui a pu suggérer que les marchés boursiers interprétaient la chute des prix du pétrole comme nocive à l’activité, donc aux dividendes. Ben Bernanke (2016), l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, a suggéré que la corrélation positive entre les cours boursiers et les prix du pétrole que l’on a pu observer par le passé suggère que l’économie mondiale connaît actuellement un ralentissement de l’activité économique, dans la mesure où un déclin de la demande globale au niveau mondiale tend à réduire les profits des entreprises et la demande de pétrole.

De leur côté, Maurice Obstfeld, Gian Maria Milesi-Ferretti et Rabah Arezki (2016) ont suggéré qu’avec des taux d’intérêt actuellement proches de zéro dans la plupart des pays développés et une économie américaine qui a repris l’exportation de pétrole, les canaux par lesquels la baisse des prix du pétrole se transmet à l’économie réelle se sont modifiés. En effet, suite à la Grande Récession, les banques centrales des pays développés ont ramené leurs taux directeurs à zéro, puis multiplié les mesures non conventionnelles. Si la Fed a commencé à resserrer sa politique monétaire en décembre, d’autres banques centrales, en particulier la BCE et la Banque du Japon, cherchent au contraire à davantage assouplir la leur. En effet, les pays développés restent confrontés à une inflation extrêmement faible et une baisse des prix du pétrole accroît donc le risque déflationniste. Or une baisse des prix peut non seulement déprimer les achats de biens durables (donc la demande globale), mais aussi accroître le fardeau d’endettement. En outre, la déflation, dans un contexte où les taux d’intérêt nominaux peuvent difficilement diminuer, entraîne une hausse des taux d’intérêt réels susceptible de déprimer la demande de crédit et donc l’investissement.

Kamiar Mohaddes et Hashem Pesaran (2016) ont utilisé un modèle économétrique pour déterminer si ces craintes sont exactes. Leur analyse suggère qu’une chute des prix du pétrole tend à réduire relativement vite les taux d’intérêt et l’inflation dans la plupart des pays, ainsi qu’à accroître les cours boursiers. Les effets sur la production réelle sont positifs, mais ils ne se matérialisent que plus tard, généralement un an après le choc. Ainsi, les données suggèrent qu’une baisse des prix du pétrole est une bonne nouvelle pour les Etats-Unis, ainsi que pour l’économie mondiale.

Mohaddes et Pesaran réexaminent ensuite les répercussions des faibles prix du pétrole sur l’économie américaine au cours de différentes périodes en utilisant les observations mensuelles relatives aux prix du pétrole, aux cours boursiers et aux dividendes. Ils confirment la perverse relation positive entre les prix du pétrole et les cours boursiers que beaucoup ont cru déceler suite à la crise financière de 2008. Toutefois, ils montrent que cette relation est instable lorsqu’ils étendent la période étudiée, en l’occurrence de 1946 à 2016. La relation positive qui a été récemment observée ne doit donc pas être considérée comme une preuve que la faiblesse des prix du pétrole soit nocive à l’économie réelle. Mohaddes et Pesaran observent ensuite le comportement des dividendes réels, qu’ils considèrent comme un meilleur indicateur de l’activité économique que les cours boursiers, tout du moins à long terme. En effet, ils partent du principe que si la demande s’adressant aux entreprises s’essouffle et que ces dernières voient leurs profits chuter, elles devront réduire leurs dividendes. Or les deux économistes constatent une relation négative stable entre, d’une part, les prix du pétrole et, d’autre part, les dividendes. Ce résultat les amène à nouveau à écarter l’idée que la baisse des prix du pétrole ait nui à l’économie américaine depuis 2008.

 

Références

BAFFES, John, M. Ayhan KOSE, Franziska OHNSORGE & Marc STOCKER (2015), « The great plunge in oil prices: Causes, consequences, and policy responses », CAMA, working paper, n° 23/2015, juin.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BERNANKE, Ben (2016), « The relationship between stocks and oil prices », in Ben Bernanke’s blog, 19 février.

MOHADDES, Kamiar & Hashem PESARAN (2016), « Oil prices and the global economy: Is it different this time around? », CESIFO, working paper, n° 5992, juillet.

OBSTFELD, Maurice, Gian Maria MILESI-FERRETTI & Rabah AREZKI (2016), « Oil prices and the global economy: It’s complicated », in FMI, iMFdirect (blog), 24 mars 2016. Traduction française, « Prix du pétrole et économie mondiale : une histoire compliquée ».

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 14:55

Environ 65 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent de la combustion de carburants fossiles. Ces émissions proviennent pour 45 % du charbon, pour 35 % du pétrole et pour 20 % de gaz naturel. Pour freiner significativement le changement climatique, deux options semblent se présenter : parvenir à capturer le carbone présent dans l’air ; réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles. Cependant peu de pays ont mis en œuvre des politiques cherchant véritablement à limiter la consommation d’énergies fossiles ou qui allouent de réelles ressources pour développer des sources d’énergies faiblement émettrices en carbone. Dans les pays de l’OCDE, la consommation de pétrole et de charbon s’est certes réduite de 10 % par rapport à son niveau de 2005, mais la consommation de gaz naturel s’est quant à elle accrue de 10 %. Dans le reste du monde, les consommations de charbon, de pétrole et de gaz naturel ont respectivement augmenté de 46 %, 33 % et 35 %. Au final, les consommations mondiales de pétrole, de charbon et de gaz naturel ont augmenté respectivement de 7,5 %, 24 % et 20 % entre 2005 et 2014.

En fait, pour Thomas Covert, Michael Greenstone et Christopher Knittel (2016), c’est comme si le monde faisait le pari que l’offre et/ou la demande d’énergies fossiles finiront pas s’effondrer : d’un côté, la consommation soutenue d’énergies fossiles pousserait le coût marginal d’extraction des énergies fossiles à la hausse et finirait par les rendre plus coûteuses que les énergies plus propres ; de l’autre, les avancées technologiques devraient se traduire par l’amélioration de l’efficacité énergétique des technologies existantes et par l’apparition de nouvelles technologies non émettrices de carbone.  C’est précisément la puissance de ces forces qui s’exercent du côté de l’offre et du côté de la demande que Covert et ses coauteurs cherchent à évaluer.

GRAPHIQUE 1  Ratio réserves prouvées d’énergies fossiles sur consommation annuelle

 

Cesserons-nous un jour d’utiliser les énergies fossiles ?

source : Covert et alii (2016)

Ils rappellent tout d’abord l’évolution du ratio rapportant la quantité de réserves prouvées sur la consommation annuelle courante (cf. graphique 1). Les réserves prouvées désignent les réserves qui sont techniquement et économiquement exploitables aux prix courants ; elles ne prennent donc en compte ni les réserves découvertes mais non exploitées (car leur exploitation n’est pas rentable, tout du moins pas avec les prix et technologies actuels), ni les réserves qui ne sont pas encore découvertes. Ainsi, le montant de réserves totales d’énergies fossiles disponibles sur la planète est relativement fixe, mais le montant des réserves prouvées peut aussi bien s’accroître ou diminuer, en fonction des prix, des technologies d’extraction et des découvertes de gisements. Le ratio réserves prouvées sur consommation annuelle courante représente donc le nombre d’années de consommation courante que les gisements connus peuvent techniquement et économiquement satisfaire. A n’importe quel moment au cours de ces trente dernières années, le monde disposait sous terre de 50 ans de réserves prouvées en pétrole et en gaz naturel : chaque année, de nouvelles réserves deviennent économiquement/techniquement exploitables et compensent la consommation annuelle. Le ratio associé au charbon a par contre tendance à diminuer, mais, si la consommation de charbon se maintient au rythme actuel, il reste davantage d’années de réserves de charbon que de pétrole ou de gaz naturel.

Covert et alii se penchent plus particulièrement sur le comportement de l’offre de carburants fossiles au cours des trois dernières décennies. Les données historiques indiquent que l’offre de carburants fossiles a régulièrement augmenté au cours du temps, notamment grâce au développement de techniques d’extraction toujours plus efficaces et moins coûteuses. Par exemple, il est possible de forer dans des eaux toujours plus profondes et des types de ressources qui n’étaient auparavant pas considérées comme exploitables le deviennent, comme récemment le pétrole des sables bitumeux et le pétrole des dépôts de schiste. Les réserves en pétrole et en gaz naturel ont ainsi pu s’accroître au rythme moyen de 2,7 % par an (cf. graphique 2). Le total des réserves prouvées de pétrole n’a chuté qu’au cours d’une année et cette chute fut suivie l’année suivante par une hausse de 12,2 %. Si les avancées technologiques se poursuivent au même rythme que par le passé, alors il n’y a pratiquement aucune limite à la quantité de réserves de carburants fossiles qui, même si elles ne sont pas encore rentables d’exploiter aux prix actuels, peuvent devenir économiquement rentables à l’avenir, tout du moins sur l’échelle de temps qui importe pour la question du changement climatique. Même si les forces de marché ou des politiques tendaient à pousser les prix des énergies fossiles à la hausse, les avancées technologiques continueraient à réduire les coûts d’extraction de ces combustibles.

GRAPHIQUE 2  Quantité de réserves prouvées de pétrole, de gaz naturel et de charbon au cours du temps

Cesserons-nous un jour d’utiliser les énergies fossiles ?

source : Covert et alii (2016)

Ensuite, Covert et ses coauteurs se tournent du côté de la demande. Certes des substituts aux combustibles fossiles, peu émetteurs en carbone, comme l’énergie hydroélectrique, l’énergie solaire, l’énergie éolienne et le nucléaire, existent déjà, mais la demande pour les combustibles fossiles pourrait ne pas chuter pour autant. Les données historiques indiquent que le prix relatif des carburants fossiles vis-à-vis des sources d’énergies faiblement émettrices de carbone n’a pas fortement diminué au cours du temps et les auteurs doutent qu’elle diminue fortement à moyen terme. Par conséquent, la consommation de carburants fossiles devrait continuer d’augmenter et notamment représenter en 2040 les quatre cinquièmes de l’offre totale d’énergies. 

Cette étude aboutit donc à un constat alarmant. Non seulement les forces de marché ne laissent aucunement entrevoir un ralentissement des émissions de carbone, mais les politiques d’atténuation qui ont été mises en place jusqu’à présent se révèlent insuffisantes pour résoudre ces défaillances de marché. Le progrès technique contribue certes au développement de substituts moins polluants, mais il contribue également à rendre toujours plus rentable l’extraction d’énergies fossiles. Des politiques plus agressives doivent donc nécessairement être mises en place pour atténuer l’émission de carbone et freiner le réchauffement climatique.

 

Références

COVERT, Thomas, Michael GREENSTONE & Christopher R. KNITTEL (2016), « Will we ever stop using fossil fuels? », in Journal of Economic Perspectives, vol. 30, n° 1, hiver.

TAYLOR, Timothy (2016), « Will peak oil or renewables make climate change moot? », in Conversable Economist (blog), 12 février.

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 16:13

Ces dernières années ont été marquées par le retournement d’un véritable « super-cycle » des prix des matières premières ; la crise financière mondiale, puis le ralentissement de la croissance des pays émergents ont freiné la demande en matières premières, poussant leurs prix à la baisse. Alors que le prix du pétrole avait rebondi autour de 100 dollars le baril suite à la Grande Récession, il a fortement chuté depuis le début de l’année 2014 et se maintient sous les 40 dollars depuis plus d’un mois. La plupart des prix des matières premières ont chuté de moitié entre le milieu de l’année 2014 et le milieu de l’année 2015. 

Beaucoup d’études se sont déjà penchées sur les répercussions de la chute des prix des matières premières sur l’activité économique des pays qui les exportent et ont naturellement mis en évidence un impact négatif. En observant une trentaine de pays exportateurs de matières premières d’Afrique subsaharienne, Angus Deaton et Ron Millier (1995) et Angus  Deaton (1999) ont montré que la chute des prix des matières premières est associée à un ralentissement de la croissance économique. En observant 113 pays en développement sur la période s’écoulant entre 1957 et 1997, Jan Dehn (2000) a constaté que les taux de croissance par tête ont été significativement réduits lors des divers épisodes où les prix des matières premières ont chuté. Par exemple, l’activité économique a chuté de 6 % au Venezuela lorsque de la chute des prix du pétrole en 1998. En l’occurrence, il apparaît que ce n’est pas l’anticipation du retournement, mais bien ce dernier qui nuit à la croissance. En observant 39 pays d’Afrique subsahariens, Markus Bruckner et Antonio Ciccone (2010) ont confirmé que la chute des prix des matières premières est associée à un ralentissement de la croissance économique, mais notamment parce qu’elle accentue la fréquence des guerres civiles. Dans les Perspectives de l'économie mondiale d'octobre dernier, Aqib Aslam et ses nombreux coauteurs (2015) ont montré que la production globale et la production potentielle des pays exportateurs de matières premières ont tendance à varier dans le même sens que leurs termes de l'échange ; en l'occurrence, la production globale tend à varier deux fois plus amplement que la production potentielle. En l'occurrence, l'actuelle faiblesse des prix des matières premières pourrait amputer la croissance annuelle moyenne des pays exportateurs d'un point de pourcentage entre 2015 et 2017 par rapport à son rythme entre 2012 et 2014. Les exportateurs d'énergies pourraient être plus amplement affectés, puisque leur croissance est susceptible de chuter de 2,25 points en moyenne. Mauricio Villafuerte et Pablo Lopez-Murphy (2010) ont montré que les pays exportateurs de pétrole ont réagi à la chute de leurs cours en 2009 en adoptant des politiques budgétaires procycliques, notamment en réduisant les dépenses publiques, ce qui aggrave la chute de l’activité domestique. Se focalisant également sur les exportateurs de pétrole, Olivier Blanchard et Jordi Gali (2007) ont confirmé de leur côté que la chute des prix des matières premières se traduit par une forte hausse du taux de chômage dans les pays exportateurs. Or le système financier risque d’être déstabilisé si les exportations chutent, la croissance économique ralentit et le chômage augmente. 

Une baisse des prix des matières premières peut en l'occurrence contribuer à fragiliser le système financier via plusieurs canaux. Premièrement, une baisse des prix des matières premières dans les pays qui en sont exportateurs réduit le montant de recettes qu’ils tirent de leurs exportations, ce qui réduit la capacité de leurs résidents, notamment l’Etat, à honorer leurs obligations de dette, ce qui détériore le bilan des banques et peut inciter ces dernières à resserrer le crédit. Deuxièmement, la chute des prix des matières premières incite les résidents des pays exportateurs à effectuer davantage de retraits bancaires, ce qui réduit la liquidité des banques. Troisièmement, un chute des prix des matières premières peut détériorer le solde budgétaire des pays exportateurs de matières premières, ce qui peut inciter les gouvernements à embrasser l’austérité, freine la croissance économique et fragilise davantage le secteur bancaire. 

Carola Moreno, Carlos Saavedra et Bárbara Ulloa (2014) ont étudié plus finement le lien entre les prix des matières premières, la croissance économique et la stabilité financière, en utilisant comme indicateur pour cette dernière la croissance du crédit. Ils se focalisent en l’occurrence sur les pertes en termes de production qui sont associées à une chute des prix des matières premières. Ils constatent que la chute des prix des matières premières entraîne un ralentissement de la croissance de la production d’autant plus marqué que l’expansion du crédit était forte avant le renversement des prix des matières premières. En l’occurrence, une expansion rapide du crédit durant le boom, indépendamment de son niveau initial, exacerbe le coût en termes de production associé au renversement des prix des matières premières.

Encore plus récemment, Tidiane Kinda, Montfort Mlachila et Rasmané Ouedraogo (2016) ont cherché à déterminer l’impact de la volatilité des prix des matières premières sur la stabilité du secteur financier en observant un échantillon composé de 71 pays émergents et en développement exportateurs de matières premières. Ils confirment que la chute des prix des matières premières a tendance à affaiblir le secteur financier et à accroître le risque de crise bancaire systémique. En l’occurrence, plus la chute des prix des matières premières est accentuée, plus le système financier s’en trouve affecté. La baisse des prix des matières premières est associée à une hausse des prêts non performants, à une hausse des coûts bancaires et à une plus forte fréquence de crises bancaires. Ces effets adverses sont accentués si les pays ont une mauvaise gouvernance, s’ils disposent d’une faible marge de manœuvre budgétaire, s’ils ne sont pas dotés de fonds souverains, s’ils ne mettent pas en œuvre de politiques macroprudentielles et s’ils n’ont pas une faible diversification de leur base d’exportations.

Carmen Reinhart, Vincent Reinhart et Christoph Trebesch (2016) ont identifié les points de retournement dans les mouvements de capitaux mondiaux et les prix des matières premières au cours des deux derniers siècles afin d’identifier les interactions entre super-cycles des matières premières, les cycles d’afflux et de reflux des capitaux et la fréquence des défauts souverains. En ce qui concerne les cycles actuels, Carmen Reinhart et ses coauteurs datent leur creux au cours de l’année 1999 et leur pic au cours de l’année 2011. Il s’agit selon eux du deuxième plus ample cycle des prix des matières premières siècle et l’un des quatre épisodes d’entrées des capitaux les plus longs depuis le dix-neuvième. Les trois auteurs constatent que, par le passé, les plus fortes vagues de défauts souverains ont suivi de forts afflux de capitaux et coïncident avec un effondrement des prix des matières premières et des entrées de capitaux, c'est-à-dire la conjonction que l’économie mondiale connaît actuellement…

 

Références

ASLAM, Aqib, Samya BEIDAS-STROM, Rudolfs BEMS, Oya CELASUN, Sinem Kiliç ÇELIK & Zsóka KÓCZÁN (2015), « Where are commodity exporters headed ? Output growth in the aftermath of the commodity boom », in FMI, World Economic Outlook: Adjusting to Lower Commodity Prices, octobre.

BLANCHARD, Olivier J., & Jordi GALI (2007), « The macroeconomic effects of oil price shocks: Why are the 2000s so different from the 1970s? », NBER, working paper, n° 13368.

BRÜCKNER, Marcus, & Antonio CICCONE (2010), « International commodity prices, growth and the outbreak of civil war in Sub-Saharan Africa », in The Economic Journal, vol. 120, n° 544.

DEATON, Angus (1999), « Commodity prices and growth in Africa », in Journal of Economic Perspectives, vol. 13, n° 3.

DEATON, Angus, & Ron MILLER (1995), « International commodity prices, macroeconomic performance, and politics in Sub-Saharan Africa », Princeton Study in International Finance, n° 79.

DEHN, Jan (2000), « Commodity price uncertainty and shocks: Implications for economic growth », Université d'Oxford, Centre for the study of African Economics, working paper, n° 2000-10.

KINDA, Tidiane, Montfort MLACHILA & Rasmané OUEDRAOGO (2016), « Commodity price shocks and financial sector fragility », FMI, working paper, n° 16/12, février.

MORENO, Carola, Carlos SAAVEDRA & Bárbara ULLOA (2014), « Commodity price cycles and financial stability », Banque centrale du Chili, documento de trabajo, n° 738, août.

REINHART, Carmen M., Vincent REINHART & Christoph TREBESCH (2016), « Global cycles: Capital flows, commodities, and sovereign defaults, 1815-2015 », CESIFO, working paper, n° 5727, janvier. 

VILLAFUERTE, Mauricio, & Pablo LOPEZ-MURPHY (2010), « Fiscal policy in oil producing countries during the recent oil price cycle », FMI, working paper, n° 10/28.

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 22:35

Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2016) ont passé en revue les causes des variations majeures des prix du pétrole au cours des quatre dernières décennies. Beaucoup d’auteurs, notamment James Hamilton (2003) ont expliqué ces variations comme résultant principalement des variations de l’offre de pétrole, provoquées notamment par des événements tels que les guerres et révolutions dans les pays-membres de l’OPEP. Lutz Kilian, à travers ses divers travaux et collaborations, a développé l’idée que plusieurs des épisodes de fortes fluctuations du prix du pétrole s’expliquaient en fait avant tout par les variations de la demande. En l’occurrence, une partie substantielle de la demande répond à un motif de consommation immédiate : lorsque l’économie mondiale connaît une expansion, la demande de matières premières, notamment de pétrole, augmente pour accroître la production de biens et services, poussant le prix des matières premières à la hausse ; réciproquement, un ralentissement de la croissance mondiale est susceptible de pousser les prix du pétrole à la baisse. Une partie de la demande répond aussi à la volonté d’accumuler des stocks et dépend alors des anticipations du prix du pétrole. Elle tend par exemple à augmenter dans l’anticipation de pénuries de pétrole dans le futur. Au cours de l’histoire, la demande au motif de stockage a été importante lorsque les tensions géopolitiques étaient fortes aux Moyen-Orient, lorsque les capacités de production étaient utilisées à leur maximum et lorsque les anticipations de croissance mondiale étaient très optimistes.

GRAPHIQUE  Prix du pétrole brut WTI (en dollars 2015, ajusté en fonction de l’inflation)

Quarante ans de fluctuations du prix du pétrole

source : Baumeister et Kilian (2016)

A première vue, le choc pétrolier de 1973-1974 semble être un choc d’offre négatif, comme l’affirme notamment Hamilton (2003). En effet, la quantité de pétrole brut produit chuta au dernier trimestre de l’année 1973. La guerre entre Israël et une coalition de pays arable entre le 6 et le 26 octobre de 1973 est souvent présentée comme étant la cause d’un tel choc d’offre. Pourtant, aucune installation de production pétrolière ne fut détruite par un quelconque conflit. Les pays arables de l’OPEP réduisirent délibérément leur production de pétrole de 5 % le 16 octobre 1973, puis de 25 % le 5 novembre, tout en accroissant le prix du pétrole. Ce dernier était alors basé sur la base de négociations entre les producteurs de pétrole et non par les marchés, si bien qu’il ne représente pas nécessairement le prix d’équilibre du marché. Plusieurs preuves empiriques suggèrent que les deux prix semblent toutefois très proches l’un de l’autre. Selon Kilian (2009), les chocs d’offre touchant la production de l’OPEP peuvent difficilement expliquer plus du quart de la hausse du prix du pétrole en 1973-1974 : cette dernière s’explique essentiellement par un choc de demande. La décision de l’OPEP de réduire la production et d’augmenter le prix était justifiée par la dévaluation du dollar, l’accélération non anticipée de l’inflation américaine et la forte demande de pétrole associée à la forte croissance économique. 

Un second choc pétrolier eut lieu en 1979 : le prix du pétrole passa de 15 dollars en septembre 1978 à 40 dollars en avril 1980. Beaucoup, notamment Hamilton (2003), estimèrent que cette hausse s’explique par un choc d’offre, en l’occurrence par la réduction de la production iranienne suite à la Révolution iranienne. Barsky et Kilian (2002) ont douté de cette interprétation. En effet, les plus fortes contractions de la production iranienne eurent lieu en janvier et février 1979, mais le prix du pétrole ne varia pas significativement avant mai 1979. Kilian et Murphy (2014) acceptent toutefois l’idée que la Révolution iranienne se soit révélée importante en raison de son impact sur les anticipations du prix du pétrole : la demande de pétrole pour motif de stockage augmenta fortement, d’une part, en raison des craintes d’une aggravation des tensions entre l’Iran avec les Etats-Unis et ses voisins et, d’autre part, en raison des anticipations d’une forte croissance mondiale.

Après le pic atteint en avril 1980, le prix du pétrole chuta durablement, malgré l’éclatement de la guerre entre l’Irak et l’Iran. Le resserrement des politiques monétaires, dans le sillage du plan Volker, entraîna une récession mondiale et poussa par là même la demande de pétrole à la baisse. Cette chute fut amplifiée par les diverses mesures prises par les pays avancés en vue de réduire leur consommation de pétrole. Les perspectives d’une faible croissance mondiale désincita à accumuler et détenir des stocks de pétrole. Le niveau élevé des prix du pétrole à la fin des années soixante-dix avait en outre incité des pays n’appartenant pas à l’OPEP, notamment le Mexique, la Norvège et le Royaume-Uni, à accroître leur production domestique ou à devenir producteurs de pétrole ; le surcroît subséquent de production de pétrole contribua à la chute des cours. 

Les membres de l’OPEP essayèrent collectivement de contrer cette baisse du prix en s’accordant à restreindre leur production, mais chacun d’entre eux était incité à ne pas respecter cet accord et à accroître son offre. L’Arabie saoudite décida de stabiliser par elle-même le prix du pétrole en réduisant sa production, mais sa tentative échoua : le prix du pétrole continua de chuter au début des années quatre-vingt. Les pertes en termes de recettes tirés du pétrole furent si importantes que l’Arabie saoudite fut obligée à la fin de l’année 1985 d’inverser sa politique. Le prix du pétrole chuta brutalement en 1986, en raison de la reprise de la production saoudienne et de la demande de stockage de pétrole. 

La guerre entre l’Iran et l’Irak a eu peu de répercussions sur le prix du pétrole au cours des années quatre-vingt, en raison de la relative abondance de l’offre mondiale de pétrole. L’invasion du Koweït en 1990 fut toutefois suivie d’une forte hausse du prix du pétrole. Cette dernière s’explique non seulement par les perturbations que ce conflit entraîna sur les productions iraquienne et koweitienne, mais aussi par la plus forte demande de pétrole pour des motifs de stockage, dans l’anticipation d’une possible attaque menée contre les champs de pétrole saoudiens. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1990, lorsque la collation menée par les Etats-Unis plaça suffisamment de troupes sur le sol saoudien pour empêcher toute invasion de l’Arabie saoudite, que ces craintes se dissipèrent et que le prix du pétrole chuta.

Le prix du pétrole s’affaiblit davantage à la fin des années quatre-vingt-dix et atteint les 11 dollars en décembre 1998, en raison d’une moindre demande de pétrole, très certainement provoquée par la crise asiatique de 1997 et sa transmission à plusieurs pays émergents. Le prix du pétrole repartit à la hausse en 1999, en raison de la plus forte demande de pétrole associée à la reprise mondiale, de quelques contractions de la production et d’une plus grande demande de pétrole au motif de stockage dans l’anticipation de futures tensions sur le marché du pétrole. La production de pétrole connut effectivement deux perturbations majeures fin 2002 et début 2003 : la chute de la production vénézuélienne associée aux troubles civiles au Venezuela et les perturbations générées par la Guerre d’Irak en 2003. La contraction des productions vénézuélienne et irakienne fut toutefois compensée par une hausse de la production dans le reste du monde. Au final, le prix du pétrole s’est alors révélé remarquablement stable malgré les troubles géopolitiques.

La hausse du prix du pétrole entre le milieu de l’année 2003 et le milieu de l’année 2008 est la plus forte que l’économie mondiale ait connu depuis celle de 1979. Le prix du pétrole WTI est passé de 28 à 134 dollars. Il y a un assez large accord autour de l’idée que cette hausse ne s’explique pas par des perturbations du côté de l’offre, mais par la hausse de la demande de pétrole. Beaucoup ont affirmé que l’accroissement de la demande résultait de l’expansion non anticipée de l’économie mondiale et notamment d’un accroissement de la demande en provenance des pays émergents d’Asie. Certains ont toutefois suggéré que cette hausse du prix du pétrole sur le marché physique s’expliquait essentiellement par les positions spéculatives prises par les traders sur les marchés à terme du pétrole. Bassam Fattouh et alii (2013) jugent toutefois qu’aucune preuve empirique ne confirme cette interprétation alternative.

La crise financière mondiale et la reprise subséquente ont également illustré l’impact de la demande sur le prix du pétrole. Comme les commandes de biens industriels chutèrent fortement dans la seconde moitié de l’année 2008 avec l’anticipation d’une récession mondiale, la demande pour les matières premières chuta également et le prix du pétrole passa de 134 à 39 dollars entre juin 2008 et février 2009. Lorsque la reprise mondiale s’amorça en 2009 et que les craintes d’un écroulement du système financier mondial s’essoufflèrent, la demande de pétrole retrouva ses niveaux de 2007 et le prix du pétrole WTI se stabilisa autour de 100 dollars.

Entre juin 2014 et janvier 2015, le prix du pétrole Brent passa de 112 à 47 dollars. Baumeister et Kilian (2015) ont analysé la chute de 49 dollars du prix entre juin 2014 et décembre 2014. Ils estiment que deux chocs survenus avant juin 2014 expliquent 55 % de cette chute : le déclin de l’activité économique et l’accroissement de la production en expliquent réciproquement 22 % et 33 %. Le reste s’explique par deux chocs survenus au cours de la seconde moitié de 2014 : la prise de conscience d’un ralentissement de la  croissance plus marqué que prévu et la réduction de la demande au motif de stockage expliquent réciproquement 18 et 27 % de la chute du prix du pétrole.

 

Références

BARSKY, Robert B., & Lutz KILIAN (2002), « Do we really know that oil caused the Great Stagflation? A monetary alternative », in NBER Macroeconomics Annual, 16, 137-183.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2016), « Forty years of oil price fluctuations: Why the price of oil may still surprise us », CEPR, discussion paper, n° 11035, janvier.

FATTOUH, Bassam, Lutz KILIAN, & Lavan MAHADEVA (2012), « The Role of Speculation in Oil Markets: What Have We Learned So Far? », CEPR, discussion paper, n° 8916.

HAMILTON, James D. (2003), « What is an Oil Shock? », in Journal of Econometrics, vol. 113, n° 2.

KILIAN, Lutz (2009), « Comment on ‘Causes and consequences of the oil shock of 2007-08’ by James D. Hamilton », in Brookings Papers on Economic Activity.

KILIAN, Lutz, & Daniel P. MURPHY (2014), « The role of inventories and speculative trading in the global market for crude oil », in Journal of Applied Econometrics, vol. 29, n° 3.

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 14:00

Le changement climatique et en particulier la hausse tendancielle des températures moyennes sont susceptibles de modifier les flux migratoires, d’accélérer le peuplement de certains territoires et d’entraîner à l'inverse le dépeuplement de d’autres territoires, aussi bien à l’intérieur de chaque pays qu’au niveau international. En l’occurrence, les migrations environnementales dépendent étroitement de l'évolution de la productivité agricole. En effet, le rendement agricole n’a atteint son maximum qu’après des ajustements aux températures locales étalés sur plusieurs siècles, si bien qu’un écart prolongé des températures par rapport à leur moyenne historique est susceptible de réduire la productivité agricole. Or l’agriculture est une source essentielle d’emplois et de revenus dans de nombreux pays en développement. Par conséquent, le changement climatique est susceptible de réduire les revenu des populations rurales et par là même les incitations à rester dans les campagnes.

Ces dernières décennies, plusieurs études ont cherché à préciser l’impact des facteurs climatiques et environnementaux sur la migration [Cai et alii, 2014 ; Cattaneo et Peri, 2015]. Beaucoup d’entre elles mettent en évidence un impact significatif du climat sur la migration. Salvador Barrios, Luisito Bertinelli et Eric Strobl (2006) constatent que les pluies affectent l’exode rural et l’urbanisation dans les pays d’Afrique subsaharienne. A partir de données relatives au Mexique, Feng Shuaizhang, Alan Krueger et Michael Oppenheimer (2010) constatent que les bouleversements des cultures impulsés par le changement climatique influencent l’émigration mexicaine à destination des Etats-Unis. De leur côté, Clark Gray et Valerie Mueller (2012) ont montré que les destructions de cultures provoquées par les sécheresses influencent puissamment la mobilité au Bangladesh, alors que les inondations ont de moindres répercussions. En analysant également les pays d’Afrique subsaharienne, Luca Marchiori, Jean-François Maystadt et Ingmar Schumacher (2012) ont mis en évidence que les intempéries accroissent la migration aussi bien au sein de chaque pays qu’entre les pays eux-mêmes. Valerie Mueller, Clark Gray et Katrina Kosec (2014) constatent que les inondations ont un impact limité sur la migration, mais que les fortes chaleurs accroissent la migration à long terme au Pakistan.

Peu d’études ont véritablement cherché à observer et à prévoir les migrations environnementales au niveau international en s'appuyant sur de larges échantillons de pays. Ruohong Cai, Shuaizhang Feng, Mariola Pytliková et Michael Oppenheimer (2014) ont contribué à combler un tel manque en analysant des données annuelles relatives aux flux de migration en provenance de 163 pays et à destination de 42 pays de l’OCDE au cours des trois dernières décennies. Ils constatent une relation positive et statistiquement significative entre la température et l’émigration dans la plupart des pays qui dépendent de l’agriculture. Ils constatent que les flux migratoires vers les principales destinations sont particulièrement sensibles aux variations des températures.

En utilisant les données à relatives à 116 pays entre 1960 et 2000, Cristina Cattaneo et Giovanni Peri (2015) ont récemment analysé l’impact différentiel du réchauffement climatique sur la probabilité d’émigrer à l’étranger ou bien de simplement quitter les campagnes pour aller dans les villes. Ils constatent que la hausse des températures stimule l’émigration vers les villes et vers les autres pays dans le cas des économies à revenu intermédiaire. Par contre, dans les pays à faible revenu, les ménages font face à de puissantes contraintes en termes de liquidité : les gens sont si pauvres qu’ils ne peuvent faire face au coût de l’émigration. Par conséquent, la hausse des températures réduit la probabilité de quitter les campagnes pour aller résider en villes ou d'émigrer vers d’autres pays, dans la mesure où elle réduit davantage le revenu, donc les possibilités de faire face au coût de l’émigration. Au final, dans les pays à revenu intermédiaire, la migration représente une marge importante d’ajustement face au réchauffement climatique, qui est susceptible d’accélérer le changement structurel et même d’accroître le revenu par travailleur. Cependant un tel mécanisme ne semble pas être à l’œuvre dans les économies pauvres. Si le réchauffement climatique est susceptible d’accroître le PIB par tête en entraînant une baisse de la pauvreté rurale dans les pays à revenu intermédiaire, il risque au contraire de détériorer le niveau de vie dans les pays à faible revenu en enfermant davantage les populations dans des trappes à pauvreté.

 

Références

BARRIOS, Salvador, Luisito BERTINELLI & Eric STROBL (2006), « Climatic change and rural-urban migration: The case of sub-Saharan Africa », in Journal of Urban Economics, vol. 60, n° 3.

CAI, Ruohong, Shuaizhang FENG, Mariola PYTLIKOVÁ & Michael OPPENHEIMER (2014), « Climate variability and international migration: The importance of the agricultural linkage », IZA, discussion paper, n° 8183, mai.

CATTANEO, Cristina, & Giovanni PERI (2015), « The migration response to increasing temperatures », NBER, working paper, n° 21622, octobre.

FENG, Shuaizhang, Alan B. KRUEGER & Michael OPPENHEIMER (2010), « Linkages among climate change, crop yields and Mexico-US cross-border migration », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 107, n° 32.

GRAY, Clark L., & Valerie MUELLER (2012), « Natural disasters and population mobility in Bangladesh », in Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 109, n° 16.

MARCHIORI, Luca, Jean-François MAYSTADT & Ingmar SCHUMACHER (2012), « The impact of weather anomalies on migration in sub-Saharan Africa », in Journal of Environmental Economics and Management, vol. 63.

MUELLER, Valerie A., Clark L. GRAY & Katrina KOSEC (2014), « Heat stress increases long-term human migration in rural Pakistan », in Nature Climate Change, vol. 4.

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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 22:18

Après quatre années de relative stabilité autour de 105 dollars le baril, le prix du pétrole a fortement chuté depuis juin 2014, mettant peut-être ainsi un terme au supercycle des prix des matières premières qui s’était amorcé à la fin des années quatre-vingt-dix. John Baffes, Ayhan Kose, Franziska Ohnsorge et Marc Stocker (2015) ont analysé les causes de la baisse des prix du pétrole et ses répercussions macroéconomiques et financières.

La chute des prix du pétrole est certes importante, mais les quatre auteurs rappellent qu’elle n’est pas non plus sans précédents. Au cours des trois dernières décennies, il y a eu cinq autres épisodes au cours desquels les prix du pétrole ont baissé de plus de 30 % en moins de sept mois. La récente baisse des prix du pétrole possède plusieurs caractéristiques que l’on retrouve également avec la chute des années 1985-1986 ; cette dernière suivait une période de forte expansion de l’offre de pétrole de la part des producteurs n’appartenant pas à l’OPEP et elle résulte de la décision de l’OPEP d’accroître sa production. Les autres épisodes s’expliquent principalement par un affaiblissement de la demande mondiale ; ce fut le cas suite à la récession américaine de 1990, à la crise asiatique en 1997, à la récession américaine de 2000 et à la crise financière mondiale en 2008. 

La récente baisse des prix du pétrole s’explique par plusieurs facteurs : plusieurs années de hausses surprises de la production de pétrole non conventionnel, une faible demande mondiale, un changement significatif de la politique de l’OPEP, l’assouplissement de certains risques géopolitiques (réduisant les craintes de perturbations dans l’approvisionnement) et une appréciation du dollar américain. Bien que le rôle exact de chaque facteur soit difficile à évaluer, la renonciation par l’OPEP d’un soutien des prix et l’expansion rapide de l’offre de pétrole non conventionnel apparaissent avoir joué un rôle décisif à partir du milieu de l’année 2014. Jusqu’alors, la politique de l’OPEP contribuait tout particulièrement à soutenir les prix à un niveau élevé. Les estimations empiriques que réalisent Baffes et ses coauteurs suggèrent que les facteurs relatifs à l’offre expliquent davantage la baisse des prix que les facteurs relatifs à la demande. Dans la mesure où la plupart des facteurs à l’origine de la baisse des prix du pétrole sont susceptibles d’être toujours à l’œuvre à moyen terme, les prix du pétrole devraient rester à un niveau durablement faible, sans pour autant cesser d’être volatiles.

Baffes et ses coauteurs jugent ces résultats cohérents avec ce que les précédentes études ont pu suggérer. Rabah Arezki et Olivier Blanchard (2014) ont par exemple estimé que les facteurs relatifs à la demande n’ont contribué qu’à environ 20-35 % de la baisse des prix. Selon eux, les facteurs relatifs à l’offre et la décision de l’OPEP de ne pas réduire la production expliquent l’essentiel de cette baisse. James Hamilton (2014) suggère que la faiblesse de la demande mondiale n’explique qu’environ deux cinquièmes de la chute des prix. Enfin, Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2015) estiment que la moitié de cette baisse reflète les effets cumulatifs de chocs d’offre et de demande antérieurs à juin 2014 ; l’autre moitié s’explique par des chocs qui sont survenus après, en particulier un affaiblissement de la demande de pétrole lié au ralentissement de l’économie mondiale en décembre ; par contre, aucun choc d’offre significatif ne semble s’être produit entre juin et décembre 2014.

La chute des prix du pétrole va entraîner de substantiels transferts de revenus des pays exportateurs de pétrole vers les pays importateurs, ce qui va stimuler l’activité économique à moyen terme. En l’occurrence, l’analyse des données historiques amènent Baffes et ses coauteurs à estimer qu’une baisse des prix du pétrole de 45 % liée à l’offre à l’offre tend à accroître la croissance mondiale de 0 ,7 à 0,8 points de pourcentage à moyen terme et à réduire l’inflation mondiale d’environ 1 point de pourcentage à court terme. Comme les biens alimentaires sont intensifs en énergie, cette même baisse devrait entraîner une baisse de 10 % des prix alimentaires, contribuant ainsi au ralentissement de l’inflation. L’activité économique des pays importateur s’en trouvera stimulée : la baisse des prix du pétrole va réduire les coûts de production des entreprises et accroître le pouvoir d’achat des ménages. Le solde extérieur des pays importateurs aura tendance à s’améliorer.

L’impact économique sur les pays exportateurs sera par contre négatif et bien plus immédiat. Les pays exportateurs vont connaître une détérioration de leur solde extérieur avec la contraction de la valeur des exportations, mais aussi une dégradation du solde budgétaire avec le tarissement des recettes fiscales tirées de l’exportation de pétrole. Les autorités budgétaires peuvent alors être incitées à consolider leurs finances publiques, ce qui contribuera à déprimer l’activité domestique. Les pays importateurs auront alors tendance connaître des sorties de capitaux, des pertes sur leurs réserves et de brutales dépréciations de leur devise. Les banques centrales sont alors incitées à resserrer leur politique monétaire pour stabiliser l’inflation et préserver la confiance des marchés, ce qui contribuera également à déprimer l’activité domestique.

En outre, plusieurs facteurs peuvent réduire l’impact expansionniste dans les pays importateurs. Le ralentissement de la baisse des prix du pétrole facilite a priori la mission des banques centrales des pays importateurs en réduisant les pressions inflationnistes. Or, dans les pays avancés, le ralentissement de l’inflation, dans un contexte où celle-ci est initialement faible, accroît le risque que les anticipations d’inflation ne soient plus ancrées et que l’économie bascule dans la déflation. En l’occurrence, plusieurs banques ont déjà ramené leurs taux directeurs au plus proche de zéro, si bien qu’elles peuvent difficilement assouplir davantage leur politique monétaire.

 

Références

AREZKI, Rabah, & Olivier BLANCHARD (2014), « Seven questions about the recent oil price slump », in iMFdirect (blog), 22 décembre 2014. Traduction française, « Sept questions sur la chute récente des cours du pétrole ».

BAFFES, John, M. Ayhan KOSE, Franziska OHNSORGE & Marc STOCKER (2015), « The great plunge in oil prices: Causes, consequences, and policy responses », CAMA, working paper, n° 23/2015, juin.

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

HAMILTON, James (2014), « Oil prices as an indicator of global economic conditions », in Econbrowser (blog), 14 décembre.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:47

Plus précisément, entre 1990 et 2000, la valeur réelle de la production manufacturière américaine a augmenté d’un tiers et pourtant le volume des principaux polluants atmosphériques (comme les oxydes d’azote, les particules fines, le dioxyde de soufre et des composantes organiques volatils) émis par le secteur manufacturier a chuté en moyenne de 35 %. Après 2000, la croissance de la production manufacturière réelle a ralenti, pourtant les émissions polluantes de l’industrie ont chuté à nouveau de 25 points de pourcentage par rapport à leurs niveaux de 1990. Ainsi, dans l’ensemble, les émissions des principaux polluants atmosphériques ont chuté de 60 % entre 1990 et 2008.

Les études ont souvent privilégié quatre raisons pour expliquer cette performance. Premièrement, les échanges de biens manufacturiers réalisés par les Etats-Unis avec le reste du monde ont fortement augmenté. Or les activités industrielles polluantes ont pu être délocalisées à l’étranger (par exemple dans les pays émergents comme le Mexique ou la Chine), si bien que les Etats-Unis ont pu se contenter d’importer les biens issus de cette production sans avoir à en supporter les externalités négatives. Ces dernières n’auraient donc pas été éliminées, mais tout simplement « exportées » ailleurs dans le monde. Deuxièmement, le resserrement de la réglementation environnementale, ainsi que l’introduction de taxes environnementales et d’autres mesures de politique climatique, ont sûrement incité les entreprises à adopter des technologies toujours plus propres. Troisièmement, avec la hausse de leur niveau de vie et la satisfaction croissante de leurs besoins fondamentaux, les ménages américains ont pu graduellement choisir de moins dépenser dans la consommation de biens sales et de dépenser davantage dans la consommation de biens propres et de services, ce qui aurait incité les entreprises à réorienter leur production au profit de ces derniers. Quatrièmement, si les entreprises utilisent moins d’intrants polluants chaque année pour produire les mêmes biens et services, alors la croissance de la productivité peut améliorer la qualité de l’air. Certains ont ainsi cru déceler une relation fortement négative entre la pollution par unité produite au niveau de chaque usine et la productivité totale des facteurs dans le secteur manufacturier américain : en l’occurrence, lorsque la productivité totale des facteurs augmente, la pollution par unité produite diminue.

Joseph Shapiro et Reed Walker (2015) ont développé un modèle quantitatif pour déterminer quelle est la contribution respective des échanges internationaux, de la réglementation environnementale, de la productivité et des préférences des consommateurs dans la réduction des émissions polluantes de l’industrie américaine entre 1990 et 2008. Les deux auteurs combinent des modèles issus de la littérature sur le commerce international et de la littérature sur l’économie de l’environnement. Alors que la plupart des modèles quantitatifs sont utilisés pour prévoir comment de possibles politiques comme les taxes carbone et la réduction des droits de douane puissent à l’avenir affecter la pollution et le bien-être, Shapiro et Walker utilisent leur modèle pour analyser le passé. Pour cela, ils s’appuient sur les données détaillées issues du Census Bureau des Etats-Unis. Ces données apportent des informations à propos des émissions, des marchandises et des coûts de production pour chaque usine dans le secteur manufacturier américain.

Le modèle et les données empiriques amènent Shapiro et Walker à tirer trois principales conclusions. Premièrement, la chute des émissions polluantes s’explique principalement par le baisse de la pollution par unité produite dans un ensemble limité de produits plutôt qu’à une réallocation de la production en faveur de nouveaux produits ou à des changements du montant de la production manufacturière. Deuxièmement, le relèvement de la taxe de la pollution a plus que doublé entre 1990 et 2008. Troisièmement, la réglementation environnementale expliquerait plus de 75 % de la réduction observée dans les émissions polluantes dans l’industrie. Les coûts d’échange et le changement des préférences ont joué des rôles bien moindres dans la dépollution. Malgré la relation entre la pollution et la productivité constatée au niveau de chaque usine, la croissance de la productivité a eu un effet limité sur les émissions polluantes au niveau de l’ensemble de l’économie américaine. Ainsi, ce n’est pas la poursuite de la croissance américaine ou, plus spécifiquement, de la croissance de la production manufacturière qui a rendu plus propre cette dernière, mais bien l’action des autorités publiques.

 

Référence

SHAPIRO, Joseph S., & Reed WALKER (2015), « Why is pollution from U.S. manufacturing declining? The roles of trade, regulation, productivity, and preferences », NBER, document de travail, n° 20879, janvier.

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 15:19

Après avoir connu une période de stabilité (autour de 110 dollars), le cours du pétrole a récemment connu l’une des plus fortes chutes de son histoire. Après avoir été stable pendant plus de trois ans (en fluctuant autour de 110 dollars), le prix du baril de pétrole brut Brent a chuté de 49 dollars, soit de 44 %, entre juin et décembre 2014. Sa chute s’est poursuivie au mois de janvier, avant qu’il ne se stabilise à 50 dollars et ne remonte légèrement pour atteindre aujourd’hui aux alentours de 60 dollars.

GRAPHIQUE  Cours du baril du pétrole brut Brent (en dollars)

Pourquoi les cours du pétrole ont-ils récemment chuté ?

La chute du cours du pétrole a mis sous pression les producteurs de pétrole à travers le monde en réduisant leur rentabilité et elle a notamment mis en question la soutenabilité de formes alternatives de production [Baumeister et Kilian, 2015]. Elle a dégradé les finances publiques de pays tels que l’Iran, la Russie et le Venezuela qui dépendent fortement des recettes tirées des exportations de pétrole, si bien qu’elle a ravivé les inquiétudes quant à la stabilité budgétaire, macroéconomique et politique de plusieurs de ces pays. Elle a peut-être stimulé l’activité économique des importateurs nets de pétrole : au sein de ces derniers, les entreprises devraient voir leur rentabilité s’améliorer grâce à la baisse de leur coûts de production, tandis que les consommateurs devraient gagner en pouvoir d’achat, ce qui pourrait les inciter à consommer davantage. Rabah Arezki et Olivier Blanchard (2015) estiment ainsi que la baisse des cours du pétrole permettra au PIB mondial de 2015 d’être de 0,3 à 0,7 % plus élevé qu’il ne l’aurait été autrement. Mais la baisse des cours du pétrole exerce une pression à la baisse sur l’inflation, alors même que celle-ci est déjà excessivement faible dans les pays avancés. Elle a pu ainsi contribuer à faire récemment basculer la zone euro dans la déflation.

Il y a déjà eu de fortes baisses du cours du pétrole par le passé. En 1986, l’Arabie saoudite avait décidé de ne plus jouer le rôle de producteur d’appoint qu’elle s’était vue contrainte d’endosser au sein de l’OPEP, si bien qu’elle augmenta fortement sa production. Le prix du baril était alors passé de 27 à 14 dollars, un niveau auquel il se maintint peu ou prou pendant une quinzaine d’années, avant d’amorcer une hausse soutenue. Il connut une nouvelle chute à la fin de l’année 2008, lorsque l’économie mondiale bascula dans la Grande Récession. Au cours des deux épisodes, le cours du pétrole n’a pas baissé par les mêmes raisons : en 1986, il y eut une hausse soutenue de l’offre ; en 2008, elle y eut un effondrement de la demande.

Les analystes se sont demandés pourquoi les cours ont récemment baissé. Les prix du pétrole chutèrent de 44 % entre juin et décembre 2014, tandis que les prix des autres matières premières ne diminuèrent en moyenne que de 5-15 % sur la même période, ce qui suggère que la baisse des cours du pétrole s’explique avant tout par des facteurs propres au marché du pétrole, donc du côté de l’offre. Or la production mondiale de pétrole a en effet régulièrement augmenté ces dernières années. Par exemple, la fracturation hydraulique a permis aux producteurs américains d’ajouter 4 millions de barils de pétrole à la production monde [Davies, 2015]. Certains observateurs comme Arezki et Blanchard considèrent ainsi que le relèvement de l’offre de pétrole aux Etats-Unis et dans d’autres pays (comme l’Irak et la Lybie) sont à l’origine de la chute du cours du pétrole depuis juin 2014. L’OPEP aurait accéléré la chute des cours en annonçant le 27 novembre 2014 le maintien de sa production au même niveau malgré la hausse régulière de la production des pays producteurs qui ne sont pas membres de l’OPEP. En laissant la chute des cours se poursuivre, l’Arabie saoudite et d’autres membres de l’OPEP semblent vouloir évincer les producteurs américains du marché.

La spéculation financière peut contribuer à amplifier l’évolution des cours. Arezki et Blanchard doutent toutefois qu’elle ait joué un rôle significatif dans la chute des prix observée à partir de juin 2014. Ils rappellent que les stocks de pétrole atteignaient leur niveau le plus élevé de ces deux dernières années, ce qui suggère que leurs agents ont anticipé une hausse et non une baisse des cours. Samya Beidas-Strom et Andrea Pescatori (2014a, b) se sont demandé quelle est la contribution de la spéculation financière à la volatilité des cours du pétrole. Lorsque la spéculation est courte en termes de durée, la faiblesse de la demande expliquerait près de la moitié des variations des cours du pétrole au cours des onze premiers mois de l’année 2014, suivie par l’offre, tandis que la spéculation financière ne contribuerait que modestement à la volatilité. Par contre, lorsque la spéculation a des répercussions à court et à long terme, la spéculation devient la principale contributrice à la volatilité.

Christiane Baumeister et Lutz Kilian (2015) suggèrent que plus de la moitié du déclin du prix du pétrole entre juin et décembre 2014 était prévisible en juin 2014. La chute des cours reflète avant tout les effets cumulés des précédents chocs d’offre et de demande plutôt que de plus récents chocs. Leur modélisation souffre de larges erreurs de prévision pour les mois de juillet et de décembre 2014. Aucune de ces deux erreurs de prévision ne semble s’expliquer par l’occurrence d’un large choc positif touchant l’offre de pétrole. L’erreur de prévision de juillet apparaît cohérente avec un choc négatif touchant la demande pour motif de stockage qui reflétait un plus grand optimisme concernant la production de pétrolier ou bien un plus grand pessimisme en ce qui concerne l’économie mondiale ou bien une combinaison des deux. Le choc de décembre 2014 ne trouve pas son origine dans l’annonce de l’OPEP du 27 novembre 2014. Les données suggèrent plutôt qu’il y eut en décembre un puissant choc négatif touchant la demande de pétrole ; celui-ci est associé au ralentissement non anticipé de la croissance mondiale.

Le modèle de Baumeister et Kilian prévoyait en décembre 2014 que le prix du pétrole poursuivrait sa chute en atteignant environ 60 dollars en janvier avant d’augmenter à nouveau pour atteindre environ 70 dollars en juin 2015. Lutz Kilian (2015) en conclut alors que toute baisse additionnelle du prix du pétrole en 2015 ne pourrait s’expliquer que par des chocs supplémentaires, qui n’étaient pas discernables en décembre 2014. Par exemple, le fait que le prix du baril de Brent fut inférieur à 50 dollars en janvier suggère que le marché du pétrole a connu ce mois-ci un autre choc. Si l’activité économique ne se détériore pas davantage, certaines raisons amènent Kilian à penser que la baisse du cours du pétrole ne se poursuivra pas. D’une part, toute baisse des prix supplémentaire rendrait la production de pétrole non rentable pour certains producteurs. D’autre part, l’activité de forage semble ralentir, ce qui devrait entraîner une chute de la production.

 

Références

AREZKI, Rabah, & Olivier BLANCHARD (2014), « Seven questions about the recent oil price slump », in iMFdirect (blog), 22 décembre 2014. Traduction française, « Sept questions sur la chute récente des cours du pétrole ».

BAUMEISTER, Christiane, & Lutz KILIAN (2015), « Understanding the decline in the price of oil since june 2014 », CEPR, discussion paper, n° 10404, janvier.

BEIDAS-STROM, Samya, & Andrea PESCATORI (2014), « Oil price volatility and the role of speculation », FMI, working paper, n° 14/218.

DAVIES, Gavyn (2015), « Is the oil crash over? », in Financial Times, 16 février.

KILIAN, Lutz (2015), « Why did the price of oil fall after June 2014? », in VoxEU.org, 25 février, 2015.

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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 19:53

La littérature néoclassique conclut que le progrès technique joue un rôle important, non seulement dans la poursuite de la croissance à long terme en accroissant la productivité des facteurs, mais aussi en la rendant plus soutenable d’un point de vue environnemental, puisqu’il facilite la substitution du capital naturel par le capital physique et génère des substituts « propres » aux produits polluants.

Pourtant les innovations ne sont pas nécessairement propres. Les données empiriques suggèrent que le processus d’innovation peut se réorienter aux dépens des technologies sales et au profit des technologies sales en réponse aux variations des prix et aux décisions des autorités publiques. Par exemple, Richard Newell, Adam Jaffe et Robert Stavins (1999) montrent que suite aux hausses des prix du pétrole, l’innovation dans le secteur des climatiseurs se réoriente vers la production d’unités plus économes en énergie. En observant les entreprises américaines, David Popp (2002) constate que la hausse des prix de l’énergie sont associées à un accroissement significatif des innovations économes en énergie. John Hassler, Per Krusell et Conny Olovsson (2011) constatent une stimulation du progrès technique économe en énergie en réponse aux chocs pétroliers des années soixante-dix. Philippe Aghion, Antoin Dechezlepretre, David Hemous, Ralf Martin et John Van Reenen (2012) démontrent que les taxes carbone influencent fortement l’orientation du progrès technique dans le secteur automobile. En rappelant que l’innovation est un processus dépendant du sentier (path-dependent process), ils confirment également que l’innovation propre a une nature autoentretenue, dans le sens où elle se nourrit de ses succès passés. Daron Acemoglu, Philippe Aghion, Leonardo Bursztyn et David Hemous (2012) ont conclu de ces divers constats empiriques qu’une combinaison de subventions à la recherche et de taxes carbone est susceptible de réorienter le progrès technique au profit des technologies plus propres et ainsi de contribuer à rendre plus soutenable la croissance économique [1].

Daron Acemoglu, Ufuk Akcigit, Douglas Hanley et William Kerr (2014) ont développé un modèle de croissance endogène où les technologies propres et sales sont en concurrence dans la production et dans l’innovation, dans le sens où les ressources de la recherche peuvent être allouées pour développer soit  des technologies sales, soit des technologies propres. Si les technologies sales sont initialement plus avancées que les innovations propres, la transition vers l’innovation propre s’en trouve compliquée. En effet, la recherche propre doit alors réaliser plusieurs avancées pour rattraper les technologies sales et cet écart décourage l’effort de recherche orienté vers les technologies propres. Les taxes carbone et les subventions à la recherche peuvent néanmoins encourager la production et l’innovation dans les technologies propres, bien que cette phase de transition risque d’être lente. Moins ces politiques environnementales sont mises en œuvre rapidement, plus la phase de transition sera longue, plus leurs coûts seront importants.

On pourrait s’attendre à ce que les taxes carbone jouent le rôle le plus déterminant dans l’allocation optimale, puisqu’elles désincitent les agents à émettre des gaz à effet de serre et poussent la recherche-développement à se réorienter vers la création de substituts plus propres. Pourtant, la modélisation d’Acemoglu et alii (2014) suggère que les subventions à la recherche doivent être initialement fortes, puis diminuer au cours du temps, alors que les taxes carbone optimales sont au contraire initialement faibles, avant de s’accroître au cours du temps. Les subventions de recherche sont efficaces pour réorienter le progrès technique. Par conséquent, il n’est pas opportun de perturber excessivement la production en introduisant au départ de fortes taxes carbone. Les subventions à la recherche ne sont pas seulement utilisées pour corriger un échec de marché (ou internaliser une externalité négative) dans la recherche ; quand les émissions de carbone génèrent des externalités négatives, réorienter le processus d’innovation en faveur des technologies propres permet de réduire efficacement les émissions de carbone futures. 

 

[1] Certains pourraient ici en tirer une toute autre conclusion en pointant l’existence d’un « effet rebond » : si les biens de consommation et de production deviennent plus économes en énergie, c’est-à-dire si le coût de leur usage diminue, les entreprises et les ménages pourraient être incités à les utiliser davantage, ce qui annulerait les gains en termes de pollution…

 

Références

ACEMOGLU, Daron, Philippe AGHION, Leonardo BURSZTYN & David HEMOUS (2012), « The environment and the directed technical change », in The American Economic Review, vol. 102, n°1. 

ACEMOGLU, Daron, Ufuk AKCIGIT, Douglas Hanley & William KERR (2014), « Transition to clean technology », NBER, working paper, n° 20743.

AGHION, Philippe, Antoin DECHEZLEPRETRE, David HEMOUS, Ralf MARTIN & John VAN REENEN (2012), « Carbon taxes, path dependency and directed technical change: Evidence from the auto industry », in NBER, working paper, n°18596.

HASSLER, John, Per KRUSELL & Conny OLOVSSON (2011), « Energy-saving technical change », NBER, working paper, n° 18456.

NEWELL, Richard, Adam JAFFE & Robert STAVINS (1999), « The induced innovation hypothesis and energy-saving technological change », in Quarterly Journal of Economics, vol. 114.

POPP, David (2002), « Induced innovation and energy prices », in American Economic Review, vol. 92.

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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 21:39

Le taux de pauvreté dans le monde a fortement diminué, puisqu’il était de 42 % il y a deux décennies et devrait s’établir à 15 % en 2015, mais 1 milliard de personnes vivent toujours dans la pauvreté. Beaucoup d’individus dans le monde ont un revenu supérieur au seuil de pauvreté, mais ils restent vulnérables à d’éventuels chocs susceptibles de les faire basculer dans la pauvreté. Le changement climatique et les politiques climatiques sont susceptibles d’affecter la pauvreté que ce soit directement (en provoquant des désastres naturels) ou indirectement. En l’occurrence, le rôle déterminant de la croissance économique dans la réduction de la pauvreté [Dollar et alii, 2013] ; donc le changement climatique est susceptible de ralentir cette dernière en freinant la première, ne serait-ce qu'en accroissant l'intensité et la fréquences des événements extrêmes comme les cyclones.

Dans une contribution pour la Banque mondiale, Stephane Hallegatte, Mook Bangalore, Laura Bonzanigo, Marianne Fay, Ulf Narloch, Julie Rozenberg et Adrien Vogt-Schilb (2014) se sont alors demandé comment le changement climatique et les politiques climatiques sont susceptibles d’affecter le bien-être courant des pauvres. Les conditions de vie spécifiques des pauvres peuvent en effet davantage les exposer aux désastres naturels, à un moindre accès aux biens et services environnementaux et à une hausse des prix de l’énergie. Anirudh Krishna (2007) a par exemple observé qu’au cours d’une période de 25 ans, 14 % des ménages de l’Etat indien de l’Andhra Pradesh sont sortis de la pauvreté, alors que 12 % des ménages y tombaient, si bien qu’au final la pauvreté a été réduite de 2 % sur l’ensemble de la période. Le flux net de sortie de pauvreté est bien plus faible que les flux bruts d’entrées et de sorties. Par conséquent, un quelconque changement des flux bruts est susceptible de fortement influencer le flux net de sorties. Dans le cas des communautés de l’Andhra Pradesh, une hausse inférieure de 10 % du nombre de pauvres tombant dans la pauvreté chaque année (ce qui serait le cas si les flux d’entrées passaient de 12 à 13 % par an) et une réduction inférieure à 10 % du nombre de ménages échappant à la pauvreté (ce qui serait le cas si le flux de sorties passait de 14 % à 13 % par an) réduiraient de moitié le rythme de réduction de la pauvreté. 

Les auteurs se sont ensuite demandé si le changement climatique et les politiques climatiques rendent plus probable que des personnes vulnérables basculent à l’avenir dans la pauvreté. Ils constatent que, parmi les 12 % des ménages de l’Andhra Pradesh qui ont basculé dans la pauvreté, 44 % d’entre eux citent « la sécheresse, les pannes d’irrigation et les maladies des cultures » comme l’une des raisons pour leurs pertes de revenus. Ou encore, parmi les familles bangladaises tombées dans la pauvreté qu’observe Binayak Sen (2003), 15 % citent les désastres naturels et 18 % la part d’actifs naturels comme principales raisons de leur basculement dans la pauvreté. Plus généralement, les ménages les plus pauvres sont les plus exposés aux impacts climatiques et les moins équipés pour s’en prévenir ou pour s’en remettre. Les désastres naturels accroissent la pauvreté d’une communauté donnée lorsqu’ils touchent celle-ci, avec un impact significatif et durable.

Les auteurs se sont enfin demandé si le changement climatique et les politiques climatiques exacerbaient les trappes à pauvreté, c’est-à-dire s'ils compliquent la sortie des pauvres de la pauvreté. L’épuisement des ressources naturelles et les politiques climatiques d’atténuation peuvent accroître les prix de l’énergie et de l’alimentation, compliquant alors l’accès des pauvres à l’énergie et à l’alimentation. Puisque ces dépenses constituent déjà une part essentielle de leur revenu, leurs autres postes de dépenses s’en trouveraient davantage pressurisés. L’accroissement des risques environnementaux (par exemple des déluges) aggrave les pertes d’actifs, ce qui complique davantage l’accumulation du capital. Il accroît également l’incertitude, ce qui désincite les individus à investir, que ce soit dans le capital physique ou dans le capital humain. En effet, les désastres naturels réduisent l’investissement dans l’éducation, la nutrition et la santé des enfants, or un tel sous-investissement a des répercussions particulièrement pernicieuses et quasi irréversibles sur ces derniers. Par conséquent, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des désastres naturels dans le sillage du changement climatique est susceptible d’accroître la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.

Le changement climatique représente vraisemblablement un puissant obstacle à la réduction de la pauvreté. Non seulement le réchauffement climatique est susceptible de compliquer la sortie de la pauvreté, mais il pourrait également amener davantage de gens dans la pauvreté. Si le changement climatique est davantage susceptible de créer des trappes à pauvreté, il constitue un argument supplémentaire pour éradiquer la pauvreté extrême le plus rapidement possible.

 

Références

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, N° 6568.

HALLEGATTE, Stephane, Mook BANGALORE, Laura BONZANIGO, Marianne FAY, Ulf NARLOCH, Julie ROZENBERG & Adrien VOGT-SCHILB (2014), « Climate change and poverty. An analytical framework », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7126.

KRISHNA, Anirudh (2006), « Pathways out of and into poverty in 36 villages of Andhra Pradesh, India », in World Development, vol. 34, n° 2.

SEN, Binayak (2003), « Drivers of escape and descent: Changing household fortunes in rural Bangladesh », in World Development, vol. 31, n° 3.

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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 01:19

De plus en plus d’études cherchent à déterminer l’impact macroéconomique des dégradations environnementales et surtout du changement climatique. Par exemple, Melissa Dell, Benjamin Jones et Benjamin Olken (2012) se sont penchés sur l’impact des hausses de température sur la croissance économique. Par contre, les répercussions à long terme des événements extrêmes, notamment des cyclones, ont été relativement délaissées. Pourtant 35 % de la population mondiale est dès à présente exposée aux cylones proprement dits, aux ouragans, aux typhons et aux tempêtes tropicales ; si l’Europe en est épargnée, ce n’est pas le cas des zones côtières de l’Amérique du Nord, de l’est asiatique ou de l’Océanie. En outre, ces évènements extrêmes se révèlent particulièrement coûteux. Or, avec le réchauffement climatique, les cyclones sont susceptibles de gagner en intensité et de devenir plus fréquents.

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Les économistes ne sont pas parvenus à se concilier sur les répercussions exactes des catastrophes environnementales sur la production à long terme. Les différents résultats qu’ils sont susceptibles d’obtenir peuvent être regroupés en quatre grandes hypothèses concurrentes :

1. Selon l’hypothèse de la destruction créatrice (creative destruction hypothesis), les désastres peuvent stimuler temporairement les économiques pour grossir plus rapidement, ne serait-ce parce que le remplacement du capital détruit stimule la demande en biens et services, parce que l’aide internationale afflue vers les zones sinistrées ou encore parce que les dégradations environnementales stimulent l’innovation.

2. Selon l’hypothèse d’une meilleure reconstruction (build back better hypothesis), la croissance ralentit initialement avec les pertes humaines et les destructions du capital productif, mais le remplacement progressif du capital détruit par le capital neuf peut stimuler la croissance à long terme, car une partie des actifs détruits était obsolète ou usée.

3. Selon l’hypothèse de retour à la tendance (recovery to trend), la croissance est temporairement freinée, mais elle atteint ensuite un rythme élevé qui permet aux niveaux de revenu de converger vers leur tendance de long terme. Avec les destructions et les pertes humaines, les facteurs travail et capital deviennent rares, si bien que le produit marginal du capital s’élève, incitant les individus et les capitaux à affluer vers les lieux dévastés jusqu’à ce que la production retrouve la tendance qu’elle suivait avant le désastre. 

4. Selon l’hypothèse d’absence de reprise (no recovery hypothesis), les désastres entraînent un ralentissement de la croissance économique soit en détruisant le capital productif, soit en détruisant des biens de consommation durables (en particulier des logements) qui sont remplacés en utilisant des fonds qui auraient pu être utilisés pour financer des investissements productifs. Il peut ne pas y avoir de reprise car aucun mécanisme ne compense complètement les répercussions immédiates sur la production. Ces dernières s’accompagnent également d’une chute de la consommation. La production peut certes continuer à croître à long terme après le désastre, mais elle reste inférieure aux niveaux qu’elle aurait atteintes en l’absence de désastre.

Solomon Hsiang et Amir Jina (2014) sont peut-être les premiers à estimer l’impact des désastres environnementaux de grande échelle sur la croissance de long terme. Ils ont utilisé les données météorologiques pour déterminer l’exposition de chaque pays aux cyclones entre 1950 et 2008. Ils ont ensuite observé l’impact des différents cyclones observés au cours de cette période sur la trajectoire de croissance de chaque pays. Leur analyse les amène à rejeter les hypothèses selon lesquelles ces désastres stimuleraient la croissance ou que les pertes disparaitraient à court terme avec les migrations ou les transferts de richesse. En effet, après avoir essuyé un cyclone, un pays voit son revenu, non par retourner à la trajectoire tendancielle qu’il suivait auparavant, mais plutôt suivre une nouvelle trajectoire qui lui est parallèle et inférieure. Chaque mètre par seconde additionnel dans l’exposition aux vents moyenne d’un pays réduit sa production par tête de 0,37 % vingt ans après. En d’autres termes, deux décennies après le passage d’un ouragan, le PIB est inférieur de 3,6 % à ce qu’il aurait été s’il n’y avait pas eu de désastre environnemental. Il n’y a pas de rebond de la croissance au cours des vingt années qui suivent un cyclone, donc les revenus restent à jamais inférieurs aux niveaux qu’ils auraient sinon atteints. En l’occurrence, selon Hsiang et Jina, les pertes de revenu associées aux plus violents cyclones apparaissent même plus importantes que celles associées à une crise bancaire. En effet, le type de cyclones particulièrement violent que l’on observe qu’une fois tous les dix ans réduit les revenus par tête de 7,4 % vingt ans après.

En outre, les répercussions économiques des cyclones sont plus importantes pour les pays qui les subissent peu fréquemment et plus faibles pour les pays qui les subissent régulièrement. Selon Hsiang et Jina, ce résultat pourrait suggérer que les populations exposées s’adaptent à leur climat en entreprenant des investissements qui protègent partiellement leurs économies des cyclones. Toutefois les pays qui sont exposés de façon répétée aux cyclones souffrent d’une perte de revenu qui s’amplifie avec chaque tempête. Donc un climat propice aux cyclones diminue substantiellement le taux de croissance à long terme. Dans les régions particulièrement exposées, les auteurs constatent que les pertes générées par les cyclones pourraient expliquer environ un quart des différences de taux de croissance de long terme observées d’un pays à l’autre. En agrégeant leurs résultats pour l’ensemble des pays, Hsiang et Jina estiment que les cyclones qui sont survenus entre 1950 et 2008 eurent pour conséquence de ralentir le taux de croissance annuel du PIB mondiale d’environ 1,27 point de pourcentage durant la période s’écoulant entre 1970 et 2008. Bref les cyclones joueraient un rôle déterminant dans les performances macroéconomiques.

Hsiang et Jina relient ensuite leurs résultats aux prévisions de l’activité cyclonique future. Ils estiment que le coût actualisé du changement climatique est supérieur de 9700 milliards de dollars (soit l’équivalent de 13,8 % du PIB mondial courant) au montant précédemment avancé par la littérature. Par exemple, la valeur actualisée des pertes en croissance de long terme associées aux cyclones s’élèvent à 855 milliards de dollars pour les Etats-Unis (soit 5,9 % du PIB américain), à 299 milliards de dollars pour les Philippines (soit 83,3 % de son PIB courant), à 1000 milliards de dollars pour la Corée du Sud (73 % de son PIB courant), 1400 milliards de dollars pour la Chine (soit 12,6 % de son PIB courant) et 4500 milliards de dollars pour le Japon (soit 101,5 % de son PIB courant).

 

Références

DELL, Melissa, Benjamin F. JONES & Benjamin A. OLKEN (2012), « Temperature shocks and economic growth: Evidence from the last half century », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 4, n° 3.

HSIANG, Solomon M., & Amir S. JINA (2014), « The causal effect of environmental catastrophe on long-run economic growth: Evidence from 6,700 cyclones », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20352, juillet.

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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 22:29

En 155 ans, l’exploitation de pétrole a connu de nombreux booms et effondrements, notamment au gré du progrès technique. James Hamilton (2014) cherche à montrer dans son récent document de travail que les récents développements que le secteur ont connu marquent une rupture dans l’usage de cette énergie.

GRAPHIQUE 1  Consommation de pétrole des pays développés

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source : Hamilton (2014)

Hamilton revient tout d’abord sur les dynamiques touchant la demande. Au cours du vingtième siècle, les plus grandes économies avancées ont été les premiers consommateurs de pétrole. Depuis 1984 et ce pendant près de deux décennies, la consommation quotidienne de pétrole des Etats-Unis, du Canada, de l’Europe et du Japon s’est accrue en moyenne chaque année d’environ 440.000 barils (cf. graphique 1). Cette tendance s’est inversée au cours de la dernière décennie. La consommation quotidienne de pétrole dans les pays développés a chuté en moyenne de 700 000 barils chaque année. Fin 2012, elle était inférieure d’environ 8 millions de barils à ce qu’elle aurait été si la tendance passée s’était poursuivie. Le ralentissement de la consommation de pétrole des pays avancés s’explique par le déclin de la production, du revenu et de la consommation associé à la Grande Récession, mais aussi et surtout par le doublement du prix du pétrole depuis 2005. Par contre, la consommation quotidienne des économies en développement s’est accrue chaque année de 650 000 barils entre 1984 et 2005, puis encore plus rapidement ensuite (cf. graphique 2). La seule croissance de la Chine explique 57 % de cet accroissement depuis 2005. Les pays en développement sont aujourd’hui à l’origine de 55 % de la consommation mondiale de pétrole, contre un tiers en 1980. Désormais, la demande mondiale de pétrole est tirée par les pays en développement.

GRAPHIQUE 2  Consommation de pétrole des pays en développement

Hamilton--consommation-petrole-pays-en-developpement--Mar.png

source : Hamilton (2014)

Avant 2005, la production s’accroissait annuellement de 8,7 millions de barils par jour, mais seulement de 2,3 millions de baril par an entre 2005 et 2013, alors même que la demande des pays en développement s’accélérait. Si les prix n’avaient pas augmenté, la demande aurait dépassé l’offre. La stagnation de la production mondiale de pétrole signifie que les prix vont être significativement plus élevés.

Hamilton se penche sur les éventuelles raisons expliquant pourquoi la production mondiale de pétrole a stagné durant cette période de forte demande. L’un des facteurs retenant la production de pétrole dans plusieurs endroits aujourd’hui est le désordre géopolitique. Les événements libyens ont particulièrement contribué à la stagnation de la production au cours des trois dernières années. Les sanctions continuent de réduire la production iranienne et les attaques sur les infrastructures pétrolières maintiennent la production nigérienne sous son potentiel. Environ 400.000 barils par jour sont perdus en raison des conflits au Soudan et en Syrie. Au niveau mondial, l’ensemble des problèmes géopolitiques entraînerait une perte journalière de 3,3 millions de barils en juin 2014, ce qui explique entre un tiers et la moitié de la pénurie. Les récents développements géopolitiques amènent Hamilton à penser que la production de pétrole est davantage susceptible de chuter que d’augmenter.

Hamilton se tourne ensuite vers les limitations géologiques. Il rappelle que la production saoudienne de pétrole est restée relativement insensible à la demande durant la dernière décennie, sauf durant les récessions de 2001 et de 2008-2009 au cours desquelles elle diminua. Certains analystes considèrent qu’il s’agit d’une décision délibérée et que la plupart des membres de l’OPEP sont capables d’accroître significativement leur production. Hamilton montre toutefois que la stagnation de la production pétrolière au Moyen-Orient a été synchrone avec une intensification des efforts de forage. Certes la baisse de la production de l’OPEP lors de la Grande Récession a peut-être été délibérée, mais il n’en reste pas moins que le Moyen-Orient consacre de plus en plus de ressources pour le développement en amont, mais n’en retire qu’un maigre bénéfice en termes de production. Hamilton observe la même dynamique en observant les 11 plus grandes compagnies pétrolières : leur production a chuté de 2,5 millions de barils par jour depuis 2005, alors même que leurs dépenses en capital immobilisations triplaient. Cela s’explique notamment par l’épuisement des plus vieux réservoirs et le coût élevé associé au développement des nouvelles ressources. 

Aux Etats-Unis, le déclin de la production américaine a été compensé par l’exploitation de l’immense champ alaskien de Prudhoe Bay et surtout par l’exploitation récente du pétrole de schiste. Celle-ci pourrait ramener la production des Etats-Unis à son pic de 1970, voire même au-delà. Pourtant, pour Hamilton, il est clair que les prix réels du pétrole ne vont pas retourner aux valeurs qu’ils atteignaient il y a une décennie. L’une des raisons est qu’il est bien plus coûteux de produire du pétrole avec ces méthodes. La plupart des entreprises produisant à partir des formations de pétrole de schiste dépensent plus qu’elles rapportent aux prix courants. Le pétrole de schiste pourrait contribuer à contenir la tendance haussière des prix, mais il ne va pas ramener les prix du pétrole à leurs plus bas historiques : ils vont rester supérieurs à 100 dollars.


Référence

HAMILTON, James D. (2014), « The changing face of world oil markets », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20355, juillet.

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 20:03

La Grande Récession a été précédée par une puissante expansion des prix des matières premières. Entre 2003 et 2008, les prix réels de l’énergie et des métaux ont plus que doublé, atteignant des records historiques, tandis que les prix réels des produits alimentaires ont augmenté de 75 % [Erten et Ocampo, 2012]. Si les premiers semblent effectivement connaître une trajectoire haussière à long terme, les prix des produits agricoles avaient quant à eux plutôt tendance à diminuer depuis les années quatre-vingt. La crise mondiale, en se traduisant mécaniquement par un fort ralentissement de la croissance économique, a entraîné une forte baisse des prix, avant que ceux-ci se reprennent très rapidement, laissant suggérer une poursuite durable du boom. Ce « super-cycle » du prix des matières premières n’est pas unique dans l’histoire économique, même s’il se singularise de par ampleur et sa durée. Le développement de la Chine est très certainement moteur dans leur évolution actuelle, de la même manière que la reconstruction européenne et l’industrialisation du Japon, qui était alors une économie émergente, ont été à l’origine d’un forte accroissement des prix des matières premières au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

David S. Jacks (2013) a étudié l’évolution des prix réels de 30 matières premières depuis 1850. Déployant son analyse sur plusieurs horizons temporels, il distingue les tendances à long terme, les cycles à moyen terme et les épisodes de boom et d’effondrement que l'on peut observer à court terme. Selon la pondération privilégiée par l’auteur, les prix réels des matières premières ont en moyenne augmenté de 252,41% depuis 1900, de 191,77% depuis 1950, et de 46,23% depuis 1975. Ils ont clairement été à la hausse depuis 1950. Cette tendance s’expliquerait avant tout par l’évolution propre aux prix des énergies.

Les super-cycles des prix des matières premières surviennent de manière récurrente et ils se traduisent par de fortes déviations positives des prix par rapport à leur tendance à long terme. Les phases haussières peuvent s’étendre sur 10 à 35 ans, si bien que la durée d’un super-cycle complet est comprise entre 20 et 70 ans. Les mouvements haussiers, qui sont souvent associés à des épisodes historiques d’industrialisation ou d’urbanisation, sont avant tout tirés par la demande dans un contexte où de nombreuses matières premières, notamment l’énergie, les métaux et les minéraux, subissent de lourdes contraintes du côté de l’offre. Ainsi, l’industrialisation rapide de la Chine, de l’Inde et des autres pays émergents a pu directement contribuer à l’émergence du super-cycle en cours. Réciproquement, les prix réels retournent typiquement à leur tendance à long terme lorsque ces contraintes de capacité se desserrent et que la croissance économique ralentit. Ainsi, puisque les super-cycles sont tirés par la demande, ils tendent alors à se synchroniser au cours du temps.

La majorité des matières premières analysées par Jacks ont débuté un nouveau super-cycle au cours des années quatre-vingt-dix. Cet ensemble de super-cycles est actuellement à son pic, si bien les prix réels devraient prochainement amorcer leur retour à leur tendance à long terme. En outre, de nombreuses études, en particulier celles réalisées dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, avaient précédemment conclu que les prix réels des matières premières ne révélaient aucune tendance particulière ou, si elles parvenaient à en extraire une, qu’ils étaient sujets à une tendance baissière. Or, ces analyses ont précisément été réalisées sur une période où la majorité des matières premières suivaient la phase descendante de leur super-cycle.

Enfin, Jacks fait apparaître que les super-cycles des matières premières ont depuis toujours été régulièrement ponctués par des booms et des effondrements à court terme, mais ces mouvements tendent à s’amplifier au cours du temps. En outre, l’analyse suggère que les périodes de taux de change flottant sont associées à des booms et effondrements des prix réels beaucoup plus amples et plus longs. Ce schéma est particulièrement visible lors des quatre décennies qui suivent l'éclatement du système de Bretton Woods. Les booms et effondrements sont à leur tour associés à une plus forte volatilité des prix des matières premières, or une partie de la littérature économique a mis en évidence une corrélation négative entre la volatilité des prix des matières premières et la croissance économique. Jacks en conclut que celle-ci risque alors de persister à l’avenir et ainsi de continuer à affecter les perspectives de croissance, en particulier celles des pays exportateurs de matières premières.

Pour préciser les répercussions de cette volatilité des prix sur l’activité économique, Jacks observe son impact sur l’économie australienne. Selon ses estimations, avec un boom du prix des matières premières, le PIB australien tend à s’élever de 6,47 % par rapport à sa tendance à long terme. Lorsque les prix connaissent au contraire un effondrement, le PIB australien tend à diminuer de 8,22 % par rapport à sa tendance à long terme. L’accroissement de la volatilité des prix des matières premières pourrait alors entraîner à l’avenir de plus larges déviations.

 

Références

ERTEN, Bilge, & José Antonio OCAMPO (2012), « Super-cycles of commodity prices since the mid-nineteenth century », DESA working paper, n° 110.

JACKS, David S. (2013), « From boom to bust: A typology of real commodity prices in the long run », NBER working paper, n° 18874, mars.

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 21:41

Les travaux les plus optimistes en économie de l’environnement confèrent au changement technologique une place déterminante dans la lutte contre le réchauffement climatique, or les récentes modélisations incorporant un progrès technique endogène suggèrent que le marché ne va pas générer suffisamment d’innovations pour réduire l’ampleur du changement climatique. Les dépenses en recherche-développement sont en l’occurrence bien trop concentrées dans la création de technologies « sales ». Plusieurs modèles ont affirmé que la trajectoire du progrès technique est soumise à un phénomène de dépendance au sentier (path dependency). En effet, dans les économies qui ont fortement innové par le passé dans les technologies sales, les entreprises trouveront plus profitable d’innover à l’avenir dans ces dernières. Ce phénomène de dépendance au sentier va entrer en interaction avec les externalités environnementales : les entreprises ne prennent pas en compte le fait que la dégradation de l’environnement va se traduire par une diminution de la productivité agrégée et de l’utilité des consommateurs. Une économie soumise au seul laissez-faire va donc excessivement produire des technologies sales en délaissant l’innovation en technologies propres. Une intervention des autorités publiques est alors nécessaire pour réorienter le changement technologique sur une trajectoire compatible avec la protection de l’environnement. Par exemple, l’Etat peut favoriser l’adoption d’énergies renouvelables et inciter les agents à délaisser les énergies fossiles.

Le secteur automobile va être déterminant dans la transition écologique. Le transport routier représente en effet 16,5 % des émissions mondiales de CO2, ce qui a récemment amené Philippe Aghion, Antoine Dechezleprêtre, David Hemous, Ralf Martin et John Van Reenen (2012) à se pencher sur le processus d’innovation dans le secteur automobile. Ils ont utilisé les données de 3423 entreprises et individus dans 80 pays entre 1965 et 2005. Aghion et ses coauteurs se sont focalisés sur les innovations propres (en l’occurrence les voitures électriques, à hydrogène et hybrides) plutôt que sur les innovations dans l’efficience énergétique du carburant, car il est difficile de pleinement distinguer celles-ci des innovations sales. De plus, les progrès dans l’efficience énergétique d’une voiture à combustion interne vont se trouver limités par des limites technologiques. Enfin, les progrès réalisés dans l’efficience énergétique du carburant peuvent être annulés par la multiplication des véhicules en circulation, phénomène que l’on qualifie d’effet rebond (et que les théoriciens de la décroissance ont particulièrement mis en avant pour dénier au progrès technique ses vertus curatives).

L’étude fait tout d’abord apparaître qu’une hausse des prix du carburant stimulent l’innovation dans les technologies propres et pousse au contraire les agents à délaisser l’innovation sale. Les différences observées d’un pays à l’autre (ou au cours du temps) dans la fiscalité des carburants expliquent en grande partie les différences de prix. Ces derniers n’auront pas le même impact d’un constructeur automobile à l’autre selon leurs parts respectives de marché.

L'analyse confirme également la présence d’une dépendance au sentier dans le changement technologique : les entreprises que furent les plus exposées par le passée à l’innovation propre sont les plus susceptibles de consacrer leurs futurs efforts de recherche à l’innovation propre. Réciproquement, les entreprises qui ont auparavant généré une multitude d’innovations sales sont plus susceptibles de se focaliser à l’avenir sur l’innovation sale. En utilisant les modèles économétriques, les auteurs mettent en évidence la présence d’une dépendance au sentier tant au niveau de chaque entreprise qu’au niveau agrégé.

L’existence d’une telle dépendance au sentier aussi bien pour l’innovation sale que propre souligne la nécessité d’agir au plus tôt pour modifier les incitations à innover. Puisque le stock d’innovations sales est plus élevé que le stock d’innovations sales (l’échantillon d’Aghion et alii incorpore notamment 6500 brevets en technologies propres contre 18500 brevets en technologies sales), l’effet de sentier de dépendance va conduire les économies à fortement émettre du carbone, même si une légère taxe carbone est introduire ou si les autorités publiques subventionnent la recherche-développement verte. Aghion et alii plaident alors à une forte action aujourd’hui, quitte à relâcher les efforts à l’avenir, une fois que l’économie sera placée sur une trajectoire d’innovation propre. Les hausses dans les prix du carbone peuvent contribuer à réorienter les efforts d’innovation vers le développement de technologies plus propres. Par exemple, les auteurs estiment que si les prix du carburant se maintenaient à plus de 140 % de leur valeur en 2005, le stock d’innovations propres pourrait dépasser le stock d’innovations sales en moins d’une quinzaine d’années. L'instauration d'une véritable taxe carbone permettrait ainsi d'accélérer le redéploiement de la recherche-développement vers l'objectif d'une croissance verte.

 

Référence Martin ANOTA

AGHION, Philippe, Antoine DECHEZLEPRÊTRE, David HEMOUS, Ralf MARTIN, & John VAN REENEN (2012), « Carbon taxes, path dependency and directed technical change: Evidence from the auto industry », NBER working paper, n° 18596, décembre.

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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 18:05

Plusieurs modèles ont été proposés ces dernières années pour évaluer quantitativement les effets économiques du changement climatique. William Nordhaus (2010) a notamment développé un modèle de croissance économique à multi-régions pour évaluer quantitativement l’impact de différentes politiques de réduction des émissions polluantes. De leur côté, Melissa Dell, Benjamin Jones et Benjamin Olken (2012) ont de leur côté conclu de leurs travaux que si le réchauffement climatique semble peu affecter la croissance économique des pays avancés, il s’avérera à l’avenir particulièrement négatif pour les performances macroéconomiques des pays en développement. Toutefois, si Dell et alii négligent la relation entre température et production sectorielle.

Klaus Desmet et Esteban Rossi-Hansberg (2012) ont récemment développé un cadre d’analyse pour observer comment le réchauffement climatique influe sur la répartition spatiale de l’activité économique. Ils modélisent l’hémisphère nord de la terre et calibrent leur modèle en utilisant les données actuelles et des prévisions de température et de croissance économique. En raison de son impact sur l’innovation et les améliorations dans les technologies locales, leur modèle suggère que le changement climatique aura des effets durables sur l’activité économique. Puisque le changement se traduit par un réchauffement des régions du Nord, l’un de ses principaux effets sera de déplacer la production et la population vers ses latitudes.

La modélisation développée par Desmet et Rossi-Hansberg incorpore deux secteurs, en l’occurrence l’agriculture et l’industrie manufacturière, dont les productivités respectives dépendent à la fois de la température et des technologies locales dont disposent chaque secteur. La technologie locale est le fruit des innovations technologies et de leur diffusion spatiale. Il s’agit donc d’un modèle de croissance endogène. Les entreprises des secteurs agricole et manufacturier doivent notamment décider de la localisation de leur production en prenant en compte les coûts de transport. Certains travaux précédents avaient beau inclure plusieurs régions dans leur analyse, ils n’avaient pu saisir les changements qui surviendront dans la spécialisation géographique et les flux commerciaux, tout comme dans la géographie de l’innovation et des migrations. 

Leur modèle incorpore deux externalités ; la première est reliée à la diffusion technologique, la seconde à l’usage énergétique et aux émissions de carbone. Les entreprises utilisent le travail, la terre et l’énergie comme intrants dans la production, or l’usage des énergies s’accompagne d’émissions polluantes. Les émissions sont locales, mais elles mènent à une hausse du stock mondial de carbone dans l’atmosphère, qui entraîne elle-même des variations dans les températures locales. Les innovations technologiques participent à réduire l’usage énergétique par unité produite. L’innovation locale génère elle-même une externalité positive, puisqu’elle se révèle bénéfique en termes d’usage énergétique, de pollution et finalement de réchauffement global. Toutefois, sans autorités politiques pour aiguillonner leur comportement, les entreprises locales n’internalisent pas les effets de leurs émissions sur la température. Taxer l’usage de l’énergie contribue à amortir certains des effets du réchauffement climatique. Les taxes vont interagir avec les schémas de spécialisation et les choix en termes d’innovations pour avoir des effets positifs, quoique faibles, sur la croissance globale et le bien-être collectif. Elles tendent également à réduire le stock de carbone et génèrent ainsi des bénéfices sur le plan de la santé et de la consommation.

L’analyse développée par Desmet et Rossi-Hansberg mettent en exergue les deux principaux effets que l’élévation des températures entraînera sur la géographie de l’espace économique.  D’une part, le nord devient peu à peu la localisation idéale pour les entreprises des deux secteurs. Les hausses de températures sur la productivité sont relativement plus prononcées dans le secteur agricole. Les spécialisations géographiques évoluent, ce qui entraîne des changements dans les innovations technologiques.  Les espaces aux abords du Pôle Nord vont subir les plus larges variations de températures et voir leur avantage comparatif s’améliorer dans l’agriculture. Le Nord tendrait à se spécialiser dans l’activité agricole, tandis que le Sud se spécialise dans l’activité manufacturière en déployant des technologies à faible productivité. Les technologies industrielles étant initialement meilleures dans le Nord, ce dernier va accélérer son flux d’innovations.

Ces deux dynamiques, en refaçonnant la géographie de l’espace économique, vont générer de larges flux migratoires. En l’absence de restrictions à l’immigration, le changement de température aurait pu se traduire durant un temps par des gains positifs en termes de bien-être puisque le Nord dispose d’une meilleure technologie. Toutefois, si les émissions de carbone provoquent de larges variations de températures et si l’immigration continue de subir de fortes restrictions, alors que les pertes en bien-être global s’en trouveront accentués et les coûts du réchauffement climatique seront particulièrement massifs pour le Sud. Le modèle développé par Desmet et Rossi-Hansberg suggère ainsi que la politique migratoire aura une place déterminante dans la gestion macroéconomique du réchauffement climatique.

 

Références Martin ANOTA

DELL, Melissa, Benjamin F. JONES & Benjamin A. OLKEN (2012), « Temperature shocks and economic growth: Evidence from the last half century », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 4, n° 3, juillet.

DESMET, Klaus, & Esteban ROSSI-HANSBERG (2012), « On the spatial economic impact of global warming », NBER working paper, n° 18546, novembre.

NORDHAUS, William D. (2010), « Economic aspects of global warming in a post-Copenhagen environment », Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, 10 mai.

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 19:02

La réduction des atteintes portées à l’environnement passe par une réduction des émissions polluantes et plus largement par un changement dans le comportement tant des producteurs que des consommateurs. Le simple moindre usage des ressources naturelles va d’une part participer à cette réduction des émissions polluantes et d’autre part contribuer à maintenir le stock de ressources naturelles. La réduction de la consommation de combustibles fossiles réduit par exemple les émissions de gaz à effet de serre et contribue à garder un maximum de ressources fossiles à la disposition des générations futures. Les efforts déployés pour soutenir la croissance économique n’entrent pas forcément en contradiction avec la préservation de l’environnement. De même, si celle-ci contraint effectivement à court terme l’activité économique en allouant des ressources financières, humaines et physiques hors des activités productives proprement dites, elle n'est pas sans générer des gains à un plus lointain horizon temporel. Préserver des ressources naturelles est en outre essentiel au maintien de la croissance à plus long terme. La croissance verte définit en l’occurrence un modèle de développement visant à encourager la croissance économique à long terme tout en assurant la préservation de la nature.

L’innovation technologique a une place essentielle au cœur du modèle de croissance verte. Selon l’approche (relativement) optimiste de la soutenabilité faible, le développement soutenable dépend avant tout du progrès technique. Dans sa récente contribution pour la Banque mondiale, David Popp (2012) cherche à mettre en évidence comment l’innovation technologique peut contribuer à réduire les coûts associés à la protection de l’environnement et à l’adoption d’une croissance verte. C’est en usant de techniques avancées que les pays à revenu élevé ou intermédiaire ont réussi à atteindre une meilleure qualité environnementale en ce qui concerne certains polluants. Or de telles techniques impliquent initialement des coûts élevés, alors même que les bénéfices attendus, bien que substantiels (tels que l’amélioration de la qualité de vie, de la santé, l’allongement de la durée de vie), ne se traduisent qu’à plus long terme, ce qui peut soulever des débats sur la réelle opportunité d’adopter un modèle de croissance verte. Donner une plus grande efficacité énergétique aux biens de production et de consommation peut se traduire par une réduction des coûts d’usage des ressources, donc par des gains immédiats pour l’activité économique.

Puisque les pays développés ont déjà payé l’essentiel des coûts associés au développement des technologies vertes, le transfert de ces technologies revêt aujourd’hui toute son importance. La réussite d’un transfert technologique repose sur la bonne adéquation entre les besoins du pays destinataire et les technologies disponibles dans le pays d’origine. Les externalités de connaissance entre les pays sont un moteur important de l’innovation, or une plus grande distance technologique entre deux pays réduit le flux de connaissances entre eux. La distance technologique est en l’occurrence plus déterminante dans la géographie des transferts de connaissances que la distance spatiale elle-même. Puisque la distance technologique est plus grande entre des pays à niveaux de revenus différents, Popp en conclue que les pays en développement doivent davantage s’appuyer sur les transferts de technologies et l’adoption de technologies existantes plutôt que sur l’innovation elle-même. Ils ne vont pas rester passifs dans ce processus, puisqu’ils doivent adapter les technologies importées aux spécificités de leur économie. Leur activité domestique de recherche-développement peut améliorer l’ajustement des nouvelles technologies aux conditions des marchés locaux en y apportant des innovations incrémentales. Les processus productifs peuvent en l’occurrence être adaptés de manière à réduire les coûts sur les marchés locaux. 

Au sein d’un pays donné, la diffusion d’une nouvelle technologie est un processus dynamique profondément graduel. L’adoption des nouvelles technologies débute tout d’abord avec un nombre limitée d’utilisateurs, suivie par une période de plus rapide adoption avant que le taux d’adoption ne se stabilise une fois que la plupart des utilisateurs potentiels ont adopté la technologie. L’information joue un rôle important dans la dynamique de la diffusion technologique. L’apprentissage depuis autrui est essentiel pour sensibiliser les agents à la nouvelle technologie. Les projets de démonstration ou les subventions aux premiers utilisateurs facilitent la diffusion d’une technologie dans un marché. Les premiers utilisateurs jouent notamment un rôle essentiel en réduisant l’incertitude entourant la qualité des nouvelles technologies.

D’importantes divergences sont observées dans les rythmes d’adoption des technologies entre les pays développés et en développement. La maintenance et l’accès à la finance sont importants pour la réussite de l’adoption d’une technologie dans les pays en développement. L’entretien du projet doit être planifié dès le début du projet et ne doit pas nécessiter beaucoup de formation supplémentaire, sinon les usagers risquent d’abandonner la technologie dès la première défaillance. En raison des coûts élevés de démarrage, le financement est une barrière importante pour les projets dans les pays en développement, puisque les agents y ont un accès plus limité aux marchés du crédit. Il est alors essentiel de mettre en place des mécanismes alternatifs de financement pour résoudre ce problème d’accès au financement.

David Popp reconnaît que les moteurs de l’adoption des technologies vertes restent toutefois encore partiellement incompris. Les technologies rentables à haute efficacité énergétique ne connaissent qu’une lente diffusion dans l’économie, alors même qu’ils réduisent les coûts de production. Ce « paradoxe de l’efficacité énergétique » suggère que les défaillances de marché peuvent fortement contribuer à ralentir l’adoption des technologies vertes. Les externalités environnementales constituent une première défaillance de marché qui refrène le processus d’innovation environnementale. Puisque le marché échoue à donner un prix à la pollution, les entreprises et consommateurs sont insuffisamment incités à réduire leurs émissions polluantes en l’absence d’intervention publique. Les agents privés échouent à prendre en compte l’ensemble des bénéfices sociaux qui sont liés à l’utilisation des technologies réduisant la pollution. Non seulement les incitations sont alors insuffisantes pour que les agents privés génèrent de nouvelles technologies, mais même lorsque celles-ci sont disponibles, les agents privés seront insuffisamment incités à mettre pleinement en œuvre leur diffusion dans l’économie.

Une seconde défaillance de marché en raison de la nature de bien public que revête le savoir. L’innovateur ne peut récolter tous les fruits de son investissement si son innovation n’est pas mise à la disposition du public, mais si elle est mise à sa disposition, le savoir contenu dans l’innovation est également rendu public. Encore une fois, les rendements sociaux de l’innovation sont plus larges que les bénéfices privés qu’en retire l’innovateur. Celui-ci est alors insuffisamment incité à investir dans le développement de nouvelles technologies. D’autres défaillances de marché, notamment l’incomplétude des marchés du crédit ou l’incertitude, ralentissent la diffusion technologique. En l’occurrence, les acheteurs potentiels peuvent être incertains quant à la qualité d’une nouvelle technologie ou aux conditions futures du marché.

Puisque les forces du marché ne fournissent pas suffisamment d’incitations aux agents privés pour que ceux-ci investissent dans la création et la diffusion de technologies respectueuses de l’environnement, la politique publique va jouer un rôle déterminant en fournissant ces incitations et en favorisant directement le développement et la diffusion des technologies vertes. La politique environnementale des autorités publiques va directement stimuler la demande pour les technologies vertes en rendant les pollueurs directement responsables des dommages environnementaux que leur activité génère. Pour être efficace, elle doit en outre s’accompagner d’une politique technologique contribuant à pleinement récompenser les innovateurs pour les bénéfices publics qui résultent des externalités de connaissance.

 

Références Martin ANOTA

POPP, David (2012), « The role of technological change in green growth », Banque Mondiale, policy research workign paper, octobre, n° 6239.

ROTILLON, Gilles (2010), Économie des ressources naturelles, La Découverte.

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 17:32

Les prix du pétrole ont subi de très fortes hausses au cours de la dernière décennie. Celles-ci peuvent s’expliquer par la croissance rapide des pays émergents, mais aussi par la stagnation de l’offre, voire pour certains par la spéculation sur les marchés des matières premières. Alors que la croissance de la production de pétrole s’établissait à un taux annuel moyen de 1,8 % entre 1981 et 2005, la production s’est depuis maintenue à un plateau. A l’avenir, en raison de la nature épuisable de cette ressource naturelle, l’économie mondiale risque non seulement de connaître des hausses persistantes de prix, mais elle peut aussi être sévèrement rationnée dans la quantité disponible de pétrole. Les limites imposées à la disponibilité de cette ressource, en particulier pour les générations futures, contraignent donc toujours fortement la croissance mondiale. Une large littérature empirique a tenté d’établir le lien empirique entre les prix du pétrole et la croissance économique et très tôt les analyses ont décelé une relation significativement négative. Parmi toutes les récessions que les Etats-Unis ont connues depuis la Seconde Guerre mondiale, seule celle survenue en 1960 n’a pas été précédée par un pic dans le prix du pétrole. Selon Hamilton (2012), si les niveaux historiques atteints par le prix du pétrole en 2007 et 2008 n’ont pas été à l’origine de la Grande Récession, ils ont toutefois participé à rendre les économies plus vulnérables à l’instabilité financière.

Paul Cashin, Kamiar Mohaddes, Maziar Raissi et Mehdi Raissi (2012) ont récemment étudié 38 pays, développés et en développement, sur la période s’étalant entre 1979 et 2012 pour observer comment les économies réagissent aux chocs pétroliers. Ils utilisent une modélisation VAR de l’économie mondiale pour discriminer les hausses des prix pétroliers selon qu’ils trouvent leur origine du côté de l’offre ou bien de la demande, ce qui permet d’identifier plus précisément la réponse des variables macroéconomiques. La nature sous-jacente d’un choc pétrolier apparaît effectivement cruciale dans le façonnement des répercussions macroéconomiques, aussi bien pour les pays importateurs que pour les exportateurs.

Faire la distinction entre un importateur net et un exportateur net n’est utile que pour étudier l’impact d’un choc pétrolier tiré par l’offre. En réponse à une hausse des prix pétroliers qui serait générée du côté de l’offre, les importateurs de pétrole (en particulier les Etats-Unis et la zone euro) subissent une chute permanente de leur activité économique et de fortes pressions inflationnistes, tandis que les effets d’un tel choc sont bénéfiques pour les pays exportateurs d’énergie. Un choc d’offre accroît de manière permanente la production des exportateurs qui possèdent des montants significatifs de réserves prouvées. Il n’a en revanche que peu d’effets sur les pays qui ne disposent que de réserves limitées. Ce résultat contraste avec certains résultats obtenus par la littérature antérieure, notamment l’idée d’une malédiction des ressources naturelles ou syndrome hollandais (dutch desease), selon laquelle la découverte de nouveaux gisements de ressources naturelles se traduit à court terme par des répercussions néfastes sur l’économie domestique. Les pays exportateurs ne subissent en outre quant à eux aucune tension inflationniste, en raison peut-être de l’ajustement à la hausse de leur taux de change : le taux de change s’apprécie, ce qui réduit les l’impact que les prix plus élevés du pétrole peuvent avoir sur les prix et marchés domestiques. De son côté, la Chine, qui s’avère un importateur net de pétrole, réagit pourtant positivement à la hausse de son prix. Cette anomalie pourrait s’expliquer par la plus grande dépendance de la Chine au charbon, qui satisfait plus des deux tiers de ses besoins en énergie primaire. 

Qu’ils soient importateurs ou exportateurs nets de pétrole, les économies réagissent de manière similaire à un choc affectant la demande sur le marché du pétrole et les effets observés diffèrent sensiblement de ceux observés lors d’un déséquilibre de l’offre : les pays expérimentent généralement une hausse de leur production réelle à court terme et subissent des pressions inflationnistes. Ce résultat n’est pas surprenant. Comme le rappellent Cashin et alii, ils supposent ici que le choc pétrolier est déterminé de manière endogène par un déplacement de l’activité économique au niveau mondial. La production domestique augmente car l’économie elle-même connaît un boom ou parce qu’elle profite du boom dans l’activité de ses partenaires commerciaux.

La géologie pourrait fortement contraindre la production mondiale de pétrole dans un avenir relativement proche. L’économie mondiale ferait alors face à des chocs pétroliers permanents trouvant leur origine du côté de l’offre. Les réserves les plus faciles d’accès sont tout d’abord exploitées, puis l’extraction devient de plus en plus difficile et coûteuse. La hausse des prix pétroliers rend rentable une poursuite de l’extraction. La stagnation qui a été récemment observée dans la production de pétrole alors même que les prix atteignaient des niveaux historiques démontre selon certains que la pénurie de pétrole est déjà d’actualité ou du moins imminente, auquel cas des prix élevés ne pourraient plus stimuler l’extraction de pétrole. Il n’existe en outre pas actuellement de substituts réels au pétrole à l’échelle et à l’horizon désirés. Les technologies destinées à améliorer l’extraction du pétrole des champs existants ou à économiser l’usage de pétrole ne peuvent que buter sur les lois de la thermodynamique, notamment celle de l’entropie. 

Dans ce cadre, Michael Kumhof et Dirk Muir (2012) ont utilisé une modélisation DSGE de l’économie mondiale, formée de six régions, pour évaluer comment le PIB et le compte courant d’une économie réagissent aux chocs d’offre pétroliers permanents. Le pétrole apparait dans leur modèle comme un facteur de production distinct du capital et du travail, présentant en outre un caractère épuisable. Les auteurs développent ensuite un certain nombre de scénarii. Ils montrent que la manière par laquelle la rareté croissante du pétrole contraint la croissance économique mondiale et les déséquilibres courants dépend finalement d’un nombre limité de facteurs clés.

Leur modèle montre que si le taux de croissance de la production pétrolière décline de manière permanente d’un point de pourcentage par rapport à sa tendance historique, la production mondiale en sera négativement affectée, mais l’effet peut ne pas être dramatique. En raison de la moindre disponibilité du pétrole et de son prix plus élevé, les pays importateurs subissent une réduction de leur niveau de PIB et une large dégradation de leurs déficits courants. Les exportateurs connaissent une hausse soutenue de leurs revenus et richesse. Si la substituabilité entre le pétrole et les autres facteurs de production est croissante avec le prix du pétrole, la rareté du pétrole peut ne pas fortement contraindre la croissance mondiale, ni même sévèrement aggraver les déséquilibres des comptes courants. En l’occurrence, si le les élasticités-prix de long terme de la demande de pétrole sont des fonctions croissantes du prix du pétrole, en particulier si elles doublent ou triplent lorsque le prix réel du pétrole double de manière permanente, alors les répercussions du choc pétrolier sur la croissance économique et les déséquilibres courants sont des plus réduites.

A partir de ce scénario de base, Kumhof et Muir envisagent trois possibilités.

Dans le scénario de la frontière entropique (entropy boundary) et de l’élasticité décroissante (falling elasticity), l’élasticité-prix de la demande de pétrole diminue au fur et à mesure que le pétrole devient plus rare. La substituabilité entre le pétrole et les autres facteurs de production est toutefois limitée par la nécessité d’utiliser un minimum de pétrole par unité de production. Dans ce contexte, plus les importateurs sont proches de cette frontière entropique lorsque se produit un choc pétrolier, plus la contraction du PIB sera forte et les déficits courants importants.

Dans le scénario de l’externalité technologique (technology externality), la contribution du pétrole à la production est plus élevée que celle indiquée par sa part dans le coût total. Le pétrole est un élément essentiel pour la viabilité de plusieurs technologies clés qui contiennent des matières ou carburants dérivés du pétrole. Une fois encore, les répercussions d’un choc pétrolier sur l’activité économique des pays importateurs sont bien plus importantes que celles relevées dans le scénario de base. La plus grande contribution du pétrole à la production domestique se traduit également par un creusement plus dramatique du déficit courant.

Dans le scénario du plus large choc (larger shock), la réduction du taux de croissance de la production mondiale de pétrole (de 3,8 points de pourcentage) est beaucoup plus forte que dans le scénario de base. Selon Kumhof et Muir, cette chute s’avère plus compatible avec les plus récentes prévisions scientifiques. Elle se traduirait dans leurs simulations par une contraction du PIB des pays importateur et un accroissement de leur déficit courant quatre fois supérieurs à ceux observés dans le scénario de base.

Si deux ou plus de ces facteurs aggravants survenaient simultanément, les effets d’une pénurie du pétrole sur la croissance mondiale seraient des plus dramatiques. Les prix du pétrole peuvent devenir si élevés que l’ajustement en douceur suggéré par le scénario de base devient impossible.

 

Références

CASHIN, Paul, Kamiar MOHADDES, Maziar RAISSI & Mehdi RAISSI (2012), « The differential effects of oil demand and supply shocks on the global economy », IMF working paper, octobre.

HAMILTON, James D. (2012), « Oil prices, exhaustible resources, and economic growth », octobre.

KUMHOF, Michael, & Dirk MUIR (2012), « Oil and the world economy: Some possible futures », IMF working paper, octobre.

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9 août 2012 4 09 /08 /août /2012 16:48

Pusieurs études ont cherché à évaluer le lien existant entre le climat et le développement économique. Elles font notamment apparaître que le revenu national diminue en moyenne de 8,5 % par degré Celsius ou encore le revenu par tête s’élève avec la distance avec l’équateur. La rigueur des conditions climatique contribuerait donc à appauvrir les nations et les activités productives tendraient à s’agglomérer dans les régions tempérées. Evaluer plus finement la relation entre température et croissance économique permet non seulement de saisir davantage les mécanismes du développement des nations, mais aussi d’apprécier une partie des dommages économiques associés au changement climatique. Une telle évaluation, bien qu’elle se focalise que sur la dimension économique des problèmes environnementaux, s’avère toutefois cruciale pour leur gestion au niveau mondial. Si les gouvernements ont une idée des coûts de mise en œuvre des politiques climatiques, notamment de leur impact immédiat sur la croissance de court terme, l’imprécision entourant les répercussions du réchauffement climatique les incite justement à différer l’adoption des mesures nécessaires à la réduction des émissions polluantes. Or, un tel retard pourrait ne pas seulement contribuer à accroître les dommages environnementaux, mais alourdirait aussi les coûts monétaires associés aux politiques climatiques.

En tentant d’identifier les effets des hausses de température sur les performances macroéconomiques des pays, les travaux de Melissa Dell, Benjamin Jones et Benjamin Olken (2012), s’inscrivent, d’une part, dans le débat entourant le rôle de la température dans le développement économique et, d’autre part, dans le débat autour des répercussions du réchauffement climatique. Leur étude identifie un important lien causal de la température sur le processus de développement en mettant en évidence qu’elle n’affecte pas seulement diverses composantes dans une économie, mais influence aussi fortement la production nationale. Les auteurs ont pour cela compilé les données de températures et précipitations pour chaque pays sur la période s’étalant de 1950 à 2003. Ils examinent alors la relation entre les variations annuelles des températures et précipitations dans un pays donné et les variations dans sa performance macroéconomique. Trois principaux résultats apparaissent alors de l’observation des fluctuations à court terme de la température et des précipitations au cours de ce demi-siècle.

Tout d’abord, les hausses de température ont de puissants et négatifs effets sur la croissance économique, dans le seul cas des pays en développement. Au sein de ces derniers, une hausse de la température d’un degré Celsius au cours d’une année donnée entraîne en moyenne une diminution du taux de croissance économique de 1,3 point de pourcentage. Les variations de température n’ont par contre pas d’effets significatifs sur la croissance économique des pays développés. En ce qui concerne les changements observés dans les précipitations, ceux-ci n’ont que des effets négligeables sur la croissance économique, autant pour les pays avancés que pour les pays en développement.

Ensuite, les hausses de température influencent potentiellement l’activité économique de deux manières, d’une part en influençant le niveau de production, notamment en affectant les rendements agricoles, et d’autre part en influençant le potentiel de croissance de l’économie, notamment en affectant le processus d’investissement et les institutions déterminantes dans la croissance de la productivité. Les chocs de température apparaissent avoir des effets persistants sur l’activité économique. Dans le cas des pays pauvres, l’élévation de la température n’impacte pas seulement leur niveau de production, mais elle diminue également leur taux de croissance. Le réchauffement apparaît avoir de larges répercussions, dans la mesure où même de faibles différences de rythmes de croissance ont de larges conséquences au cours du temps si elles persistent à moyen terme.

Tandis que les études antérieures se penchent essentiellement sur l’impact du réchauffement climatique sur le seul secteur agricole, Dell et alii élargissent la focale. Il apparaît alors que, si les hausses de température entraînent effectivement une contraction de la production agricole, elles tendent également à déprimer l’activité industrielle. Elles contribuent en outre à accroître l’instabilité politique dans les pays pauvres et par ce biais à réduire leur taux de croissance. Le ralentissement de la croissance et l’instabilité politique tendraient alors à se renforcer mutuellement. 

Les répercussions de long terme du changement climatique diffèrent quelque peu. D’un côté, les impacts économiques observés à court terme peuvent être atténués sur le long terme dans la mesure où les pays tendent à s’adapter aux nouvelles températures. De l’autre, le changement climatique exerce des effets supplémentaires de long terme, notamment en affectant les nappes phréatiques, la qualité de l’eau ou encore la santé, et avoir ainsi de plus larges impacts.

Au final, si l’étude ne parvient peut-être pas à capter certains effets non linéaires et phénomènes irréversibles qui se manifesteraient si la température franchit certains seuils, les schémas qu’elle met à jour s’avèrent robustes et déterminants pour l’architecture des politiques climatiques. Elle suggère notamment que la poursuite du réchauffement climatique va contribuer à élargir les écarts de revenu entre les pays développés et les pays en développement.

 

Références  Martin ANOTA

DELL, Melissa, Benjamin F. JONES & Benjamin A. OLKEN (2009), « Does climate change affect economic growth? », in VoxEU.org, 6 juin.

DELL, Melissa, Benjamin F. JONES & Benjamin A. OLKEN (2012), « Temperature Shocks and Economic Growth: Evidence from the Last Half Century », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 4, n° 3, juillet.

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 17:09

Les économies abondamment dotées en ressources naturelles tendent à connaître une croissance relativement plus faible par rapport aux économies qui en sont dépourvues. A partir d’un échantillon de 95 pays, Jeffrey Sachs et Andrew Warner (1995) ont ainsi montré que les économies présentant de hauts ratios d’exportations de ressources naturelles sur PIB en 1971 tendent à avoir de plus faibles taux de croissance sur la période s’étalant de 1971 à 1989. Cette relation négative entre dotations en ressources naturelles et croissance demeurait une fois que Sachs et Warner aient contrôlé les variables traditionnellement considérées comme importantes pour la croissance économique, telles que le revenu par tête initial, l’ouverture commerciale, l’efficacité des institutions gouvernementales ou encore le taux d’investissement.

Le syndrome hollandais (dutch disease) décrit un ensemble de mécanismes par lesquels une forte dotation en ressources naturelles peut influencer négativement la croissance à long terme d’une économie. Le terme a été introduit par The Economist pour expliquer la stagnation de l’activité aux Pays-Bas durant les années soixante-dix comme le résultat de la découverte d’un large gisement de gaz naturel. L’exploitation de ressources naturelles génère habituellement de larges profits qui vont conduire au développement de l’activité minière au détriment des autres secteurs de l’économie. L’accroissement du revenu national et de la demande entraînent des pressions inflationnistes, tandis que l’afflux de capitaux se traduit par un excédent commercial et s’accompagne d’une appréciation du taux de change réel. La surévaluation du taux de change par rapport à ce qu’induiraient autrement les performances du pays va réduire la compétitivité des autres entreprises exportatrices. Celles-ci voient alors leurs profits diminuer, ce qui renforce les incitations à développer l’activité extractrice. Au cours du boom de ressources premières, les agents démontrent une forte préférence pour le présent qui les conduit à délaisser la question de la croissance à long terme de l'économie et à faire preuve de laxisme dans la gestion privée et publique. Une fois les ressources naturelles épuisées, l’atrophie de la base productive et la surévaluation du taux de change conduisent à une stagnation durable de l’activité économique.

La malédiction (curse) entourant les ressources naturelles n’est toutefois pas systématique et semble dépendre amplement du capital institutionnel de l’économie et de son degré de démocratie. L’Australie, le Botswana, le Canada et la Norvège ont par exemple su efficacement exploiter les abondantes ressources naturelles de leurs territoires pour se développer. Les économistes du FMI Rabah Arezki, Thorvaldur Gylfason et Amadou Sy (2012) se sont ainsi penchés sur ces expériences réussies pour identifier les réponses politiques et institutionnelles possibles qui s’offrent aux pays en développement pour répondre aux défis que leur pose la présence de ressources naturelles.

Le syndrome hollandais pose notamment la question de la stabilisation des taux de change et de la stérilisation des entrées de capitaux, en particulier lors des périodes de prix élevés des matières premières. Les coûts de stérilisation s’avèrent significatifs pour les pays en développement puisque les taux d’intérêts domestiques d’équilibre sont généralement supérieurs à ceux des pays avancés. Une politique budgétaire contracyclique peut toutefois fournir un degré automatique de stérilisation dans la mesure où les périodes de prix élevés des matières premières coïncident avec celles d’excédents budgétaires.

L’abondance en ressources naturelles complique toutefois la conduite de la politique budgétaire. En effet, les revenus du gouvernement dépendent alors largement des prix des matières premières, or ces derniers sont volatiles et imprévisibles. Les gouvernements doivent alors découpler à court terme leurs dépenses courantes des revenus et planifier à plus long terme des dépenses assurant l’équité intergénérationnelle. Certains instruments financiers peuvent couvrir contre la volatilité des prix des matières premières. L’accumulation d’épargne dans les fonds souverains ou l’investissement public sont deux moyens, éventuellement complémentaires, par lesquels le gouvernement peut gérer efficacement les revenus issus des ressources naturelles. Les pays en développement, notamment africains, éprouvent d’immenses besoins en biens publics, mais ils sont contraints par la capacité d’absorption limitée de leur économie, ce qui plaide dans leur cas pour la constitution d’une épargne (éventuellement au sein d’un fonds souverain) en parallèle à l’accumulation de capital public.

La croissance économique à long terme dépend du développement d’entreprises suffisamment nombreuses et diversifiées pour prendre le relais une fois que les ressources naturelles sont épuisées. Si les pouvoirs publics ont un rôle définitivement essentiel dans une telle diversification, les politiques industrielles à travers lesquelles l’Etat s’implique directement peuvent être capturées par les élites locales et susciter des comportements de corruption. Selon Arezki et alii, il serait alors plus judicieux pour les gouvernements d’impulser une diversification économique tirée par l’activité privée en mettant en place des règles incitatives. La diversification peut également être encouragée en allégeant l’imposition sur l’activité entrepreneuriale et l'innovation. Les recettes issues des matières premières peuvent être utilisées pour financer de nouvelles infrastructures propres à accroître les rendements et encourager l’investissement privé. Le développement du secteur financier peut également jouer un rôle dans ce processus de diversification.

En définitive, les auteurs soulignent la place centrale de la question institutionnelle. Les pays abondamment dotés en ressources naturelles voient leurs institutions sapées par les comportements de recherche de rentes et le clientélisme, or le capital institutionnel s'avère déterminant dans la trajectoire de croissance à long terme. Les travailleurs qualifiés tendent à se diriger vers les secteurs improductifs et la capture de rentes. Le cadre institutionnel doit ainsi être refondu pour orienter la main-d’œuvre qualifiée vers l’activité entrepreneuriale privée. Le développement du secteur financier nécessite quant à lui l’instauration de droits de propriété afin de jouer un plus grand rôle dans l’allocation de ressources vers les petites et moyennes entreprises. Une gestion plus transparente des revenus issus des ressources naturelles permet notamment une meilleure allocation des travailleurs qualifiés vers les secteurs productifs.

 

Références  Martin ANOTA

AREZKI, Rabah, Thorvaldur GYLFASON, Amadou SY (2012), « Beyond the curse: Policies to harness the power of natural resources », in VoxEU.org, 8 juillet.

CABRALES, Antonio, & Esther Hauk (2011), « Political institutions and the curse of natural resources », in VoxEU.org, 17 juin.

PRAGER, Jean-Claude, & Jacques-François THISSE (2010), Economie géographique du développement, La Découverte.

SACHS, Jeffrey D., & Andrew M. WARNER (1995), « Natural resource abundance and economic growth », working paper, Harvard Institute for International Development.

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 01:18


La conférence Rio +20 qui se tiendra d’ici quelques jours dans la cité brésilienne évaluera le bilan des vingt années qui se sont écoulées depuis le Sommet de la Terre. Chefs d’Etat, dirigeants d’entreprises et représentants de la société civile vont se réunir pour s’accorder sur de nouvelles avancées sur le terrain du développement soutenable et opérer la transition vers une « économie verte ». La croissance économique doit être réagencée vers un plus grand respect des contraintes environnementales et les défaillances de marché plus amplement corrigées, afin d’accroître le bien-être des populations et réduire les inégalités.

La lutte contre les changements climatiques induits par les activités humaines s’est avérée relativement vaine jusqu’à présent. Malgré l'incertitude sur l'ampleur de l'impact de la croissance économique sur l'écosystème, il apparaît que les efforts (insuffisants) fournis par les Etats ne pourront empêcher un réchauffement terrestre d’au moins trois degrés d'ici la fin du siècle. Le protocole de Kyoto, peu contraignant, montre que la coopération internationale ne se concrétise que lorsque l’accord coûte peu pour ses signataires. Les négociations de politique climatique visant un accord post-Kyoto et l’adoption de mesures plus ambitieuses s’avèrent peu effectives. Les récentes conférences à Copenhague, Cancun puis Durban ont été des échecs. L’ensemble des pays partagent les mêmes craintes de long terme, mais peinent à s’accorder sur des cibles quantifiables de court terme. Dans ce contexte, Rio +20 est promis à être désastreux.

Bosetti et al. (2012) ont cherché à évaluer les incitations nécessaires pour que des pays hétérogènes forment des coalitions stables pour combattre le réchauffement climatique. Il est généralement supposé qu’une coalition choisirait le sentier optimal des futures émissions qui égalise les coûts de réduction actualisés et les bénéfices de moindres dommages climatiques. Lorsque chaque pays n’internalise pas les dommages subis par les autres pays, le niveau optimal des mesures d’atténuation s’avère peu influencé par des hypothèses extrêmes concernant les impacts, les indicateurs de bien-être social ou pure taux de préférences temporelles. Même si les futurs dommages du changement climatique sont massifs et les taux d’actualisation faibles, les pays n’ont qu’un faible intérêt à réduire leurs émissions.

Une coalition de pays est nécessaire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et les impacts qu’ils peuvent avoir sur le climat. Toutefois, de telles coalitions sont réputées instables en raison des comportements opportunistes : chaque membre bénéficie de la réduction des émissions, mais il a individuellement intérêt à quitter la coalition et à accroître ses émissions tout en profitant des efforts des autres membres. Qu’importe le niveau de dommages et le taux d’actualisation, les incitations économiques s’avèrent trop faibles pour qu’une large coalition émerge et se stabilise. Une coalition peut toutefois se maintenir si des transferts sont mis en place pour partager les bénéfices de la coopération. Surtout, Bosetti et al. (2012) concluent que la seule manière d’opérer est de ne procéder qu’à de lents et graduels progrès vers le contrôle du changement climatique.  

Elinor Ostrom (2012), dans un ultime article, considère toutefois qu’un accord international unique lors de la conférence Rio +20 constituerait une grave erreur. La gestion des ressources communes ne peut reposer sur une politique universelle et contraignante, mais sur un ensemble de mesures évolutives, rapidement adaptables et complémentaires à différents niveaux géographiques afin de répondre efficacement aux essais ratés. Un tel processus émerge déjà spontanément. Les villes commencent à prendre des mesures visant à la protection de leur population et de leur économie locale. Malgré l’absence de législation fédérale en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, des centaines de ville se sont accordées aux Etats-Unis sur un plan d’action visant à contrer le réchauffement climatique. Les villes engagées dans le développement soutenable sont à même d’attirer les actifs qualifiés et créatifs propres à participer à leur stratégie écologique. A moyen terme, les villes ayant opté pour le développement soutenable s’interconnecteront pour aiguillonner l’évolution de l’écosystème. Les politiques de développement soutenable doivent ainsi se combiner aux niveaux global et local. Le sommet de Rio doit ainsi permettre de fixer des objectifs universels en matière de développement soutenable, notamment en ce qui concerne les questions énergétiques, alimentaires et sanitaires.

Enfin, selon Zadek (2012), les décisions prises unilatéralement par les pays et zones régionales dans la poursuite de leurs propres intérêts économiques constituent la plus puissante force dans l’économie politique mondiale, notamment dans le domaine climatique. Le régime commercial promulgué par l’OMC est inadapté pour l’élaboration des stratégies économiques et industrielles nécessaires au développement de la technologie verte. La réorientation de l’économie mondiale sur un sentier de croissance soutenable implique de la part des pays d’agir unilatéralement. Par exemple, la Chine subventionne massivement la création d’entreprises à technologies propres de dimension internationale, l’Europe cherche à étendre son mécanisme de droits à émettre du carbone, tandis que plusieurs pays en développement cherchent à attirer les industries à faible émission de carbone. La gestion des biens publics globaux sera facilitée par l’approfondissement de cette forme d’unilatéralisme. Une focalisation sur un nombre restreint d’actions d’envergure, un instrument de politique adéquat pour accomplir ses actions et enfin un ensemble de coalitions internationales pour les piloter sur un sentier légitime sont trois facteurs nécessaires à la réussite de cette stratégie.

 

Références Martin ANOTA

BOSETTI, Valentina, Carlo CARRARO, Enrica DE CIAN, Emanuele MASSETTI & Massimo TAVONI (2012), « Nations can work together for a better planet, but cooperation on stringent climate targets will be difficult », in VoxEU.org, 23 avril 2012.

OSTROM, Elinor (2012), « Green from the Grassroots », in Project Syndicate, 12 juin. Traduction française, « La politique verte doit être impulsée de la base ».

ZADEK, Simon (2012), « Green unilateralism », in Project Syndicate, 11 juin.

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 21:58

« Instaurer la confiance entre individus et développer des règles institutionnelles bien adaptées aux systèmes écologiques utilisés sont d'une importance capitale pour résoudre les dilemmes sociaux. Le résultat surprenant selon lequel les utilisateurs des ressources en relativement bon état, ou même en voie d’amélioration, investissent dans divers moyens de surveillance mutuels est lié à la nécessité essentielle du renforcement de la confiance. Malheureusement, les analystes politiques, les représentants de la force publique et les chercheurs qui appliquent toujours les mêmes modèles mathématiques simples à l'analyse des paramètres de terrain n'ont pas encore assimilé les leçons centrales rappelées ici. »

Elinor OSTROM, « Par-delà les marchés et les Etats. La gouvernance polycentrique
des systèmes économiques complexes », in Débats et politiques, n° 120, 2011.

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 13:26

Les prix du pétrole commencèrent à augmenter en 2002, le cours du Brent atteignant le niveau record de 144,27 dollars en juillet 2008, pour ensuite refluer fortement en raison de la récession mondiale et de la déprime subséquente de la demande. Les prix atteignirent un point bas en janvier 2009 ; le Brent retrouvait alors ses valeurs de 2004 en passant sous la barre des 40 dollars le baril. Depuis lors, les cours ont renoué avec leur tendance haussière, en parallèle à la reprise de l'activité économique mondiale. L’identification des causes sous-jacentes à ces mouvements des prix reste imprécise.

Ces évolutions sont cohérentes avec les fondamentaux et en premier lieu avec la dynamique suivie par la demande au cours de l'ensemble de la décennie [Plante et Yücel, 2011a, 2011b ; Porcher, 2012]. Les besoins énergétiques augmentant avec l’activité économique, la consommation pétrolière doit augmenter avec le PIB et, effectivement, les variations annuelles des prix du pétrole ont globalement correspondu à celles du PIB mondial. En outre, la consommation énergétique des économies en développement augmenta deux fois plus rapidement que celle des économies développées. Les premières représentent actuellement la moitié de la demande mondiale de pétrole. Si les économies avancées ont su réduire l’intensité énergétique de leur croissance au cours du temps, l’expansion économique des émergents se singularise par une forte intensité énergétique. A court terme, la demande de pétrole est peu élastique aux variations de son prix, notamment parce qu’elle se destine pour les deux tiers aux besoins de transport, un usage où le pétrole s’avère difficilement substituable. Dans ce contexte de faible sensibilité au prix, un choc sur le marché, en relevant la demande ou en restreignant l’offre, accroît fortement la volatilité des prix.

La dynamique des prix pétroliers est également compatible avec les déterminants de l’offre. Le marché du pétrole n’est pas pleinement concurrentiel. L’OPEP constitue un producteur oligopolistique qui extirpe une rente non concurrentielle en contrôlant la production de ses membres pour faire augmenter les prix. Elle était à l’origine de 42 % de la production mondiale fin 2011. Les producteurs n’appartenant pas à l’OPEP forment une frange hétérogène et concurrentielle qui s’avère preneuse de prix. Les capacités de production actuellement existantes sont plafonnées. Les efforts d’exploration et d’investissement qui sont réalisés au préalable déterminent les capacités de production disponibles et leurs perspectives d’extension. Il est nécessaire de régulièrement mettre en exploitation de nouveaux gisements afin de produire sans discontinuité, mais la mise en exploitation des réserves en capacités de production nécessite de massifs investissements de long terme. Un prix du pétrole élevé rend rentable de procéder à ces derniers. Les membres de l’OPEP disposent de marges de capacité, tandis que les autres producteurs fonctionnent en pleine capacité. La capacité de production de l’OPEP a ainsi peu varié au cours du temps, passant de 34 à 35,5 millions de barils par jour entre 1973 et 2008. L’organisation a dû toutefois réduire ses capacités excédentaires durant la dernière décennie pour répondre à la forte demande. N’ajuster que lentement les capacités a permis à l’OPEP de maintenir les prix à un niveau élevé ; mais puisque l’organisation fut par conséquent dotée d’insuffisantes capacités pour compenser les chocs sur le marché, ces derniers ont entraîné une plus forte volatilité des prix.

L’équilibre du marché entraîne ainsi d’importantes variations des prix. L’écart entre l’offre et la demande mondiales peut toutefois paraître insuffisant pour expliquer les variations du prix effectivement constatées et les évolutions de cet écart et du prix ne sont en outre pas synchrones. Le prix du pétrole s’est par exemple fortement élevé au premier semestre 2009 sans que ne le justifie la reprise de l’activité mondiale. Une hypothèse largement admise serait que la financiarisation du marché et l’afflux de spéculateurs détermineraient d’une manière significative la dynamique des prix. Les liquidités abondantes créées par les faibles taux d’intérêt au début de la dernière décennie auraient ainsi pu alimenter une bulle du pétrole, mais aussi plus largement des matières premières.

Le marché physique du pétrole se compose tout d’abord du marché au comptant (dit spot) et du marché à livraison différée (dit forward). Sur le marché au comptant, se déroulent des transactions physiques à livraison (quasi) immédiate. Le prix du pétrole (le prix spot) se détermine sur ce marché libre à travers la confrontation de l’offre et de la demande. Les agents effectuent sur le marché forward des transactions physiques à livraison différée. Ils échangent des cargaisons de pétrole pour une date ultérieure à un prix immédiatement fixé.

En parallèle à ces compartiments, le marché à terme (futures) est un marché financier où s’échangent des intentions d’achat ou de vente futures de pétrole, pour une date ultérieure et à un prix immédiatement fixé. Le marché à terme héberge principalement les banques, les raffineurs, les distributeurs et les fonds d’investissement, notamment les hedge funds. Un tel marché s’avère utile pour gérer le risque associé aux fluctuations du cours du pétrole. Les opérateurs du marché cherchent soit à s’assurer contre ce risque, c’est-à-dire à se couvrir, soit à spéculer. Les producteurs ou consommateurs qui voudraient couvrir leurs positions sont qualifiés de « commerciaux », tandis que les opérateurs qui ne recherchent que le gain monétaire sont qualifiés de « non commerciaux » ou de « spéculateurs ». L’activité sur le marché à terme s’est fortement développée au cours de la dernière décennie et le nombre de traders non commerciaux a connu également une forte croissance. La spéculation en soi est nécessaire au bon fonctionnement du marché. Il peut en effet exister un décalage entre les acheteurs et les vendeurs sur un contrat à terme donné. Les spéculateurs, en principe, permettent de corriger ces déséquilibres en fournissant de la liquidité et en participant activement au processus de découverte des prix. Démontrer que la spéculation est excessive et déstabilisatrice est difficile. Une spéculation excessive doit toutefois se manifester à travers certains signes tangibles.

Pour orienter les cours à la hausse, les spéculateurs peuvent acheter du pétrole sur le marché au comptant et le stocker [Plante et Yücel, 2011b]. Or, les capacités de stockage sont limitées et coûteuses. Le comportement des stocks durant la décennie s’est révélé globalement cohérent avec la situation d’un marché tendu. En outre, le stockage en mer s’est par exemple réduit durant l’été 2008, alors même que les cours tendaient vers leurs niveaux records. Il reprit à nouveau en fin d’année, alors même qu’avait débuté la récession mondiale.

Les spéculateurs peuvent également acheter un nombre important de contrats futures, ce qui accroît les prix à terme et pousse indirectement les auteurs participant au marché à stocker du pétrole [Plante et Yücel, 2011a]. En temps normal, le prix à terme est supérieur au prix au comptant d'un montant correspondant peu ou prou aux coûts de stockage. Si le prix à terme est significativement élevé, les vendeurs vont être incités à davantage vendre dans le futur et moins aujourd’hui. Les stocks et par conséquent les prix spot doivent alors augmenter, tandis que les prix à terme doivent diminuer. Ainsi, afin qu’un mouvement spéculatif sur le marché à terme entraine une hausse du prix spot, les comportements de stockage spéculatif doivent se multiplier, ce qui ne fut a priori pas le cas. Selon les récentes études de Fattouh et al. (2012), il n’y a en outre pas de preuve claire que les changements de positions des traders financiers prédisent les variations des prix à terme. Les hausses des prix au comptant ne sont pas forcément précédées de hausses des prix à terme.

Ainsi, le développement des marchés à terme fut certes synchrone avec les hausses de prix, mais les comportements de spéculation semblent n’avoir joué qu’un rôle réduit dans celles-ci. Tout au plus, ils peuvent les avoir amplifiées [Porcher, 2012]. 5 à 10 % du prix du baril pourraient ainsi s’expliquer par les pressions spéculatives, mais les évolutions des cours sont restées fondamentalement liés à la forte demande des économies émergentes et aux marges étroites entre l’offre et la demande. Les traders du marché à terme n’auraient eu en définitive qu’une activité essentiellement routinière.

 

Références Martin Anota

ARTUS, Patrick, Antoine d’AUTUME, Philippe CHALMIN & Jean-Marie CHEVALIER (2010), Les effets d’un prix du pétrole élevé et volatil, rapport du CAE, n° 93.

FATTOUH, Bassam, Lutz KILIAN, & Lavan MAHADEVA (2012), « The Role of Speculation in Oil Markets: What Have We Learned So Far? », CEPR Discussion Paper, n° 8916.

PLANTE, Michael D., & Mine K. YÜCEL (2011a), « Did Speculation Drive Oil Prices? Futures Market Points to Fundamentals », Economic Letter, vol. 6, n° 10, octobre.

PLANTE, Michael D., & Mine K. YÜCEL (2011b), « Did Speculation Drive Oil Prices? Market Fundamentals Suggest Otherwise », Economic Letter, vol. 6, n° 11, octobre.

PORCHER, Thomas (2012), « Le marché du pétrole : les facteurs explicatifs de l’évolution des cours », Ecoflash, n° 264, janvier.

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