Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 18:59

Dans l’optique néoclassique, une économie peut générer de la croissance en accroissant la quantité de facteurs de production, c’est-à-dire en relevant l'offre de travail, en investissant dans l’éducation et en accumulant du capital productif. Cette croissance, qualifiée d’« extensive », se double d’une croissance « intensive » reposant sur les avancées technologiques. A long terme, le progrès technique serait le principal déterminant de l’élévation du niveau de vie des populations. Autrement dit, une diminution du taux d’innovation se traduirait par une décélération du taux de croissance potentielle, auquel cas l'économie est susceptible de converger vers un état stationnaire à la Solow.

Une telle éventualité a récemment été soulevée par Tyler Cowen (2011), auteur du blog Marginal Revolution. Selon lui, la Grande Récession aurait dissimulé des tendances plus lourdes et plus dramatiques, celles d’une grande stagnation (great stagnation) qui ne s’achèvera que dans plusieurs décennies. Non seulement les facteurs de la croissance extensive sont sujets à des rendements décroissants, mais l’innovation aurait également atteint un « plateau technologique », si bien que la croissance ne peut que durablement ralentir. Cowen cite notamment les travaux de Charles Jones (2002). Ce dernier avait étudié la contribution des différents facteurs à la croissance des revenus par tête aux Etats-Unis entre 1950 et 1993. Il en avait conclu que si 20 % de la croissance américaine pouvaient être attribués à la croissance de la population, 80 % de la croissance économique provenaient de la hausse du niveau de scolarité et de la plus grande intensité de la recherche, c’est-à-dire de l’essor de la main-d’œuvre dans les industries génératrices d’idées. Comme ces deux variables ne peuvent plus continuer à progresser, la croissance devrait ralentir.

Encore plus récemment, Robert Gordon (2012) fit preuve d’un plus grand pessimisme dans son provocateur « Is U.S. economic growth over? ». Il identifie au cours de ces deux siècles et demi trois révolutions industrielles (RI). La première se déroula de 1750 à 1830 et généra la vapeur et le réseau ferroviaire. La deuxième, la plus importante, s’étala de 1870 à 1900 et engendra entre autres l’électricité, le moteur à combustion interne, l’eau courante, les communications, la chimie et le pétrole. La troisième se déroula de 1960 à 2005 et offrit les ordinateurs, internet et les téléphones mobiles. Chacune de ces phases a été suivie par une période d’expansion économique, en particulier la deuxième : la productivité connut une croissance relativement rapide entre 1890 et 1972. Une fois que les innovations de la deuxième RI ont été pleinement exploitées, la croissance entre 1972 et 1996 fut plus lente qu’auparavant. La troisième RI ne s’est traduite que par une courte période de forte croissance entre 1996 et 2004. Aucune des innovations qu’elle aura générées n’a été aussi influente que celles du passé. Avec le ralentissement de la productivité observé depuis 1970, le taux de croissance du revenu mondial pourrait retrouver ses valeurs d’avant la première RI, c’est-à-dire avoisiner zéro. Les rapides progrès de ces 250 dernières années n’auront donc constitué qu’un épisode unique dans l’histoire économique.

Six « vents contraires » (headwinds) viennent en outre assombrir les perspectives de croissance à long terme des Etats-Unis et de plusieurs économies avancées. Le vieillissement de la population se traduit par une baisse du taux d’activité et de la productivité ; le niveau de scolarité atteint un plateau aux Etats-Unis ; les inégalités de revenu progressent ; la mondialisation, à travers la concurrence des pays émergents et la délocalisation des activités productives en leur sein, exerce une pression à la baisse sur les salaires des pays avancés ; la gestion de la crise environnementale réduira le budget des ménages ; enfin, le désendettement du secteur privé et la charge de la dette publique vont également compresser le revenu disponible et par là les dépenses de consommation.

La thèse du pessimisme technologique a rencontré de nombreuses critiques. En outre, cette idée d’une stagnation durable n’est pas nouvelle. Selon Gary Becker (2012) et Matthew Klein (2012), elle semble regagner en popularité à chaque fois que l’économie connaît un ralentissement prolongé de l’activité. (En revanche, les périodes d’expansion économique tendent à convaincre les gens que la croissance va se poursuivre indéfiniment.) Alvin Hansen affirmait à la fin des années trente que les Etats-Unis subissaient alors une « stagnation séculaire » (secular stagnation) : les bonnes performances qu’avait pu connaître par le passé l’économie américaine résultaient de dynamiques favorables qui ne pouvaient être exploitées qu’une seule fois, qu’il s’agisse de l’innovation technologique ou de la croissance démographique. La haute croissance des trente glorieuses a été un radical démenti à la thèse d’Hansen.

William Janeway (2013) souligne quant à lui un défaut évident dans l’argumentation de Gordon. Selon ce dernier, les effets de la troisième RI sur la productivité se seraient dissipés après seulement huit années, alors qu’il fallut plus de huit décennies pour que la deuxième RI porte ses fruits. Gordon choisit de mettre un terme à la troisième RI en 2005, soit 45 ans après ses débuts, mais moins de la moitié du temps donné aux première et deuxième RI pour suivre leur cours. Cela revient à juger de l’impact économique de l’électricité seulement 45 ans après l’implantation de la première usine électrique en 1882, c’est-à-dire à une date où les industries manufacturières ne découvraient qu’à peine les bénéfices de cette énergie pour leur organisation interne et où l’industrie électroménagère n’en était qu’à ses balbutiements. En troquant la révolution des TIC, Gordon néglige notamment le fait que le développement du commerce en ligne et surtout des intelligences artificielles n’en est qu’à ses prémices.

Selon Daron Acemoglu et James Robinson (2012), deux éléments clés sont absents du débat. Tout d’abord, le processus d’innovation, comme toute activité économique, est une quête de profit ; il répond donc aux incitations. Les deux auteurs reprennent l’exemple de Schmookler : la demande accrue de transport s’était traduite par une plus forte demande pour les fers à cheval, si bien qu’il y eut un taux d’innovation très élevé pour le fer à cheval tout au long de la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle ; les innovations se sont par la suite taries en raison de la concurrence du moteur de traction à vapeur, puis du moteur à combustion interne. Aujourd’hui, lorsque le gouvernement accroît sa demande pour certains vaccins, les sociétés pharmaceutiques réagissent en multipliant les essais cliniques. Ou encore, les changements démographiques se traduisent par une expansion du marché pour différents types de médicaments et ainsi par la découverte de nouveaux médicaments. Puisqu’il est difficile de prévoir où les incitations à innover seront fortes, il est difficile de prédire où émergeront les innovations. Ainsi, ce n’est pas parce que nous connaissons les grandes innovations du passé et reconnaissons qu’elles ont été formidables, que nous pouvons en déduire que les innovations futures ne les égaleront pas. Cela dit, il ne faut pas faire l’erreur inverse de Gordon : croire que les innovations futures seront forcément révolutionnaires et permettront, par exemple, de résoudre la crise environnementale. L’expérience passée suggère en revanche que tant qu’il y aura des incitations, les innovations suivront.

Ensuite, Acemoglu et Robinson (2013) regrettent que la question institutionnelle soit absente du débat, alors qu’elle devrait au contraire être placée en son centre. L’innovation découle en effet d’institutions inclusives, c’est-à-dire d’ensembles de règles permettant aux agents de prendre librement leurs décisions. Ce sont ces règles qui déterminent la capacité de la société à exploiter la créativité, les compétences et les idées, soit son potentiel de croissance. S’interroger sur les perspectives de croissance revient alors à se demander si les institutions inclusives continueront à se développer à l’avenir ou bien si elles déclineront. Le processus d’innovation risque en effet de se tarir si les institutions deviennent extractives, c’est-à-dire si elles ne bénéficient qu’à une seule minorité au détriment du reste de la population. Le risque est alors de gâcher une masse considérable de talents. En l’occurrence, si la Rome antique se révéla incapable d’innover, non pas parce ce qu’elle atteignit les limites de sa capacité innovatrice, mais parce que ses institutions devinrent extractives.

Même parmi les détracteurs, beaucoup partagent l’idée de Gordon selon laquelle le creusement des inégalités va comprimer le potentiel de croissance au cours des prochaines décennies. Ce n’est pas le cas de l’optimiste Dave Altig (2013), pour lequel ce « vent contraire » pourrait au contraire constituer le signe d’une prochaine accélération de la croissance. L’adoption de nouvelles technologies peut en effet impliquer un coût substantiel en termes d’apprentissage, or seule la main-d’œuvre qualifiée s’avère avantagée dans cet apprentissage. Dans un premier temps, le manque d'expérience va donc empêcher l’économie de pleinement exploiter des nouvelles technologies. La demande pour la main-d’œuvre qualifiée va s’accroître, la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire le différentiel de salaire entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, va alors s’élever et les inégalités de revenus se creuser. L'économie investit dans le capital humain pour accroître la quantité de main-d’œuvre qualifiée, mais cet investissement n’est pas mesurable, si bien que la croissance de la productivité semble décrocher durant cette période. Une fois que la main-d’œuvre qualifiée est suffisante, l’économie peut alors exploiter tous les potentiels des nouvelles technologies, si bien que la productivité s’élève et la prime de qualification diminue. Selon Greenwood et Yorukoglu (1997), l’accélération du progrès technique s’est à plusieurs reprises accompagnée au cours de l’histoire d’un creusement des inégalités et d’un ralentissement de la croissance de la productivité. Ces trois dynamiques auraient notamment coïncidé au milieu du dix-neuvième siècle, la période riche en avancées technologiques qui mena finalement à l'âge d'or de Gordon. Par conséquent, Dave Altig suggère que le creusement des inégalités que l’on peut observer depuis quelques décennies pourrait finalement préfigurer une accélération de la croissance de la productivité dans un proche avenir.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron, & James ROBINSON (2013), « The End of Low Hanging Fruit? », in Why Nations Fail (blog), février.

ALTIG, Dave (2013), « Half-full glasses », in macroblog, 1er février. Traduction française disponible ici.

BECKER, Gary (2012), « Will long-term growth slow down? », in The Becker-Posner blog, 10 juillet.

COWEN, Tyler (2011), The Great Stagnation: How America Ate All the Low-hanging Food of Modern History, Got Sick, and Will (Eventually) Feel Better.

The Economist (2013), « Has the ideas machine broken down? », 12 janvier.

GORDON, Robert (2012), « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », CEPR Policy Insight, n° 63.

GREENWOOD, Jeremy, & Mehmet YORUKOGLU (1997), « 1974 », Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol. 46, n° 1, juin.

JANEWAY, William (2013), « Growth out of time », in Project Syndicate, 17 janvier. Traduction française, « La temporalité de la croissance ».

JONES, Charles I. (2012), « Sources of U.S. economic growth in a world of ideas », in American Economic Review, vol. 92, n° 1, mars.

KLEIN, Matthew C. (2012), « Was that it? », in Free Exchange (blog), 8 septembre.

Partager cet article
Repost0
3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 19:47

Les brevets stimulent-ils l’innovation ? Cette question travaille depuis longtemps les économistes. Le brevet est un titre garantissant à son titulaire un droit d'exploitation exclusif (mais temporaire) sur une invention. Le titulaire se voit ainsi conférer un avantage concurrentiel susceptible de le placer temporairement en situation de monopole. Les brevets répondent à la nécessité de protéger les inventeurs en leur assurant un retour sur investissement par rapport aux dépenses de recherche-développement qu’ils ont initialement engagées. Si les brevets risquent de réduire le bien-être collectif à court terme en restreignant la concurrence, ils sont toutefois supposés inciter les entreprises à innover et ainsi accélérer la croissance économique à plus long terme. Ils constituent donc a priori un compromis entre les avantages sociaux tirés des plus fortes incitations à innover et les pertes en bien-être que subissent les consommateurs en raison des prix de monopole.

Toutefois, fournir des brevets particulièrement contraignants aux premières générations d’inventeurs peut réduire les incitations à innover chez les générations suivantes d’inventeurs. Au final, il est difficile de prévoir quels seront les effets nets d’un renforcement du système de brevets sur l’innovation. Les répercussions seront en outre particulièrement nuisibles si les contours de la propriété intellectuelle sont mal définis, puisque les générations futures d’inventeurs feront alors face à un risque accru de contentieux juridiques. A ce titre, les guerres des brevets qui sont actuellement à l’œuvre sur les marchés du smartphones et des tablettes numériques ne sont que l’épisode le plus récent des nombreux conflits plus ou moins médiatisés qui ponctuent depuis plus d’un siècle l’histoire économique.

Les inventeurs vont avoir tendance à surprotéger une nouvelle technologie par un ensemble de brevets enchevêtrés, un « maquis de brevets » (patent thicket). D’une part, la profusion de brevets qui en résulte peut en fait dissimuler de maigres avancées technologiques, si bien que le nombre de dépôts de brevets finit davantage par mesurer l’ampleur des comportements de recherche de rente (rent-seeking), que par constituer un indicateur fiable des efforts d’innovation qui sont fournis dans une économie. D’autre part, la pratique du maquis de brevets complique davantage l’accès au marché pour les nouveaux entrants. Ces derniers devront verser un supplément de redevances d’utilisation et multiplier les négociations pour utiliser la technologie brevetée, en particulier si les brevets sont détenus par différents propriétaires. L’utilisation stratégique des brevets par les opérateurs historiques comme moyen privilégié pour sauvegarder leurs profits est alors susceptible de bloquer les efforts d’innovation de la part des autres entreprises, qu’il s’agisse de potentielles concurrentes ou de simples « clientes » en aval désirant utiliser la technologie brevetée comme « intrant » pour lancer leur propre innovation sur d’autres marchés [Shapiro, 2001 ; Boldrin et Levine, 2012]. Des secteurs entiers sont ainsi susceptibles de subir une « tragédie des anticommuns » (tragedy of the anticommons) : une ressource (en l’occurrence ici une technologie) risque d’être sous-exploitée si elle fait l’objet de multiples revendications de droits de propriété [Guellec et alii, 2010]. Loin de stimuler la croissance à long terme, un éventuel renforcement des droits de propriété intellectuelle pourrait au contraire tarir la diffusion des connaissances et réduire en définitive le potentiel de croissance de l’économie.

Petra Moser (2012) élargit la focale et explore l’histoire économique pour déterminer quel système de droits de propriété intellectuel s’avère optimal pour encourager l’innovation. Elle observe tout d’abord si l’existence d’un système développé de brevets est parvenue, au cours de l’histoire, à stimuler l’innovation. Son analyse suggère que, dans les pays disposant d’un système de brevets, la majorité des innovations est générée en dehors de ce dernier. Elle conforte ainsi l’idée selon laquelle les brevets n’ont joué qu’un rôle mineur au cours de la Révolution industrielle en Grande-Bretagne. En effet, seule une petite part des innovations furent alors brevetées. Les facteurs culturels aussi bien que les systèmes collectifs d’invention sans brevets se sont révélés bien plus importants pour encourager le développement technologique et la croissance économique au cours du dix-neuvième siècle.

L’auteure constate également que les pays dénués de système de brevets produisent autant d’innovations que les pays disposant de droits de brevets et leurs innovations sont en outre d’une qualité similaire. Même en présence d’un système développé de protection de la propriété intellectuelle, les entreprises préfèrent s’appuyer, s’ils en ont la possibilité, sur des mécanismes alternatifs aux brevets pour protéger leurs innovations. Le secret se révèle en l’occurrence un moyen privilégié pour protéger la propriété intellectuelle, mais son efficacité varie dans le temps et d’un secteur à l’autre en fonction des caractéristiques propres à l’innovation. Les avancées en matière d’analyse scientifique ont accru l’usage des brevets en rendant le secret moins efficace.

Moser tire de son analyse historique quelques enseignements concernant l’impact du droit des brevets sur le processus d’innovation. Puisqu’une part importante des innovations émerge en dehors du système des brevets, les politiques publiques consistant à renforcer le droit des brevets peuvent échouer à stimuler l’innovation. Pire, si la protection de la propriété intellectuelle favorise excessivement la première génération d’inventeurs, alors les efforts d’innovation déclinent dans l’économie. En revanche, si elle incite les inventeurs à rendre publiques les informations techniques, alors le renforcement du système des brevets peut effectivement accélérer la diffusion des connaissances et stimuler ainsi le processus d’innovation.

L’histoire permet également à Moser d'évaluer l'efficacité des solutions aux problèmes posés par les brevets. Par exemple, les communautés de brevets (patent pools) permettent aux entreprises concurrentes de combiner leurs brevets, ce qui permet de désamorcer les litiges qui sont susceptibles d’apparaître lorsque plusieurs entreprises détiennent des brevets pour une même technologie. La licence obligatoire est un second mécanisme alternatif étudié par Moser. Elle permet aux concurrents d’utiliser ou de produire une invention brevetée, certes en rémunérant les détenteurs du brevet, mais sans pour autant avoir à obtenir leur consentement. Non seulement davantage d’entreprises peuvent alors utiliser et produire ladite technologie, mais l’intensification de la concurrence est susceptible d’en générer des versions plus performantes, si bien que le processus d’innovation s’en trouve encouragé tant en amont qu’en aval.

 

Références Martin ANOTA

BOLDRIN, Michele, & David K. LEVINE (2012), « The Case Against Patents », Federal Reserve Bank of St Louis, working paper, septembre.

GUELLEC, Dominique, Thierry MADIES & Jean-Claude PRAGER (2010), « Les marchés de brevets dans l’économie de la connaissance », rapport du CAE, n° 94, 19 novembre.

MOSER, Petra (2012), « Patent laws and innovation: Evidence from economic history », NBER Working Paper, n° 18631, décembre.

SHAPIRO, Carl (2001), « Navigating the patent thicket: Cross licenses, patent pools, and standard setting », in A. Jaffe, J. Lerner, and S. Stern (dir), Innovation Policy and the Economy, MIT Press.

Partager cet article
Repost0
27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 20:14

La géographie importe pour l’économie et notamment pour la diffusion des technologies. Celles-ci ne se déplacent pas dans le vide de la théorie. Leur diffusion s’apparente à un phénomène épidémiologique, puisqu’elles ne sont tout d’abord adoptées que par un nombre limité d’agents économiques, puis (après que le taux d'adoption ait atteint un certain seuil) connaissent une propagation exponentielle dans la population avant de voir le taux d’adoption se stabiliser. Ces aspects de la diffusion technologique ne sont pas sans implications plus larges pour les performances macroéconomiques. Les différences technologiques observées entre les pays sont essentielles pour expliquer les larges disparités de revenu par tête que l’on peut constater entre eux. La technologie est certes non rivale et n’implique aucun coût de transport, mais sa diffusion d’un pays à l'autre reste toutefois lente. Non seulement le laps de temps peut être particulièrement longue entre l’instant où l’innovation apparaît et celui où elle est utilisée dans un pays donné, mais il peut aussi être particulièrement long entre l’instant où la nouvelle technologie pénètre un pays et celui où elle est suffisamment diffusée en son sein pour avoir un impact significatif sur la productivité des résidents.

Les études empiriques qui se penchent sur le processus d’adoption des technologies considèrent les agents qu’il implique comme indépendants les uns des autres. Si ces analyses n’ont jamais rejeté l’idée qu’existent des interactions entre les pays dans l’adoption des technologies, elles n’ont pas été en mesure jusque là à les mettre évidence, ni d’évaluer par conséquent comment elles contribuent à ce que l’adoption technologique diffère d’un pays à l’autre. Adopter une technologie implique de disposer au préalable d’un savoir qui ne peut généralement être acquis qu'au travers les multiples interactions avec les autres agents, or la géographie est susceptible de façonner la fréquence et le succès de ces interactions individuelles. Les savoirs technologiques sont plus facilement transmissibles entre des agents localisés dans des pays proches plutôt qu’éloignés l’un de l’autre, notamment parce que l’adoption technologique peut exiger des savoirs tacites, donc des contacts de face à face. Les schémas d’adoption d’une technologie donnée peuvent en outre être souvent corrélés entre pays voisins, car la rentabilité de son adoption dans un pays dépend, comme par exemple dans le cas des chemins de fer, de son adoption dans les pays limitrophes.

Certains analyses ont observé les citations de brevets, tandis que d’autres ont considéré les répercussions des dépenses de recherche-développement d’un pays sur celles réalisées par les autres pays, afin de mettre à jour la présence d’externalités de connaissances qui seraient liées à l’activité de recherche-développement. L’innovation et l’adoption des technologies restent toutefois des processus distincts et rien ne certifie que les savoirs nécessaires à l’élaboration de nouvelles technologies soient similaires à celles qu’exigent par la suite leur adoption. Il apparaît en outre plus judicieux de se baser sur les effets de débordement qui sont à l’œuvre entre les pays plutôt qu’en leur sein.

Les études menées au niveau microéconomique pour étudier l’adoption des technologies agricoles ont mis à jour des effets de corrélation spatiale dans l’adoption des nouvelles technologies agricoles, par exemple l’adoption de nouvelles cultures ou de graines à haut rendement. Ces approches sont toutefois limitées car elles n’étudient que quelques technologies relativement simples, telles que de nouveaux engrais ou semences, qui ne peuvent dès lors représenter tout le continuum des technologies. Les données microéconomiques ne permettent pas non plus d'identifier la présence d’interactions entre les pays dans l’adoption technologique. Les interactions spatiales à l’œuvre dans le processus d’adoption technologique peuvent survenir de manière différente selon la distance qui sépare les agents qu’elle implique.

Saisir comment les technologies se diffusent géographiquement apparaît donc essentiel pour comprendre la vitesse à laquelle s’opèrent ces diffusions. Dans cette optique, Diego Comin, Mikhail Dmitriev et Esteban Rossi-Hansberg (2012a, b) ont compilé un nouvel ensemble de données pour étudier la diffusion des technologies tant dans le temps que dans l’espace. Ils étudient la diffusion de 20 technologies majeures dans 161 pays au cours des 140 dernières années. Pour s’assurer de la robustesse de leurs résultats, Comin et alii ont notamment isolé les effets proprement spatiaux de trois facteurs qui sont également susceptibles d’influencer la diffusion technologique, en l’occurrence le capital humain, l’ouverture au commerce extérieur et le cadre institutionnel.

Leur analyse empirique fait apparaître que les pays qui sont les plus éloignés géographiquement des pays les plus avancés technologiquement bénéficient le moins rapidement de leurs technologies. En l’occurrence, ce retard technologique est particulièrement prononcé pour les pays du sud par rapport aux pays du nord ; les distances entre latitudes importent davantage que les distances entre longitudes. Les répercussions géographiques de la diffusion se diluent au cours du temps : elles vont être initialement fortes, avant de décliner pour finalement disparaître. Cet effet distingue le transfert technologique des autres transferts qui s’opèrent au niveau international, notamment les flux de biens, de migrants ou d’investissements directs à l’étranger. Ces autres flux diminuent également avec la distance en raison de coûts de transport et de restrictions, en particulier sur la migration, mais l’effet de la distance ne disparaît pas dans le temps. En revanche, une fois que la technologie s’est diffusée, la distance n’a plus d’importance car les transmissions de savoirs et innovations n’exigent d’être opérées qu’une seule fois et ces savoirs et innovations peuvent ensuite être utilisées à de multiples reprises. Finalement, l’espace importe pour la diffusion technologique entre les pays.

Dans un second temps, Comin et alii ont développé un modèle simple qui leur permet de reproduire les schémas spatiaux et temporels de la diffusion technologique qu'ils ont saisis au travers de leur analyse empirique. Les auteurs s’inspirent ici des travaux qui soulignent l’important des échanges de connaissances entre individus pour la croissance économique, notamment l’analyse réalisée par Jonathan Eaton et Samuel Kortum (1999) ou plus récemment celle de Robert Lucas (2009). Les auteurs font l’hypothèse que la technologie se diffuse via les interactions entre adoptants et non-adoptants. Ils supposent en outre que les interactions sont aléatoires et plus probables lorsque les agents sont à proximité l’un de l’autre. Le modèle détermine l’évolution de l’adoption de chaque technologique en se basant, d’une part, sur la fréquence des interactions sociales et, d’autre part, le déclin spatial dans la probabilité d’interactions. Ils procèdent à des estimations pour définir ces deux paramètre. Ces estimations font apparaître que la fréquence des interactions est plus élevée pour les nouvelles technologies et que les interactions spatiales diminuent de 73 % tous les 1000 kilomètres.

 

Références Martin ANOTA

COMIN, Diego, Mikhail DMITRIEV & Esteban ROSSI-HANSBERG (2012a), « The spatial diffusion of technology », NBER working paper, novembre.

COMIN, Diego, Mikhail DMITRIEV & Esteban ROSSI-HANSBERG (2012b), « Heavy technology: The process of technological diffusion over time and space », in VoxEU.org, 26 novembre.

EATON, Jonathan, & Samuel KORTUM (1999), « International technology diffusion: theory and measurement », in International Economic Review, vol. 40, n° 3.

LUCAS, Robert (2009), « Ideas and growth », in Economica, vol. 76.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : D'un champ l'autre
  • : Méta-manuel en working progress
  • Contact

Twitter

Rechercher