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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:04

Plusieurs théories ont récemment affirmé que la taille d’un pays influence la production et divers autres variables macroéconomiques. Les économies d’échelle ont une place déterminante dans les nouvelles théories du commerce internationale, dans les analyses de la nouvelle économie géographique et de l’économie urbaine, dans les théories de la croissance endogène ou encore dans toute une partie de l’économie politique qui se focalise sur la fourniture des biens publics. Chacune de ces théories suggère que plus les pays sont grands, plus ils doivent être performants.

Sythétisant les résultats obtenus par les nouvelles théories du commerce international, Elhanan Helpan et Paul Krugman (1985) expliquent comment les rendements croissants peuvent influer sur les échanges internationaux. Pour cela, ils distinguent les économies d’échelle selon qu’elles soient internes ou externes à l’entreprise. En présence d’économies d’échelle internes, le marché tend à se structurer en monopole ; puisque les coûts de production diminuent lorsque la taille de l’entreprise s’accroît, la concurrence tend en effet à disparaître. En revanche, les économies d’échelle externes ne remettent pas forcément en cause la concurrence. Le coût unitaire de production dépend alors de la taille, non pas de l’entreprise, mais du secteur. Les industries tendent dans ce cas à se concentrer spatialement, notamment en clusters, pour partager intrants, main-d’œuvre, technologies et infrastructures. La nouvelle économie géographique s’est par la suite particulièrement focalisée sur les déterminants et les répercussions spatiales de ces économies d’agglomération. De nombreuses relations économiques gagnent en efficacité lorsqu’elles sont concentrées localement, par exemple dans un pays donné plutôt que dans deux. Les pays produisant à grande échelle un bien donné sont particulièrement favorisés. Les économies, même dotées de faibles coûts salariaux, ne pourront que difficilement concurrencer le pays qui sera entré en premier dans la production d’un bien donné, car il leur faudra atteindre un niveau de production suffisamment important pour bénéficier d’économies d’échelle. Les accidents historiques qui conduisent un pays donné à la production de tel ou tel bien sont donc susceptibles de durablement façonner les échanges internationaux. 

La littérature macroéconomique sur les effets d’échelle trouve son origine dans l’idée d’Adam Smith selon laquelle l’ampleur du marché limite la spécialisation du travail. La parabole de la manufacture d’épingles fait de l’apprentissage par la pratique (learning by doing) l’un des catalyseurs de la productivité. Le travail y est parcellisé, chaque travailleur ne se voyant confier qu’un nombre restreint d’opérations. Les travailleurs se perfectionnent dans leur spécialité et deviennent toujours plus efficaces. Les gains de productivité générés par la division du travail rend possible l’extension du marché. Un cercle vertueux s’engage alors, puisque l’extension des marchés incite à nouveau les entreprises à investir et à approfondir la division du travail. Le processus s’opère également entre les branches d’activité. Le processus productif est divisé en davantage d’étapes avec l’apparition de marchés de sous-traitance toujours plus spécialisés, donc plus efficaces. Les coûts diminuent à chaque étape puisque l’extension des marchés est source d’économies d’échelle. La plus grande productivité générée par la spécialisation et l’étirement des cycles de production est alors susceptible de générer des effets d’échelle entre les pays, aux côtés peut-être de la plus grande intégration internationale (des marchés des capitaux, des biens, des services et du travail) et des effets d’échelle sur la concurrence.

Les modèles de croissance endogène ont formalisé de tels effets d’échelle. L’une de leurs hypothèses cruciales est que les idées sont non rivales et cette non-rivalité est propre à engendrer des externalités. La technologie correspond en partie à de l’information, or le coût de reproduction de l’information est sensiblement inférieur à son coût initial de production, donc une même technique peut facilement être répliquée et utilisée par de nombreux agents économiques. Dans le modèle séminal de Paul Romer (1986) par exemple, l’investissement de chaque entreprise, en particulier en recherche-développement, est susceptible d’augmenter, non seulement sa propre productivité, mais également la productivité des autres firmes en raison des externalités technologiques. L’investissement est source d’apprentissage par la pratique et le savoir ainsi généré va inévitablement se diffuser à l’ensemble des entreprises puisqu’il ne peut être approprié par la seule entreprise qui l’a généré. Si la main-d’œuvre est ramenée à un stock de capital humain, elle peut elle-même faire l’objet d’une accumulation, à l’instar du capital physique. La quantité de capital humain repose sur le progrès technique ; inversement, ce sont les chercheurs, c’est-à-dire fondamentalement du capital humain, qui vont mettre au point de nouvelles techniques. En définitive, comme les pays peuvent d’autant plus dépenser en formation et en recherche-développement qu’ils sont larges, la taille de l’économie influencerait le taux de croissance ou le niveau du revenu par tête à long terme.

Dans leurs travaux d’économie politique, Alberto Alesina et Enrico Spolaore (2003) ont identifié les principaux bénéfices associés à une large population. Ils estiment que celle-ci se traduit notamment par de plus faibles coûts par tête des biens publics, des systèmes fiscaux plus efficaces, de moindres coûts de défense par tête et par une plus grande capacité à redistribuer les revenus au sein du pays. 

Ces divers pans de la littérature économique suggèrent ainsi la taille d’un pays doit notamment influencer la productivité, la production, l’inflation, le crime, la santé ou encore les inégalités. En particulier, plus le pays est large, plus ses niveaux de productivité et de revenu par tête doivent être élevés. Andrew K. Rose (2006) a notamment cherché à déceler les effets d’échelle au sein des pays. Il a pour cela compilé les données relatives à 200 pays pour la période s’étalant de 1960 à 2000 et lié la population d’un pays à une large variété de variables économiques et sociales qu’elle serait susceptible d’influencer. Les plus petits pays semblent plus ouverts au commerce international, mais n’apparaissent pas systématiquement différents des plus grands. Il s’avère incapable de trouver un effet d’échelle significatif du pays sur chacune des variables observées, si ce n’est sur l’ouverture de l’économie. La taille du pays n’importe tout simplement pas. Les effets d’échelle pourraient en définitive ne s’opérer qu’à un niveau infranational.

Plus récemment, Natalia Ramondo, Andrés Rodríguez-Clarez et Milagro Saborío-Rodríguez (2012) se sont également penchés sur le décalage entre les données empiriques relatives aux pays et les résultats obtenus par les modèles basés sur les externalités technologiques. A partir de la modélisation proposée par Samuel Kortum (1997), où la croissance trouve son origine dans le processus d’innovation, ils estiment que le Danemark devrait théoriquement avoir un niveau de revenu par tête s’élevant à 34 % de celui observé aux Etats-Unis, alors qu’il représente en réalité 91 % de ce dernier. Pour résoudre cette « énigme danoise », ils vont supposer, d’une part, que les pays ne sont pas complètement isolés des uns des autres et, d’autre part, que les pays ne sont pas pleinement intégrés au niveau domestique. Avec la prise en compte de ces deux formes de frictions, leur modélisation implique une valeur théorique du revenu par tête danois représentant 75 % du revenu américain. Les frictions domestiques expliqueraient les deux tiers de l’énigme danoise, alors que le commerce extérieur et la production multinationale n’en expliqueraient que 5 %. Un quart de l’écart reste encore inexpliqué, ce qui suggère aux auteurs la présence d’autres formes de frictions qui ne sont pas associées au commerce ou à la production multinationale, notamment la diffusion technologique internationale qui est à l’œuvre en dehors du champ de l’entreprise.

 

Références Martin ANOTA

ALESINA, Alberto, & Enrico SPOLAORE (2003), The Size of Nations, The MIT Press.

GUELLEC, Dominique, & Pierre RALLE (2003), Les Nouvelles Théories de la croissance, La Découverte.

HELPMAN, Elhanan, & Paul R. KRUGMAN (1985), Market Structure and Foreign Trade, MIT Press.

KORTUM, Samuel S. (1997), « Research, patenting and technological change », in Econometrica, vol. 65, n° 6, novembre.

RAINELLI, Michel (2009), Le Commerce international, La Découverte.

RAMONDO, Natalia, Andrés RODRÍGUEZ-CLAREZ & Milagro SABORÍO-RODRÍGUEZ (2012), « Scale effects and productivity across countries: Does country size matter? », NBER working paper, n° 18532, novembre.

ROMER, Paul (1986), « Increasing returns and long run growth », in Journal of Political Economy, vol. 94, n° 5, octobre.

ROSE, Andrew K. (2006), « Size really doesn’t matter: In search of a national scale effect », NBER working paper, n° 12191, avril.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 22:18

Michele Boldrin et David K. Levine (2012) n’en sont absolument pas convaincus. Selon eux, rien ne prouve au niveau empirique que les brevets conduisent à une accélération du processus d’innovation et à un relèvement de la productivité. La démultiplication des dépôts de brevets et le renforcement de leur protection légale n’ont aucunement conduit à accroître le taux de progrès technique, ni même le niveau de dépenses en recherche-développement. Si ces constats ne permettent pas de rejeter l’idée selon laquelle la concurrence constitue un moteur majeur de l’innovation, ils semblent contredire les théories schumpétériennes qui postulent que les monopoles garantis par l’Etat sont essentiels pour inciter les entreprises à innover. Les innovations qui ont conduit à l’émergence de nouveaux secteurs sont apparues dans un environnement hautement concurrentiel et non de la protection des brevets.

Dans un cycle de vie typique d'un produit, l’innovation génère un nouveau secteur et celui-ci est initialement marqué par un fort degré de concurrence. De très nombreux innovateurs pénètrent le marché pour tenter d’y imposer leur produit. De nombreuses versions du produit initial font leur apparition et en constituent des améliorations toujours plus poussées. La demande s’accroît très rapidement et son élasticité-prix est particulièrement élevée. L’enjeu pour les entreprises n’est alors pas véritablement de dominer le marché, mais avant tout de rendre leur produit le plus rapidement disponible et de réduire leurs coûts.

Le secteur devenant peu à peu mature, la demande va peu à peu se stabiliser et son élasticité-prix se réduit. Il est alors moins possible pour les entreprises de mettre au point des innovations leur permettant de réduire leurs coûts. Les bénéfices d’un éventuel monopole s’accroissent et le potentiel de mettre au point des innovations supplémentaires se réduit. Le marché va alors connaître un profond remaniement, dont l’un des plus récents exemples historiques s’avère certainement l’éclatement de la bulle internet au début des années deux mille. De nombreuses entreprises sortent du secteur ou sont rachetées. Les entreprises restantes se lancent alors dans une recherche éperdue de rentes (rent-seeking). Elles utilisent massivement les brevets pour inhiber le processus d’innovation, empêcher l’entrée de nouvelles concurrentes sur le marché et encourager la sortie de celles déjà présentes. Que ce soit Texas Instruments autrefois ou bien Microsoft aujourd’hui, les entreprises en déclin s’emparent du secteur en taxant consommateurs, nouveaux entrants et concurrents potentiels. Lorsqu’un secteur atteint la maturité, l’innovation n’est pas encouragée, mais bien réfrénée, comme les insiders multiplient les recours à la protection de la propriété intellectuelle.

Certes, fournir un monopole à un innovateur pour le récompenser accroît l’incitation à innover, mais garantir un monopole se traduira également par de nombreux effets pervers associés au pouvoir de monopole que confère le brevet. Le monopoleur sera notamment fortement incité à se lancer dans une recherche de rentes en préservant, voire en étendant son monopole. Les innovateurs potentiels font face à de constantes procédures judiciaires et doivent demander une licence aux détenteurs de brevets. D’un côté, le monopoleur verra s’accroître son niveau de profit. De l’autre, les brevets désincitent les autres entreprises à innover, mais poussent aussi chacun à se lancer dans une course effrénée de lobbying.

Les problèmes sous-jacents au système de brevets deviennent particulièrement aigus au cours du temps, puisque les produits sont élaborés avec toujours davantage de composants. Un innovateur doit acquérir un nombre croissant de licences sans pour autant que l’incertitude entourant la valeur ultime de sa propre innovation se dissipe. Chaque détenteur de brevet élève le prix de sa propre innovation, mais il génère ainsi une externalité négative qui se répercute sur les autres innovateurs.

Si des systèmes résiduels de brevets peuvent s’avérer globalement positifs en incitant à innover, des systèmes étendus de brevets vont enrayer le processus d’innovation en multipliant les effets pervers. Or, une faible législation tend selon Boldrin et Levine à évoluer vers une forte protection. Les appels à une plus forte protection des brevets n’émaneront pas des entreprises nouvelles et innovatrices, mais des vieilles entreprises qui font face à une stagnation de leur activité. Selon les deux économistes, la meilleure solution serait d’abolir les brevets, tout en trouvant de nouveaux instruments législatifs qui ne peuvent faire l’objet d’un lobbying, ni permettre aux entreprises de s’engager dans un stérile comportement de recherche de rentes.

 

Référence Martin ANOTA

BOLDRIN, Michele, & David K. LEVINE (2012), « The Case Against Patents », Federal Reserve Bank of St Louis, working paper, septembre.

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 19:03

Robert Lucas (1990) se demandait pourquoi les capitaux n’affluaient pas vers les économies émergentes : dans de la pure théorie néoclassique, les facteurs de production voient leurs prix d’autant plus s’élever qu’ils sont rares. Les salaires sont tellement faibles dans les économies en développement que la rentabilité du capital devrait y être particulièrement élevées  et les capitaux venir massivement s'y investir. En paraphrasant Lucas, Harold L. Cole, Jeremy Greenwood et Juan M. Sanchez (2012) se sont quant à eux demandé pourquoi la technologie n’afflue pas des pays riches vers les pays pauvres. Les économies devraient adopter les meilleures technologies, celles qui rapportent les niveaux les plus élevés de revenus, or ce n’est pas cas.

Dans la réalité, et cette fois-ci pour paraphraser Brender et Pisani (2007), les technologies ne circulent jamais dans le vide de la théorie. L’allocation d’un pays en ressources influe bien sûr sur ses choix technologiques. Les politiques publiques, en promouvant ou bien en décourageant l’usage des technologies, contraignent également leur adoption. Mais aussi, et ce sera la voie explorée par Cole et alii, des institutions, notamment financières, doivent être suffisamment développées pour qu’un transfert technologique s’opère. Les disparités observées dans le développement financier se traduisent par l’adoption de technologies différentes ; ces différences technologiques contribuent alors à la divergence dans les niveaux de productivités et finalement dans les niveaux de revenus constatés entre les pays. Depuis les travaux fondateurs de Schumpeter liant finance et développement économique, les économistes néoclassiques n’ont cessé de renouveler leurs modélisations pour mettre à jour les interactions que l’activité financière entretient avec la croissance. Si les analyses de Robert G. King et Ross Levine (1993) tendent à démontrer l’importance du développement financier pour l’accumulation du capital, les gains de productivité et en définitive la croissance économique, Stephen Cecchetti et Enisse Kharroubi (2012) décèlent plutôt de leur côté une courbe de Kuznets financière en suggérant que le développement financier devient dommageable à l’activité réelle de l’économie à partir d’un certain seuil. Dans le cas des pays en développement toutefois, l’activité financière semble encore insuffisamment mature et une telle insuffisance institutionnelle pèse très certainement sur l’adoption des technologies les plus avancées et finalement sur leur trajectoire de croissance.

Afin d’expliquer pourquoi les pays n’utilisent pas les mêmes technologies de production et comment celles-ci affectent leurs niveaux de revenu et de productivité, Cole et alii vont supposer que l’efficacité des marchés financiers joue un rôle déterminant dans l’adoption des technologies. Investir dans de nouvelles technologies est en effet risqué : celles-ci exigent un montant parfois massif de financement au préalable, or les retombées d’un tel investissement sont incertaines. En outre, les investisseurs financiers ont un accès plus limité aux informations que les développeurs mêmes du projet. Cette asymétrie informationnelle risque alors de se traduire par un niveau inadéquat de financement, donc un sous-investissement.

Cole et alii modélisent un contrat dynamique dans un cadre d’équilibre général où le niveau de productivité des entreprises constitue une information privée. Une entreprise choisit un investissement technologique, mais celui-ci implique un coût fixe d’autant plus important que le rendement attendu est élevé. Afin de surveiller l’usage des fonds qu’ils consentent, les intermédiaires financiers peuvent auditer les rendements d’une entreprise, mais les audits sont d’autant plus coûteux qu’ils sont efficaces. De plus, les coûts d’audit décroissent avec l’efficacité technologique du système financier du pays. La plus ou moins grande capacité à surveiller les investissements détermine les projets dans lesquels intermédiaires et entreprises peuvent investir. Lorsqu’un intermédiaire ne peut surveiller les projets d’investissement, il doit s’appuyer sur des mécanismes incitatifs pour s’assurer que les projets seront rentables. Ces mécanismes incitatifs vont dépendre de stratégies backloading qui consistent à programmer dès le départ le remboursement des fonds consentis à la date d'achèvement du projet. Certaines fois, il n’est également pas possible pour l’intermédiaire de surveiller les flux de trésorerie, ce qui rend inutilisable toute stratégie backloading. La rentabilité de certains projets s’en trouve dès lors davantage réduite. La structure technologique qui sera en définitive adoptée par un pays sera fonction de son système financier, si bien que celui-ci influera de manière déterminante sur son revenu et sa productivité globale des facteurs.

 

Références Martin ANOTA

BRENDER, Anton, & Florence PISANI (2007), Les Déséquilibres financiers internationaux, La Découverte.

CECCHETTI, Stephen G., & Enisse KHARROUBI (2012), « Reassessing the impact of finance on growth », BIS working paper, n° 381, juillet.

COLE, Harold L., Jeremy GREENWOOD, & Juan M. SANCHEZ (2012), « Why doesn’t technology flow from rich to poor countries? », Federal Reserve Bank of St. Louis, working paper, n° 40, octobre.

KING, Robert G., & Ross LEVINE (1993), « Finance and growth: Schumpeter might be right », in” Quarterly Journal of Economics, vol. 108, n° 3.

LUCAS, Robert (1990), « Why doesn’t capital flow from rich to poor countries? », in The American Economic Review, vol. 80, n° 2.

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