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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 10:20

 

Avec la Grande Récession de 2008, les pays développés ont connu une forte hausse du chômage, avec un rythme de destructions d’emplois plus rapide que le rythme de créations d’emplois. Même en temps de croissance soutenue, le tissu productif est soumis en permanence à la destruction créatrice, certaines entreprises déclinant et disparaissant, tandis que d’autres émergent et se développent. Une création nette d’emplois peut ainsi dissimuler de nombreuses destructions d’emplois, compensées par des créations brutes d’emplois plus nombreuses. Si les médias se focalisent tout particulièrement sur les licenciements collectifs provoqués par les plans de restructuration et les faillites de grands établissements, ceux-ci ne doivent pas nous faire oublier que les destructions d’emploi qu’ils occasionnent ne sont qu’une partie de l’ensemble des destructions d’emploi, ni même que de nombreux emplois sont parallèlement créés.

Pour le salarié, le licenciement est un choc financier, psychologique et social. Pour l’économie, le chômage représente un coût d’opportunité : il s’agit des richesses que les chômeurs auraient pu produire s’ils étaient embauchés. Les administrations publiques perdent en recettes fiscales et en cotisations sociales, alors même qu’elles doivent accroître leurs dépenses pour indemniser les chômeurs. L’indemnisation permet toutefois d’atténuer l’impact du chômage tant sur les chômeurs eux-mêmes que sur l’activité. En outre, même si le chômage ne résulte pas d’une insuffisance de la demande globale, il est d’autant plus difficile pour les autorités de le réduire qu’il se maintient durablement à un niveau élevé. En effet, les travailleurs perdent d’autant plus en compétences, en motivation et en réseau social qu’ils sont longtemps au chômage, ce qui réduit la probabilité qu’ils soient réembauchés et accroît la probabilité qu’ils finissent par sortir de la population active par découragement. Le chômage de longue durée constitue en lui-même un mauvais signal aux yeux des potentiels employeurs. Ainsi, un chômage purement keynésien devient de plus en plus « structurel » à mesure qu’il persiste. Or ces effets d’hystérèse peut alors avoir des répercussions durables sur la production potentielle et la croissance à long terme : par exemple, une fois réembauchés, les chômeurs sont moins performants que s’ils étaient restés en emploi, non seulement parce qu’ils ont vu leurs compétences s’effriter durant leur période de chômage, mais aussi parce qu’ils n’ont pas pu acquérir de nouvelles compétences en continuant de travailler. Le chômage est également susceptible d’alimenter la pauvreté, la criminalité, le pessimisme, la défiance et les tensions sociales, ce qui n’est pas sans également peser sur la croissance. Ainsi, en licenciant, une entreprise émet une véritable externalité négative : le coût d’un licenciement pour l’entreprise est bien inférieur au coût de ce licenciement pour l’ensemble de la collectivité.

A partir des années quatre-vingt, plusieurs études focalisées sur les Etats-Unis ont cherché à déterminer les répercussions des licenciements pour motif économique sur la carrière et les revenus des personnes qui les subissent. Cette littérature suggère que les travailleurs perdant leur emploi pour des motifs indépendants de leur performance,  subissent par la suite une perte de revenu comprise entre 10 % et 25 % par rapport aux travailleurs restant en emploi. Cette perte de revenu ne s’explique pas par la seule période de chômage ; elle résulte essentiellement d’une baisse permanente du salaire de ces mêmes travailleurs, une fois qu’ils sont réembauchés.

Les travaux portant sur les autres pays développés sont apparus plus tardivement et demeurent encore bien rares. Dans une étude pionnière dans le cas français, David Margolis (2000) s’est appuyé sur des données relatives aux années quatre-vingt pour analyser l’impact que les licenciements associés aux fermetures d’entreprise peuvent avoir sur les revenus des salariés licenciés. Il constate que les hommes licenciés qui parviennent à retrouver un emploi gagnent un salaire inférieur de 28 % à celui que gagnent les hommes qui n’ont pas connu d’interruption de carrière, tandis que les femmes licenciées accusent une perte de 47 %. Margolis (2002) note que les licenciés pour motif économique retrouvent plus rapidement un emploi que ceux qui se sont séparés de leur employeur pour d’autres motifs. Par contre, parmi eux, ceux qui avaient la plus grande ancienneté dans leur entreprise ont plus de difficultés à retrouver un emploi que les autres ; les femmes mettent plus de temps avant de retrouver un emploi que les hommes. Enfin, qu’importe la raison de la séparation entre l’employeur et le salarié, ce dernier retrouve d’autant plus rapidement un emploi que son niveau de formation est élevé. Poursuivant les travaux de Margolis, mais avec des données plus récentes, Jean-François Royer (2011) a analysé l’impact des brusques fermetures d’entreprise sur la trajectoire professionnelle des salariés en s’appuyant sur les données relatives à la France métropolitaine entre 1995 et 1999. Il constate que les personnes qui perdent leur emploi suite à un tel événement ont 6 % de chances en plus de quitter la vie active au cours des deux années suivantes que les autres travailleurs. Ceux qui parviennent à retrouver un emploi suite à la fermeture de leur entreprise gagnent un salaire moindre que les salariés toujours en poste ; d’après ses estimations, l’écart est d’environ 5 % sept ans après.

Ces diverses études se sont appuyées sur les épisodes de fermetures d’entreprises, mais Vahé Nafilyan (2016) juge une telle méthode inadéquate pour saisir les répercussions exactes d’un licenciement pour motif économique. Par exemple, elle conduit à une surestimation du nombre de licenciés pour motif économique, dans la mesure où certains salariés peuvent quitter l’entreprise pour des raisons autres que la situation économique.

Nafilyan a alors examiné la trajectoire professionnelle des personnes licenciées pour motif économique, mais en se basant sur les résultats de l’enquête Emploi en continu de l’INSEE entre 2003 et 2011. D’après son analyse, les salariés qui sont licenciés pour motif économique traversent une longue période de non-emploi, et, s’ils sont réembauchés, l’emploi qu’ils retrouvent est généralement d’une moindre qualité que celui qu’ils ont perdu. En effet, ceux qui sont réembauchés voient leur salaire chuter de 15 % à 20 %. La moitié de cette perte est due à une réduction du nombre d’heures travaillées, tandis que l’autre s’explique par une baisse du taux de salaire horaire. Certains sont ainsi moins rémunérés parce qu’ils acceptent un temps partiel (éventuellement subi). Quant à la chute du salaire horaire, elle ne peut s’expliquer par la seule déqualification professionnelle, dans la mesure où ce n’est seulement qu’une minorité des licenciés économiques qui sont réembauchés dans une profession requérant moins de qualifications que la profession qu’ils occupaient avant leur licenciement. Si les salariés reclassés gagnent un plus faible salaire horaire, c’est en raison du manque d’expérience dont ils font preuve dans leur nouvelle profession, mais aussi en raison de la perte des rentes qu’ils percevaient dans leur précédente entreprise du fait de leur ancienneté ou encore de la perte du capital humain spécifique à leur précédente entreprise qu’ils avaient acquis en travaillant dans celle-ci. En outre, lorsqu’ils retrouvent effectivement un emploi, ils ont une plus forte chance de travailler à temps partiel, d’avoir moins de vacances rémunérées et d’avoir moins de responsabilités que les autres salariés, si bien qu’ils ont moins de chances de progresser vers les échelons hiérarchiques supérieurs. En outre, ils font face à une plus forte insécurité de l’emploi. En effet, deux ans après avoir été licenciés pour motif économique, ils ont sept fois plus de chances de perdre leur emploi que des travailleurs qui sont restés en emploi ; deux ans après leur licenciement, seulement 30 % des travailleurs qui étaient en CDI avant leur licenciement sont réembauchés avec un CDI.

 

Références

LEFRANC, Arnaud (2003), « Labor market dynamics and wage losses of displaced workers in France and the United States », William Davidson Institute, working paper, n° 614.

MARGOLIS, David N. (2000), « Worker displacement in France », document de travail.

MARGOLIS, David N. (2002), « Licenciements collectifs et délais de reprise d’emploi », in Économie et Statistique, n° 351.

NAFILYAN, Vahé (2016), « Lost and found?: The cost of job loss in France », OCDE, social, employment and migration working paper, n° 194.

ROYER, Jean-François (2011), « Évaluation des effets des brusques fermetures d’établissements sur les trajectoires salariales », in Économie et statistique, n° 446.

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 18:23
Quel lien entre prix de l’immobilier et croissance économique ?

Avec l’éclatement de la bulle immobilière alimentée par le crédit aux Etats-Unis, puis la récession mondiale qui l’a suivi, l’impact des variations l’immobilier sur l’économie a fait l’objet d'une attention plus soutenue dans la recherche économique.

La relation exacte entre la variation des prix des logements et la croissance économique reste toutefois ambigu au niveau théorique. L’appréciation des prix de l’immobilier est susceptible d’alimenter la croissance économique. D’une part, elle stimule la consommation des ménages via les effets de richesse : puisque la valeur de leur patrimoine augmente, les ménages « se sentent » plus riches et sont incités à consommer davantage. Un boom du secteur de la construction bénéficie lui-même directement au reste de l’économie via ses créations d’emplois et ses dépenses d’investissement et de consommation intermédiaire.

Toutefois, l’appréciation des prix de l’immobilier peut devenir excessive et l’expansion du crédit qui l’alimente insoutenable ; autrement dit, les marchés immobiliers peuvent connaître la formation d’une véritable bulle spéculative. Or, lorsque la bulle immobilière éclate et que les prix des logements s’effondrent, l’économie est alors susceptible de connaître une crise financière et une récession, ce qui freine puissamment la croissance à court terme. En effet, comme les ménages voient alors la valeur de leur patrimoine s’effriter, ils réduisent leurs dépenses de consommation ; l’effet de richesse devient négatif. Comme en outre les ménages se sont souvent endettés pour acquérir leur maison, la baisse des prix des logements rend l’endettement de plusieurs d’entre eux insoutenable. Les ménages endettés sont ainsi d’autant plus incités à réduire leur consommation que le poids de leur endettement augmente. La baisse des prix des logements (qui peuvent servir de collatéraux lors des prêts) et la hausse des défauts de paiement mettent les banques en difficultés, ce qui incite celles-ci à réduire leurs prêts et à relever leurs taux d’intérêt. La contraction subséquente du crédit alimente alors la baisse des prix de l’immobilier en freinant les achats de logement. Surtout, elle contribue à aggraver la récession et à la généraliser à l’ensemble de l’économie, d’une part, en forçant les entreprises à moins investir et à licencier et, d’autre part, en détériorant davantage la situation financière des ménages et en forçant ces derniers à davantage réduire leur consommation. 

La hausse des prix immobiliers n’est pas seulement susceptible d’être nuisible à la croissance économique lorsqu’elle est suivie par leur effondrement. En l’occurrence, même si la hausse des prix se poursuit, elle est susceptible de freiner la croissance à long terme en entraînant une mauvaise allocation des ressources au détriment des autres secteurs de l’économie. Autrement dit, les répercussions à long terme d’une hausse des prix de l’immobilier s’apparentent aux symptômes de la « maladie hollandaise » que semblent connaître certains pays lorsqu’ils découvrent et exploitent de larges gisements de ressources naturelles. Indraneel Chakraborty, Itay Goldstein et Andrew MacKinlay (2016) ont précisément montré qu’une hausse des prix de l’immobilier est susceptible d’entraîner des effets d’éviction sur l’investissement production en détournant des ressources (qu’elles soient matérielles, financières ou humaines) vers des usages peu productifs. En étudiant la période entre 1988 et 2006, ils constatent notamment qu’avec l’appréciation des prix des logements, les banques présentes dans les secteurs où l’activité immobilière est la plus dynamique tendent certes à accroître les prêts immobiliers, mais aussi à réduire les prêts commerciaux. Les entreprises qui empruntent auprès de ces banques investissent significativement moins que les autres. Les entreprises qui empruntent auprès de ces banques se caractérisent par un plus faible investissement que les autres entreprises.

Joshua Aizenman, Yothin Jinjarak et Huanhuan Zheng (2016) ont cherché à préciser la relation entre les prix de l’immobilier et la croissance économique en analysant un échantillon de données relatives à 19 pays au cours de la période s’écoulant entre le premier trimestre 1975 et le troisième trimestre 2013. Ils constatent que la hausse des prix de l’immobilier sont positivement associées à la croissance économique. Par contre, la relation entre la baisse des prix de l’immobilier et la croissance est fortement non linéaire et elle dépend des caractéristiques des pays. En l’absence de crise bancaire concomitante, les amples baisses des prix de l’immobilier sont positivement associées à la croissance économique. Autrement dit, une baisse des prix de l’immobilier est avant tout susceptible de freiner la croissance que lorsqu’elle s’accompagne d’une crise bancaire. En outre, Aizenman et ses coauteurs mettent en évidence que le lien entre la baisse des prix immobiliers et la croissance économique est davantage prononcé dans les pays se caractérisant par une protection sociale réduite, la présence d’un système de droit civil, de la provision d’une assurance hypothécaire et l’existence d’un droit de faillite personnel.

 

Références

AIZENMAN, Joshua, Yothin JINJARAK, & Huanhuan ZHENG (2016), « House valuations and economic growth: Some international evidence », NBER, working paper, n° 22699.  

CHAKRABORTY, Indraneel, Itay GOLDSTEIN & Andrew MACKINLAY (2016), « Housing price booms and crowding-out effects in bank lending », document de travail.

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 13:46

Au cours des deux dernières décennies, les plus pauvres ont connu une forte progression de leur niveau de vie, si bien qu’une large population a pu sortir de la pauvreté. En 1990, deux milliards de personnes étaient dans une situation de pauvreté extrême, c’est-à-dire vivaient avec moins de 1,90 dollars par jour (en parités de pouvoir d’achat de 2011) ; elles représentaient alors 37 % de la population mondiale. Entre 1990 et 2013, le nombre de personne vivant en situation de pauvreté extrême a diminué de 60 %, tandis que la proportion de la population mondiale vivant dans une telle situation est passée sur la période de 37 % à 11 %. En 2013, il restait toutefois 770 millions de personnes situés dans une situation de pauvreté extrême, soit à peu près l’équivalent de la population combinée de l’Union européenne et des Etats-Unis.

Plusieurs études suggèrent que la croissance économique joue un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté. Selon les prévisions que fournissent Francisco Ferreira et ses coauteurs (2015) en se basant sur les estimations de la croissance du PIB entre 2005 et 2015, la part de la population mondiale se trouvant en situation de pauvreté mondiale devrait atteindre 4,2 % en 2030, soit un niveau proche de l’objectif de 3 % que la Banque mondiale s’est fixée pour cette année-là. Toutefois la croissance mondiale a ralenti ces dernières années et rien n’assure que les pays en développement connaissent pendant les 14 prochaines années une aussi forte croissance que celle qu’ils ont pu connaître au cours des années deux mille, ce qui suggère que la réduction de la pauvreté mondiale pourrait être plus lente que prévu. C’est pour cette raison que de nombreuses institutions, notamment la Banque mondiale, appellent à une croissance plus inclusive, c’est-à-dire dont les fruits seraient moins inégalement répartis dans la population.

Les informations à propos des pauvres dans le monde en développement restent toutefois très fragiles, notamment en raison du manque de données d’enquêtes des ménages harmonisées au niveau international ou encore du fait que les pays n’adoptent pas le même seuil de revenu pour définir la pauvreté. Andrés Castañeda, et ses coauteurs (2016) ont récemment cherché à dresser le profil démographique de la pauvreté extrême et modérée en se basant sur les enquêtes réalisées auprès des ménages dans 89 pays en développement. En 2013, dans l’ensemble de ces pays, 1,5 milliard de personnes vivaient dans une situation de pauvreté modérée, c’est-à-dire avec plus de 1,90 dollars, mais moins de 3,10 dollars par jour, ce qui représente 23 % de leur population totale.

Au terme de leur analyse, Castañeda et ses coauteurs constatent que la pauvreté est avant tout jeune et rurale, bien plus que le suggéraient les précédentes études. En effet, 80 % des pauvres extrêmes et 76 % des pauvres modérés vivent dans des espaces ruraux. Les auteurs ne rejettent pas l’idée que ces parts soient quelques peu surestimées, ne serait-ce que du fait que le coût de la vie est moindre en milieu rural que dans les villes, mais une analyse plus approfondie des données de l’Asie du Sud les amène à suggérer que ce biais est très modeste. En outre, leur étude suggère que plus de 45 % des pauvres extrêmes sont des jeunes de moins de 15 ans et près de 60 % des pauvres extrêmes vivent dans des ménages avec trois enfants ou plus. Ensuite, Castañeda et ses coauteurs confirment que la scolarité et la pauvreté sont fortement et négativement corrélées l’une avec l’autre. Toutefois, l’école primaire ne suffit pas pour sortir de la pauvreté. En effet, 40 % des pauvres extrêmes et 50 % des pauvres modérés ont achevé leur école primaire. Enfin, même s’ils partagent des similitudes, notamment en termes d’âge ou de structure familiale, les pauvres extrêmes se distinguent des pauvres modestes à plusieurs niveaux : par exemple, relativement aux pauvres extrêmes, les pauvres modérés ont significativement plus de chances d’achever l’école primaire et sont moins susceptibles de travailler dans l’agriculture.

 

Références

CASTAÑEDA, Andrés, Dung DOAN, David NEWHOUSE, Minh Cong NGUYEN, Hiroki UEMATSU et João Pedro AZEVEDO (2016), « Who are the poor in the developing world? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7844, octobre.

FERREIRA, Francisco H. G., Shaohua CHEN, Andrew L. DABALEN, Yuri M. DIKHANOV, Nada HAMADEH, Dean Mitchell JOLLIFFE, Ambar NARAYAN, Espen Beer PRYDZ, Ana L.REVENGA, Prem SANGRAULA, Umar SERAJUDDIN et Nobuo YOSHIDA (2015), « A global count of the extreme poor in 2012 - Data issues, methodology and initial results », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7432.

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