L’année prochaine marquera le dixième anniversaire du référendum du Brexit, un événement qui conduisit à la première (et pour l’instant unique) sortie d’un pays de l’UE. En janvier 2013, le Premier Ministre David Cameron a promis d’organiser un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE si son parti, le parti conservateur, gagnait les élections générales de 2015. Les conservateurs ayant gagné ces élections, ils annoncèrent la date du référendum en février 2016. Celui-ci s’est tenu en juin 2016 : 51,9 % des suffrages exprimés furent en faveur du « leave » et 48,1 % en faveur du maintien dans l’UE. Cameron démissionna juste après la tenue du scrutin et le nouveau gouvernement conservateur, mené par Theresa May, enclencha en mars 2017 l’Article 50, amorçant par là officiellement le processus de sortie de l’UE. Mais en raison de sa complexité, ce n’est qu’au 31 janvier 2020, sous Boris Johnson, que le Royaume-Uni est officiellement sorti de l’UE, avec une période de transition allant jusqu’au 31 décembre 2020. Les négociations concernant l’Irlande du Nord se sont poursuivies jusqu’en 2023, si bien qu’il a fallu attendre 2024 pour que l’on puisse considérer le processus de sortie comme achevé.
Le Brexit n’a donc pas été un événement unique, mais une suite d’événements étirés sur quasiment une décennie. Il n’y a pas que l’officialisation de la sortie de l’UE en 2020 qui a pu affecter l’économie du Royaume-Uni ; la perspective de la sortie de l’UE a pu l’affecter dès l’annonce des résultats du référendum. La victoire surprise du « leave » a d’ailleurs été rapidement suivie par une chute du taux de change de la livre sterling [Krugman, 2016 ; Wren-Lewis, 2016 ; Gourinchas et Hale, 2017] et la Banque d’Angleterre a réagi à la perspective d’un choc négatif sur l’activité en assouplissant fortement sa politique monétaire. Les effets propres à la sortie de l’UE, notamment via la restriction des échanges commerciaux et des flux migratoires, ne se sont matérialisés que dans un second temps.
Nicholas Bloom, Philip Bunn, Paul Mizen, Pawel Smietanka et Gregory Thwaites [2025] ont examiné l’impact du Brexit sur l’activité économique du Royaume-Uni. Pour ce faire, ils ont combiné une approche macroéconomique et une approche microéconomique. D’une part, ils se sont appuyés sur une approche contrefactuelle en comparant les performances économiques du Royaume-Uni avec un ensemble de pays comparables pour déterminer comment l’économie du Royaume-Uni se serait comportée s’il n’y avait pas eu le Brexit. D’autre part, ils ont appliqué la méthode des doubles différences à partir de données comptables des entreprises et des réponses obtenues à travers l’enquête Decision Maker Panel, menée chaque mois auprès de 2 000 entreprises ; Bloom et alii ont alors distingué les entreprises selon leur exposition au Brexit, notamment en prenant en compte la part de l’UE dans leurs exportations et dans leurs importations.
Les deux approches indiquent que le référendum a eu un impact significatif sur l’économie du Royaume-Uni. D’après leurs estimations, au début de l’année 2025, le Brexit a réduit le PIB du Royaume-Uni de 6 % à 8 %, l’investissement de 12 % à 18 %, l’emploi de 3 % à 4 % et la productivité de 3 % à 4 %. Les pertes n’ont pas été instantanées ; elles ont régulièrement crû. Les estimations tirées de l’approche macroéconomique donnent des chiffres plus importants que celles tirées de l’approche microéconomique, probablement parce que la première capte les effets de diffusion via la demande et les chaînes d’approvisionnement que ne peut saisir la seconde : par exemple, des entreprises ont pu être affectées par le Brexit, non pas parce qu’elles y étaient directement exposées, mais parce qu’elles faisaient affaires avec des entreprises qui y étaient directement exposées ou parce qu’elles ont subi la chute de la consommation.
Outre l’estimation des effets sur les agrégats macroéconomiques, Bloom et ses coauteurs ont cherché à identifier leurs canaux de transmission. Le Brexit a entraîné une hausse de l’incertitude, à la fois ample, généralisée et durable, qui a directement pesé sur l’investissement. Il a également amené les entreprises à réviser leurs anticipations de demande à la baisse ; ce pessimisme a également contribué à déprimer l’investissement, mais il a aussi nuit à l’emploi. Plusieurs facteurs ont contribué à freiner la productivité : d’une part, la baisse de l’investissement a touché les efforts d’innovation et l’accumulation du capital ; d’autre part, les entreprises ont dû consacrer du temps et des ressources pour préparer le Brexit, si bien que celui-ci a entraîné une mauvaise allocation des ressources. Ces divers effets ont été bien plus importants que ceux associés à la restriction des échanges entre le Royaume-Uni et les pays qui sont restés dans l’UE.
Bloom et ses coauteurs ont comparé leurs estimations avec les prévisions du FMI [2016]. Celui-ci s’attendait à une perte en PIB de 4 % en moyenne au bout de cinq ans ; pour l’année 2021, Bloom et alii estiment que la perte de PIB occasionnée par le Brexit était comprise entre 4 et 6 %, ce qui est cohérent avec la prévision du FMI. Ce dernier n’a toutefois pas cherché à faire des prévisions à plus long terme, or Bloom et ses coauteurs notent bien que les effets sur l’économie ont continué de s’amplifier après, ce qui s’explique notamment par la longueur du processus de sortie.
Références
WREN-LEWIS, Simon (2016), « Brexit and Sterling », Mainly Macro (blog), 14 octobre.
/image%2F1455320%2F20251115%2Fob_d6ca32_bloom-bunn-mizen-smietanka-thwaites-i.png)
/image%2F1455320%2F20251115%2Fob_1eb631_bloom-bunn-mizen-smietanka-thwaites-i.png)