Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 09:44

L’évolution historique des droits de douane américains a été marquée par quatre grandes périodes. Ils étaient élevés durant les premières décennies de la république et durant l’essentiel du dix-neuvième siècle, notamment pour protéger les industries naissantes et fournir une source de recettes fiscales. Ils ont diminué entre 1870 et 1920, durant la mondialisation de la fin du dix-neuvième siècle. Ils ont augmenté durant l’entre-deux-guerres, en particulier avec les tarifs Smoot-Hawley au début de la Grande Dépression [Mitchener et alii, 2022]. Ils ont de nouveau diminué les décennies suivantes, notamment au fil des cycles de négociations multilatérales menées, tout d’abord sous l’égide du GATT de 1947, puis sous celle de l’OMC, créée en 1995 ; cette libéralisation a été synchrone avec une nouvelle vague de mondialisation.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

La dernière décennie marque une véritable rupture avec la période ouverte par la Seconde Guerre mondiale. Au cours de l’année 2018, la première administration Trump a lancé six vagues de hausses de droits de douane, avec notamment pour objectifs annoncés d’inverser la désindustrialisation et de mettre un terme au déficit commercial. Non seulement l’administration Biden les a maintenues, mais elle a également adopté un contrôle des exportations à destination de la Chine, notamment pour la freiner dans la course aux semi-conducteurs. Mais c’est surtout la seconde administration Trump qui a fortement relevé les droits de douane, à partir du « Jour de la Libération » en avril 2025. Ceux-ci ont retrouvé des niveaux qu’ils n’avaient plus atteints depuis les années 1930. La Cour suprême américaine vient de juger ces nouveaux droits de douane illégaux, mais l’administration Trump en a immédiatement instaurés de nouveaux, en s’appuyant sur une clause obscure du Trade Act de 1974 [Clausing et Obstfeld, 2026 ; Krugman, 2026].

Plusieurs études se sont penchées sur les répercussions des droits de douane de la première administration Trump sur l’économie américaine. Elles concluent en des effets globalement négatifs. Par exemple, Mary Amiti et alii [2019] ont observé une hausse significative des prix des biens intermédiaires et finaux, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et une transmission quasi complète des droits de douane sur les prix domestiques des biens importés : les exportateurs étrangers n’ont pas réagi aux droits de douane américains en baissant leur prix, si bien que ce sont les ménages et/ou entreprises américains qui les ont payés. Pablo Fajgelbaum et alii [2020] et Alberto Cavallo et alii [2021] confirment que les droits de douane de la première administration Trump se sont quasi-complètement transmis aux prix domestiques ; les travaux disponibles suggèrent également une forte transmission des droits de douane de la seconde administration Trump [Cavallo et alii, 2025 ; Amiti et alii, 2026 ; Gopinath et Neiman, 2026]. Ce qui est moins clair, c’est de savoir si les prix payés par les consommateurs américains ont augmenté ou si les importateurs, les fabricants et les distributeurs ont absorbé la hausse des coûts via leurs marges de profits.

La première administration Trump avait adopté les droits de douane pour relancer l’industrie américaine, mais les études ne concluent pas que celle-ci en ait bénéficié, du moins dans son ensemble. Par exemple, Aaron Flaaen et Justin Pierce [2024] constatent que les secteurs manufacturiers les plus exposés aux hausses tarifaires ont connu une contraction de l’emploi : il y a certes eu un effet positif de la protection vis-à-vis des importations, mais celui-ci a été plus que compensé par les effets négatifs associés à la hausse des coûts en intrants et aux mesures de représailles adoptées par les autres pays. En outre, la hausse des droits de douane s’est traduite par une hausse des prix à la production, dans la mesure où elle a augmenté les coûts en intrants, mais aussi par une hausse du chômage dans les comtés qui y ont été les plus exposés. 

Ces divers travaux se focalisent sur des niveaux sectoriels, plutôt qu’au niveau agrégé. Dans une nouvelle étude, Tamar den Besten et Diego Känzig [2026] ont estimé les effets macroéconomiques des divers changements de la politique tarifaire américaine au cours de l’histoire. Pour cela, ils ont mobilisé des données relatives à la période allant de 1840 à 2024 et ont eu notamment recours à une stratégie d’identification narrative inspirée des travaux de Christina et David Romer pour identifier les variations proprement exogènes des droits de douane.

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Ils concluent que les hausses de droits de douane se sont révélées récessives pour l’économie américaine (cf. graphique 2). En effet, une hausse des droits de douane de 1 point de pourcentage entraîne une baisse du PIB de 0,9 % ; à sa suite, la production reste en-dessous de sa trajectoire tendancielle antérieure pendant plusieurs années. Les importations chutent immédiatement, de 4 % environ, tandis que les exportations augmentent légèrement dans l’immédiat, mais finissent par chuter elles aussi, de 2 %. La production manufacturière baisse plus fortement, de 1,5 %, ce qui confirme que les hausses de droits de douane ne protègent pas l’industrie domestique, du moins pas dans son ensemble. Le dollar tend à s’apprécier, ce qui est cohérent avec la chute des importations : la baisse des achats de produits étrangers réduit l’offre de monnaie domestique et la demande de devises étrangères sur le marché des chances. La réaction des prix est peu prononcée : le déflateur du PIB augmente de 0,5 % et l’effet se dissipe progressivement.

La légère hausse des prix à court terme et la baisse de la production sont les conséquences typiques d’un choc d’offre négatif de type « cost-push ». Cela dit, la baisse durable de la production et des échanges commerciaux, en particulier des exportations, suggèrent que d’importants effets de demande sont également à l’œuvre. La faible réaction des prix au niveau agrégé pourrait ainsi s’expliquer par la coïncidence de pressions inflationnistes du côté de l’offre et de pressions désinflationnistes du côté de la demande, qui se compensent en partie. 

Ces résultats s’observent notamment lorsque l’échantillon est restreint à la période antérieure à 1945, ce qui indique qu’ils ne s’expliquent pas par des dynamiques d’après-guerre (cf. graphique 3). En revanche, Besten et Känzig aboutissent à d’autres résultats lorsqu’ils restreignent l’échantillon à la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale : suite à une hausse des droits de douane, les exportations chutent immédiatement, et non plus après un certain délai, tandis que les prix tendent, non pas à augmenter, mais à baisser. Cela suggère un changement des canaux de transmission empruntés par les chocs tarifaires et, en l’occurrence, une plus forte prégnance des effets sur la demande après la Seconde Guerre mondiale. 

Que font les droits de douane à l’économie américaine ?

Pour Besten et Känzig, une première explication tient au changement du régime de change. Sous l’étalon-or, en vigueur une grande partie du temps avant la Seconde Guerre mondiale, les taux de change étaient fixes. Dans une telle situation, une hausse des droits de douane entraînait immédiatement une chute des importations et celle-ci améliorait le solde commercial. Le taux de change nominal ne pouvant s’apprécier, l’amélioration du solde extérieur se traduisait par des entrées d’or, un accroissement de l’offre de monnaie domestique et des tensions inflationnistes. Les exportations américaines devenant moins compétitives, les exportations finissaient par diminuer et l’amélioration initiale du solde commercial disparaissait.

En revanche, lorsque le taux de change est flexible, la contraction des importations provoquée par la hausse des droits de douane entraîne une appréciation immédiate du taux de change réel. Celle-ci compense en partie la hausse des prix à l’importation due aux droits de douane, ce qui atténue la transmission aux prix domestiques et nourrit les pressions désinflationnistes. En outre, l’appréciation du dollar et la perte en compétitivité des produits américains pèsent immédiatement sur les exportations et plus largement la demande globale, ce qui renforce les pressions à la baisse sur les prix. 

La deuxième explication avancée par Besten et Känzig concerne l’évolution du système commercial international. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique tarifaire a été de plus en plus intégrée aux négociations multilatérales et aux accords commerciaux réciproques. Dans ce contexte, une hausse unilatérale des droits de douane risque de susciter une réaction rapide des partenaires à l’échange, notamment sous la forme de représailles. Cette mesure protectionniste est donc davantage susceptible de déprimer les exportations et plus largement la demande globale, donc de générer des pressions désinflationnistes, après la Seconde Guerre mondiale qu’avant. 

 

Références

AMITI, Mary, Chris FLANAGAN, Sebastian HEISE & David E. WEINSTEIN (2026), « Who is paying for the 2025 U.S. tariffs? », in Liberty Street Economics, 12 février.

AMITI, Mary, Stephen J. REDDING & David E. WEINSTEIN (2019), « The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare », in Journal of Economic Perspectives, vol. 33, n° 4.

BESTEN, Tamar den, & Diego R. KÄNZIG (2026), « The macroeconomic effects of tariffs: Evidence from U.S. historical data », NBER, working paper, n° 34852.

CAVALLO, Alberto, Gita GOPINATH, Brent NEIMAN & Jenny TANG (2021), « Tariff passthrough at the border and at the store: Evidence from US trade policy », in American Economic Review: Insights, vol. 3, n° 1.

CAVALLO, Alberto, Paola LAMAS & Franco M. VAZQUEZ (2025), « Tracking the short-run price impact of U.S. tariffs », NBER, working paper, n° 34496.

CLAUSING, Kimberly, & Maurice OBSTFELD (2026), « What the Supreme Court's tariff ruling changes, and what it doesn't », PIIE, 23 février.

FAJGELBAUM, Pablo D., Pinelopi K. GOLDBERG, Patrick J. KENNEDY & Amit K. KHANDELWAL (2020), « The return to protectionism », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 1.

FLAAEN, Aaron, & Justin PIERCE (2024), « Disentangling the effects of the 2018–2019 tariffs on a globally connected U.S. manufacturing sector », in Review of Economics and Statistics.

FURCERI, Davide, Swarnali A. HANNAN, Jonathan D. OSTRY & Andrew K. ROSE (2022), « The macroeconomy after tariffs », in The World Bank Economic Review, vol. 36, n° 2.

GOPINATH, Gita, & Brent NEIMAN (2026), « The incidence of tariffs: Rates and reality », NBER, working paper, n° 34620.

KRUGMAN, Paul (2026), « Attack of the zombie tariffs », 24 février.

MITCHENER, Kris James, Kirsten WANDSCHNEIDER & Kevin Hjortshøj O’ROURKE (2022), « The Smoot-Hawley trade war », in The Economic Journal, vol. 132, n° 647.

OSSA, Ralph, & Stephen J. REDDING (2026), « The economics of tariffs », CEP, discussion paper, n° 2155.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : D'un champ l'autre
  • : Méta-manuel en working progress
  • Contact

Twitter

Rechercher