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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 15:07

La montée des tensions géopolitiques et surtout l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie ont amené les pays européens, les Etats-Unis et d’autres pays à fortement accroître leurs dépenses militaires. La question de leur financement est d’autant plus aiguë que beaucoup de pays développés ont des niveaux d’endettement public particulièrement élevés et, surtout pour certains pays européens, des niveaux de fiscalité également élevés. C’est notamment en raison de ce contexte qu’Emmanuel Macron a appelé à l’émission d’une dette commune pour financer le réarmement européen, idée que les dirigeants allemands ont, comme on pouvait s’y attendre, taclé en appelant leurs homologues français à réduire leurs dépenses sociales pour financer leurs dépenses militaires [Pisani-Ferry, 2026].

Comment les gouvernements ont-ils par le passé financé leurs dépenses militaires ? Dès les premiers conflits, les Etats ont naturellement recouru à l’impôt. Pointant l’imbrication entre le processus de construction de l’Etat et les conflits militaires, le sociologue Charles Tilly [1990] estimait que « la guerre fait les Etats et les Etats font la guerre » et soulignait le rôle central de l’impôt dans cette double dynamique. En effet, la hausse des recettes fiscales permet de financer un conflit, en particulier lorsque l’économie est encore peu développée, c’est-à-dire lorsque les institutions et marchés financiers sont peu développés ; symétriquement, la guerre permet aux Etats d’étendre leur territoire, donc leur base fiscale, mais aussi d’accroître le consentement à l’impôt de la population.

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans l’histoire contemporaine, ce sont durant les guerres mondiales que les taux d’impositions et les recettes fiscales ont connu leurs plus fortes hausses, en particulier parmi les pays belligérants [Scheve et Stasavage, 2016] (cf. graphique 1). Mais ces conflits se sont également accompagnés de fortes hausses des ratios dette publique sur PIB [Mitchener et Trebesch, 2023] (cf. graphique 2). Les deux modes de financement ont bien été utilisés à travers l’histoire. Que dit la théorie économique quant au mode de financement qu’il faut privilégier entre l’impôt et l’emprunt ?

Comment financer les dépenses militaires ?

Adam Smith, puis David Ricardo lors des guerres napoléoniennes, conseillaient de financer les guerres via l’impôt plutôt que par l’emprunt, notamment parce que ce dernier tendait à dissimuler le coût réel des conflits. John Maynard Keynes [1940] s’est également montré circonspect à l’idée de recourir à l’endettement lorsqu’il a présenté son plan pour financer la participation du Royaume-Uni à la Seconde Guerre mondiale : il proposa un nouvel impôt sur le revenu fortement progressif pour faire avant tout contribuer les plus riches, mais aussi de confisquer une partie de l’épargne des ménages le temps du conflit, puis d’adopter un impôt sur le capital à la fin du conflit pour rembourser les dettes et réduire les inégalités que celui-ci n’aurait pas manqué de creuser. Dans sa logique, le boom des dépenses militaires, en économie contrainte, alimenterait la demande, donc l’inflation ; la confiscation (temporaire) de l’épargne réduisait ce risque en contenant la demande. Keynes s’écartait ainsi de son mentor, Pigou [1916], qui considérait que les financements des conflits par l’emprunt et par l’impôt étaient en définitive équivalents.

Il est clair que les conséquences d’une hausse d’impôts et d’un emprunt ne sont pas similaires. La hausse des impôts risque de peser sur l’activité, en particulier en temps de guerre dans la mesure où le conflit contraint déjà l’appareil productif. Mais d’un autre côté l’endettement risque, comme nous l’avons dit, d’alimenter l’inflation, mais aussi d’entraîner une hausse des coûts de financement pour le secteur privé et ainsi des effets d’éviction sur les investissements, et il laisse ouverte la question de la soutenabilité de la dette publique à plus long terme.

Depuis une cinquantaine d’années, la question de savoir s’il faut recourir à l’emprunt ou à l’impôt pour financer une dépense publique est souvent étudiée au prisme des modèles de « lissage fiscal » (tax smoothing) [Barro, 1979 ; Lucas et Stokey, 1983]. D’après ceux-ci, il est sous-optimal de faire varier les taux d’imposition d’une année sur l’autre, dans la mesure où une telle variation est source de distorsions. Si le gouvernement doit augmenter temporairement et de façon inattendue les dépenses publiques, comme c’est souvent le cas avec les dépenses militaires lors d’un conflit, il est optimal qu’il ne modifie pas les impôts courants et finance le surcroît de dépenses en empruntant ; il remboursera le surcroît de dette progressivement par la suite. En revanche, si le gouvernement doit financer une hausse durable des dépenses publiques, il en va tout autrement : il doit augmenter d’un même montant les impôts. En effet, s’il finançait le surcroît de dépenses par l’emprunt, le déficit se creuserait durablement et la dette publique se retrouverait sur une trajectoire explosive.

Comment financer les dépenses militaires ?

Les études empiriques des financements des guerres restent assez rares ; la question a notamment perdu de son intérêt dans le sillage de la fin de la Guerre froide, lorsqu’on a cru que les conflits interétatiques seraient pour l’essentiel relégués au passé. Ces travaux ont souvent porté sur le cas américain (cf. graphique 3). Lee Ohanian [1997] s’est par exemple penché sur le financement de l’engagement des Etats-Unis à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre de Corée ; la première a été principalement financée via l’endettement, tandis que les administrations Truman et Eisenhower ont principalement financé la seconde par des hausses d’impôts, ce qui contribue certainement à expliquer pourquoi la croissance américaine fut particulièrement volatile au cours de ces années-là. En procédant à une simulation contrefactuelle, Ohanian conclut que la Seconde Guerre mondiale aurait davantage nui à la production et au bien-être des ménages si elle avait été financée par l’impôt plutôt que par la dette. En étudiant le financement de la guerre d’indépendance, de la guerre de 1812 et de la guerre civile, Hall et Sargent [2014] concluent que la question du financement n’est pas qu’une question de choix entre impôt et emprunt et que le choix du gouvernement d’honorer ou non certaines créances joue particulièrement sur la confiance vis-à-vis de sa dette et de la monnaie.  

Lors de la Guerre froide, certains ont évoqué un possible arbitrage entre les dépenses militaires (« guns ») et les autres dépenses publiques, en particulier les dépenses sociales (« butter » [1]) : les gouvernements auraient tendance à augmenter les dépenses militaires en réduisant les dépenses sociales [Russett, 1982 ; Mintz, 1989]. Les études empiriques ne sont toutefois pas vraiment parvenues à corroborer cette hypothèse. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Dans une nouvelle étude, Johannes Marzian et Christoph Trebesch [2026] ont exploré les conséquences budgétaires des accroissements de dépenses militaires à partir d’un échantillon de données couvrant 20 pays sur la période allant de 1870 à 2022. Celui-ci leur permet d’identifier 114 booms dans les dépenses militaires (cf. graphique 4). 26 de ces booms ont eu lieu durant une guerre civile ou interétatique majeure (c’est-à-dire entraînant au moins 10.000 morts au combat), 66 ont eu lieu durant la paix. Il apparaît que les booms dans les dépenses militaires ont été assez réguliers au cours de l’histoire, mais ils ont été particulièrement fréquents au cours de trois événements, à savoir les deux guerres mondiales et les années 1950. Depuis les années 1970, ils sont devenus rares. Ce n’est que dans la période récente, en l’occurrence suite à la reprise de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, que leur fréquence s’est accrue. Marzian et Trebesch n’incluent toutefois pas ces booms récents, dans la mesure où ils manquent de données relatives à leur financement et à leur impact sur les finances publiques.

Comment financer les dépenses militaires ?

En étudiant leur échantillon, Marzian et Trebesch concluent qu’en temps de guerre les booms de dépenses militaires sont principalement financés via l’emprunt. En revanche, le financement est plus équilibré en période de paix : il s’appuie à la fois sur l’emprunt et sur l’impôt. Les gouvernements agissent donc assez conformément aux préconisations de la théorie du lissage fiscal : les conflits étant généralement limités à quelques années, elle amène à recommander le recours à l’endettement lorsqu’un conflit éclate ; les booms des dépenses militaires en temps de paix ne visant pas forcément à se préparer à une menace imminente, ces dépenses sont davantage susceptibles de s’étaler dans la durée, ce qui justifie selon celle-ci le recours à l’impôt.

Comment financer les dépenses militaires ?

En zoomant sur le comportement des dépenses, Marzian et Trebesch trouvent peu d’éléments empiriques soutenant l’idée que les dépenses sociales sont réduites durant les accroissements de dépenses militaires. Les réductions dans les dépenses sociales en périodes de guerre et de réarmement sont exceptionnelles, que ce soit en termes nominaux ou réels, leur niveau nominal ayant tendance à augmenter avec le niveau général des prix. 

Comment financer les dépenses militaires ?

Ainsi, les booms des dépenses publiques semblent durablement accroître les impôts et les dépenses publiques, et non seulement des dépenses militaires. Ces dernières ne se sont pas substituées aux dépenses sociales ; ces deux postes ont augmenté conjointement. Autrement dit, il n'y a pas eu d'arbitrage « guns versus butter ». Marzian et Trebesch en concluent que ces épisodes ne sont donc pas de simples perturbations temporaires, mais modifient durablement la trajectoire de l’Etat fiscal. Dans une logique à la Tilly, les booms des dépenses militaires semblent donc bien contribuer à élargir le poids de l’Etat.

 

[1] Le mot « butter » vient certainement du manuel d’économie de Paul Samuelson [1948], ce dernier l’utilisant pour évoquer un bien de consommation au sens large, et non pour désigner les dépenses sociales comme le fait la littérature que nous évoquons ici. 

 

Références

AIKMAN, David (2026), « How should we pay for increased defence spending? », NIESR, 6 février. 

BARRO, Robert (1979), « Federal deficit policy and the effects of public debt shocks », NBER, working paper, n° 443.

HALL, George J. & Thomas J. SARGENT (2014), « Fiscal discriminations in three wars », in Journal of Monetary Economics, vol. 61.

ILSETSKI, Ethan (2025), « Guns and growth: The economic consequences of defense buildups », Kiel, Report, n° 2.

KEYNES, John Maynard (1940), How to Pay for the War, éditions Macmillan & Co.

LUCAS, Robert E., & Nancy L. STOKEY (1983), « Optimal fiscal and monetary policy in an economy without capital », in Journal of Monetary Economics, vol. 12, n° 1.

MARZIAN, Johannes, & Christoph TREBESCH (2025), « How to finance Europe’s military buildup? Lessons from history », Kiel, Policy Brief, n° 184.

MARZIAN, Johannes, & Christoph TREBESCH (2026), « Guns and butter: The fiscal consequences of rearmament and war », Kiel, working paper, n° 2310.

MINTZ, Alex (1989), « Guns versus butter: A disaggregated analysis », in American Political Science Review, vol. 83, n° 4.

MITCHENER, Kris James, & Christoph TREBESCH (2023), « Sovereign debt in the twenty-first century », in Journal of Economic Literature, vol. 61, n° 2.

MOHR, Cathrin, & Christoph TREBESCH (2025), « Geoeconomics », Kiel, working paper, n° 2279.

OHANIAN, Lee E. (1997), « The macroeconomic effects of war finance in the United States: World War II and the Korean War », in American Economic Review.

PISANI-FERRY, Jean (2026), « L’engagement allemand dans le réarmement est une bonne nouvelle et un défi pour l’Europe », in Le Monde, 21 février.

RUSSETT, Bruce (1982), « Defense expenditures and national well-being », in American Political Science Review, vol. 76, n° 4.

SAMUELSON, Paul (1948), Economics.

SCHEVE, Kenneth, & David STASAVAGE (2016), Taxing the Rich: A History of Fiscal Fairness in the United States and Europe, éditions Princeton University Press.

TILLY, Charles (1990), Coercion, Capital and European States, éditions Basil Blackwell.

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