Les transferts de revenus aux ménages sont fréquemment utilisés lors des récessions. Mais pour qu’ils stimulent efficacement l’activité économique, les économistes estiment que les mesures de relance budgétaire doivent être « prises à temps, temporaires et ciblés » [Spilimbergo et alii, 2008 ; Creel et alii, 2011]. En l’occurrence, les transferts sont théoriquement plus efficaces s’ils ciblent les ménages ayant un faible revenu et contraints en termes de liquidité, dans la mesure où ceux-ci présentent la propension marginale à consommer la plus élevée. Plusieurs travaux empiriques confirment cette idée, notamment en observant la réponse de la consommation des ménages aux transferts accordés aux Etats-Unis lors de la Grande Récession de la fin des années 2000 [Parker et alii, 2013 ; Kaplan et Violante, 2014] et lors de la pandémie de Covid-19 en 2020 [Coibion, Gorodnichenko et Weber, 2020 ; Kaplan, Moll et Violante, 2020 ; Parker et alii, 2022 ; Baker et alii, 2023]. Pourtant, en pratique, ce ne sont souvent pas les plus pauvres qui sont ciblés par les transferts de relance et ces transferts restent souvent durablement en place.
Tout un courant en science économique, l’économie politique, étudie les motivations des élus et, en l’occurrence, l’impact des préoccupations électorales sur leurs décisions et la conduite de la politique économique. Les élus sont incités à prendre des mesures susceptibles d’accroître leurs chances de rester au pouvoir, or ces mesures ne sont pas forcément celles qui maximisent le bien-être de la collectivité, c’est-à-dire risquent d’être sous-optimales. Dans le sillage des travaux d’Anthony Downs [1957], l’économie politique part du principe que les élus auront tendance à de concevoir les politiques publiques de telle sorte qu’elles satisfassent un maximum l’électeur médian ou les individus dont le comportement électoral y sera le plus sensible.
Dans le cas d’une mesure de relance, il ne s’agit pas forcément des individus dont la consommation sera la plus sensible à celle-ci. La sociologie politique montre depuis longtemps que les plus modestes sont ceux qui s’engagent le moins politiquement et, notamment, qui sont les moins susceptibles d’aller voter. Les élus ne sont donc pas forcément incités à cibler sur eux les transferts de relance. Cela dit, l’économie politique ne suppose pas que l’électeur (médian) soit forcément égoïste, qu’il ne se soucie que de sa situation personnelle ; d’autres motivations, notamment altruistes, peuvent entrer en considération. Ainsi, les électeurs peuvent récompenser les élus selon l’évolution de leur situation personnelle ou bien selon l’évolution plus générale de l’économie. Dans le premier cas, celui du vote du portefeuille (pocketbook voting), les élus ont un intérêt politique à cibler les individus politiquement sensibles à la hausse de leur revenu. Dans le second cas, celui du vote sociotropique (sociotropic vote), les élus ont un intérêt politique à cibler les individus dont la consommation est la plus sensible au transfert, puisqu’un tel ciblage sera le plus efficace pour améliorer la conjoncture.
En outre, si les élus ont des incitations électorales à adopter certaines mesures, ils peuvent réciproquement avoir des incitations politiques à ne pas mettre fin à de telles mesures. Cela contribue à expliquer pourquoi des mesures adoptées officiellement temporairement pour stimuler l’activité économique soient maintenues après les récessions.
Dans une nouvelle étude, Silvia Vannutelli [2025] s’est penchée sur les effets électoraux d’un transfert de revenu en Italie. Il s’agit d’un crédit d’impôts mensuel de 80 euros adopté en avril 2014 par le gouvernement issu du Partito Democratico, mené par le Premier ministre Matteo Renzi. L’objectif officiel était de stimuler la consommation et de soutenir les franges inférieures des classes moyennes suite à la succession de récessions, celle associée à la crise financière mondiale en 2008, puis celle associée à la crise de la zone euro et à la généralisation de l’austérité en 2011 : en 2013, le PIB italien était 8,7 % inférieur au niveau qu’il atteignait en 2007. En Italie, ce sont, comme ailleurs, les plus pauvres qui présentent les plus fortes propensions marginales à consommer [Neri et alii, 2017 ; Andini et alii, 2018]. Pourtant, la mesure du gouvernement Renzi a ciblé les individus au revenu intermédiaire : étaient éligibles les salariés dont le revenu annuel était compris entre 8.145 euros et 26.000 euros (dans un contexte où le revenu médian s’élevait alors en Italie à 16.000 euros), ce qui représentait une hausse de 6 à 12 % du salaire. Plus de 10 millions de salariés ont reçu ce bonus en 2014. Cette mesure devait initialement être temporaire, n’être effective qu’en 2014, mais elle est devenue permanente à compter de l’année 2015 : aucun des cinq gouvernements qui se sont succédés depuis au pouvoir ne l’a supprimée.
Vannutelli constate que le transfert a augmenté le part de suffrages recueillis par le parti au pouvoir de 0,18 point de pourcentage pour chaque hausse de 1 point de pourcentage de la part de récipiendaires. Pour la municipalité moyenne, l’adoption du bonus a augmenté la part de suffrages obtenus par le parti démocrate en 2014 de 35 % par rapport aux résultats de 2013. Ces gains électoraux ont persisté pendant au moins cinq ans, puisqu’un effet du bonus sur les suffrages obtenus par le parti démocrate était encore visible en 2019.
En outre, Vannutelli constate que les effets électoraux ont été les plus faibles dans les municipalités avec les bénéficiaires relativement les plus pauvres et significativement plus élevés dans les municipalités avec les bénéficiaires étaient relativement proches du milieu de la répartition des revenus. D’autre part, la sanction électorale dans les urnes a été asymétrique : les individus à haut revenu, qui n’ont pas bénéficié du bonus, ont réduit leur soutien pour le parti démocrate, tandis que les exclus les plus pauvres ne l’ont pas fait. Ces deux constats suggèrent que la propension marginale à voter selon les transferts augmente avec le niveau de revenu : les électeurs proches du revenu médian ont été plus sensibles à l’obtention du crédit d’impôt que les électeurs pauvres. Alors que le ciblage des plus pauvres aurait maximisé l’impact des transferts sur l’activité économique, les politiciens avaient bien un gain électoral à favoriser les revenus intermédiaires dans la mesure où ceux-ci ont été les plus susceptibles de les récompenser dans les urnes.
Vannutelli a procédé une analyse contrefactuelle pour quantifier l’arbitrage auquel les élus ont été confrontés. Elle estime qu’un transfert qui aurait ciblé les ménages les plus pauvres (ceux gagnant moins de 20.000 euros) plutôt que ceux gagnant un revenu intermédiaire (gagnant entre 8.000 et 26.000 euros) aurait accru la réponse de la consommation de 30 %, mais réduit les rendements électoraux d’au moins 15 %. Cela implique un taux de substitution de 2 pour 1 : pour chaque point de pourcentage de part de suffrages sacrifié, le gouvernement aurait pu augmenter l’efficacité de la relance de 2 points de pourcentage.
Références
DOWNS, Anthony (1957), An Economic Theory of Democracy.
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