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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 14:05

U.S. Recoveries Really Aren’t Different

Alors que la plupart des récessions consécutives à la Seconde Guerre mondiale ont présenté un profil en V aux Etats-Unis, la reprise de la Grande Récession se caractérise par une faible croissance et une faible création d’emplois. Cinq ans après la crise du crédit subprime, le PIB par habitant américain reste toujours en-deçà de son niveau d’avant-crise et le taux de chômage demeure à un niveau élevé. Selon la définition qu’en retiennent Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff (2008, 2012), une crise systémique affecte une large part du système financier de l’économie. La crise qui débuta en 2007 a pu très tôt être qualifiée de systémique. Or, d’après les travaux réalisés par Reinhart et Rogoff, les crises financières de dimension systémique se sont toujours traduites par une lente reprise. Il n’est alors pas surprenant que l’actuelle reprise de l’activité économique aux Etats-Unis soit effectivement lente.

Réactualisant leurs résultats antérieurs, les auteurs se sont récemment à nouveau penchés sur les cinq crises financières systémiques que les Etats-Unis connurent après 1870. Il s’agit de la crise de 1873 (qui fut appelée Grande Dépression jusqu’à ce que survienne la crise des années trente), de la crise de 1893, de la panique de 1907, de la Grande Dépression des années trente et donc de la Grande Récession de 2007 (les auteurs préférant qualifier cette dernière de Seconde Grande Contraction). La comparaison de ces crises systémiques ne soutiennent pas l’idée selon laquelle les reprises de l’activité aux Etats-Unis qui survinrent avant la Première Guerre mondiale furent en moyenne plus rapides que les suivantes, ni même l’idée que les Etats-Unis ont réalisé ces dernières années une performance macroéconomique plus médiocre que lors des précédentes crises systémiques ; ils ont au contraire connu une meilleure performance en termes de revenu par habitant et de chômage. En s’appuyant sur le revenu par habitant, les auteurs comparent ensuite les récentes performances macroéconomiques des Etats-Unis avec celles des autres pays avancés qui subirent des crises financières depuis 2007, qu’elles soient ou non de nature systémique. D’une part, il apparaît que les économies qui ont récemment souffert de crises financières systémiques ont généralement subi de plus grands dommages macroéconomiques que les pays où le problème financier s’est révélé moins sévère. D’autre part, les données montrent que si les Etats-Unis subissent au cours de la Grande Récession de plus forts dommages que les pays soumis à des crises non systémiques, leurs performances sont toutefois meilleures que celles observées dans les pays confrontés à des crises systémiques.

GRAPHIQUE 1  PIB réel par habitant lors des crises systémiques américaines (en indices)

Reinhart,1

Note : la moyenne des 5 crises systémiques inclue les crises de 1873, 1892, 1907, 1929 et 2007. La moyenne des 3 crises systémiques exclue la Grande Dépression et la crise actuelle.

Source : Reinhart et Rogoff (2012)

La premier graphique compare l’évolution du PIB par habitant aux Etats-Unis lors de la crise qui débute en 2007 avec son évolution lors des quatre précédentes crises systémiques. La contraction du PIB par tête est moins forte lors de la récente crise, même si l’on exclut la Grande Dépression de l’échantillon. Cinq ans après le pic d’activité, le niveau du PIB par habitant est relativement plus élevé que lors des crises précédentes. L’actuelle reprise est en outre plus forte que celles consécutives aux crises de 1873, de 1893 et de 1907. Il fallut cinq ans pour que le PIB par tête revienne à son niveau initial suite aux crises de 1873 et de 1893, mais il fallut onze ans pour qu’il revienne à son niveau d’avant-crise lors de la Grande Dépression.

GRAPHIQUE 2  Evolution du taux de chômage annuel moyen lors des crises systémiques américaines (en points de pourcentage)

Reinhart,2

Source : Reinhart et Rogoff (2012)

Le deuxième graphique présente l’évolution du taux de chômage depuis le pic de l’activité lors des divers épisodes de crises systémiques. La crise de 2007 est associée à des taux de chômage significativement plus faible que lors des dépressions des années 1890 et 1930. Le taux de chômage était de 3 % en 1892 ; il atteignit 14,4 % cinq ans après. Il était de 3,2 % en 1929, puis de  14,9 % cinq ans après. Il était de 4,6 % en 2007 et s’élève aujourd’hui à 9 %. L’évolution du chômage lors de la crise actuelle ressemble davantage à celle observée suite à la panique de 1907. Le taux de chômage était de 1,7 % en 1906 ; il atteignit 6 % cinq ans après. L’histoire économique montre que, suite à une crise systémique, il faut au minimum une décennie pour que le taux de chômage revienne à son niveau d’avant-crise. Il fallut quatorze ans pour que le chômage retrouve son niveau initial après les crises de 1893 et 1929. Il lui fallut douze ans pour revenir à son niveau initial après la crise de 1907.

GRAPHIQUE 3  PIB réel par tête (2007-2011)

Reinhart-3.jpg

Source : Reinhart et Rogoff (2012)

Le troisième graphique compare l’évolution depuis 2007 du PIB par habitant aux Etats-Unis avec celle constatée en moyenne dans les autres pays ayant subi une crise systémique ou bien non systémique au cours de la même période. L’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, les Etats-Unis, la Grèce, l’Irlande, l’Islande, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont tous connu des crises bancaires systémiques. Les crises financières subies par la France, l’Italie, le Portugal, la Suède et la Suisse sont de nature non systémique, leur secteur bancaire ayant été confrontés à de moindres turbulences. L’Italie et le Portugal ont toutefois connu une très grave détérioration de la situation sur leur marché du travail et d’importantes difficultés budgétaires. Les données montrent que les crises systémiques sont caractérisées par une contraction relativement plus forte et plus prolongée du PIB par habitant que les crises non systémiques. En outre, les Etats-Unis ont connu une contraction du PIB par tête similaire au déclin que l’on peut observer dans d’autres pays européens soumis à une crise systémique, mais l’économie américaine expérimenta aussi une reprise plus rapide par la suite.

Les études de Reinhart et Rogoff soutiennent ainsi l’idée que les crises financières tendent à provoquer de lentes reprises économiques, la récession prenant au final une forme en U voire en L. Leurs conclusions s’opposent aux résultats obtenus par Michael Bordo et Joseph Haubrich (2012) : selon ces derniers, les reprises sont habituellement très rapides après les crises financières. Si les conclusions de Reinhart et Rogoff sont bonnes, c’est-à-dire si les Etats-Unis ont effectivement eu de relativement meilleures performances économiques qu’au cours des précédents épisodes de crises systémiques, alors il est possible de conclure l’administration Obama s’est avérée efficace dans la gestion macroéconomique des Etats-Unis. Si au contraire l’analyse de Bordo et Haubrich s’avère juste, le gouvernement américain pourrait être accusé d’avoir ralenti la reprise de l’activité. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les économistes soutenant Romney, en particulier John Taylor, dénigrent les conclusions de Reinhart et Rogoff, tout en plébiscitant l’étude de Bordo et Haubrich.

Comme le souligne Noah Smith (2012), il existe de nombreuses différences méthodologiques entre les deux travaux qui relativisent cette divergence des résultats obtenus par les deux équipes d’économistes. Tout d’abord, si Bordo et Haubrich ne se penchent que sur les seuls Etats-Unis, Reinhart et Rogoff incorporent les données de plusieurs pays étrangers dans le champ de leur analyse. Ensuite, Reinhart et Rogoff offrent une définition plus étroite de la crise financière. Enfin, Bordo et Haubrich définissent la force de la reprise comme le taux de croissance du PIB suite au creux de l’activité économique, alors que Reinhart et Rogoff la définissent comme le nombre d’années que nécessite le PIB par habitant pour retrouver son niveau d’avant-crise. Sur ce point, si les deux travaux mesurent différemment un même phénomène, leurs résultats peuvent finalement trouver une certaine cohérence entre eux.

 

Références Martin ANOTA

BORDO, Michael, & Joseph HAUBRICH (2012), « Deep recessions, fast recoveries, and financial crises: Evidence from the american record », NBER Working Paper, n° 18194, juin 2012.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2008), Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière, Pearson.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2012), « This time is different, again? The United States five years after the onset of subprime ».

SMITH, Noah (2012), « Reinhart-Rogoff vs. Bordo-Haubrich (with grandstanding by John Taylor) », in Noahpinion (blog), 18 octobre.

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 18:25

La santé contribue-t-elle à l’élévation du revenu par habitant ? La question est importante pour la politique économique, non seulement pour les pays en développement, mais aussi pour les pays avancés : elle est essentielle dans les débats portant sur l’éventuelle extension (ou le simple maintien) des programmes de santé, en particulier à un moment où les plans d’austérité peuvent prendre la forme d’une contraction des dépenses publiques. La réduction des dépenses publiques essentielles à l’accumulation de capital humain pourrait en l’occurrence s’avérer particulièrement dommageable à la croissance économique de long terme.

L’amélioration de la santé et de l’espérance de vie ont théoriquement des effets ambigus. Les individus ayant une plus longue espérance de vie épargnent davantage. Si dans un cardre néoclassique, ce relèvement du taux d’épargne nourrit l’accumulation du capital et par là la croissance du PIB, il se traduit au contraire par un effet dépressif sur l’activité économique en réduisant la demande globale dans une optique keynésienne. Ensuite, dans un environnement marqué par une faible mortalité infantile, les parents optent pour un moindre niveau de fertilité. La croissance de la population totale s’en trouve limitée et la croissance du revenu par tête peut éventuellement s’accélérer. Au sein du ménage, les parents fournissent alors davantage de ressources économiques, matérielles et affectives à leurs enfants, ce qui favorise leur réussite scolaire et leur entrée dans la vie active.

Si les individus s’attendent à vivre plus longtemps (et si les parents s’attendent à ce que leurs enfants et eux-mêmes vivent plus longtemps), ils tendent à investir davantage dans leur éducation. Il n’est alors pas étonnant que les théories de la croissance endogène ont considéré la santé comme un élément crucial à l’accumulation de connaissances et de compétences, deux vecteurs clés du progrès technique et par là de la croissance économique. L’allongement de l’espérance de vie se traduit de fait à long terme par une plus grande accumulation de savoirs par chaque individu. Inversement, les enfants souffrant de malnutrition et de maladie sont plus souvent absents à l’école, mais ils sont aussi moins souvent scolarisés. La maladie affaiblit leur capacité d’apprentissage, car elle se traduit par une moindre concentration en classe, une déficience cognitive et des stigmates. Enfin, il ne faut pas oublier que la santé constitue elle-même une composante du capital humain : des individus en meilleure santé sont de fait plus productifs, s’adaptent mieux aux innovations technologiques et plus largement aux situations changeantes. Une mauvaise santé freine la créativité, l’entrepreneuriat et la capacité à se montrer original. Les sociétés présentant un stress pathogène élevé seraient moins enclines au développement et à la diffusion des innovations.

Depuis l’article séminal de Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin (1992), plusieurs études ont cherché à préciser empiriquement le lien entre la santé et la croissance économique. Parmi d’autres, Philippe Aghion, Peter Howitt et Fabrice Murtin (2012) ont établi une relation positive et significative entre l’espérance de vie et la croissance. Les trois auteurs trouvent en effet qu’un niveau initialement élevé de l’espérance de vie et une amélioration rapide de celle-ci ont un impact significativement positif sur la croissance du PIB par tête. En se focalisant ensuite sur les seuls pays de l’OCDE, ils montrent que la réduction de la mortalité, spécialement avant 40 ans, génère d’importants gains de productivité. Daron Acemoglu et Simon Johnson (2007) peinent au contraire à déceler une relation positive entre l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance et la croissance du revenu. Leur étude, qui se focalise sur la période entre 1940 et 1980, tend au contraire à montrer que les innovations dans le domaine de la santé accélèrent la croissance de la population et par conséquent entraînent une baisse du revenu par tête.

Les indicateurs conventionnels de santé tels que l’espérance de vie ou la taille peuvent manquer les canaux de transmission de la production de savoirs car ils ignorent le caractère multidimensionnel de la santé. Il existe en outre un décalage entre l’instant où la santé est altérée et l’instant où la productivité s’en trouve modifiée. A partir d’un modèle de croissance endogène, Jakob Madsen (2012) a cherché à surmonter ces difficultés méthodologiques et apporte avec sa récente étude trois contributions à la littérature empirique relative au lien entre santé et croissance. Tout d’abord, il incorpore la santé dans la capacité d’apprentissage des enfants à l’école tout en permettant son interaction avec la scolarisation elle-même. Il élabore alors une mesure de la scolarité ajustée à la santé pour la population en âge de travailler et il l’introduit dans les régressions de la croissance de la productivité. Il utilise les prix alimentaires réels et la mortalité infantile comme instruments pour les taux de mortalité dépendant de l’âge. Ensuite, il incorpore la santé de la population en âge de travailler dans une fonction de production d’idées. Enfin, l’auteur observe si la santé influence la scolarisation. Pour cela, il compile les données relatives à 21 pays de l’OCDE pour la période s’étalant entre 1812 et 2009 pour 21 pays. Ces deux siècles ont connu la forte morbidité de l’ère post-malthusienne, la transition au régime moderne de croissance au début du vingtième siècle et le régime moderne de faible morbidité.

Les données de Madsen montrent que la santé a particulièrement favorisé la croissance depuis 1870 à travers le capital humain et les innovations. La réussite scolaire ajustée à la santé se révèle un bien plus puissant vecteur du progrès technique que la réussite scolaire non ajustée. Entre 1875 et 2009, la croissance de la productivité aurait été 20 % plus élevée si les taux de mortalité avaient été sur la période égaux à leur niveau de 2009. De plus, la mortalité à l’âge de travailler est un déterminant essentiel de la production d’idées et de capital technologique. Les taux de mortalité à l’âge de la scolarité influencent la scolarisation dans le secondaire et le supérieur, ce qui suggère que la santé n’affecte pas seulement l’apprentissage, mais également les taux de scolarité. Au final, le déclin de la mortalité a constitué une force cruciale à l’œuvre derrière la transition du modèle de croissance post-malthusien au régime moderne de croissance dans les pays avancés. Les différences dans les taux de mortalité d’un pays à l’autre expliquent notamment pourquoi certains pays ont convergé plus rapidement que d’autres vers la frontière de production. En définitive, la santé apparaît comme un élément significatif pour la croissance à travers la scolarisation, l’apprentissage et la production d’idées.

L’auteur tire de ses résultats plusieurs implications pour la théorie de la croissance et la conduite de la politique économique. Tout d’abord, puisque la morbidité joue un rôle important dans l’accumulation du capital humain et les innovations technologiques, cette étude explique (en partie) pourquoi ces derniers se sont fortement accumulés dans certains pays en particulier pendant et après la Révolution industrielle. Ensuite, l’espérance de vie à la naissance et les autres mesures conventionnelles de la santé peuvent manquer les différents canaux par lesquels la santé influence la croissance. L’étude montre que ni la scolarité, ni la création d’idées ne sont positivement influencées par l’espérance de vie à la naissance. De plus, une mortalité élevée réduit la croissance de la productivité. Madsen rejette ainsi l’intuition de Malthus : selon ce dernier, en raison des rendements décroissants, une hausse de la mortalité entraîne une hausse du revenu par tête ; un tel mécanisme est inopérant dans une économie fondée sur l’innovation où la terre est un facteur de production d’une relativement faible importance. Enfin, c’est le capital humain ajusté à la santé, et non la réussite scolaire, qui est essentiel à la croissance, ce qui explique la difficulté des études empiriques à trouver une relation claire entre la réussite scolaire et la croissance économique.

 

Références Martin ANOTA

ACEMOGLU, Daron & Simon JOHNSON (2007), « Disease and Development: The Effect of Life Expectancy on Economic Growth », in Journal of Political Economy, vol. 115, n° 6.

AGHION, Philippe, Peter HOWITT & Fabrice MURTIN (2012), « The Relationship Between Health and Growth: When Lucas Meets Nelson-Phelps », in Review of Economics and Institutions, vol. 2, n° 1, hiver.

BARRO, Robert, & Xavier SALA-I-MARTIN (1992), « Convergence », in Journal of Political Economy, vol. 100, n° 2.

MADSEN, Jakob (2012), « Health, Human Capital Formation and Knowledge Production: Two Centuries of International Evidence », NBER working paper, n° 18461, octobre.

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 20:26

Robert Gordon (2012a, b) explore les dynamiques de croissance à long terme des Etats-Unis en revenant tout d’abord sur les tendances lourdes observées jusqu’en 2007, puis en conjecturant le sentier de croissance que l’économie américaine devrait suivre ces prochaines décennies. Son analyse fait explicitement abstraction de la Grande Récession, même si la crise a pu avoir de profonds effets structurels sur le potentiel de croissance. Elle se focalise sur l’économie américaine, car c’est bien celle-ci qui n’a cessé de repousser la frontière technologique et le niveau de vie depuis la fin du dix-neuvième siècle en prenant la place de la Grande-Bretagne comme centre névralgique de l’économie-monde et ainsi comme moteur de la croissance mondiale. Si à l’avenir les Etats-Unis ne parvenaient plus à repousser la frontière technologique, soit les autres pays prendraient le relais et contribueraient eux-mêmes à la repousser, soit ils s’en montreraient incapables et verraient leurs propres perspectives de croissance en être sensiblement altérées.

Gordon met en avant un certain nombre de faits saillants :

1. La période s’étalant entre 1750 et 2007 pourrait s’avérer exceptionnelle dans l’histoire économique. La croissance du PIB réel par tête avait été quasiment nulle avant 1700, date à partir de laquelle elle commença à accélérer. Rien ne garantit que la croissance se poursuivra à l’avenir au même rythme que celui poursuivi au cours de ces 250 dernières années.

2. La croissance de la production par tête pour le pays à la frontière technologique a accéléré de 1750 jusqu’au milieu du vingtième siècle. Elle a culminé aux Etats-Unis entre 1928 et 1950. Elle ralentit constamment depuis et pourrait atteindre 0,2 % en 2100. Avant 1700, plusieurs siècles devaient s’écouler pour que le revenu par habitant double. Celui-ci a été multiplié par deux aux Etats-Unis en seulement 28 ans sur la période s’étalant entre 1929 et 1957, puis en 31 ans entre 1957 et 1988. Mais il pourrait ne progresser que très lentement au cours du vingt-et-unième siècle, au point de n’atteindre le double de son niveau de 2007 qu’en 2100. Cette convergence vers un état semi-stationnaire ne dépendrait fondamentalement pas des fluctuations conjoncturelles, mais constituerait bien une tendance structurelle. Comme plusieurs secteurs innovateurs le montrent déjà, le processus d’innovation, qui s’avère si essentiel aux gains de productivité et partant à la croissance, bute sur les rendements décroissants.

3. L’histoire économique a été marquée par trois révolutions industrielles. La première s’est déroulée entre 1750 et 1830. Ses principales innovations ont été les machines à vapeur, le filage du coton et les voies ferrées. La deuxième s’est déroulée entre 1870 et 1900. Ses innovations majeures ont été les centrales électriques, le moteur à combustion interne et l’eau courante avec la plomberie intérieure. Ces deux révolutions ont chacune nécessité un siècle pour entièrement déployer leurs effets sur l'économie. Les innovations générées par la deuxième révolution transformaient encore profondément l’économie au cours des années soixante. Le ralentissement de la productivité observé dès les années soixante-dix pourrait s’expliquer par le fait que l’ensemble des potentialités attachées à ces innovations avaient alors été pleinement exploitées.

4. La troisième révolution industrielle a débuté dans les années soixante et atteint son apogée à la fin des années quatre-vingt-dix avec la bulle internet et l’euphorie de la nouvelle économie. Les ordinateurs, internet et les téléphones portables constituent ses principales innovations. Son impact sur la productivité s’est largement dilué dans la dernière décennie. En ce qui concerne les tâches répétitives, l'essentiel de la substitution du travail par les ordinateurs s’est opéré lors des décennies soixante-dix et quatre-vingt. Par rapport aux innovations des précédentes révolutions industrielles, les innovations mises au point depuis 2000 ont eu un impact relativement négligeable sur la productivité ou le niveau de vie.

5. Le processus d’innovation doit être pensé comme une série d’inventions discrètes suivies par des améliorations incrémentales qui vont permettre la pleine exploitation du potentiel de l’innovation initiale. Si ce processus s’est à chaque fois étalé sur une centaine d’année au cours des deux premières révolutions industrielles, il s’est en revanche avéré très rapide lors de la troisième.

6. Les innovations en cours vont toujours contribuer à faire progresser le niveau de vie, mais moins rapidement qu’auparavant. Non seulement les innovations n’auront plus la même capacité à catalyser l’activité économique que par le passé, mais l’économie américaine est en outre confrontée à six macrodynamiques qui réduiront fortement son potentiel de croissance. Les taux de croissance américains seront largement inférieurs à ceux observés lors des deux derniers siècles. La croissance de la consommation réelle par habitant sera en outre encore plus faible pour les 99 % des ménages les mois aisés.

Gordon identifie ainsi six contraintes majeures pesant sur la croissance américaine, des contraintes déjà manifestes en 2007, mais qui prendront une plus grande acuité ces prochaines décennies. Certaines sont partagées avec le reste des pays avancés, d’autres sont propres aux Etats-Unis.

1. Le dividende démographique a constitué un événement unique qui, après avoir contribué positivement au développement économique, joue désormais en sens inverse. Aujourd’hui, les baby boomers se retirent massivement de la vie active. Les heures travaillées par tête déclinent, donc la production par tête doit croître plus lentement que la productivité. L’allongement de l’espérance de vie va maintenir l’effet dépressif sur l’activité.

2. L’évolution du niveau de scolarité a atteint un plateau aux Etats-Unis il y a une vingtaine d’années. L’inflation des coûts dans l’enseignement supérieur entraîne un gonflement de la dette étudiante qui perturbe les projets professionnels et désincite les populations à faibles revenus à poursuivre leurs études à l’université. Les Etats-Unis voient leur place rétrograder dans les classements internationaux des performances des systèmes éducatifs, notamment l’enquête PISA. Il y a une divergence croissante dans les rendements scolaires entre les groupes ethniques. Puisque la population hispanique présente une faible performance scolaire, sa place croissante dans la population scolarisée entraîne une détérioration de la performance nationale. L’écart dans les résultats s’accroît également entre filles et garçons.

3. La montée des inégalités prive une majorité de la population des fruits de la croissance. Si la croissance annuelle du revenu réel des ménages a été en moyenne de 1,3 % entre 1993 à 2008, les ménages du centile supérieur se sont accaparés plus de la moitié des gains générés sur la période. Rien ne semble pouvoir à moyen terme contenir ou renverser l’élargissement des écarts de revenus.

4. La mondialisation interagit pernicieusement avec le développement des technologies de l'information et de la communication pour accélérer le rattrapage des pays émergents et accroître la pression à la baisse sur les salaires et revenus réels dans les pays avancés. L’externalisation et l’importation mettent directement les travailleurs américains en concurrence avec la main-d’œuvre étrangère. L’économie mondiale est le théâtre d'une puissante égalisation des prix des facteurs qui ne peut s'opérer qu'au détriment des pays aux salaires les plus élevés, et ce en conformité avec le théorème Heckscher-Ohlin-Samuelson.

5. La croissance américaine sera affectée par les mesures mises en place pour lutter contre le réchauffement climatique. L’instauration d’une taxe carbone au Etats-Unis, en accroissant notamment le prix des carburants, réduira le budget que les ménages consacrent aux autres postes de dépenses. En revanche, de leur côté, la Chine et l’Inde émettent en des quantités toujours plus massives, mais toutes les deux sont réticentes à contraindre leur croissance par une fiscalité environnementale dans la mesure où les pays avancés d’aujourd’hui ne se sont pas imposés de telles contraintes lors de leur propre industrialisation.

6. La stabilisation des dettes publiques et privées pose une ultime contrainte sur la croissance américaine. Le désendettement des ménages atténue aujourd’hui la force de la reprise. Le retour de l’endettement public sur une trajectoire soutenable pèsera également sur le taux de croissance du PIB.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB réel par tête du meneur technologique (en %)

Robert-Gordon--croissance-americaine.png

Quel sera l’impact quantitatif de ces six tendances lourdes ? Pour répondre à cette question, Gordon va faire l’hypothèse que les innovations maintiendront la croissance du PIB réel par tête au même taux que celui observé au cours des deux décennies précédant 2007, c’est-à-dire annuellement 1,8 %, ce qui amène finalement l’auteur à supposer qu’une innovation devrait prochainement apparaître et avoir le même impact qu’internet sur la productivité. Malgré cette hypothèse optimiste, le retrait des baby boomers de la vie active ramène le taux de croissance à 1,6 %, puis l’échec de la scolarisation à 1,4 %. Si les inégalités poursuivent leur ascension, les 99 % des ménages les moins aisés verraient leur revenu s’accroître au taux de 0,9 % par an. La poursuite de la globalisation et la plus forte taxation des énergies amputeraient chacune d’entre elles ce chiffre de 0,2 points de croissance. Enfin, le désendettement des ménages, le relèvement des prélèvements obligatoires et la réduction des transferts de revenus ramèneraient le taux de croissance annuel du PIB réel par tête à 0,2 % (cf. graphique). Les 99 % des ménages les moins aisés verraient leur consommation réelle augmenter moins rapidement que le remboursement de leur dette.

 

Références Martin ANOTA

GORDON, Robert (2012a), « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », CEPR Policy Insight, n° 63.

GORDON, Robert (2012b), « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds », in VoxEU.org, 11 septembre.

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