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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 20:18

Plusieurs concepts de production potentielle peuvent être distingués [Gaggl et Janger, 2009]. Le premier se réfère à la croissance tendancielle de long terme, qui correspond à une mesure d’état régulier de la croissance basée sur la croissance tendancielle des facteurs de production, en l’occurrence le travail et le capital, ainsi que sur le progrès technique. Le deuxième est un concept de plus court terme qui se réfère au niveau de production qu’atteindrait l’économie si les prix et salaires n’étaient pas rigides. Dans les modèles nouveaux keynésiens, le lent ajustement des prix et salaires peut mener à un écart entre la production courante et la production potentielle. L’écart de production (output gap) est finalement un indicateur de déséquilibre entre la demande et l’offre au niveau agrégé. Dans cette conception de court terme, la production potentielle est le niveau de production déterminé du côté de l’offre pour lequel il y a stabilité des prix. Si la production courante excède son niveau potentiel, l'économie est sujette à des pressions inflationnistes ; à l’inverse, si l’output gap est négatif, par exemple lors d’une récession, l’économie est susceptible de connaître des tensions déflationnistes. Dans les modèles nouveaux keynésiens, la production à prix flexibles converge à long terme vers la production d’état régulier.

Les principales composantes de la production potentielle sont donc l’offre de travail, le stock de capital et la productivité totale des facteurs. Or, aucune de ces trois composantes n’est totalement insensible à la conjoncture, si bien qu’une récession peut durablement affecter le niveau et le taux de croissance de la production potentielle, ce qui rejette finalement l'idée que les chocs touchant l'économie sont temporaires dans leurs effets. Par conséquent, rien n'assure que la production va retrouver sa trajectoire d'avant-crise. La stabilisation à court terme de l’activité par les pouvoirs publics est donc nécessaire pour préserver la croissance de long terme, notamment parce que celle-ci constitue le principal déterminant assurant la soutenabilité de l’endettement public. En outre, plus la crise réduit la production potentielle, plus l’écart de production sera resserré et donc plus tôt apparaîtront les pressions inflationnistes une fois la reprise de l’activité amorcée. Il est donc crucial de déterminer l’impact de la Grande Récession sur la production potentielle. La théorie suggère plusieurs canaux de transmission [Furceri et Mourougane, 2009 ; Gaggl et Janger, 2009] :

La contribution du capital à la production potentielle se détériore lors des récessions. Les entreprises répondent à la chute de la demande en réduisant volontairement leurs dépenses d’investissement, si bien que la croissance du stock de capital va décélérer. Le niveau de stock de capital sera réduit de manière permanente, même si le taux d’investissement retrouve ensuite son niveau d’avant crise. L’accroissement des contraintes financières accentue le ralentissement du rythme d’accumulation. L’effondrement des profits réduit les possibilités d’autofinancement. Les banques réagissent au ralentissement de l’activité en relevant leurs taux d’intérêt et en rationnant l’offre de crédit. La prime de risque s’accroît également sur les marchés obligatoires. La hausse de l’incertitude réduit donc également les possibilités de financement sur les marchés des capitaux. La chute même des prix d’actifs va également exacerber les contraintes financières en détériorant le bilan des entreprises et donc à nouveau leur capacité d’emprunt, en particulier si les actifs sont utilisés comme collatéraux. La détérioration des conditions financière empêche le lancement de nouveaux projets d’investissement et conduit à une multiplication des défauts des projets en cours. Enfin, la dépréciation du capital existant peut s’accélérer en raison des insolvabilités, de la réallocation sectorielle et de la réduction des surcapacités qui furent accumulées avant l’éclatement de la crise.

Les crises économiques, en réduisant le volume de la production et donc les besoins en main-d’œuvre, entraînent une hausse du taux de chômage. L'effet de la crise sur les taux d'activité est ambigu. D’un côté, la perte des revenus d’un ménage peut encourager ses membres inactifs à rechercher un emploi et ainsi à entrer dans la population active. Parallèlement, les chômeurs voient leur capital humain, c’est-à-dire leurs compétences et leur santé, se détériorer, si bien que leur productivité et par conséquent leur employabilité s’en trouvent réduites. En raison de ces effets d’hystérèse (hysteresis), le taux de chômage structurel est susceptible de régulièrement s’accroître tout au long de la récession [DeLong et Summers, 2012]. Surtout, un taux de chômage élevé peut donc décourager les chômeurs à rechercher un nouvel emploi et les inciter à quitter le marché du travail.

L'effet sur la productivité totale des facteurs est également ambigu. D'un côté, avec la hausse du chômage, moins de travailleurs expérimentent un apprentissage par la pratique (learning by doing). De plus, comme une partie des dépenses d’investissement est destinée à financer l’activité de recherche-développement, leur effondrement détériore la capacité de l’économie à innover et contribue à la chute du taux de progrès technique. D’un autre côté, la crise va assainir les différents secteurs en évinçant les entreprises les moins efficaces et en incitant les entreprises à se restructurer afin de réduire leurs pertes et survivre.

Les études empiriques se sont multipliées pour évaluer les répercussions de la Grande Récession sur la production potentielle. Jane Haltmaier (2012) a cherché à déterminer si la croissance de la production potentielle est affectée par les récessions, que celles-ci soient couplées ou non à une crise financière. Elle analyse la production tendancielle en utilisant les données relatives au PIB et à la population en âge de travail de 40 économies, en l’occurrence 21 pays avancés et de 19 pays émergents. Son échantillon comprend 187 récessions. Haltmaier observe précisément la croissance moyenne deux ans avant le pic d’activité précédant la récession, deux années après celui-ci, puis quatre années après.

Son analyse historique suggère que les ralentissements dans la croissance de la production courante, même s’ils sont temporaires, sont susceptibles d’avoir un impact négatif et permanent sur la production potentielle. Les récessions ont un impact modéré en moyenne, en l’occurrence une perte cumulative d’environ 1,5 point de pourcentage dans le niveau de la production tendancielle quatre ans après le pic de la récession. Toutefois, la profondeur d’une récession contribue à une réduction dans la production potentielle pour les économies avancées, tandis que la durée de la récession s’avère déterminante en ce qui concerne les pays émergents. Par conséquent, les récessions qui sont plus profondes et/ou plus longues que la moyenne peuvent fortement détériorer le niveau de la production tendancielle. De plus, que la récession ait coïncidé ou non avec une crise financière ne semble pas avoir un effet sur la perte cumulative en production tendancielle. Le degré de synchronisation d’une récession dans un pays donnée avec celle dans les autres pays ne semble pas non plus avoir un effet significatif sur la perte cumulative. L’étude de Haltmaier montre également que le principal vecteur du déclin de la production tendancielle est la chute de la contribution du ratio capital sur production.

GRAPHIQUE  Le niveau de la production tendancielle

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source : Haltmaier (2012)

Haltmaier s’appuie alors sur ces résultats pour évaluer les répercussions de la récente crise mondiale sur la production potentielle des différentes économies. Pour les pays avancés, la Grande Récession a été deux fois plus sévère que la moyenne historique ; la production par tête a en effet chuté d’environ 7,5 %, alors qu’elle a diminué en moyenne de 3,5 % lors des précédents épisodes. La perte cumulative dans la production tendancielle s’élève en moyenne à 3 % pour les pays avancés. Elle avoisine ou dépasse 4 % pour plusieurs pays européens, la Grèce et le Portugal affichant sans surprise les pertes les plus élevées. Dans le cas de l’économie française, la production tendancielle a diminué de plus de 2 %. En revanche, la Grande Récession ne semble pas s’être traduite par une réduction de la production tendancielle pour les pays émergents, puisqu’elle fut relativement plus courte que les précédentes récessions. En fait, la Chine, l’Inde et l’Indonésie n’ont pas connu de récession dans la plus récente période.

Nicholas Oulton et María Sebastiá-Barriel (2013) confirment l'importance des effets d'hystérèse. Ils considèrent de leur côté l’hypothèse selon laquelle la capacité économique a été endommagée de manière permanente par la récente crise financière et par la récession qui s’ensuivit. Si cette hypothèse était vérifiée, alors elle impliquerait que, même si le taux de croissance de la productivité retournait à sa valeur d’avant-crise, le niveau de productivité suivrait définitivement une trajectoire inférieure à celle qu’il aurait suivie en l’absence de crise. Oulton et Sebastiá-Barriel ont constitué un panel de 61 pays pour la période s’étalant de 1955 à 2010. Ils observent alors les répercussions qu’une crise financière peut avoir à court terme sur le taux de croissance de la productivité du travail et à long terme sur le niveau de cette dernière.

Leur principal résultat est qu’une crise bancaire, telle qu’elle est définie par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009), réduit en moyenne de 0,6 à 0,7 % le taux de croissance annuel de la productivité du travail et de 0,84 à 1,1 % son niveau de long terme pour chaque année de crise. L’un des canaux par lesquels une crise bancaire est susceptible d’endommager l’économie est à travers son impact sur le niveau de capital par travailleur. En l’occurrence, les auteurs constatent qu’une crise bancaire réduit en moyenne de 1 % le niveau de long terme du capital par travailleur. En outre, les crises bancaires ont à long terme un impact négatif sur le ratio d’emploi, en raison soit de la hausse du chômage, soit de la baisse du taux d’activité. Il apparaît enfin que l’impact sur le capital par tête est le double que celui sur le PIB par travailleur.

 

Références Martin ANOTA

DELONG, J. Bradford, & Lawrence H. SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy ».

FURCERI, Davide, & Annabelle MOUROUGANE (2009), « The effect of financial crises on potential output: New empirical evidence from OECD countries », OCDE, department working paper, n° 699, mai 2009.

GAGGL, Paul, & Jürgen JANGER (2009), « Will the Great Recession lead to a lasting impact on potential output in Austria? », in Monetary Policy and the Economy, n° 2009/3, novembre.

HALTMAIER, Jane (2012), « Do recessions affect potential output? », Federal Reserve, international finance discussion paper, n° 1066.

OULTON, Nicholas, & María SEBASTIÁ-BARRIEL (2013), « Long and short-term effects of the financial crisis on labour productivity, capital and output », Banque d'Angleterre, working paper, n° 470, janvier 2013.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2009), This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly, Princeton University Press. Traduction française, Cette fois, c’est différent: Huit siècles de folie financière, Pearson.

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 18:31

Les liens économiques se sont renforcés aussi bien au niveau régional que mondial lors du dernier quart de siècle. Le volume, la direction et la nature des flux commerciaux et financiers internationaux ont connu de fortes évolutions sur cette période. Depuis les années soixante (et ce jusqu’à la Grande Récession), le volume des échanges commerciaux s’est accru à un rythme plus rapide que la production mondiale ; le premier représentant trois fois le dernier. Les échanges intra-régionaux ont joué un rôle toujours plus important au sein du commerce international. Cela reflète le développement de pays émergents comme la Chine et la multiplication des accords commerciaux régionaux. Ensuite, les échanges intra-branche ont significativement contribué à l’essor du commerce international ces deux dernières décennies. La fragmentation des processus de production ont aussi particulièrement alimenté la création de flux commerciaux au niveau mondial. Parallèlement, les flux financiers ont également connu depuis les années quatre-vingt une expansion sans précédent. Si les flux financiers entre les économies avancées ont toujours constitué le principal moteur de l’essor des transactions internationales, les flux se sont également multipliés entre les régions constituées de pays avancées et les régions composées de pays en développement.

Ces développements ont pu affecter les patterns mondiaux et régionaux des cycles conjoncturels. On peut ainsi se demander si les forces de globalisation n’auraient pas accru l’interdépendance des pays et mené à une convergence des cycles d’affaires ; en d’autres termes, avec la plus grande ouverture au commerce international et à la finance internationale, les économies seraient devenues plus sensibles aux chocs externes et ces derniers se répercuteraient plus facilement d’un pays à l’autre, si bien que les performances tendraient à devenir plus similaires. Toutefois, malgré la présence de forts liens commerciaux et financiers au niveau mondial, les performances de croissance ont par exemple varié d’une région à l’autre au cours de la Grande Récession. Certaines régions, en particulier l’Asie, se sont en effet montrées particulièrement résilientes et sont rapidement revenues à leurs taux de croissance antérieurs [Abiad et alii, 2012] ; d’autres, comme l’Amérique du Nord et l’Europe, ont subi de profondes et durables contractions de l’activité. Ces événements pourraient au contraire suggérer un éventuel découplage des pays émergents d’avec les pays avancés, les fluctuations conjoncturelles des premiers n’étant plus alors intimement liées à celles des seconds.

L’impact de l’accroissement des échanges sur le degré de synchronisation des cycles mondiaux et régionaux apparaît ambigu, tant au niveau empirique que théorique. D’un côté, le renforcement des liens internationaux génère des externalités tant du côté de l’offre que de la demande et peut ainsi se traduire par une plus forte corrélation des cycles économiques. D’un autre côté, si le renforcement des liens internationaux passe par une plus forte spécialisation des pays, les nouvelles théories du commerce international suggérent au contraire que celui-ci va conduire à une baisse du degré de synchronisation des cycles conjoncturels. L’impact précis de l’approfondissement de la spécialisation sur le degré de comouvement des cycles d’affaires dépendrait en effet de la nature de la spécialisation et du type de choc. Si le renforcement des liens commerciaux est associé à une plus grande spécialisation intersectorielle et non intra-sectorielle, alors la nature des chocs façonnera l’impact exact du développement du commerce sur les fluctuations économiques. Si le cycle conjoncturel repose avant tout sur les chocs spécifiques aux secteurs, alors le comouvement des cycles économiques va s’affaiblir. En revanche, si les chocs communs sont à la source du cycle d’affaires, alors le degré de comouvement va s’élever.

Les études empiriques tendent à conclure à une plus grande synchronisation des cycles avec le développement commerce international. Les externalités d’offre et de demande domineraient ainsi les effets de spécialisation associés aux flux du commerce intersectoriel. L’intensité du commerce a également un plus large effet sur la corrélation des cycles d’affaires d’un pays à l’autre lorsque les économies présentent de fortes liens de commerce intra-branche et des structures sectorielles similaires. Le comouvement s’accroîtrait également avec les accords commerciaux régionaux. En revanche, les études sont plus nuancées concernant les répercussions des facteurs financiers. L’intégration financière conduirait à de plus fortes corrélations dans la production et la consommation dans les pays avancés, mais cet effet serait plus limité dans les pays en développement.

Hideaki Hirata, Ayhan Kose et Christopher Otrok (2013) ont analysé l’impact du renforcement des liens financiers sur l’évolution des cycles économiques régionaux et mondiaux. Leur modèle leur permet d’évaluer les rôles que jouent respectivement les facteurs spécifiques à l’économie mondiale, aux régions et aux pays dans les cycles conjoncturels à partir d’un échantillon de 106 pays, regroupés en 7 régions, pour la période s’étalant de 1960 à 2010. Ils constatent que, depuis le milieu des années quatre-vingt, les facteurs régionaux sont devenus de plus en plus importants pour expliquer les cycles d’affaires, en particulier dans les régions qui ont connu une forte croissance des flux commerciaux et financiers intra-régionaux. Le degré de synchronisation mondiale des cycles ne semble pas avoir varié ces dernières décennies, si bien que le facteur mondial a vu son importance relative décliner au cours du temps. Au final, la récente phase de mondialisation aurait donc vu émerger de véritables cycles d’affaires régionaux.

 

Références Martin ANOTA

ABIAD, Abdul, John BLUEDORN, Jaime GUAJARDO & Petia TOPALOVA (2012), « The rising resilience of emerging market and developing economies », IMF working paper, n° 300, décembre. Traduction disponible ici.

HIRATA, Hideaki, M. Ayhan KOSE & Christopher OTROK (2013), « Regionalization vs. globalization », Federal Reserve Bank of St Louis, working paper, n° 2, janvier.

KOSE, M. Ayhan, E. S. PRASAD, & M. E. TERRONES (2003), « How does globalization affect the synchronization of business cycles? », n° 27, IMF working paper, n° 27.

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 19:56

La rapide croissance des émergents asiatiques est l’une des tendances lourdes les plus déterminantes qui aient redessiné l’économie mondiale ces dernières décennies et elle continuera très certainement à marquer les prochaines. Pour reprendre Larry Summers, « la spectaculaire modernisation des économies asiatiques est, avec la Renaissance et la Révolution industrielle, l’un des plus importants développements de l’histoire économique ». Alexander Gerschenkron faisait déjà observer que les pays en retard de développement pouvaient s'industrialiser et atteindre des taux de croissance supérieurs à ceux des pays avancés en mettant un place les politiques économiques appropriées. Ils peuvent importer les innovations des pays avancés au lieu de créer leurs propres nouvelles technologies. Ils peuvent aussi obtenir des gains de productivité en réaffectant les travailleurs sous-employés du secteur agricole vers l’industrie manufacturière tournée vers l’exportation, le secteur même où sont utilisées les technologies importées.

Pourtant, si beaucoup de pays en développement, notamment d’Amérique latine et du Moyen-Orient, ont acquis le statut de pays à revenu intermédiaire depuis les années cinquante, peu d’entre eux ont su poursuivre leur développement pour entrer dans le club des pays à revenu élevé. Beaucoup ont vu en effet leur croissance décélérer et se sont enlisés dans ce que la littérature économique appelle depuis quelques années une « trappe à revenu intermédiaire » ou  « piège du revenu intermédiaire » (middle-income trap). A la fin du vingtième siècle, la Malaisie et la Thaïlande avaient par exemple réussi à rapprocher leurs niveaux de productivité de ceux atteints par les pays avancés. Ils n’ont toutefois pas su modifier leur modèle de production et d’exportation, très intensif en main-d’œuvre. Or la concurrence s’est parallèlement exacerbée dans la région, avec tout d’abord l’essor de producteurs à faibles coûts comme la Chine et l’Inde ou plus récemment le Cambodge et le Vietnam, si bien que la croissance a fortement décéléré en Malaisie et en Thaïlande.

Il est aujourd’hui particulièrement crucial de comprendre pourquoi les pays émergents sont susceptibles de connaître une telle décélération de leur croissance et de dévoiler les facteurs permettant de leur assurer une place auprès des pays à haut revenu. En effet, dans le contexte actuel où les pays avancés font face à une stagnation durable de leur activité, la croissance des pays émergents tire l’essentiel de la croissance mondiale. Un ralentissement significatif de la croissance au Brésil, en Chine ou en Inde aurait de profondes répercussions sur l’économie mondiale. Au sein des pays émergents, la légitimité des gouvernants repose en outre bien souvent sur leur succès à assurer une croissance rapide du PIB. Ces questions prennent une résonance particulière dans le cas de la Chine. Ce pays représente en effet un part importante du monde émergent et même de la population mondiale, or un éventuel ralentissement affecterait profondément le bien-être de ses habitants et contrarierait leur sortie de la pauvreté. Ensuite, la croissance chinoise devient peu à peu une composante clé de la croissance mondiale. La résistance de la croissance chinoise au plus fort de la Grande Récession a bénéficié au reste du monde. Les exportations de biens d’équipement réalisées par l’Allemagne et le Japon dépendent fortement de la demande chinoise, tout comme les exportations de marchandises produites en Afrique et en Amérique latine. L'économie mondiale est aujourd'hui particulièrement vulnérable aux évolutions de l'économie chinoise. 

Barry Eichengreen, Donghyun Park et Kwanho Shin (2011) ont observé les différentes décélérations de croissance qui ont émaillé l’histoire économique depuis 1956. Ils se penchent plus précisément les pays qui ont connu un taux de croissance supérieur à 3,5 % sur au moins sept ans, puis une réduction d’au moins 2 points de pourcentage de leur taux de croissance sur les sept années suivantes. Leur analyse historique montre que le ralentissement de croissance survient typiquement aux alentours de 16700 dollars internationaux constants de 2005. A ce point, la croissance du PIB par tête ralentit de 5,6 à 2,1 % en moyenne, soit une baisse du taux de croissance de 3,5 points de pourcentage. La chute de la croissance de la productivité globale des facteurs explique 85 % de la chute du taux de croissance de la production, équivalente à 3 points de pourcentage. En outre, la probabilité d’une décélération de la croissance atteignait un pic lorsque le secteur manufacturier représente environ 23 % de l’emploi total dans l’économie.

A partir de données supplémentaires, Eichengreen, Park et Shin (2013a) approfondissent leur analyse et identifient finalement deux plages du revenu par tête pour lesquelles la croissance est susceptible de décélérer : la première s’étale entre 10 000 et 11 000 dollars, tandis que la seconde est comprise entre 15 000 et 16 000 dollars. Les pays de leur échantillon subissent effectivement deux décélérations de leur croissance. La croissance des pays à revenu intermédiaire ralentirait donc en plusieurs étapes. Par conséquent, un nombre plus élevé d’économies seraient susceptibles de connaître un (nouveau) ralentissement de leur croissance que ne le suggéreraient les précédents estimations. Cela signifie également que les pays à revenu intermédiaire peuvent connaître une décélération de leur croissance plus tôt au cours de leur développement.

Eichengreen et alii (2013a) constatent également que les ralentissements sont les plus susceptibles de se produire pour les économies ayant des ratios de dépendance élevés, des taux d’investissement élevés qui peuvent se traduire à l’avenir par de faibles rendements et enfin une sous-évaluation du taux de change qui les désinciterait à gravir l’échelle technologique. Les décélérations de la croissance sont en outre moins probables dans les pays où les niveaux d’éducation du secondaire et du supérieur sont élevés et où les produits de haute technologie comptent pour une large part des exportations. Le capital humain de grande qualité et l’innovation réduisent donc la probabilité qu’une économie tombe dans une trappe à revenu intermédiaire.

Ces résultats accréditent l'explication couramment avancée pour expliquer le piège des pays à revenu intermédiaire [Agénor et alii, 2012]. Dans un scénario typique, la réallocation de la main-d’œuvre des secteurs à faible productivité, en particulier l’agriculture, vers les secteurs à forte productivité, notamment l’industrie et les services modernes, s’accompagne d’une hausse importante du revenu par habitant, mais celle-ci se révèle temporaire. La réallocation se trouve amorcée par l’introduction des technologies importées dans les secteurs produisant des produits à faible coût et intensifs en travail. Une fois que le pays atteint un niveau de revenu intermédiaire, les ressources rurales en main-d’œuvre se tarissent et les salaires commencent à fortement s’élever, ce qui érode la compétitivité des produits intensifs en main-d’œuvre sur les marchés internationaux. La croissance de la productivité qui avait été initialement impulsée par la réallocation sectorielle et le rattrapage technologique est finalement épuisée. La croissance économique décélère au moment même où d’autres pays à faible revenu débutent leur industrialisation et s’engagent eux-mêmes dans une phase de croissance rapide.

Eichengreen et alii (2013a, 2013b) soulignent ainsi la nécessité d’abandonner les activités à faible valeur ajoutée pour gravir l’échelle technologique et ainsi éviter la trappe à revenu intermédiaire, mais une telle transition nécessite des travailleurs qualifiés. Un capital humain de grande qualité est nécessaire pour développer les services modernes à haute valeur ajoutée tels que les services aux entreprises. Sur ce point, la Chine semble relativement avantagée. La durée moyenne de scolarité dans le secondaire s’élève en Chine à 3,17 ans, soit un chiffre légèrement supérieur à la moyenne observée dans les différentes économies qui sont tombées dans la trappe à revenu intermédiaire, en l’occurrence 2,72 ans. Toutefois, même les pays émergents qui ont su rapidement améliorer leur niveau d’éducation peuvent souffrir d'une pénurie dans certains types de mains-d’œuvre qualifiées. Le déficit de capital humain explique en partie pourquoi la Malaisie et la Thaïlande sont tombées dans la trappe à revenu intermédiaire. A l’opposé, l'expansion rapide des enseignements secondaire et supérieur en Corée du Sud explique en partie pourquoi celle-ci a su grimper au niveau des pays à revenu élevé. La Chine ne pourra elle-même éviter la trappe des revenus intermédiaires qu’en développant un système d’éducation produisant les travailleurs qualifiés dont nécessitent précisément les employeurs.

De leur côté, Pierre-Richard Agénor, Otaviano Canuto et Michael Jelenic (2012) soulignent également l’importance que revêt pour la croissance de la productivité l’accès aux différents types d’infrastructures, en particulier les réseaux de communication à haut débit. Le développement des infrastructures d’informations et de communication permet d’attirer davantage de travailleurs qualifiés dans le secteur de la conception, améliore la productivité et les salaires dans ce secteur, mais aussi accroît la capacité du pays à innover. Elles facilitent en effet la circulation à moindre coûts des connaissances d’un pays à l’autre et en leur sein. En outre, elles réduisent les coûts de transactions du commerce international et de l’investissement étranger.

Les pays émergents, en premier lieu la Chine, ne sont pas condamnés à voir leur croissance décélérer. Echapper à la trappe au revenu intermédiaire leur demande toutefois de faire de l’innovation le principal moteur pour la croissance de la productivité en lieu et place de l’imitation. Les autorités publiques pourraient faciliter ce déplacement vers la frontière technologique à travers une multitude de mesures, notamment le déploiement d’infrastructures de pointe ; mais surtout, cette réorientation du modèle de croissance exige des politiques d’éducation plus ingénieuses pour générer le stock nécessaire de capital humain.

 

Références Martin ANOTA

AGÉNOR, Pierre-Richard, & Otaviano CANUTO (2012), « Middle-Income Growth Traps », World Bank policy research working paper, n° 6210.

AGÉNOR, Pierre-Richard, Otaviano CANUTO & Michael JELENIC (2012), « Avoiding middle-income growth traps », VoxEU.org, 21 December. Traduction disponible en ligne.

EICHENGREEN, Barry, Donghyun PARK, and Kwanho SHIN (2011), « When fast growing economies slow down: International evidence and implications for China », NBER working paper, n° 16919, mars.

EICHENGREEN, Barry, Donghyun PARK, and Kwanho SHIN (2013a), « Growth slowdowns redux: New evidence on the middle-income trap », NBER working paper, n° 18673, janvier.

EICHENGREEN, Barry, Donghyun PARK, and Kwanho SHIN (2013b), « Growth slowdowns redux: Avoiding the middle-income trap », in VoxEU.org, 11 janvier.

HAUSMANN, Ricardo, Lant PRITCHETT & Dani RODRIK (2005), « Growth accelerations », in Journal of Economic Growth, Springer, vol. 10, n° 4, décembre.

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