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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 09:07

Il y a deux semaines, Dani Rodrik (2012) affirmait dans une colonne du Project Syndicate qu’une croissance rapide des pays en développement sera davantage l’exception que la règle au cours des prochaines décennies. L’industrialisation, qui a constitué jusqu’alors le principal vecteur de développement économique des pays émergents, ne permettrait plus aujourd’hui d’engager une croissance de rattrapage. Ces propos ont suscité plusieurs réactions, en particulier sur le site de la revue The Economist, et celles-ci ont notamment été relayées par Ryan Avent (2012b).

En examinant les épisodes historiques de « miracles économiques », Rodrik en conclut que les pays qui ont su se développer au cours du dernier demi-siècle le doivent avant tout à une industrialisation rapide. Les économies asiatiques, comme auparavant l’Allemagne et les Etats-Unis, ont réussi à déplacer la main-d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie. L’importation et l’imitation des technologies développées par les pays avancés ont permis au secteur manufacturier local d’opérer un rapide mouvement de rattrapage sur les industries occidentales. Les services à haute productivité exigent quant à eux davantage de compétences et de capacités institutionnelles, mais celles-ci ne peuvent être accumulées que progressivement. Or, pour que le décollage provoqué par l’industrialisation soit suivi par une croissance durable, les services doivent nécessairement prendre le relais comme moteur de la croissance lorsque l’industrialisation atteint ses limites. Une telle réorientation de la croissance implique donc au préalable un investissement massif dans le capital humain et de profondes réformes institutionnelles.

Toutefois, l’évolution technologique et la conjoncture mondiale réduisent aujourd’hui l’efficacité de ce modèle de développement économique. L’activité manufacturière va certes rester un moteur de croissance pour les pays pauvres, mais d’une moindre puissance, ce qui contraint ces derniers à davantage asseoir leur développement sur l’accumulation du capital humain et du capital institutionnel. En effet, les progrès technologiques rendent la production plus intensive en compétences et en capital, donc l’industrie est moins capable d’absorber la main-d’œuvre, a fortiori peu qualifiée, que par le passé. Ensuite, la mondialisation et l’émergence de l’économie chinoise ont accru les pressions concurrentielles sur les marchés internationaux. La Chine devrait durablement se maintenir comme un acteur majeur sur la scène manufacturière malgré la hausse du coût du travail. Dans ce contexte, les nouveaux arrivants disposent donc d’une faible marge de manœuvre pour s’insérer dans un mouvement de convergence industrielle. Enfin, si les économies asiatiques ont pu jusqu’à maintenant fonder leur développement sur l’importation des technologies et capacités productives issues des pays avancés (notamment via l’usage de subventions au secteur industriel, de l’ingénierie inversée et de dévaluations), il n’est pas certain que ces derniers restent à l’avenir laxistes en matière de politique industrielle. La stagnation de l’activité au sein des économies développées va les inciter à davantage faire pression sur les pays émergents pour qu’ils respectent les règles du commerce internationale, voire à recourir elles-mêmes à des mesures protectionnistes.

Michael Pettis (2012) est en accord avec Rodrik. Selon lui, les épisodes de « croissance miraculeuse » au cours du vingtième siècle ont reposé sur un niveau important d’investissements publics et privés. Chacun d’entre eux s’est achevé avec une hausse insoutenable de la dette. Dans certains cas, tels que celui du miracle brésilien au cours des années soixante et soixante-dix, l’investissement domestique a été financé par l’extérieur, mais les craintes suscitées par le surinvestissement mirent un terme à ces expansions avec un reflux des capitaux étrangers et une crise de la dette. Dans d’autres cas, à l’instar de celui du Japon au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les autorités publiques ont contraint la consommation domestique pour financer l’investissement avec l’épargne nationale ; si ce deuxième modèle de croissance s’est avéré plus durable que le premier, la dette qu’il généra s’accumula à un rythme plus rapide que la capacité du pays à en assurer le service.

Enfin, certaines économies émergentes ont su compenser leur faible consommation et leur épargne excessive en prenant appui sur la consommation excessive des pays avancés alimentée par l’endettement et les bulles sur les marchés d’actifs. La Grande Récession remet toutefois en cause ce troisième modèle de croissance. L’effondrement des prix d’actifs et le désendettement du secteur privé vont durablement empêcher les économies avancés de maintenir un niveau élevé de consommation. Les pays émergents se retrouvant alors privés de la demande émanant des économies avancée, la croissance de leur production se trouve désormais contrainte par leur consommation domestique. La Chine a su conserver un fort taux de croissance en réorientant celle-ci sur la demande intérieure et non plus les exportations, mais la performance chinoise repose essentiellement sur le maintien du taux d’accumulation à un niveau élevé. Sans un puissant relèvement de la consommation intérieure, l’investissement risque de se révéler très rapidement insoutenable.

Ryan Avent (2012a) considère au contraire que les inquiétudes de Rodrik sont peu fondées. L’industrie chinoise demeure très intensive en capital. Le déclin de l’emploi dans les vieilles entreprises d’Etat a compensé la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises orientées à l’exportation, si bien que l’emploi industriel s’est montré remarquablement constant ces vingt dernières années. Surtout, la diminution de l’intensité en travail de la production au niveau mondial n’empêche pas l’industrie de contribuer efficacement au développement économique.

Avent (2012a) note également que la fragmentation des processus productif a permis aux pays pauvres de s’insérer plus facilement dans la convergence inconditionnelle de la production industrielle. Selon Richard Baldwin (2012), qui reprend et étaye cet argument, Rodrik s’égare dans son analyse en considérant à tort que la globalisation opère actuellement selon les mêmes modalités qui prévalaient lors de l’industrialisation des économies coréenne ou taïwanaise. Depuis la fin des années quatre-vingt, les chaines de valeur sont fractionnées en de toujours plus fines étapes de production et celles-ci se dispersent géographiquement. Ce double mouvement de fragmentation et dispersion a permis aux pays en développement de participer à la production mondiale sans avoir à constituer leurs propres chaines de valeur. La croissance chinoise est due aux entreprises des pays riches qui ont appris aux travailleurs et managers locaux comment produire les pièces détachées et composants ou les assembler en biens finals. Les entreprises chinoises procèdent aujourd’hui de la même manière en délocalisant leurs activités productives au Bangladesh et au Vietnam. En outre, Rodrik oublie que la technologie n’est pas spécifique aux pays, mais bien aux entreprises. Celles-ci gardent leur savoir-faire en délocalisant leurs emplois industriels. Avec la délocalisation des unités productives, la technologie des pays avancés se combine avec le travail des pays en développement, au sein de ces derniers, sans qu’il y ait forcément transfert de technologie. Même en l’absence de transfert technologique, la fragmentation de la production peut alors générer une forte croissance de la productivité du travail en déplaçant massivement de la main-d’œuvre de l’agriculture de subsistance vers le secteur industriel. Selon Avent (2012a), l’accélération subséquente de la croissance génère alors davantage de ressources pour les infrastructures et l’éducation ; l’urbanisation multiplie en parallèle les opportunités d’intégrer de nouveaux savoirs et de nouvelles compétences. L’accumulation en capital humain qui en résulte favorise la convergence de long terme vers les économies avancées.

Dans la phase actuelle de la globalisation, les chaines mondiales de valeur se développent en interaction avec le commerce des biens intermédiaires. La plus grande mobilité de la technologie joue un rôle déterminant dans les mouvements transfrontaliers des biens, des capitaux et de la propriété intellectuelle. L’évolution future des chaines de valeur va être profondément influencée par l’amélioration des technologies de communication et d'information qui réduisent le coût de fragmentation du processus productif, par les progrès informatiques qui rendent la production plus intensive en compétences, capital et technologie, par le resserrement des écarts salariaux entre le Nord et le Sud et enfin par la hausse du prix du pétrole qui renchérit les coûts de la fragmentation.

Baldwin souligne deux importants éléments qui bouleversent les conclusions de Rodrik. D’une part, la convergence des salaires et revenus entre les économies n’implique pas forcément une régression des chaines de valeur. L’intensité du commerce de biens intermédiaires entre pays développés excède celui entre pays développés et émergents, si bien que les économies échangent davantage entre elles lorsqu’elles s’élargissent. D’autre part, la convergence des salaires entre la Chine et les pays développés ne remet pas en cause le modèle du « vol d’oies sauvages » d’Akamatsu : au fil de son développement industriel, un pays produit des biens à toujours plus forte valeur ajoutée, ce qui permet à d’autres pays, dotés de plus faibles salaires, de s’investir dans la production à faible valeur ajoutée et d'initialiser ainsi son propre processus d’industrialisation et de rattrapage.

 

Références  Martin ANOTA

AVENT, Ryan (2012a), « No more growth miracles? », in The Economist, 9 août.

AVENT, Ryan (2012b), « Is the age of the growth miracle at an end? », in The Economist, 15 août.

BALDWIN, Richard (2012), « Supply chains changed the growth model », in The Economist, 15 août.

PETTIS, Michael (2012), « Emerging markets face a limit to investment-led growth », in The Economist, 15 août.

RODRIK, Dani (2012), « No more growth miracles? », in Project Syndicate, 8 août. Traduction française, « Adieu les miracles économiques ! ». 

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