Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 13:30
L'Afrique est en pleine transformation structurelle

En 2000, la revue The Economist qualifiait l’Afrique de « continent sans espoir » : celle-ci connaissait depuis plusieurs décennies une très faible croissance, alors même que les revenus moyens de ses habitants étaient plus faibles que sur les autres continents, notamment l’Asie de l’Est ou l’Amérique latine. Pourtant, les pays africains ont connu par la suite une période de forte croissance économique. Non seulement les taux de croissance moyens ont été positifs pour la première fois depuis plusieurs décennies et certaines des économies africaines ont même connu une croissance supérieure à plus de 6 % par an, mais les taux de croissance ont pu en outre être sous-estimés. Parallèlement, toujours à partir du tournant du siècle, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté et le taux de mortalité infantile ont fortement diminué, tandis qu’une part croissante de la population accédait à l’éducation. Bref, au cours de ces dernières décennies, nous avons été les témoins d’un véritable « miracle de la croissance africaine » et, pour l’heure, celui-ci se poursuit.

Cette accélération de la croissance économique en Afrique pourrait résulter de la transformation structurelle que connaît le continent. En effet, plusieurs études ont suggéré que l’agriculture constituait le secteur d’activité le moins productif de l'économie ; ce serait d'ailleurs particulièrement le cas en Afrique. Par conséquent, lorsque l’emploi et l’activité productive sont réalloués du secteur agricole vers l’industrie et les services, alors la productivité des travailleurs augmente mécaniquement et la croissance économique tend à s’accélérer. C’est pour cela que Margarita Duarte et Diego Restuccia (2010) ou encore Berthold Herrendorf, Richard Rogerson et Ákos Valentinyi (2014), par exemple, ont pu récemment affirmer que ce changement structurel constituait une caractéristique fondamentale de la croissance économique. Beaucoup jugent toutefois que les niveaux de productivité et les gains de productivité sont plus faibles dans le tertiaire que dans l’industrie, or la part de l’emploi de l’industrie n’augmente pas indéfiniment : à partir d’un certain niveau de développement, elle amorce son déclin. Par conséquent, une économie a beau continuer à se tertiariser, sa croissance risque de ralentir lorsque s’amorce sa désindustrialisation.

Par conséquent, selon Xinshen Diao, Kenneth Harttgen et Margaret McMillan (2017), si des pays à différentes étapes de développement tendent à ne pas présenter la même structurelle sectorielle, l’écart de niveau de vie que les pays africains vis-à-vis des autres pays pourrait s’expliquer par le fait que les premiers ne se situent pas à la même étape de développement que les seconds. Ils ont alors cherché à relier l’accélération de la croissance économique et la baisse de la pauvreté que les pays africains ont récemment connues aux transformations structurelles qui sont à l’œuvre en leur sein. Ils constatent qu’une grande partie de cette croissance et de cette réduction de la pauvreté s’explique effectivement par un fort déclin de la part de la main-d’œuvre employée dans le secteur agricole, donc par la hausse de la part des actifs employés dans l’industrie et le tertiaire.

Dans l’échantillon de neuf pays à bas revenu que Diao et ses coauteurs analysent, ils observent que la part de la population active employée dans l’agriculture (qui était en particulièrement élevée dans les années quatre-vingt-dix) a baissé en moyenne de 9,33 points de pourcentage entre 2000 et 2010, tandis que la part de l’emploi dans l’industrie augmentait de 1,46 point de pourcentage et que la part de l’emploi dans le tertiaire augmentait de 6,13 points de pourcentage. Le déclin de l’emploi agricole a été le plus prononcé parmi les femmes du milieu rural âgées de plus de 25 ans qui ont bénéficié d’un enseignement primaire. Il a été accompagné par une hausse systématique de la productivité du travail, dans la mesure où la réallocation de la main-d’œuvre s’est effectuée d’un secteur à faible productivité (l’agriculture) vers des secteurs à plus forte productivité (l’industrie et le tertiaire). Dans l’échantillon de pays qu’ils étudient, la productivité du travail s’est accrue au rythme moyen de 2,8 % par an entre 2000 et 2010 ; 1,57 point de pourcentage de cette croissance s’explique par le changement structurel. Par contre, entre 1990 et 1999, la croissance de la productivité du travail était proche de zéro et le changement structurel tendait en fait à freiner la croissance économique. Lorsque Diao et ses coauteurs se penchent sur un échantillon de pays africains à plus hauts revenus, ils constatent que ces derniers ont connu la même accélération de la croissance de leur productivité du travail, mais les concernant l’ensemble de cette croissance s’explique par la croissance de la productivité intra-sectorielle.

Diao et alii ont notamment comparé le niveau des parts sectorielles de l’emploi en Afrique avec celui observé dans les autres pays, en prenant en compte le niveau de revenu. Ce faisant, ils remarquent qu’au vu des niveaux de revenu par tête en Afrique, les parts respectives de l’agriculture, de l’industrie et du tertiaire correspondent assez bien à ce que l’on peut s’attendre en observant ce qu'on pu connaître les autres pays par le passé. En outre, bien que la part de l’industrie dans l’emploi ne s’accroisse pas rapidement, cette part n’a pas atteint son pic dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et elle continue de s’accroître.

La forte croissance que l’Afrique a connue ces dernières décennies n’est donc pas due (seulement) à des facteurs conjoncturels, comme par exemple la hausse des prix des matières premières, mais elle tient (également) à des facteurs structurels. Diao et ses coauteurs se montrent ainsi optimistes quant à la poursuite de la croissance en Afrique : tant que le changement structurel se poursuit et surtout que la part de l’emploi industriel n’a pas encore atteint son pic, la croissance africaine va se poursuivre. Toutefois, certains comme Dani Rodrik (2015) ont pu remarquer qu’à mesure que le temps passe, la part de l’industrie tend à atteindre son maximum de plus en plus tôt, relativement au niveau de vie : les pays en développement feraient aujourd’hui face à une « désindustrialisation précoce » (premature deindustrialization) par rapport aux pays qui ont amorcé leur développement plus tôt. Autrement dit, les pays africains risquent de ne pas profiter autant de l’industrialisation que n’en ont profité les autres pays.

 

Références

Diao, Xinshen, Kenneth Harttgen & Margaret McMillan (2017), « The changing structure of Africa's economies », NBER, working paper, n° 23021, janvier.

DUARTE, Margarita, & Diego Restuccia (2010), « The role of the structural transformation in aggregate productivity », in Quarterly Journal of Economics, vol. 125, n° 1.

Herrendorf, Berthold, Richard Rogerson & Ákos Valentinyi (2014), « Growth and structural transformation », in Aghion & Durlauf (dir.), Handbook of Economic Growth, vol. 2.

RODRIK, Dani (2015), « Premature deindustrialization », NBER, working paper, n° 20935, février.

Repost 0
8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 13:46

Au cours des deux dernières décennies, les plus pauvres ont connu une forte progression de leur niveau de vie, si bien qu’une large population a pu sortir de la pauvreté. En 1990, deux milliards de personnes étaient dans une situation de pauvreté extrême, c’est-à-dire vivaient avec moins de 1,90 dollars par jour (en parités de pouvoir d’achat de 2011) ; elles représentaient alors 37 % de la population mondiale. Entre 1990 et 2013, le nombre de personne vivant en situation de pauvreté extrême a diminué de 60 %, tandis que la proportion de la population mondiale vivant dans une telle situation est passée sur la période de 37 % à 11 %. En 2013, il restait toutefois 770 millions de personnes situés dans une situation de pauvreté extrême, soit à peu près l’équivalent de la population combinée de l’Union européenne et des Etats-Unis.

Plusieurs études suggèrent que la croissance économique joue un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté. Selon les prévisions que fournissent Francisco Ferreira et ses coauteurs (2015) en se basant sur les estimations de la croissance du PIB entre 2005 et 2015, la part de la population mondiale se trouvant en situation de pauvreté mondiale devrait atteindre 4,2 % en 2030, soit un niveau proche de l’objectif de 3 % que la Banque mondiale s’est fixée pour cette année-là. Toutefois la croissance mondiale a ralenti ces dernières années et rien n’assure que les pays en développement connaissent pendant les 14 prochaines années une aussi forte croissance que celle qu’ils ont pu connaître au cours des années deux mille, ce qui suggère que la réduction de la pauvreté mondiale pourrait être plus lente que prévu. C’est pour cette raison que de nombreuses institutions, notamment la Banque mondiale, appellent à une croissance plus inclusive, c’est-à-dire dont les fruits seraient moins inégalement répartis dans la population.

Les informations à propos des pauvres dans le monde en développement restent toutefois très fragiles, notamment en raison du manque de données d’enquêtes des ménages harmonisées au niveau international ou encore du fait que les pays n’adoptent pas le même seuil de revenu pour définir la pauvreté. Andrés Castañeda, et ses coauteurs (2016) ont récemment cherché à dresser le profil démographique de la pauvreté extrême et modérée en se basant sur les enquêtes réalisées auprès des ménages dans 89 pays en développement. En 2013, dans l’ensemble de ces pays, 1,5 milliard de personnes vivaient dans une situation de pauvreté modérée, c’est-à-dire avec plus de 1,90 dollars, mais moins de 3,10 dollars par jour, ce qui représente 23 % de leur population totale.

Au terme de leur analyse, Castañeda et ses coauteurs constatent que la pauvreté est avant tout jeune et rurale, bien plus que le suggéraient les précédentes études. En effet, 80 % des pauvres extrêmes et 76 % des pauvres modérés vivent dans des espaces ruraux. Les auteurs ne rejettent pas l’idée que ces parts soient quelques peu surestimées, ne serait-ce que du fait que le coût de la vie est moindre en milieu rural que dans les villes, mais une analyse plus approfondie des données de l’Asie du Sud les amène à suggérer que ce biais est très modeste. En outre, leur étude suggère que plus de 45 % des pauvres extrêmes sont des jeunes de moins de 15 ans et près de 60 % des pauvres extrêmes vivent dans des ménages avec trois enfants ou plus. Ensuite, Castañeda et ses coauteurs confirment que la scolarité et la pauvreté sont fortement et négativement corrélées l’une avec l’autre. Toutefois, l’école primaire ne suffit pas pour sortir de la pauvreté. En effet, 40 % des pauvres extrêmes et 50 % des pauvres modérés ont achevé leur école primaire. Enfin, même s’ils partagent des similitudes, notamment en termes d’âge ou de structure familiale, les pauvres extrêmes se distinguent des pauvres modestes à plusieurs niveaux : par exemple, relativement aux pauvres extrêmes, les pauvres modérés ont significativement plus de chances d’achever l’école primaire et sont moins susceptibles de travailler dans l’agriculture.

 

Références

CASTAÑEDA, Andrés, Dung DOAN, David NEWHOUSE, Minh Cong NGUYEN, Hiroki UEMATSU et João Pedro AZEVEDO (2016), « Who are the poor in the developing world? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7844, octobre.

FERREIRA, Francisco H. G., Shaohua CHEN, Andrew L. DABALEN, Yuri M. DIKHANOV, Nada HAMADEH, Dean Mitchell JOLLIFFE, Ambar NARAYAN, Espen Beer PRYDZ, Ana L.REVENGA, Prem SANGRAULA, Umar SERAJUDDIN et Nobuo YOSHIDA (2015), « A global count of the extreme poor in 2012 - Data issues, methodology and initial results », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7432.

Repost 0
30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 18:54

L’argent rend-il heureux ? Dans une célèbre étude, Richard Easterlin (1974) montre que, dans un pays, à un moment donné, les plus riches déclarent être plus satisfaits de vivre que les plus pauvres. Par contre, lorsqu’il observe l’évolution à long terme de la satisfaction de vivre moyenne aux Etats-Unis entre 1946 et 1970, il constate que celle-ci est plutôt stable, alors même que le niveau de vie a énormément augmenté. Plus largement, lorsqu’il observe des données transnationales, il échoue à trouver une relation statistiquement significative entre le revenu moyen (mesuré par le PIB par habitant) et le niveau de satisfaction moyen. En observant la croissance économique, il échoue de nouveau à trouver une relation statistiquement significative entre le revenu et le bien-être. Il en conclut donc qu’en un point du temps, le bonheur varie avec le revenu, que ce soit entre les pays ou au sein de chaque pays, mais qu’il n’augmente pas lorsque la croissance se poursuit. Ce paradoxe n’apparaît que lorsque l’on observe les évolutions tendancielles : à court terme, satisfaction de vivre et niveau de vie tendent à varier de concert dans le même sens. Par exemple, lors des expansions, la satisfaction de vivre et le PIB par tête ont tendance à augmenter ; lors des récessions, ils ont tendance à diminuer. A long terme, par contre, il ne semble pas y avoir de relation positive entre niveau de vie et satisfaction moyenne.

Deux hypothèses ont été avancées pour expliquer ce paradoxe. D’une part, les individus feraient certes preuve d’un surcroît de satisfaction lorsque ce revenu augmente, mais ce gain de satisfaction pourrait avoir tendance à disparaître au bout de quelques années : les individus s’adapteraient à chacune des améliorations de leur niveau de vie. D’autre part, les individus pourraient avoir tendance à évaluer leur revenu par rapport à celui d’autrui : ils donneraient davantage d’importance à leur revenu relatif qu’à leur revenu absolu. Un individu ferait ainsi preuve d’une plus grande satisfaction que si son revenu augmente plus rapidement que celui des autres et ces derniers feraient quant à eux preuve d’une moindre satisfaction. Donc, si le revenu relatif prime sur le revenu absolu, alors, lorsque tout le monde s’enrichit, le bien-être de chacun n’augmente pas, car personne ne devient plus riche relativement à la moyenne. Les hypothèses d’habitude et de comparaison sociale pourraient suggérer que la croissance économique est en soi peu importante pour le bien-être, du moins dès lors que les besoins fondamentaux sont satisfaits.

Les résultats obtenus par Easterlin ont bien sûr été contestés. Certains ont suggéré qu’il existait bel et bien une relation positive entre le revenu et le bien-être parmi les populations qui n’ont pas encore satisfait leurs besoins fondamentaux, mais qu’à partir d’un certain niveau de vie (que Layard, par exemple, estime être compris entre 15.000 et 20.000 dollars) cette relation disparaîtrait. Une fois ce seuil franchi, les individus auraient (par exemple) tendance à s’habituer à toute nouvelle hausse de leur revenu et le surcroît de satisfaction procuré par cette dernière disparaîtrait au bout de quelques années. Le paradoxe d’Eaterlin ne serait donc valide que pour les pays relativement développés.

Plusieurs études ont profondément mis en doute l’existence d’un tel paradoxe et d’un quelconque revenu seuil. Par exemple, Angus Deaton (2008) et Betsey Stevenson et Justin Wolfers (2008) constatent une relation log-linéaire entre le PIB par tête et la satisfaction de vivre : un euro supplémentaire de revenu rapporte davantage de satisfaction à un pauvre qu’à un riche, mais il n’y aurait pas de point de satiété. Stevenson et Wolfers (2013) ont testé deux versions de l’hypothèse d’Easterlin : celle selon laquelle le revenu n’est plus corrélé avec le bien-être subjectif au-delà d’un certain niveau de satisfaction des besoins fondamentaux (version forte) ; celle selon laquelle le lien entre revenu et bien-être estimé parmi les pauvres est différente de celle constatée parmi les riches (version faible). En utilisant les données tirées des enquêtes de Gallup, où les sondés devaient indiquer à la fois leur revenu et leur satisfaction, ils montrent que, même si certains pays semblent plus heureux que d’autres, les individus se déclarent être d’autant plus satisfaits de leur vie qu’ils déclarent gagner un revenu élevé et la relation entre revenu et satisfaction ne semble pas changer lorsque le revenu augmente. Non seulement Stevenson et Wolfers échouent à nouveau à mettre en évidence un quelconque point de satiété, mais en outre le lien entre revenu et bien-être qu’ils décèlent en observant seulement les pauvres est le même qu’ils décèlent lorsqu’ils observent seulement les riches. Selon ces divers auteurs, s’il existe effectivement un revenu seuil au-delà duquel toute hausse supplémentaire de revenu n’impacte pas la satisfaction, il se situe à un niveau de vie qu’aucun pays n’a pour l’heure atteint.

GRAPHIQUE  Bien-être et revenu dans les 25 pays les plus peuplés au monde

Le paradoxe d’Easterlin est-il (toujours) valide ?

source The Economist (2013), d’après les données de Stevenson et Wolfers (2013)

Rejetant le paradoxe d’Easterlin au terme de leur propre analyse, Daniel Sacks, Betsey Stevenson et Justin Wolfers (2012) concluent à cinq faits stylisés quant à la relation entre bien-être et revenu. Premièrement, les personnes les plus riches déclarent un niveau de bien-être plus élevé que les plus pauvres. Deuxièmement, les pays riches se caractérisent par un niveau de bien-être par habitant plus élevé que les pays pauvres. Troisièmement, la poursuite de la croissance économique au cours du temps est associée à une augmentation du bien-être. Quatrièmement, il n’y a pas de point de satiété au-delà duquel la relation entre le revenu et le bien-être s’effrite. Et cinquièmement, l'ampleur de ces relations est à peu près égale. Sacks et ses coauteurs en concluent que l’ensemble de ces faits suggèrent que le revenu absolu joue un rôle important que le revenu relatif. 

Dans les divers travaux qu’il a pu réaliser après 1974, notamment en collaboration avec d’autres économistes, Richard Easterlin n’a cessé de défendre son paradoxe. Easterlin (2016) s’est récemment demandé si les données postérieures à 1970 présentent ou non un paradoxe. Selon son analyse des données tirées du General Social Survey, c’est le cas. Par conséquent, entre 1946 et 2014, c’est-à-dire sur une période s’étirant sur près de sept décennies, la satisfaction de vivre aux Etats-Unis a stagné, voire même décliné, malgré le fait que le PIB par tête ait été multiplié par trois.

Les données du World Values Survey relatives à 43 pays à travers le monde soutiennent également selon lui le paradoxe, puisqu’elles suggèrent que dans les pays à travers le monde, il n’y a pas de relation positive qui soit statistiquement significative : un taux de croissance de long terme du PIB plus élevé ne s’accompagne pas d’un taux de croissance significativement plus élevé de la satisfaction de vivre. Cette absence de relation positive statistiquement significative s’observe aussi bien lorsque les pays sont analysés tous ensemble que lorsqu’ils sont classés en trois sous-échantillons distincts : les pays en développement, les pays émergents et les pays développés. 

Pour Easterlin, les études qui ont récemment conclu en l’absence de tout paradoxe incluent des données temporelles de satisfaction qui sont assez courtes, qui n’ont que quelques observations (très souvent deux observations) ou qui échouent à couvrir un cycle entier de PIB. Par conséquent, les taux de croissance de la satisfaction et du revenu que l’on tire de ces séries ne sont pas des taux tendanciels, mais ceux que l’on constate lors d’une expansion ou d’une contraction. Or la combinaison de taux de croissance du revenu et de la satisfaction de court terme pour certains pays avec des taux tendanciels de long terme pour d’autres pays a tendance à donner à la ligne de régression ajustée une pente croissante, suggérant ainsi trompeusement que la poursuite de la croissance du niveau s’accompagne d’une amélioration significative de la satisfaction de vivre.

 

Références

DEATON, Angus (2008), « Income, health and well-being around the world: Evidence from the Gallup word poll », in Journal of Economic Perspective, vol. 22, n° 2.

EASTERLIN, Richard A. (1974), « Does economic growth improve the human lot. Some empirical evidence », in Paul David & Melvin Reder (dir.), Nations and Households in Economic growth: Essays in Honor of Moses Abramovitz.

EASTERLIN, Richard A. (2016), « Paradox lost? », IZA, discussion paper, n° 9676, janvier.

SACKS, Daniel W., Betsey STEVENSON & Justin WOLFERS (2012), « The new stylized facts about income and subjective well-being », IZA, discussion paper, n° 7105, décembre 2012.

SENIK, Claudia (2014)L’Economie du bonheur, Seuil, La République des idées.

STEVENSON, Betsey, & Justin WOLFERS (2008), « Economic growth and subjective well-being: Reassessing the Easterlin paradox », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 2008, n° 1.

STEVENSON, Betsey, & Justin WOLFERS (2013), « Subjective well-being and income: Is there any evidence of satiation? », in American Economic Review, Papers and Proceedings, vol. 103, n° 3.

RENAULT, Thomas (2015), « L'argent fait-il le bonheur ? Le paradoxe d'Easterlin », in Captain €conomics (blog), 13 octobre.

Repost 0
18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 17:20

Certaines caractéristiques géographiques qui ont été propices au développement économique lors de l’étape agricole se sont révélées être des obstacles à la transition vers l’étape industrielle du développement. Pourtant, selon la croyance conventionnelle partagée par de nombreux économistes, la prospérité a persisté dans les économies qui ont connu une industrialisation précoce. En l’occurrence, le développement industriel est un catalyseur pour la croissance économique, dans la mesure où il aurait un effet persistant sur la prospérité économique. Pourtant, les régions industrielles qui étaient prospères en Europe occidentale et aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle ont connu un déclin relatif par rapport aux autres régions de leur pays respectif. C’est le cas des Midlands au Royaume-Uni, de la Ruhr en Allemagne ou encore de la Rust Belt aux Etats-Unis.

De leur côté, Raphaël Franck et Oded Galor (2015) suggèrent que l’adoption de technologie industrielle est certes initialement favorable au développement économique, mais qu’elle exerce par contre un effet nuisible sur les niveaux de vie à long terme. Après avoir recueilli des données allant du dix-neuvième siècle jusqu’au début du vingt-et-unième, les auteurs observent les différences régionales dans l’adoption des machines à vapeur durant la Révolution industrielle en France, avant d’observer les différences régionales dans les performances macroéconomiques, avec en tête l’idée de rechercher comment l’écart de revenu entre les départements qui se sont le plus rapidement industrialisés et les autres départements a évolué au cours du temps. Le degré d’avancement dans le processus d’industrialisation atteint par chaque département est déterminé à partir de la prévalence de machines à vapeur sur la période 1860-1865 (cf. graphique ci-dessous). C’est à Fresnes-sur-Escaut, en 1732, qu’une machine à vapeur fut pour la première utilisée à des fins commerciales.

GRAPHIQUE Répartition de la puissance totale des machines à vapeur entre 1960 et 1965

L’industrialisation favorise-t-elle la prospérité à long terme ?

L’analyse prend en compte l’impact potentiel des caractéristiques géographiques de chaque département sur la relation entre l’industrialisation et le développement économique, notamment le climat, la pluviosité, la latitude, etc. En l’occurrence, elle prend en compte l’impact de ces facteurs spatiaux sur la profitabilité de l’adoption de la machine à vapeur, sur le rythme de sa diffusion d’une région à l’autre, etc. Elle prend également en compte l’emplacement  de chaque département, en l’occurrence son éloignement par rapport à la bordure maritime, son éloignement par rapport à Paris, les départements et pays qui le côtoient, etc. Enfin, l’analyse prend en compte les différences de développement initiales durant l’ère préindustrielle qui sont susceptibles d’affecter le processus d’industrialisation et le développement économique.

Franck et Galor constatent que les régions qui se sont industrialisées le plus tôt ont connu une hausse des taux d’alphabétisation plus rapidement que les autres régions et qu’elles générèrent des revenus par tête plus élevés que ces dernières aux cours des décennies suivantes. En effet, l’analyse établit que la puissance des machines à vapeur de chaque département sur la période 1860-1865 a un impact positif et significatif sur son revenu par tête en 1872, en 1901 et en 1930. Par contre, l’industrialisation précoce exerce un impact négatif sur le revenu par tête, l’emploi et l’égalité dans la période consécutive à 2000.

Les deux auteurs poursuivent leur analyse en explorant les possibles canaux à travers lesquels le développement industriel précoce peut avoir un impact négatif sur le niveau actuel de développement. Ils estiment que le déclin actuel des zones industrielles ne s’explique ni par une plus forte syndicalisation, ni par des salaires plus élevés, ni même par des restrictions aux échanges. Selon Franck et Galor, l’effet négatif de l’industrialisation précoce sur l'accumulation du capital humain est la principale force à l’origine du déclin relatif des régions industrielles. En l’occurrence, les zones qui ont connu une industrialisation précoce ont peut-être connu les plus gros progrès en termes d’alphabétisation et de scolarité au cours de celle-ci, mais ces zones ont par la suite été dépassées en termes de niveau scolaire par le reste du territoire. Une interprétation pourrait être que la prime industrialisation nécessitait à l’époque des travailleurs plus qualifiés que ceux employés dans les autres secteurs de l’économie, notamment l’agriculture. Savoir lire et compter reflétait peut-être alors un capital humain plutôt élevé. Mais aujourd’hui, non seulement ce savoir de base est peut-être considéré comme un faible capital humain, mais les autres secteurs de l’économie (en particulier le tertiaire) exigent peut-être davantage de qualifications que l’industrie. 

Ces constats amènent au final Franck et Galor à conclure que ce n’est pas l’adoption de technologies industrielles en tant que telle, mais les forces qui amorcèrent l’industrialisation qui ont été la source de prospérité parmi les économies que l’on considère aujourd’hui comme développées.

 

Référence

FRANCK, Raphaël, & Oded GALOR (2015), « Is industrialization conducive to long-run prosperity? », document de travail.

Repost 0
14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 11:16

Comme le rappelle Dani Rodrik (2015a), le monde est en quelque sorte le produit de l’industrialisation. En effet, c’est la Révolution industrielle qui a été à l’origine, au dix-neuvième siècle, de la Grande Divergence des niveaux de vie entre, d’un côté, les pays européens et les Etats-Unis et, de l’autre, le reste du monde, en permettant aux premiers de connaître enfin une croissance soutenue de la productivité. Plus récemment, au vingtième siècle, l’industrialisation permit également à certains pays comme le Japon ou encore plus tard la Corée du Sud et Taïwan, de décoller et de rejoindre le club des pays riches. Plus précisément, pour Rodrik, l’industrialisation contribue à la croissance pour deux raisons. D’une part, elle entraîne une réallocation de la main-d’œuvre des campagnes vers les usines urbaines, où la productivité est à la plus forte. D’autre part, l’industrie manufacturière tend à connaître la plus forte croissance de la productivité à moyen et long terme que les autres secteurs. Elle constitue le secteur le plus avancé technologiquement, marqué par une convergence inconditionnelle.

L’industrialisation a eu également des répercussions en-dehors de la seule économie. Elle est notamment à l’origine d’une nouvelle stratification de la société (entre une classe laborieuse et une classe capitaliste), ainsi que de l’émergence de syndicats et de mouvements politiques qui remirent en cause les élites traditionnelles. Les partis politiques de masse ont traditionnellement été un sous-produit de l’industrialisation. Cette dernière a ainsi joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’Europe et des Etats-Unis en façonnant les Etats modernes et en promouvant les politiques démocratiques.

L’industrialisation ne se poursuit toutefois pas indéfiniment. En fait, il existe une relation en forme de U inversé entre le degré d’industrialisation d’un pays et son niveau de vie : l’activité industrielle prend tout d’abord une part croissante de l’activité agrégée (ce qui correspond à l’industrialisation), puis une part décroissante de celle-ci lorsque la croissance se poursuit (ce qui correspond à la désindustrialisation), l’activité tertiaire devenant peu à peu la principale contributrice à la croissance économique.

Les pays avancés ont depuis longtemps entamé la phase de désindustrialisation. Celle-ci est particulièrement visible lorsque l’on observe la part des emplois industriels dans l’ensemble des emplois : celle-ci diminue depuis plusieurs décennies. Par contre, lorsque l’on observe la part de la production industrielle dans la production totale des pays avancés, celle-ci a baissé beaucoup plus lentement. Par exemple, la désindustrialisation a été particulièrement rapide en Grande-Bretagne : l’emploi industriel représente à peine 10 % de l’emploi total aujourd’hui, contre un tiers dans les années soixante-dix ; la valeur ajoutée réelle de l’industrie manufacturière représente moins de 15 % de la valeur ajoutée totale, contre un quart dans les années soixante-dix.

La désindustrialisation des pays à haut revenu a été longuement étudiée et elle apparaît comme une conséquence naturelle de leur développement. Ce qui est plus surprenant et moins étudié, c’est la désindustrialisation que connaissent les pays à faible revenu ou revenu intermédiaire. Ces derniers deviennent de plus en plus tôt des économies de services avant même d’avoir connu une véritable industrialisation : on parle, dans leur cas, de « désindustrialisation précoce » ou « prématurée » (premature deindustrialisation) depuis les travaux de Sukti Dasgupta et d'Ajit Singh (2006). Ce phénomène s’est en l’occurrence particulièrement accentué à partir des années quatre-vingt.

Les relations en forme de U inversé entre l’industrialisation (mesurée par la part de l’emploi industrie dans l’emploi total ou bien par la production industrielle dans l’emploi total) et le revenu se sont aplaties et rapproché de l’origine. Cela signifie que les pays manquent d’opportunités d’industrialisation de plus en plus tôt et pour des niveaux de revenu bien plus faibles que les pays qui se sont industrialisés les premiers. Les pays asiatiques ont été plutôt épargnés par cette tendance, tandis que les pays latino-américains y ont été fortement exposés. Les pays avancés ont perdu beaucoup d’emplois industriels (en particulier des emplois non qualifiés), mais la part de la production réalisée par l'industrie (mesurée à prix constants) à mieux résisté.

La désindustrialisation de l’emploi est généralement expliquée avec les taux différentiels du progrès technique. Le secteur industriel connaît habituellement une croissance de la productivité plus rapide que les autres secteurs. Lorsque l’élasticité de substitution entre la manufacture et les autres secteurs est inférieure à l’unité, la part de la main-d’œuvre employée dans l’industrie a alors tendance à diminuer. La part de la production réalisée par l’industrie va également diminuer si les pays industriels voient leur déficit commercial s’aggraver ou s’il y a un déplacement séculaire de la demande hors de l’industrie. Les études empiriques tendent effectivement à suggérer qu’un progrès technique économiseur de travail explique l’essentiel des destructions d’emplois dans l’industrie. Par contre, il n’est pas certain que le progrès technique agisse de la même manière dans les pays en développement qu’il ne le fait dans les pays avancés. Le progrès technique entraîne une baisse du prix relatif des biens manufacturés ; si ce déclin est suffisamment important, la demande de travail dans l’industrie s’en trouve déprimé. Si c’est le cas des pays avancés, ce n’est pas le cas des pays en développement, puisque ces derniers sont de petite taille et sont alors preneurs de prix sur les marchés internationaux des biens manufacturés. En fait, si les prix relatifs sont fixes, la poursuite de la croissance de la productivité dans le secteur manufacturé des pays en développement devrait en fait stimuler leur industrialisation.

La désindustrialisation prématurée des pays en développement s’explique donc par un autre facteur. Pour Rodrik, il s’agit en l’occurrence de la mondialisation des échanges. Au fur et à mesure que les pays en développement s’ouvrent aux échanges, leurs industries subissent deux choses. Ceux qui sont dénués d’avantage comparatif dans l’industrie deviennent des importateurs nets de biens manufacturés. En outre, les pays en développement sont exposés aux dynamiques des prix relatifs dans les pays avancés, si bien que les premiers « importent » la désindustrialisation des secteurs.

La désindustrialisation a depuis longtemps été un motif d’inquiétude dans les pays riches, puisqu’elle est associée à une disparition de bons emplois, à une hausse des inégalités et à un déclin de la capacité d’innovation de l’économie. La désindustrialisation (prématurée) pourrait être un plus grand problème pour les pays en développement. En effet, elle freine l’absorption de la main-d’œuvre agricole et la hausse résultante de la productivité. Par conséquent, elle réduit le potentiel de croissance économique et les possibilités de convergence de leurs niveaux de revenu avec ceux des économies avancées. Les pays en développement doivent alors découvrir de nouveaux modèles de croissance, par exemple basés sur les services : les activités informatiques et financières sont hautement productives et échangeables, si bien qu’elles peuvent jouer le rôle d’« escalateur » que joua traditionnellement l’industrie manufacturière. Toutefois, ces activités sont très intensives en compétences, alors que ces pays ont en abondance une main-d’œuvre non qualifiée.

 

Références

DASGUPTA, Sukti, & Ajit SINGH (2006), « Manufacturing, services and premature deindustrialization in developing countries: A kaldorian analysis », Université des Nations unies, research paper, n° 2006/49.

RODRIK, Dani (2013), « Unconditional convergence in manufacturing », in Quarterly Journal of Economics, vol. 128, n° 1, février.

RODRIK, Dani (2015a), « Premature deindustrialization », NBER, working paper, n° 20935, février.

RODRIK, Dani (2015b), « Premature deindustrialisation in the developing world », in VoxEU.org, 12 février.

Repost 0
24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 17:25

Les inégalités de genre sont susceptibles d’affecter la croissance économique via plusieurs canaux [Morrison et alii ; Amin et alii, 2015]. Un premier lien repose sur le capital humain, c’est-à-dire la qualité du facteur travail : l’accumulation du capital humain (c’est-à-dire l’accumulation de compétences, mais aussi les progrès en termes de santé) accroît la productivité du travail. Le faible investissement dans le capital humain des femmes restreint alors le potentiel de croissance de l’économie, surtout si les rendements marginaux de la scolarité pour les femmes excèdent ceux des hommes. Un deuxième lien concerne l’allocation des facteurs de production. Si des barrières empêchent les femmes de travailler dans certains secteurs ou certaines professions, alors les facteurs ne sont pas alloués vers leur meilleur usage productif : l’allocation des ressources est inefficace, ce qui pèse à nouveau sur la croissance potentielle. Un troisième lien entre les inégalités de genre et la croissance repose sur les propensions marginales à épargner. En l’occurrence, les femmes seraient davantage incitées que les hommes à épargner, notamment en raison du plus grand altruisme intergénérationnel dont elles feraient preuve. Or, dans un cadre néoclassique, l’épargne est essentielle pour l’accumulation du capital, en particulier dans les pays en développement, peu dotés de capacité de financement. Selon cette perspective, l’incapacité des femmes à percevoir librement un revenu (notamment du travail), donc d’épargner, freinerait tout particulièrement le décollage des pays en développement. 

Les études macroéconomiques portant sur le lien entre inégalités de genre et développement se sont multipliées depuis le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les données relatives aux revenus ont enfi été disponibles pour de nombreux pays développés et en développement. En l’occurrence, elles se sont avant tout penchées sur l’impact des inégalités face à l'éducation. Sur le plan empirique, plusieurs études constatent que les progrès réalisés dans l’éducation des femmes stimulent leurs salaires et que les rendements de l’éducation sont fréquemment plus élevés pour les femmes que pour les hommes [Schultz, 2002 ; Morrison et alii]. En outre, les progrès dans l'éducation des femmes contribueraient au développement humain, notamment en réduisant la mortalité infantile et en améliorant plus glabolement la santé et la scolarité dans la société. Puisque le développement humain favorise la croissance économique, cela suggère que la réduction des inégalités de genre dans l’éducation favorise cette dernière.

Plusieurs études empiriques ont décelé une corrélation négative entre les inégalités de genre dans l’éducation et le niveau de vie. L’étude réalisée par Anne Hill et Elizabeth King (1993) est parmi les premières à estimer l’impact de l’écart de réussite dans le primaire et le secondaire sur le PIB par tête. A partir des données relatives à la période 1975-1985, elles décèlent une corrélation négative statistiquement et économiquement significative. De leur côté, Stephen Knowles, Paula Lorgelly et Dorian Owen (2002) reprennent le modèle de Solow pour y incorporer séparément le capital humain détenu par les femmes et celui détenu par les hommes pour estimer l’impact des écarts d’accumulation sur le niveau de revenu à l’état régulier. A partir des données de la période 1960-1990, ils constatent une corrélation négative entre l’écart de réussite scolaire et le revenu : pour un niveau donné de réussite scolaire des hommes, une moindre réussite scolaire des femmes est associée à un plus faible niveau de revenu à l’état régulier.

D’autres études ont observé le lien entre inégalités de genre dans l’éducation et croissance économique. Robert Barro et Jong-Wha Lee (1994) et Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin (1995) ont estimé l’impact de la durée de scolarité des filles sur la croissance du PIB par tête. Leurs études suggèrent qu’une plus grande scolarisation des femmes dans le primaire et secondaire (c’est-à-dire une moindre inégalité dans l’éducation) est négativement corrélée avec la croissance économique. David Dollar et Roberta Gatti (1999) réévaluent l’impact de la réussite des femmes dans le secondaire sur la croissance, mais en contrôlant les taux de réussite dans le secondaire pour les hommes. A la différence de Barro et de ses coauteurs, ils constatent qu’une plus grande réussite des femmes dans le secondaire (en l’occurrence, une plus grande part des femmes parmi la population adulte qui est diplômée dans le secondaire) est associée à un plus haut taux de croissance, mais seulement dans les pays où les femmes sont déjà fortement éduquées. Leur étude n’analysait toutefois l’impact sur la croissance que sur des intervalles de cinq ans. Stephan Klasen (1999) a alors utilisé un plus grand intervalle de croissance en faisant l’hypothèse que le capital humain n’est rentable qu’à long terme. Il utilise, d’une part, le ratio rapportant le nombre d’années de scolarité des femmes sur celui des hommes et, d’autre part, le taux de croissance de ce ratio au cours du temps. Il constate alors que ces deux mesures sont positivement corrélées avec la croissance économique.

GRAPHIQUE 1  Croissance du PIB par tête et indice d'inégalités de genre

Amin, Kuntchev Schmidt, inégalités de genre et croissance

source : Amin et alii (2015)

Mohammad Amin, Veselin Kuntchev et Martin Schmidt (2015) ont utilisé les données relatives à 107 pays pour analyser la relation entre inégalités de genre et croissance. Leur étude se distingue des précédentes sur deux plans. D’une part, elle s’appuie sur l’indice des inégalités de genre des Nations Unies, qui prend en compte la santé, l’emploi et l’émancipation politique. Ainsi, les trois auteurs utilisent une mesure des inégalités de genre qui va bien au-delà des inégalités de genre dans l’éducation, contrairement à la plupart des études. D’autre part, ils analysent l’hétérogénéité qu’est susceptible de connaître la relation entre inégalités de genre et croissance, notamment en fonction du niveau de revenu du pays. Ainsi, ils cherchent à déterminer si les inégalités de genre et le développement économique sont des substituts ou bien des compléments pour la croissance.

GRAPHIQUE 2  Croissance du PIB par tête et indice d'inégalités de genre après avoir contrôlé la convergence entre pays

Amin--Kuntchev-Schmidt--inegalites-de-genre-et-c-copie-1.png

source : Amin et alii (2015)

Leurs résultats confirment que de plus grandes inégalités de genre est fortement associé à une plus faible croissance du revenu par tête. Cependant, cette relation négative entre inégalités de genre et croissance s’explique par les données des pays pauvres, les données relatives aux pays riches ne présentant pas une telle relation : à des niveaux de revenu suffisamment élevés, il n’y a pas de relation statistiquement significative et robuste entre les inégalités de genre et la croissance économique (cf. graphiques 1 et 2). Comme les pays en développement se caractérisent par de faibles niveaux de vie et de fortes inégalités de genre, ils peuvent à la fois réduire les inégalités de genre et stimuler leur croissance économique en mettant en œuvre des politiques de lutte contre les inégalités de genre.


Références

AMIN, Mohammad, Veselin KUNTCHEV & Martin SCHMIDT (2015), « Gender inequality and growth. The case of rich vs. poor countries », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7172

BANDIERA, Oriana, & Ashwini NATRAJ (2013), « Does gender inequality hinder development and economic growth? Evidence and policy implications », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6369, février.

BARRO, Robert, & Jong-Wha LEE (1994), « Sources of economic growth », Carnegie-Rochester Series on Public Policy, vol. 40, n° 1.

BARRO, Robert, & Xavier SALA-I-MARTIN (1995), Economic Growth.

DOLLAR, David, & Roberta GATTI (1999), « Gender inequality, income, and growth: Are good times good for women? », Banque mondiale, policy research report on gender and development, n° 1, mai.

HILL, M. Anne, & Elizabeth M. KING (1995), « Women’s education and economic well-being », in Feminist Economics, vol. 1, n° 2.

KLASEN, Stephan (1999), « Does gender inequality reduce growth and development? Evidence from cross-country regressions », Banque mondiale, policy research report on gender and development, n° 7, novembre.

KNOWLES, Stephen, Paula K. LORGELLY & P. Dorian OWEN (2002), « Are educational gender gaps a brake on economic development? Some cross-country empirical evidence », Oxford Economic Papers, vol. 54.

MORRISON, Andrew, Dhushyanth RAJU & Nistha SINHA (2007), « Gender equality, poverty and economic growth », Banque mondiale, policy research working paper, n° 4349, septembre.

SCHULTZ, T. Paul (2002), « Why governments should invest more to educate girls », World Development, vol. 30, n° 2.

Repost 0
25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 17:47

Le Japon connaissait une croissance particulièrement rapide au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, mais il connaissait sur la même période le gonflement de bulles spéculatives. Lorsque celles-ci éclatèrent, l’économie nippone bascula dans une longue stagnation. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce ralentissement de la croissance japonaise. L’une d’entre elles est que le Japon manque d’entrepreneurs et que, contrairement aux Etats-Unis, il a échoué à développer un secteur des nouvelles technologies dynamique. Le Japon se caractérise en effet par la plus faible propension d’entrepreneurs parmi les pays développés. Selon les théories dominantes, l’entrepreneuriat joue pourtant un rôle essentiel dans la croissance économique. Sans création de nouvelles entreprises, il est difficile d’imaginer comment les technologies radicales pourraient se diffuser et bouleverser l’environnement économique. Les entreprises en place peuvent certes moderniser leurs produits et techniques de production, mais les innovations radicales tendent à être associées avec l’entrepreneuriat et l’émergence de nouvelles entreprises. 

Pourtant, le manque d’entrepreneurs dont souffre le Japon ne semble pas s’expliquer par un manque d’investissement technologique. En effet, ses dépenses en recherche-développement représentent à 3 % de son PIB, soit à un niveau supérieur à celui des autres pays développés. Le Japon est à l’origine de nombreux brevets, mais ceux-ci sont particulièrement sous-utilisés. En fait, le manque d’entrepreneuriat au Japon ne s’expliquerait pas vraiment par le manque d’idées ou d’opportunités, mais par le manque de compétences nécessaires pour identifier et exploiter ces opportunités et traduire les idées innovantes par la création de nouvelles entreprises. 

Le Japon se caractérise également par un vieillissement démographique rapide et un déclin de sa population active. Peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le taux de fertilité du Japon chuta rapidement et devint inférieur au niveau de remplacement dans les années soixante. Le taux de fertilité du Japon est actuellement l’un des plus faibles dans le monde. Ces dynamiques démographiques contribuent à expliquer pourquoi la croissance nippone a fortement ralenti et n’a pas retrouvé un rythme soutenu depuis. Non seulement elles pénalisent directement l’offre en réduisant en déprimant facteur travail à la croissance, mais elles conduisent également par une forte dégradation des finances publiques et elles génèrent par de fortes pressions déflationnistes. Or le vieillissement de la population pourrait également freiner l’activité en étouffant l’innovation et l’entrepreneuriat. 

C’est précisément le lien entre la démographie et l’entrepreneuriat qu’explorent James Liang, Hui Wang et Edward Lazear (2014) dans une récente étude où ils s’inspirent directement des travaux de Gary Becker (1962, 1975) sur le capital humain. Ils rappellent que l’entrepreneuriat requiert de la créativité et le sens des affaires affaires : pour devenir entrepreneur, un individu doit avoir une idée d’affaires à lancer, mais pour faire de cette nouvelle affaire un succès, il nécessite d’autres compétences, qui ne sont généralement acquises qu’à travers la formation sur le tas. La créativité peut décliner avec l’âge, mais les compétences en affaires s’accroissent avec l’expérience dans des positions au niveau élevé. Si la main-d’œuvre d’un pays est âgée, l’entrepreneuriat s’en trouve pénalisé. En effet, non seulement les séniors sont moins innovants mais, comme ils occupent les positions clés au sommet de la hiérarchie, ils empêchent également les jeunes travailleurs d’acquérir les compétences en affaires. Bref, plus une société vieillit, plus le taux agrégé d’entrepreneuriat est susceptible de diminuer. Et effectivement, l’analyse des données issues du Global Entrepreneurship Monitor suggère que l’accroissement d’une année de l’âge médian d’un pays diminue le taux de création de nouvelles entreprises de 2,5 points de pourcentage.

En fait, le modèle que développent Liang et ses coauteurs suggère en fait qu’il existe une relation en U inversé entre l’entrepreneuriat et l’âge : au fur et à mesure que l’âge s’élève,  l’entrepreneuriat s’accroît tout d’abord, puis décroît une fois passé un certain seuil. En effet, les très jeunes travailleurs ne possèdent pas les compétences nécessaires en affaires pour créer une entreprise, tandis que les très vieux travailleurs manquent de créativité ou d’énergie pour s’engager dans l’entrepreneuriat.

Le modèle prédit un « effet de rang » (rank effect) : les agents économiques sont moins susceptibles de devenir entrepreneurs dans un pays où la taille de la cohorte diminue au cours du temps. En effet, dans un pays vieillissant, il y a une proportion plus élevée de travailleurs séniors, ce qui ralentit la promotion des jeunes travailleurs. Les plus jeunes travailleurs accumulent alors plus lentement du capital humain, car ils doivent attendre plus longtemps pour atteindre les niveaux hiérarchiques qui sont les plus propices à l’accumulation de compétences. Par conséquent, à tout âge, les travailleurs disposent d’un moindre capital humain pour lancer une entreprise et l’entrepreneuriat s’en trouve freiné. Le modèle suggère ainsi que les pays dont la population est relativement jeune présentent de plus hauts taux d’entrepreneuriat dans chaque groupe d’âge que les pays avec les populations les plus vieillissantes. Autrement dit, plus une économie vieillit, moins les taux d’entrepreneuriat sont élevés à chaque âge. Les données empiriques confirment cette prédiction.

L’explication basée sur le « rang » se distingue de l’explication basée sur la seule « créativité ». Selon cette dernière, les jeunes seraient par nature plus innovants. En fait, s’il n’y avait pas d’effet de rang, l’entrepreneuriat diminuerait de façon monotone avec l’âge et les plus jeunes actifs seraient ceux qui créent de nouvelles entreprises. L’analyse empirique suggère que ce n’est pas le cas : les différences constatées d’un pays à l’autre en termes de taux d’entrepreneuriat s’expliquent davantage par l’effet de rang que par l’effet de composition selon lequel les plus jeunes pays ont de plus hauts taux d’entrepreneuriat parce qu’ils ont davantage de travailleurs jeunes.  

Enfin, le modèle suggère que les taux d’entrepreneuriat des travailleurs d’âge mature devraient être davantage sensibles au rythme auquel la population vieillit que les taux d’entrepreneuriat des plus jeunes et des plus vieux. En d’autres termes, les taux d’entrepreneuriat des très jeunes et des séniors sont relativement similaires d’un pays à l’autre, tandis que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âges varient plus facilement d’un pays à l’autre. Les données empiriques tendent effectivement à confirmer que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âgés sont plus sensibles à la structure démographique. 

 

Références

BECKER, Gary S. (1962), « Investment in human capital: A theoretical analysis », in Journal of Political Economy, vol. 70, n° 5.

BECKER, Gary S. (1975), Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education.

LIANG, James, Hui WANG & Edward P. LAZEAR (2014), « Demographics and entrepreneurship », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20506, septembre. 

Repost 0
12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 22:59

Pendant plusieurs décennies, les pays en développement ont connu une croissance plus lente que les pays développés. En l'occurrence, entre le milieu des années quarante et le milieu des années quatre-vingt-dix, moins d’un tiers d'entre eux ont réussi à atteindre à un moment ou à un autre une croissance plus rapide que les pays riches. Et lorsqu’un pays en développement parvenait tout de même à connaître une plus forte croissance que ces derniers au cours d’une décennie, il effaçait généralement ses gains au cours de la décennie suivante. En d'autres termes, l’économie mondiale était le théâtre d'une divergence continue des niveaux de vie. Lant Pritchett, alors économiste en chef de la Banque Mondiale, affirma en 1997 que l’accroissement des écarts de richesse entre les pays riches et les pays pauvres constituait « la caractéristique dominante de l’histoire économique moderne ».

Cette divergence s'est bien mal conciliée avec les prédictions de la littérature théorique. Les théories dominantes de la croissance économique se sont longtemps fondées sur le modèle séminal de Robert Solow (1956). Dans celui-ci, les pays pauvres sont pauvres car ils sont faiblement dotés en capital, mais précisément en raison de cette faible dotation en capital, ils devraient en principe avoir un rendement de l’investissement plus élevé que les pays riches ; avec l’afflux des capitaux qui en résulte, les pays pauvres devraient voir leurs niveaux de productivité et de revenu converger vers ceux des pays riches. Certes, de leur côté, les pays avancés peuvent stimuler leur propre croissance en s'appuyant sur le progrès technique, mais leurs innovations sont alors également disponibles pour les pays en développement, facilitant alors davantage le rattrapage de ces derniers. Et dans un monde où les marchés des biens et services sont étroitement intégrés, la demande domestique n’est plus forcément une contrainte, puisque les pays peuvent plus facilement s’appuyer sur la demande extérieure.

Une telle modélisation est cohérente avec l’histoire des pays qui se sont industrialisés en premier et qui constituaient le club des pays avancés lorsque l'article de Solow fut publié : à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, les Etats-Unis et plusieurs pays européens ont vu leur niveaux de productivité rattraper celui de la Grande-Bretagne, effaçant ainsi peu à peu l’avantage dont jouissait initialement cette dernière. Par contre, les conclusions du modèle de Solow se concilient bien mal avec les performances des pays en développement. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont certes rejoint le club des pays avancés en s’industrialisant malgré un décollage tardif, mais la majorité des pays en développement n’ont pas connu une telle destinée.

De nouvelles théories ont dû être avancées pour expliquer ces performances. Certains économistes ont alors suggéré que seule une « convergence conditionnelle » était à l’œuvre : par exemple, les pays pauvres ne convergeraient vers les pays riches que s’ils se caractérisent par le même volume de capital humain que ces derniers. D’autres économistes mettent l’accent sur les institutions. D’autres encore soulignent l’importance de la géographie et du climat : un pays qui jouit d’un climat tropical et qui est particulièrement exposé aux maladies ferait face de facto à de puissants obstacles pour se développer. 

Les quinze dernières années ont par contre été marquées par une accélération exceptionnelle de la croissance dans les pays en développement, a priori plus conforme avec les prédictions néoclassiques. La croissance du revenu par tête des pays en développement a presque triplé en passant d’environ 2 % dans les années quatre-vingt à presque 6 % avant la crise de 2008 [Rodrik, 2011]. La production par tête a plus que doublé dans le monde en développement entre 2000 et 2009 [The Economist, 2014]. Au cours de cette décennie, le taux de croissance annuel moyen s’est élevé à 7,6 %, soit un niveau supérieur de 4,5 points de pourcentage à celui des pays riches. L’accélération de la croissance a entraîné une baisse de la pauvreté. La part du monde en développement vivant avec moins de 1,25 dollar par jour est passée de 30 % à moins de 10 % depuis 2000. Bref, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les niveaux de vie ont connu au cours de la dernière décennie une forte convergence, laissant suggérer un rattrapage rapide des pays en développement sur les pays avancés. Si le monde émergent était capable de maintenir une croissance supérieure de 4,5 points de pourcentage à celle des pays riches, alors son revenu par habitant moyen convergerait avec celui des Etats-Unis en à peine trois décennies. La crise financière mondiale qui a fait basculer les pays avancés dans la Grande Récession n’a pas épargné les pays en développement, mais ces derniers se sont très rapidement redressés. En 2010, ils représentaient la moitié de l’économie mondiale et généraient l’essentiel de la croissance mondiale.

Toutefois le rythme de convergence n’a pas été le même pour tous les pays. Le rattrapage a certes été particulièrement rapide en Europe de l’est et en Asie de l’est (en particulier en Chine), mais les progrès ont été moindres dans beaucoup d’autres pays en développement. Certains pays comme le Venezuela et le Zimbabwe ont même connu une chute de leur niveau de vie.

Surtout, depuis 2008, les taux de croissance des pays émergents ont ralenti, ce qui suggère que cette période de convergence exceptionnelle pourrait s’être achevée. En 2013, la croissance du PIB par habitant moyen du monde émergent a été seulement supérieure de 2,6 points de pourcentage à celle des Etats-Unis [The Economist, 2014]. A ce rythme, la convergence ne sera pleinement achevée que dans un demi-siècle. Si l’on exclut la performance chinoise, la croissance du PIB par habitant moyen du monde émergent n’a été seulement supérieure que de 1,1 point de pourcentage à celle des Etats-Unis, ce qui suggère cette-ci que la convergence des niveaux de vie ne s’achèvera pas avant au moins un siècle. Les plus récentes prévisions de croissance du FMI sont encore plus pessimistes. Selon elles, la croissance du monde en développement (si l’on exclut à nouveau la Chine) ne sera à peine supérieure que de 0,39 point de pourcentage par rapport au monde développé. Or, à un tel rythme, la convergence ne s’achèvera pas avant au moins trois siècles. 

Pour le magazine The Economist, les conditions sous lesquelles ont été possibles ces quinze années de convergence rapide sont difficilement reproductibles. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’environnement macroéconomique avait été particulièrement favorable aux pays en développement : les taux d’intérêt étaient faibles et les afflux de capitaux abondants : la hausse des prix des matières premières (à laquelle l’essor chinoise a particulièrement contribué) bénéficiait aux pays qui les extrayaient et les exportaient, notamment en Afrique subsaharienne ; entre 1994 et 2007, les échanges commerciaux augmentaient deux fois plus rapidement que la production mondiale ; le progrès technique a permis aux pays en développement de participer plus étroitement aux chaînes de valeur mondiales, etc.

Beaucoup de ces dynamiques se sont retournées depuis. La croissance chinoise a atteint son maximum en 2007 en s’élevant alors à 14 %, mais elle a depuis été divisée par deux. Le ralentissement de la croissance chinoise s’est traduit par un retournement du cycle des prix des matières premières. Avec la perspective d’un resserrement des politiques monétaires dans les pays développés, les mouvements de capitaux sont devenus plus instables. Ensuite, en 2010, le commerce international était certes revenu à son niveau d’avant-crise, mais il augmente depuis qu’au même rythme que la production. Surtout, plusieurs économistes doutent que les pays en développement puissent autant s’appuyer sur l’industrialisation que par le passé pour poursuivre leur rattrapage. Dani Rodrik s’est notamment préoccupé en de multiples reprises du phénomène de « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization) : la part de l’activité manufacturière dans l’emploi total ou dans la valeur ajoutée semble amorcer son déclin de plus en plus tôt dans les pays en développement, les privant alors d’un moteur de croissance qu’il juge essentiel au décollage de leur activité. Pour Rodrik (2014), il est possible que la croissance des pays en développement reste durablement supérieure à celle supérieure à celle des pays avancés, non pas parce que les premiers connaissent une croissance rapide, mais parce que les seconds connaissent une stagnation de leur activité.

 

Références

The Economist (2014), « Economic convergence: The headwinds return », 13 septembre.

RODRIK, Dani (2011), « The future of economic convergence », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 17400.

RODRIK, Dani (2014), « Back to sanity on economic convergence », 11 septembre.

SOLOW, Robert M. (1956), « A contribution to the theory of economic growth », in Quarterly Journal of Economics, vol. 70, n° 1.

Repost 0
20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 10:56

Au cours des deux derniers siècles, beaucoup ont affirmé que les pays devaient s’industrialiser pour que leur croissance décolle et que leur niveau de vie converge vers celui des pays avancés. C’est notamment le cas de William Baumol, Nicholas Kaldor, Arthur Lewis, Ragnar Nurkse, Dani Rodrik pour citer les plus connus. Récemment, c’est précisément en s’industrialisant que les tigres asiatiques ont su rejoindre le club des pays avancés. Réciproquement, beaucoup ont considéré les services comme peu utiles, dotés d’une faible valeur et don par conséquent peu rémunérateurs pour leurs prestataires. William Baumol (1967) estimait que les services sont réfractaires aux gains de productivités, car ils nécessitent des relations de face à face, qui sont par nature peu enclins à la standardisation et aux échanges commerciaux, or selon lui ce sont précisément ces derniers qui constituent selon le moteur de croissance de la productivité.

Comme le montrent Prakash Loungani et Saurabh Mishra (2014), le secteur tertiaire a connu de profonds bouleversements au cours des dernières décennies, en particulier au cours de la dernière. Désormais beaucoup de services sont à forte intensité technologique et leurs prestataires sont fortement rémunérés. Certains suggèrent que les services contribuent bien plus à la croissance économique et à l’emploi que l’industrie aussi bien dans les pays à faible revenu que les pays à haut revenu. En effet, le secteur tertiaire contribue déjà à 60 % de l’emploi mondial.

Grâce au développement des technologies de l’information et de la communication, la réalisation d’un service nécessite de moins en moins une relation de face-à-face, ce qui brouille davantage la distinction entre biens et services : tous comme les biens, un service n’est pas nécessairement consommé là où il est produit. Le nombre d’activités pouvant être numérisées et exportées ne cesse de s’élargir, une évolution qui se reflète par l’accroissement de la part des services dans les exportations mondiales : en l’occurrence, au cours de la dernière décennie, les exportations de services « modernes » se sont développées plus rapidement que celles des produits manufacturés. Autrefois le secteur des services dépendait étroitement de la demande domestique, mais désormais il pourrait davantage dépendre de la demande mondiale, ce qui réduit les problèmes de débouchés que pourrait rencontrer le secteur tertiaire d’un pays donné lorsque le niveau de vie domestique est faible.

Le progrès technique et l’essor des échanges ont contribué à améliorer la productivité des services. A l’instar de la production des biens, la production d’un service peut être décomposée en plusieurs tâches et celles-ci ne sont pas nécessairement réalisées sur le même lieu physique. En l’occurrence, une entreprise peut faire réaliser chaque tâche par l’entreprise la plus à même pour la réaliser. La spécialisation et les économies d’échelle entraînent alors une hausse de la productivité des services. En outre, le développement du secteur manufacturier semble dépendre de plus en plus étroitement de l’offre de services, comme le démontre le processus même d’externalisation. Lorsqu’une entreprise décompose la production d’un bien en de multiples tâches, plusieurs d’entre elles peuvent relever des services : par exemple, la conception d’un produit nécessite de la recherche-développement et sa diffusion nécessite une activité de distribution.

Ces évolutions changent les trajectoires de croissance qui s’offrent aux pays en développement. La littérature économique suggère que les activités à forte valeur ajoutée tendent à se concentrer dans les pays développés, tandis que les activités à faible valeur ajoutée tendent à se concentrer dans les pays en développement. En d’autres termes, plus un pays se développe, plus la valeur ajoutée de ses activités s’accroît, plus il délaisse La réalité est un peu plus complexe : les entreprises des pays avancés font faire de plus en plus leurs activités les plus standardisées dans les pays en développement et certaines de ces activités sont à haute valeur ajoutée. Loungani et Mishra citent notamment comme exemples « la prolifération des bureaux spécialisés dans les conseils aux entreprises et le traitement des connaissances ainsi que l’explosion du commerce électronique et de la vente en ligne dans les pays émergents du Moyen-Orient, au Brésil, en Chine, en Inde et à Singapour ». Par conséquent, la part des pays en développement dans les exportations mondiales de services est passée de 14 % à 25 % entre 1990 et 2011. Les pays en développement exportent de plus en plus de services qui l’étaient jusqu’à présent par les seuls pays développés.

Parallèlement les mêmes dynamiques qui ont profité au secteur tertiaire ont également bouleversé le secteur manufacturier. Le progrès technique a rendu l’activité manufacturière plus intensive en capital et en compétences, si bien qu’il crée moins d’emplois qu’auparavant. Plusieurs pays en développement, notamment les pays africains, connaissent une « désindustrialisation prématurée » (pre-mature deindustrialization). Dani Rodrik s’est en l’occurrence inquiété à multiples reprises du fait que la part de l’activité manufacturière dans la production diminue dans les pays en développement bien plus tôt qu’elle l’a fait dans les pays développés.  Cela peut s’expliquer par le fait que les consommateurs des pays développés dépensent désormais avantage dans l’achat de services que dans l’achat de biens. Cela réduit la marge de croissance des pays cherchant à s’industrialiser, mais il n’y a pas de limites dans les services. 

Ejaz Ghani et Stephen O’Connell (2014) ont cherché à déterminer le rôle des différents secteurs d’activité dans la convergence entre les économies afin de déterminer quel chemin les pays en développement d’Afrique, les « lions africains », peuvent emprunter pour que l’amorce de croissance qu’ils connaissent actuellement puisse se pérenniser et leur permettre de rejoindre également le club des pays développés. Leurs constats empiriques suggèrent que la convergence mondiale a continué de façon plus intense. Le rythme de croissance des pays africains tout comme celui des émergents asiatiques est plus rapide que celui des pays développés. Le modèle de croissance des lions africains n’est toutefois pas le même que celui des tigres asiatiques : les seconds ont bénéficié d’un développement rapide du secteur manufacturé, alors que les premiers bénéficient de d’autres secteurs.

Les deux auteurs s’appuient sur plusieurs faits empiriques. Tout d’abord, les pays à faible revenu qui ont récemment amorcé leur décollage en Afrique et qui débutèrent avec un faible niveau de productivité du travail dans le secteur tertiaire ont connu la plus rapide croissance de la productivité du travail dans ce secteur. Les pays qui débutèrent avec un faible niveau de productivité du travail dans le secteur manufacturier ont connu la plus rapide croissance de cette productivité du travail. Ce résultat est cohérent avec les précédentes études qui suggéraient que le secteur manufacturé présentait une tendance à la convergence mondiale. Toutefois les pays en développement africains connaissent un plus lent développement de leur secteur manufacturier que les tigres asiatiques. En outre, les deux auteurs constatent que la convergence mondiale de croissance dans les services est plus forte que dans le secteur manufacturier. Ghani et O’Connell en concluent que l’escalator de croissance dans le secteur des services qui s’offre aux pays africains est au moins aussi puissant que celui du secteur manufacturier, voire même plus puissant. 

 

Références

BAUMOL, William (1967), « Macroeconomics of unbalanced growth: The anatomy of urban crisis », in The American Economic Review, vol. 57, n° 3.

GHANI, Ejaz, & Stephen D. O’CONNELL (2014), « Can service be a growth escalator in low income countries? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6971.

LOUNGANI, Prakash, & Saurabh MISHRA (2014), « Not your father’s service sector », in Finance and Development, juin. Traduction française, « Où est passé le secteur des services de papa ? », in Finances et Développement, juin.

Repost 0
27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 22:20

Pour comparer les niveaux de vie et la taille des différents pays, il est possible de déterminer le PIB de chaque pays dans sa propre devise, puis de ramener les PIB de tous les pays dans la même monnaie (par exemple le dollar) en utilisant les taux de change. Cette méthode rencontre toutefois deux difficultés [Taylor, 2014]. Tout d’abord, les taux de change fluctuent, parfois rapidement et significativement. Or, si par exemple le taux de change se déprécie sans que le PIB réel ne varie, la dépréciation pourrait laisser suggérer que la taille de l’économie s’est réduite. Inversement, une appréciation du taux de change tend à accroître artificiellement la taille de l’économie. En outre, un même ensemble de biens achetés dans un pays donné peut ne pas valoir la même quantité de monnaie dans un autre après conversion. En l’occurrence, un panier de biens tend à être moins cher dans les pays en développement que dans les pays avancés. 

Une manière (malheureusement imparfaite) de dépasser ces difficultés est d’utiliser les taux de change en parité de pouvoir d’achat (PPA). Il s’agit alors de déterminer un taux de change en comparant ce que coûte un panier donné dans deux pays donnés. The Economist utilise par exemple régulièrement le prix du big mac comme approximation sommaire les PPA : si un hamburger veut 4,0 euros en France et 4 dollars aux Etats-Unis, alors le taux de conversion en PPA de l’hamburger pour ces deux économies s’élève à 1,20 euros pour un dollar [Taylor, 2014]. Le Programme de comparaison internationale (PCI) de la Banque Mondiale publie tous les six ans ses estimations des PPA pour les principaux agrégats du PIB. Le PCI a publié fin avril ses estimations des PPA pour l’année 2011 pour 199 économies en utilisant de nombreuses données sur les prix et en essayant de tenir compte des différences de qualité. Les précédentes estimations avaient été réalisées pour l’année 2005. Entretemps, celles-ci étaient actualisées chaque année en utilisant les taux d’inflation. Les publications d’avril offrent des chiffres bien différents que ceux suggérés par ces extrapolations.

 

GRAPHIQUE PIB réel par habitant et parts dans la population mondiale en 2011

En 2011, le PIB réel par habitant moyen s'élevait à 13 460 dollars (cf. graphique 1). Lors des publications d’avril, beaucoup de journalistes et d’économistes se sont focalisés sur le fait que l’économie chinoise est plus importante qu’on ne l’imaginait jusqu’alors. Mesurés en termes de PPA, le PIB chinois est supérieur de 21 % à ce que l’on pensait. Il est susceptible de dépasser le PIB des Etats-Unis vers la fin de l’année 2014, soit bien plus tôt qu’on ne l’anticipait (cf. graphique 2) [1]. D’autres pays ont connu de fortes réévaluations de leur PIB [Fatás, 2014]. Par exemple, la taille de l’économie indonésienne a été réévaluée de 85 % et elle est désormais la dixième plus grande économie au monde, plus grande que l’Italie et à peu près de même taille que le Royaume-Uni. L’Inde est désormais la troisième plus grande économie au monde, dépassant le Japon et l’Allemagne. Six des douze plus grandes économies au monde sont des pays à revenu intermédiaire. Les pays à haut revenu, les pays à revenu intermédiaire et les pays à faible revenu réalisent respectivement 50,3 %, 48,2 % 1,5 % du PIB mondial [Taylor, 2014].

GRAPHIQUE  PIB des Etats-Unis et de la Chine (en milliers de milliards de dollars PPA) 

source : The Economist (2014)

Angus Deaton et Bettina Aten (2014) ont cherché à comprendre ce qui expliquer le décalage entre les dernières estimations de PPA pour l’année 2011 et les PPA qui étaient jusqu’alors extrapolés à partir des estimations de PPA pour l’année 2005. Ils notent tout d’abord que les PPA de l’année 2005 étaient elles-mêmes fortement différentes de ce qui était attendu et faisaient apparaître une économie mondiale bien plus inégale. Beaucoup des changements qui sont apparus pour les premières reviennent sur les changements apparus lors des secondes. Ils identifient la source du problème : celui-ci réside dans la manière par laquelle les régions sont liées en 2005. Ils utilisent deux différentes méthodes pour mesurer la taille de l’effet. Toutes deux suggèrent que les PPA de 2005 pour la consommation des pays asiatiques (sauf le Japon) et de l’Afrique furent surestimées de 20 à 30 %. Puisque la méthodologie du PCI de 2011 est plus réaliste que celle de 2005, les nouvelles estimations ont certainement éliminé cette surévaluation.

Si ces résultats sont corrects, alors ils amènent à profondément réviser les comparaisons internationales, ainsi que les estimations de la pauvreté et des inégalités mondiales. Lors du PCI de 2005, les PPA des pays pauvres vis-à-vis des Etats-Unis avaient été sensiblement revus à la hausse par rapport aux extrapolations obtenues jusqu’alors, ce qui avait amené à une forte révision du nombre de pauvres à travers le monde. Les PPA pour la consommation individuelle des ménages, comme les PPA pour les PIB, ont aujourd’hui été révisés à la baisse, si bien que les niveaux de consommation estimés pour les pays pauvres sont plus élevés que ceux précédemment estimés. Si le seuil de pauvreté mondiale est fixé en termes de dollars américains, par exemple à 1,25 dollar comme le fait actuellement la Banque Mondiale, alors sa valeur locale dans les devises des pays pauvres va désormais être plus faibles, ce qui signifie qu’il y a moins de personnes vivant en-dessous de ce seuil qu’on ne le pensait jusqu’à présent. Les précédentes études (qui utilisaient les PPA extrapolées à partir du PCI de 2005) établissaient que le nombre de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar en 2010 s’élevait à environ 1,215 milliard de personnes. Ce chiffre pourrait s’élever à 571 millions de personnes si l’on utilise les nouvelles estimations du CPI de 2011 [Chandy et Kharas, 2014].

 

[1] Jeffrey Frankel (2014) considère toutefois qu’il est plus pertinent d’utiliser les taux de change de marché que les taux de change en PPA pour comparer les tailles des économies. Aux taux de change courants, l’économie américaine est encore 83 % plus importante que l’économie chinoise. Si le taux de croissance de la Chine demeure toutefois supérieur de 5 points de pourcentage à celui des Etats-Unis et si le yuan continue de s’apprécier chaque année de 3 %, alors c’est en 2021 que l’économie chinoise risque de dépasser en taille l’économie américaine. 


Références

COHEN-SETTON, Jérémie (2014), « Blogs review: China's GDP (PPP) to surpass the United States? », in Bruegel (blog), 12 mai.

CHANDY, Lawrence, & Homi KHARAS (2014), « What do new price data mean for the goal of ending extreme poverty? », Brookings, 5 mai. 

DEATON, Angus, & Bettina ATEN (2014), « Trying to understand the PPPs in ICP2011: Why are the results so different? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20244, juin.

FATÁS, Antonio (2014), « Honey, I blew up a few economies », Antonio Fatás on the Global Economy (blog), in 1er mai.

FRANKEL, Jeffrey (2014), « China is not yet number one », in voxEU.org, 9 mai.

TAYLOR, Timothy (2014), « GDP Snapshots from the International Comparison Project », in Conversable Economist (blog), 9 mai. 

Repost 0

Présentation

  • : D'un champ l'autre
  • D'un champ l'autre
  • : Méta-manuel en working progress
  • Contact

Twitter

Rechercher