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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 13:30
L'Afrique est en pleine transformation structurelle

En 2000, la revue The Economist qualifiait l’Afrique de « continent sans espoir » : celle-ci connaissait depuis plusieurs décennies une très faible croissance, alors même que les revenus moyens de ses habitants étaient plus faibles que sur les autres continents, notamment l’Asie de l’Est ou l’Amérique latine. Pourtant, les pays africains ont connu par la suite une période de forte croissance économique. Non seulement les taux de croissance moyens ont été positifs pour la première fois depuis plusieurs décennies et certaines des économies africaines ont même connu une croissance supérieure à plus de 6 % par an, mais les taux de croissance ont pu en outre être sous-estimés. Parallèlement, toujours à partir du tournant du siècle, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté et le taux de mortalité infantile ont fortement diminué, tandis qu’une part croissante de la population accédait à l’éducation. Bref, au cours de ces dernières décennies, nous avons été les témoins d’un véritable « miracle de la croissance africaine » et, pour l’heure, celui-ci se poursuit.

Cette accélération de la croissance économique en Afrique pourrait résulter de la transformation structurelle que connaît le continent. En effet, plusieurs études ont suggéré que l’agriculture constituait le secteur d’activité le moins productif de l'économie ; ce serait d'ailleurs particulièrement le cas en Afrique. Par conséquent, lorsque l’emploi et l’activité productive sont réalloués du secteur agricole vers l’industrie et les services, alors la productivité des travailleurs augmente mécaniquement et la croissance économique tend à s’accélérer. C’est pour cela que Margarita Duarte et Diego Restuccia (2010) ou encore Berthold Herrendorf, Richard Rogerson et Ákos Valentinyi (2014), par exemple, ont pu récemment affirmer que ce changement structurel constituait une caractéristique fondamentale de la croissance économique. Beaucoup jugent toutefois que les niveaux de productivité et les gains de productivité sont plus faibles dans le tertiaire que dans l’industrie, or la part de l’emploi de l’industrie n’augmente pas indéfiniment : à partir d’un certain niveau de développement, elle amorce son déclin. Par conséquent, une économie a beau continuer à se tertiariser, sa croissance risque de ralentir lorsque s’amorce sa désindustrialisation.

Par conséquent, selon Xinshen Diao, Kenneth Harttgen et Margaret McMillan (2017), si des pays à différentes étapes de développement tendent à ne pas présenter la même structurelle sectorielle, l’écart de niveau de vie que les pays africains vis-à-vis des autres pays pourrait s’expliquer par le fait que les premiers ne se situent pas à la même étape de développement que les seconds. Ils ont alors cherché à relier l’accélération de la croissance économique et la baisse de la pauvreté que les pays africains ont récemment connues aux transformations structurelles qui sont à l’œuvre en leur sein. Ils constatent qu’une grande partie de cette croissance et de cette réduction de la pauvreté s’explique effectivement par un fort déclin de la part de la main-d’œuvre employée dans le secteur agricole, donc par la hausse de la part des actifs employés dans l’industrie et le tertiaire.

Dans l’échantillon de neuf pays à bas revenu que Diao et ses coauteurs analysent, ils observent que la part de la population active employée dans l’agriculture (qui était en particulièrement élevée dans les années quatre-vingt-dix) a baissé en moyenne de 9,33 points de pourcentage entre 2000 et 2010, tandis que la part de l’emploi dans l’industrie augmentait de 1,46 point de pourcentage et que la part de l’emploi dans le tertiaire augmentait de 6,13 points de pourcentage. Le déclin de l’emploi agricole a été le plus prononcé parmi les femmes du milieu rural âgées de plus de 25 ans qui ont bénéficié d’un enseignement primaire. Il a été accompagné par une hausse systématique de la productivité du travail, dans la mesure où la réallocation de la main-d’œuvre s’est effectuée d’un secteur à faible productivité (l’agriculture) vers des secteurs à plus forte productivité (l’industrie et le tertiaire). Dans l’échantillon de pays qu’ils étudient, la productivité du travail s’est accrue au rythme moyen de 2,8 % par an entre 2000 et 2010 ; 1,57 point de pourcentage de cette croissance s’explique par le changement structurel. Par contre, entre 1990 et 1999, la croissance de la productivité du travail était proche de zéro et le changement structurel tendait en fait à freiner la croissance économique. Lorsque Diao et ses coauteurs se penchent sur un échantillon de pays africains à plus hauts revenus, ils constatent que ces derniers ont connu la même accélération de la croissance de leur productivité du travail, mais les concernant l’ensemble de cette croissance s’explique par la croissance de la productivité intra-sectorielle.

Diao et alii ont notamment comparé le niveau des parts sectorielles de l’emploi en Afrique avec celui observé dans les autres pays, en prenant en compte le niveau de revenu. Ce faisant, ils remarquent qu’au vu des niveaux de revenu par tête en Afrique, les parts respectives de l’agriculture, de l’industrie et du tertiaire correspondent assez bien à ce que l’on peut s’attendre en observant ce qu'on pu connaître les autres pays par le passé. En outre, bien que la part de l’industrie dans l’emploi ne s’accroisse pas rapidement, cette part n’a pas atteint son pic dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et elle continue de s’accroître.

La forte croissance que l’Afrique a connue ces dernières décennies n’est donc pas due (seulement) à des facteurs conjoncturels, comme par exemple la hausse des prix des matières premières, mais elle tient (également) à des facteurs structurels. Diao et ses coauteurs se montrent ainsi optimistes quant à la poursuite de la croissance en Afrique : tant que le changement structurel se poursuit et surtout que la part de l’emploi industriel n’a pas encore atteint son pic, la croissance africaine va se poursuivre. Toutefois, certains comme Dani Rodrik (2015) ont pu remarquer qu’à mesure que le temps passe, la part de l’industrie tend à atteindre son maximum de plus en plus tôt, relativement au niveau de vie : les pays en développement feraient aujourd’hui face à une « désindustrialisation précoce » (premature deindustrialization) par rapport aux pays qui ont amorcé leur développement plus tôt. Autrement dit, les pays africains risquent de ne pas profiter autant de l’industrialisation que n’en ont profité les autres pays.

 

Références

Diao, Xinshen, Kenneth Harttgen & Margaret McMillan (2017), « The changing structure of Africa's economies », NBER, working paper, n° 23021, janvier.

DUARTE, Margarita, & Diego Restuccia (2010), « The role of the structural transformation in aggregate productivity », in Quarterly Journal of Economics, vol. 125, n° 1.

Herrendorf, Berthold, Richard Rogerson & Ákos Valentinyi (2014), « Growth and structural transformation », in Aghion & Durlauf (dir.), Handbook of Economic Growth, vol. 2.

RODRIK, Dani (2015), « Premature deindustrialization », NBER, working paper, n° 20935, février.

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 13:46

Au cours des deux dernières décennies, les plus pauvres ont connu une forte progression de leur niveau de vie, si bien qu’une large population a pu sortir de la pauvreté. En 1990, deux milliards de personnes étaient dans une situation de pauvreté extrême, c’est-à-dire vivaient avec moins de 1,90 dollars par jour (en parités de pouvoir d’achat de 2011) ; elles représentaient alors 37 % de la population mondiale. Entre 1990 et 2013, le nombre de personne vivant en situation de pauvreté extrême a diminué de 60 %, tandis que la proportion de la population mondiale vivant dans une telle situation est passée sur la période de 37 % à 11 %. En 2013, il restait toutefois 770 millions de personnes situés dans une situation de pauvreté extrême, soit à peu près l’équivalent de la population combinée de l’Union européenne et des Etats-Unis.

Plusieurs études suggèrent que la croissance économique joue un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté. Selon les prévisions que fournissent Francisco Ferreira et ses coauteurs (2015) en se basant sur les estimations de la croissance du PIB entre 2005 et 2015, la part de la population mondiale se trouvant en situation de pauvreté mondiale devrait atteindre 4,2 % en 2030, soit un niveau proche de l’objectif de 3 % que la Banque mondiale s’est fixée pour cette année-là. Toutefois la croissance mondiale a ralenti ces dernières années et rien n’assure que les pays en développement connaissent pendant les 14 prochaines années une aussi forte croissance que celle qu’ils ont pu connaître au cours des années deux mille, ce qui suggère que la réduction de la pauvreté mondiale pourrait être plus lente que prévu. C’est pour cette raison que de nombreuses institutions, notamment la Banque mondiale, appellent à une croissance plus inclusive, c’est-à-dire dont les fruits seraient moins inégalement répartis dans la population.

Les informations à propos des pauvres dans le monde en développement restent toutefois très fragiles, notamment en raison du manque de données d’enquêtes des ménages harmonisées au niveau international ou encore du fait que les pays n’adoptent pas le même seuil de revenu pour définir la pauvreté. Andrés Castañeda, et ses coauteurs (2016) ont récemment cherché à dresser le profil démographique de la pauvreté extrême et modérée en se basant sur les enquêtes réalisées auprès des ménages dans 89 pays en développement. En 2013, dans l’ensemble de ces pays, 1,5 milliard de personnes vivaient dans une situation de pauvreté modérée, c’est-à-dire avec plus de 1,90 dollars, mais moins de 3,10 dollars par jour, ce qui représente 23 % de leur population totale.

Au terme de leur analyse, Castañeda et ses coauteurs constatent que la pauvreté est avant tout jeune et rurale, bien plus que le suggéraient les précédentes études. En effet, 80 % des pauvres extrêmes et 76 % des pauvres modérés vivent dans des espaces ruraux. Les auteurs ne rejettent pas l’idée que ces parts soient quelques peu surestimées, ne serait-ce que du fait que le coût de la vie est moindre en milieu rural que dans les villes, mais une analyse plus approfondie des données de l’Asie du Sud les amène à suggérer que ce biais est très modeste. En outre, leur étude suggère que plus de 45 % des pauvres extrêmes sont des jeunes de moins de 15 ans et près de 60 % des pauvres extrêmes vivent dans des ménages avec trois enfants ou plus. Ensuite, Castañeda et ses coauteurs confirment que la scolarité et la pauvreté sont fortement et négativement corrélées l’une avec l’autre. Toutefois, l’école primaire ne suffit pas pour sortir de la pauvreté. En effet, 40 % des pauvres extrêmes et 50 % des pauvres modérés ont achevé leur école primaire. Enfin, même s’ils partagent des similitudes, notamment en termes d’âge ou de structure familiale, les pauvres extrêmes se distinguent des pauvres modestes à plusieurs niveaux : par exemple, relativement aux pauvres extrêmes, les pauvres modérés ont significativement plus de chances d’achever l’école primaire et sont moins susceptibles de travailler dans l’agriculture.

 

Références

CASTAÑEDA, Andrés, Dung DOAN, David NEWHOUSE, Minh Cong NGUYEN, Hiroki UEMATSU et João Pedro AZEVEDO (2016), « Who are the poor in the developing world? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7844, octobre.

FERREIRA, Francisco H. G., Shaohua CHEN, Andrew L. DABALEN, Yuri M. DIKHANOV, Nada HAMADEH, Dean Mitchell JOLLIFFE, Ambar NARAYAN, Espen Beer PRYDZ, Ana L.REVENGA, Prem SANGRAULA, Umar SERAJUDDIN et Nobuo YOSHIDA (2015), « A global count of the extreme poor in 2012 - Data issues, methodology and initial results », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7432.

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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 18:54

L’argent rend-il heureux ? Dans une célèbre étude, Richard Easterlin (1974) montre que, dans un pays, à un moment donné, les plus riches déclarent être plus satisfaits de vivre que les plus pauvres. Par contre, lorsqu’il observe l’évolution à long terme de la satisfaction de vivre moyenne aux Etats-Unis entre 1946 et 1970, il constate que celle-ci est plutôt stable, alors même que le niveau de vie a énormément augmenté. Plus largement, lorsqu’il observe des données transnationales, il échoue à trouver une relation statistiquement significative entre le revenu moyen (mesuré par le PIB par habitant) et le niveau de satisfaction moyen. En observant la croissance économique, il échoue de nouveau à trouver une relation statistiquement significative entre le revenu et le bien-être. Il en conclut donc qu’en un point du temps, le bonheur varie avec le revenu, que ce soit entre les pays ou au sein de chaque pays, mais qu’il n’augmente pas lorsque la croissance se poursuit. Ce paradoxe n’apparaît que lorsque l’on observe les évolutions tendancielles : à court terme, satisfaction de vivre et niveau de vie tendent à varier de concert dans le même sens. Par exemple, lors des expansions, la satisfaction de vivre et le PIB par tête ont tendance à augmenter ; lors des récessions, ils ont tendance à diminuer. A long terme, par contre, il ne semble pas y avoir de relation positive entre niveau de vie et satisfaction moyenne.

Deux hypothèses ont été avancées pour expliquer ce paradoxe. D’une part, les individus feraient certes preuve d’un surcroît de satisfaction lorsque ce revenu augmente, mais ce gain de satisfaction pourrait avoir tendance à disparaître au bout de quelques années : les individus s’adapteraient à chacune des améliorations de leur niveau de vie. D’autre part, les individus pourraient avoir tendance à évaluer leur revenu par rapport à celui d’autrui : ils donneraient davantage d’importance à leur revenu relatif qu’à leur revenu absolu. Un individu ferait ainsi preuve d’une plus grande satisfaction que si son revenu augmente plus rapidement que celui des autres et ces derniers feraient quant à eux preuve d’une moindre satisfaction. Donc, si le revenu relatif prime sur le revenu absolu, alors, lorsque tout le monde s’enrichit, le bien-être de chacun n’augmente pas, car personne ne devient plus riche relativement à la moyenne. Les hypothèses d’habitude et de comparaison sociale pourraient suggérer que la croissance économique est en soi peu importante pour le bien-être, du moins dès lors que les besoins fondamentaux sont satisfaits.

Les résultats obtenus par Easterlin ont bien sûr été contestés. Certains ont suggéré qu’il existait bel et bien une relation positive entre le revenu et le bien-être parmi les populations qui n’ont pas encore satisfait leurs besoins fondamentaux, mais qu’à partir d’un certain niveau de vie (que Layard, par exemple, estime être compris entre 15.000 et 20.000 dollars) cette relation disparaîtrait. Une fois ce seuil franchi, les individus auraient (par exemple) tendance à s’habituer à toute nouvelle hausse de leur revenu et le surcroît de satisfaction procuré par cette dernière disparaîtrait au bout de quelques années. Le paradoxe d’Eaterlin ne serait donc valide que pour les pays relativement développés.

Plusieurs études ont profondément mis en doute l’existence d’un tel paradoxe et d’un quelconque revenu seuil. Par exemple, Angus Deaton (2008) et Betsey Stevenson et Justin Wolfers (2008) constatent une relation log-linéaire entre le PIB par tête et la satisfaction de vivre : un euro supplémentaire de revenu rapporte davantage de satisfaction à un pauvre qu’à un riche, mais il n’y aurait pas de point de satiété. Stevenson et Wolfers (2013) ont testé deux versions de l’hypothèse d’Easterlin : celle selon laquelle le revenu n’est plus corrélé avec le bien-être subjectif au-delà d’un certain niveau de satisfaction des besoins fondamentaux (version forte) ; celle selon laquelle le lien entre revenu et bien-être estimé parmi les pauvres est différente de celle constatée parmi les riches (version faible). En utilisant les données tirées des enquêtes de Gallup, où les sondés devaient indiquer à la fois leur revenu et leur satisfaction, ils montrent que, même si certains pays semblent plus heureux que d’autres, les individus se déclarent être d’autant plus satisfaits de leur vie qu’ils déclarent gagner un revenu élevé et la relation entre revenu et satisfaction ne semble pas changer lorsque le revenu augmente. Non seulement Stevenson et Wolfers échouent à nouveau à mettre en évidence un quelconque point de satiété, mais en outre le lien entre revenu et bien-être qu’ils décèlent en observant seulement les pauvres est le même qu’ils décèlent lorsqu’ils observent seulement les riches. Selon ces divers auteurs, s’il existe effectivement un revenu seuil au-delà duquel toute hausse supplémentaire de revenu n’impacte pas la satisfaction, il se situe à un niveau de vie qu’aucun pays n’a pour l’heure atteint.

GRAPHIQUE  Bien-être et revenu dans les 25 pays les plus peuplés au monde

Le paradoxe d’Easterlin est-il (toujours) valide ?

source The Economist (2013), d’après les données de Stevenson et Wolfers (2013)

Rejetant le paradoxe d’Easterlin au terme de leur propre analyse, Daniel Sacks, Betsey Stevenson et Justin Wolfers (2012) concluent à cinq faits stylisés quant à la relation entre bien-être et revenu. Premièrement, les personnes les plus riches déclarent un niveau de bien-être plus élevé que les plus pauvres. Deuxièmement, les pays riches se caractérisent par un niveau de bien-être par habitant plus élevé que les pays pauvres. Troisièmement, la poursuite de la croissance économique au cours du temps est associée à une augmentation du bien-être. Quatrièmement, il n’y a pas de point de satiété au-delà duquel la relation entre le revenu et le bien-être s’effrite. Et cinquièmement, l'ampleur de ces relations est à peu près égale. Sacks et ses coauteurs en concluent que l’ensemble de ces faits suggèrent que le revenu absolu joue un rôle important que le revenu relatif. 

Dans les divers travaux qu’il a pu réaliser après 1974, notamment en collaboration avec d’autres économistes, Richard Easterlin n’a cessé de défendre son paradoxe. Easterlin (2016) s’est récemment demandé si les données postérieures à 1970 présentent ou non un paradoxe. Selon son analyse des données tirées du General Social Survey, c’est le cas. Par conséquent, entre 1946 et 2014, c’est-à-dire sur une période s’étirant sur près de sept décennies, la satisfaction de vivre aux Etats-Unis a stagné, voire même décliné, malgré le fait que le PIB par tête ait été multiplié par trois.

Les données du World Values Survey relatives à 43 pays à travers le monde soutiennent également selon lui le paradoxe, puisqu’elles suggèrent que dans les pays à travers le monde, il n’y a pas de relation positive qui soit statistiquement significative : un taux de croissance de long terme du PIB plus élevé ne s’accompagne pas d’un taux de croissance significativement plus élevé de la satisfaction de vivre. Cette absence de relation positive statistiquement significative s’observe aussi bien lorsque les pays sont analysés tous ensemble que lorsqu’ils sont classés en trois sous-échantillons distincts : les pays en développement, les pays émergents et les pays développés. 

Pour Easterlin, les études qui ont récemment conclu en l’absence de tout paradoxe incluent des données temporelles de satisfaction qui sont assez courtes, qui n’ont que quelques observations (très souvent deux observations) ou qui échouent à couvrir un cycle entier de PIB. Par conséquent, les taux de croissance de la satisfaction et du revenu que l’on tire de ces séries ne sont pas des taux tendanciels, mais ceux que l’on constate lors d’une expansion ou d’une contraction. Or la combinaison de taux de croissance du revenu et de la satisfaction de court terme pour certains pays avec des taux tendanciels de long terme pour d’autres pays a tendance à donner à la ligne de régression ajustée une pente croissante, suggérant ainsi trompeusement que la poursuite de la croissance du niveau s’accompagne d’une amélioration significative de la satisfaction de vivre.

 

Références

DEATON, Angus (2008), « Income, health and well-being around the world: Evidence from the Gallup word poll », in Journal of Economic Perspective, vol. 22, n° 2.

EASTERLIN, Richard A. (1974), « Does economic growth improve the human lot. Some empirical evidence », in Paul David & Melvin Reder (dir.), Nations and Households in Economic growth: Essays in Honor of Moses Abramovitz.

EASTERLIN, Richard A. (2016), « Paradox lost? », IZA, discussion paper, n° 9676, janvier.

SACKS, Daniel W., Betsey STEVENSON & Justin WOLFERS (2012), « The new stylized facts about income and subjective well-being », IZA, discussion paper, n° 7105, décembre 2012.

SENIK, Claudia (2014)L’Economie du bonheur, Seuil, La République des idées.

STEVENSON, Betsey, & Justin WOLFERS (2008), « Economic growth and subjective well-being: Reassessing the Easterlin paradox », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 2008, n° 1.

STEVENSON, Betsey, & Justin WOLFERS (2013), « Subjective well-being and income: Is there any evidence of satiation? », in American Economic Review, Papers and Proceedings, vol. 103, n° 3.

RENAULT, Thomas (2015), « L'argent fait-il le bonheur ? Le paradoxe d'Easterlin », in Captain €conomics (blog), 13 octobre.

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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 17:20

Certaines caractéristiques géographiques qui ont été propices au développement économique lors de l’étape agricole se sont révélées être des obstacles à la transition vers l’étape industrielle du développement. Pourtant, selon la croyance conventionnelle partagée par de nombreux économistes, la prospérité a persisté dans les économies qui ont connu une industrialisation précoce. En l’occurrence, le développement industriel est un catalyseur pour la croissance économique, dans la mesure où il aurait un effet persistant sur la prospérité économique. Pourtant, les régions industrielles qui étaient prospères en Europe occidentale et aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle ont connu un déclin relatif par rapport aux autres régions de leur pays respectif. C’est le cas des Midlands au Royaume-Uni, de la Ruhr en Allemagne ou encore de la Rust Belt aux Etats-Unis.

De leur côté, Raphaël Franck et Oded Galor (2015) suggèrent que l’adoption de technologie industrielle est certes initialement favorable au développement économique, mais qu’elle exerce par contre un effet nuisible sur les niveaux de vie à long terme. Après avoir recueilli des données allant du dix-neuvième siècle jusqu’au début du vingt-et-unième, les auteurs observent les différences régionales dans l’adoption des machines à vapeur durant la Révolution industrielle en France, avant d’observer les différences régionales dans les performances macroéconomiques, avec en tête l’idée de rechercher comment l’écart de revenu entre les départements qui se sont le plus rapidement industrialisés et les autres départements a évolué au cours du temps. Le degré d’avancement dans le processus d’industrialisation atteint par chaque département est déterminé à partir de la prévalence de machines à vapeur sur la période 1860-1865 (cf. graphique ci-dessous). C’est à Fresnes-sur-Escaut, en 1732, qu’une machine à vapeur fut pour la première utilisée à des fins commerciales.

GRAPHIQUE Répartition de la puissance totale des machines à vapeur entre 1960 et 1965

L’industrialisation favorise-t-elle la prospérité à long terme ?

L’analyse prend en compte l’impact potentiel des caractéristiques géographiques de chaque département sur la relation entre l’industrialisation et le développement économique, notamment le climat, la pluviosité, la latitude, etc. En l’occurrence, elle prend en compte l’impact de ces facteurs spatiaux sur la profitabilité de l’adoption de la machine à vapeur, sur le rythme de sa diffusion d’une région à l’autre, etc. Elle prend également en compte l’emplacement  de chaque département, en l’occurrence son éloignement par rapport à la bordure maritime, son éloignement par rapport à Paris, les départements et pays qui le côtoient, etc. Enfin, l’analyse prend en compte les différences de développement initiales durant l’ère préindustrielle qui sont susceptibles d’affecter le processus d’industrialisation et le développement économique.

Franck et Galor constatent que les régions qui se sont industrialisées le plus tôt ont connu une hausse des taux d’alphabétisation plus rapidement que les autres régions et qu’elles générèrent des revenus par tête plus élevés que ces dernières aux cours des décennies suivantes. En effet, l’analyse établit que la puissance des machines à vapeur de chaque département sur la période 1860-1865 a un impact positif et significatif sur son revenu par tête en 1872, en 1901 et en 1930. Par contre, l’industrialisation précoce exerce un impact négatif sur le revenu par tête, l’emploi et l’égalité dans la période consécutive à 2000.

Les deux auteurs poursuivent leur analyse en explorant les possibles canaux à travers lesquels le développement industriel précoce peut avoir un impact négatif sur le niveau actuel de développement. Ils estiment que le déclin actuel des zones industrielles ne s’explique ni par une plus forte syndicalisation, ni par des salaires plus élevés, ni même par des restrictions aux échanges. Selon Franck et Galor, l’effet négatif de l’industrialisation précoce sur l'accumulation du capital humain est la principale force à l’origine du déclin relatif des régions industrielles. En l’occurrence, les zones qui ont connu une industrialisation précoce ont peut-être connu les plus gros progrès en termes d’alphabétisation et de scolarité au cours de celle-ci, mais ces zones ont par la suite été dépassées en termes de niveau scolaire par le reste du territoire. Une interprétation pourrait être que la prime industrialisation nécessitait à l’époque des travailleurs plus qualifiés que ceux employés dans les autres secteurs de l’économie, notamment l’agriculture. Savoir lire et compter reflétait peut-être alors un capital humain plutôt élevé. Mais aujourd’hui, non seulement ce savoir de base est peut-être considéré comme un faible capital humain, mais les autres secteurs de l’économie (en particulier le tertiaire) exigent peut-être davantage de qualifications que l’industrie. 

Ces constats amènent au final Franck et Galor à conclure que ce n’est pas l’adoption de technologies industrielles en tant que telle, mais les forces qui amorcèrent l’industrialisation qui ont été la source de prospérité parmi les économies que l’on considère aujourd’hui comme développées.

 

Référence

FRANCK, Raphaël, & Oded GALOR (2015), « Is industrialization conducive to long-run prosperity? », document de travail.

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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 11:16

Comme le rappelle Dani Rodrik (2015a), le monde est en quelque sorte le produit de l’industrialisation. En effet, c’est la Révolution industrielle qui a été à l’origine, au dix-neuvième siècle, de la Grande Divergence des niveaux de vie entre, d’un côté, les pays européens et les Etats-Unis et, de l’autre, le reste du monde, en permettant aux premiers de connaître enfin une croissance soutenue de la productivité. Plus récemment, au vingtième siècle, l’industrialisation permit également à certains pays comme le Japon ou encore plus tard la Corée du Sud et Taïwan, de décoller et de rejoindre le club des pays riches. Plus précisément, pour Rodrik, l’industrialisation contribue à la croissance pour deux raisons. D’une part, elle entraîne une réallocation de la main-d’œuvre des campagnes vers les usines urbaines, où la productivité est à la plus forte. D’autre part, l’industrie manufacturière tend à connaître la plus forte croissance de la productivité à moyen et long terme que les autres secteurs. Elle constitue le secteur le plus avancé technologiquement, marqué par une convergence inconditionnelle.

L’industrialisation a eu également des répercussions en-dehors de la seule économie. Elle est notamment à l’origine d’une nouvelle stratification de la société (entre une classe laborieuse et une classe capitaliste), ainsi que de l’émergence de syndicats et de mouvements politiques qui remirent en cause les élites traditionnelles. Les partis politiques de masse ont traditionnellement été un sous-produit de l’industrialisation. Cette dernière a ainsi joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’Europe et des Etats-Unis en façonnant les Etats modernes et en promouvant les politiques démocratiques.

L’industrialisation ne se poursuit toutefois pas indéfiniment. En fait, il existe une relation en forme de U inversé entre le degré d’industrialisation d’un pays et son niveau de vie : l’activité industrielle prend tout d’abord une part croissante de l’activité agrégée (ce qui correspond à l’industrialisation), puis une part décroissante de celle-ci lorsque la croissance se poursuit (ce qui correspond à la désindustrialisation), l’activité tertiaire devenant peu à peu la principale contributrice à la croissance économique.

Les pays avancés ont depuis longtemps entamé la phase de désindustrialisation. Celle-ci est particulièrement visible lorsque l’on observe la part des emplois industriels dans l’ensemble des emplois : celle-ci diminue depuis plusieurs décennies. Par contre, lorsque l’on observe la part de la production industrielle dans la production totale des pays avancés, celle-ci a baissé beaucoup plus lentement. Par exemple, la désindustrialisation a été particulièrement rapide en Grande-Bretagne : l’emploi industriel représente à peine 10 % de l’emploi total aujourd’hui, contre un tiers dans les années soixante-dix ; la valeur ajoutée réelle de l’industrie manufacturière représente moins de 15 % de la valeur ajoutée totale, contre un quart dans les années soixante-dix.

La désindustrialisation des pays à haut revenu a été longuement étudiée et elle apparaît comme une conséquence naturelle de leur développement. Ce qui est plus surprenant et moins étudié, c’est la désindustrialisation que connaissent les pays à faible revenu ou revenu intermédiaire. Ces derniers deviennent de plus en plus tôt des économies de services avant même d’avoir connu une véritable industrialisation : on parle, dans leur cas, de « désindustrialisation précoce » ou « prématurée » (premature deindustrialisation) depuis les travaux de Sukti Dasgupta et d'Ajit Singh (2006). Ce phénomène s’est en l’occurrence particulièrement accentué à partir des années quatre-vingt.

Les relations en forme de U inversé entre l’industrialisation (mesurée par la part de l’emploi industrie dans l’emploi total ou bien par la production industrielle dans l’emploi total) et le revenu se sont aplaties et rapproché de l’origine. Cela signifie que les pays manquent d’opportunités d’industrialisation de plus en plus tôt et pour des niveaux de revenu bien plus faibles que les pays qui se sont industrialisés les premiers. Les pays asiatiques ont été plutôt épargnés par cette tendance, tandis que les pays latino-américains y ont été fortement exposés. Les pays avancés ont perdu beaucoup d’emplois industriels (en particulier des emplois non qualifiés), mais la part de la production réalisée par l'industrie (mesurée à prix constants) à mieux résisté.

La désindustrialisation de l’emploi est généralement expliquée avec les taux différentiels du progrès technique. Le secteur industriel connaît habituellement une croissance de la productivité plus rapide que les autres secteurs. Lorsque l’élasticité de substitution entre la manufacture et les autres secteurs est inférieure à l’unité, la part de la main-d’œuvre employée dans l’industrie a alors tendance à diminuer. La part de la production réalisée par l’industrie va également diminuer si les pays industriels voient leur déficit commercial s’aggraver ou s’il y a un déplacement séculaire de la demande hors de l’industrie. Les études empiriques tendent effectivement à suggérer qu’un progrès technique économiseur de travail explique l’essentiel des destructions d’emplois dans l’industrie. Par contre, il n’est pas certain que le progrès technique agisse de la même manière dans les pays en développement qu’il ne le fait dans les pays avancés. Le progrès technique entraîne une baisse du prix relatif des biens manufacturés ; si ce déclin est suffisamment important, la demande de travail dans l’industrie s’en trouve déprimé. Si c’est le cas des pays avancés, ce n’est pas le cas des pays en développement, puisque ces derniers sont de petite taille et sont alors preneurs de prix sur les marchés internationaux des biens manufacturés. En fait, si les prix relatifs sont fixes, la poursuite de la croissance de la productivité dans le secteur manufacturé des pays en développement devrait en fait stimuler leur industrialisation.

La désindustrialisation prématurée des pays en développement s’explique donc par un autre facteur. Pour Rodrik, il s’agit en l’occurrence de la mondialisation des échanges. Au fur et à mesure que les pays en développement s’ouvrent aux échanges, leurs industries subissent deux choses. Ceux qui sont dénués d’avantage comparatif dans l’industrie deviennent des importateurs nets de biens manufacturés. En outre, les pays en développement sont exposés aux dynamiques des prix relatifs dans les pays avancés, si bien que les premiers « importent » la désindustrialisation des secteurs.

La désindustrialisation a depuis longtemps été un motif d’inquiétude dans les pays riches, puisqu’elle est associée à une disparition de bons emplois, à une hausse des inégalités et à un déclin de la capacité d’innovation de l’économie. La désindustrialisation (prématurée) pourrait être un plus grand problème pour les pays en développement. En effet, elle freine l’absorption de la main-d’œuvre agricole et la hausse résultante de la productivité. Par conséquent, elle réduit le potentiel de croissance économique et les possibilités de convergence de leurs niveaux de revenu avec ceux des économies avancées. Les pays en développement doivent alors découvrir de nouveaux modèles de croissance, par exemple basés sur les services : les activités informatiques et financières sont hautement productives et échangeables, si bien qu’elles peuvent jouer le rôle d’« escalateur » que joua traditionnellement l’industrie manufacturière. Toutefois, ces activités sont très intensives en compétences, alors que ces pays ont en abondance une main-d’œuvre non qualifiée.

 

Références

DASGUPTA, Sukti, & Ajit SINGH (2006), « Manufacturing, services and premature deindustrialization in developing countries: A kaldorian analysis », Université des Nations unies, research paper, n° 2006/49.

RODRIK, Dani (2013), « Unconditional convergence in manufacturing », in Quarterly Journal of Economics, vol. 128, n° 1, février.

RODRIK, Dani (2015a), « Premature deindustrialization », NBER, working paper, n° 20935, février.

RODRIK, Dani (2015b), « Premature deindustrialisation in the developing world », in VoxEU.org, 12 février.

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24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 17:25

Les inégalités de genre sont susceptibles d’affecter la croissance économique via plusieurs canaux [Morrison et alii ; Amin et alii, 2015]. Un premier lien repose sur le capital humain, c’est-à-dire la qualité du facteur travail : l’accumulation du capital humain (c’est-à-dire l’accumulation de compétences, mais aussi les progrès en termes de santé) accroît la productivité du travail. Le faible investissement dans le capital humain des femmes restreint alors le potentiel de croissance de l’économie, surtout si les rendements marginaux de la scolarité pour les femmes excèdent ceux des hommes. Un deuxième lien concerne l’allocation des facteurs de production. Si des barrières empêchent les femmes de travailler dans certains secteurs ou certaines professions, alors les facteurs ne sont pas alloués vers leur meilleur usage productif : l’allocation des ressources est inefficace, ce qui pèse à nouveau sur la croissance potentielle. Un troisième lien entre les inégalités de genre et la croissance repose sur les propensions marginales à épargner. En l’occurrence, les femmes seraient davantage incitées que les hommes à épargner, notamment en raison du plus grand altruisme intergénérationnel dont elles feraient preuve. Or, dans un cadre néoclassique, l’épargne est essentielle pour l’accumulation du capital, en particulier dans les pays en développement, peu dotés de capacité de financement. Selon cette perspective, l’incapacité des femmes à percevoir librement un revenu (notamment du travail), donc d’épargner, freinerait tout particulièrement le décollage des pays en développement. 

Les études macroéconomiques portant sur le lien entre inégalités de genre et développement se sont multipliées depuis le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les données relatives aux revenus ont enfi été disponibles pour de nombreux pays développés et en développement. En l’occurrence, elles se sont avant tout penchées sur l’impact des inégalités face à l'éducation. Sur le plan empirique, plusieurs études constatent que les progrès réalisés dans l’éducation des femmes stimulent leurs salaires et que les rendements de l’éducation sont fréquemment plus élevés pour les femmes que pour les hommes [Schultz, 2002 ; Morrison et alii]. En outre, les progrès dans l'éducation des femmes contribueraient au développement humain, notamment en réduisant la mortalité infantile et en améliorant plus glabolement la santé et la scolarité dans la société. Puisque le développement humain favorise la croissance économique, cela suggère que la réduction des inégalités de genre dans l’éducation favorise cette dernière.

Plusieurs études empiriques ont décelé une corrélation négative entre les inégalités de genre dans l’éducation et le niveau de vie. L’étude réalisée par Anne Hill et Elizabeth King (1993) est parmi les premières à estimer l’impact de l’écart de réussite dans le primaire et le secondaire sur le PIB par tête. A partir des données relatives à la période 1975-1985, elles décèlent une corrélation négative statistiquement et économiquement significative. De leur côté, Stephen Knowles, Paula Lorgelly et Dorian Owen (2002) reprennent le modèle de Solow pour y incorporer séparément le capital humain détenu par les femmes et celui détenu par les hommes pour estimer l’impact des écarts d’accumulation sur le niveau de revenu à l’état régulier. A partir des données de la période 1960-1990, ils constatent une corrélation négative entre l’écart de réussite scolaire et le revenu : pour un niveau donné de réussite scolaire des hommes, une moindre réussite scolaire des femmes est associée à un plus faible niveau de revenu à l’état régulier.

D’autres études ont observé le lien entre inégalités de genre dans l’éducation et croissance économique. Robert Barro et Jong-Wha Lee (1994) et Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin (1995) ont estimé l’impact de la durée de scolarité des filles sur la croissance du PIB par tête. Leurs études suggèrent qu’une plus grande scolarisation des femmes dans le primaire et secondaire (c’est-à-dire une moindre inégalité dans l’éducation) est négativement corrélée avec la croissance économique. David Dollar et Roberta Gatti (1999) réévaluent l’impact de la réussite des femmes dans le secondaire sur la croissance, mais en contrôlant les taux de réussite dans le secondaire pour les hommes. A la différence de Barro et de ses coauteurs, ils constatent qu’une plus grande réussite des femmes dans le secondaire (en l’occurrence, une plus grande part des femmes parmi la population adulte qui est diplômée dans le secondaire) est associée à un plus haut taux de croissance, mais seulement dans les pays où les femmes sont déjà fortement éduquées. Leur étude n’analysait toutefois l’impact sur la croissance que sur des intervalles de cinq ans. Stephan Klasen (1999) a alors utilisé un plus grand intervalle de croissance en faisant l’hypothèse que le capital humain n’est rentable qu’à long terme. Il utilise, d’une part, le ratio rapportant le nombre d’années de scolarité des femmes sur celui des hommes et, d’autre part, le taux de croissance de ce ratio au cours du temps. Il constate alors que ces deux mesures sont positivement corrélées avec la croissance économique.

GRAPHIQUE 1  Croissance du PIB par tête et indice d'inégalités de genre

Amin, Kuntchev Schmidt, inégalités de genre et croissance

source : Amin et alii (2015)

Mohammad Amin, Veselin Kuntchev et Martin Schmidt (2015) ont utilisé les données relatives à 107 pays pour analyser la relation entre inégalités de genre et croissance. Leur étude se distingue des précédentes sur deux plans. D’une part, elle s’appuie sur l’indice des inégalités de genre des Nations Unies, qui prend en compte la santé, l’emploi et l’émancipation politique. Ainsi, les trois auteurs utilisent une mesure des inégalités de genre qui va bien au-delà des inégalités de genre dans l’éducation, contrairement à la plupart des études. D’autre part, ils analysent l’hétérogénéité qu’est susceptible de connaître la relation entre inégalités de genre et croissance, notamment en fonction du niveau de revenu du pays. Ainsi, ils cherchent à déterminer si les inégalités de genre et le développement économique sont des substituts ou bien des compléments pour la croissance.

GRAPHIQUE 2  Croissance du PIB par tête et indice d'inégalités de genre après avoir contrôlé la convergence entre pays

Amin--Kuntchev-Schmidt--inegalites-de-genre-et-c-copie-1.png

source : Amin et alii (2015)

Leurs résultats confirment que de plus grandes inégalités de genre est fortement associé à une plus faible croissance du revenu par tête. Cependant, cette relation négative entre inégalités de genre et croissance s’explique par les données des pays pauvres, les données relatives aux pays riches ne présentant pas une telle relation : à des niveaux de revenu suffisamment élevés, il n’y a pas de relation statistiquement significative et robuste entre les inégalités de genre et la croissance économique (cf. graphiques 1 et 2). Comme les pays en développement se caractérisent par de faibles niveaux de vie et de fortes inégalités de genre, ils peuvent à la fois réduire les inégalités de genre et stimuler leur croissance économique en mettant en œuvre des politiques de lutte contre les inégalités de genre.


Références

AMIN, Mohammad, Veselin KUNTCHEV & Martin SCHMIDT (2015), « Gender inequality and growth. The case of rich vs. poor countries », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7172

BANDIERA, Oriana, & Ashwini NATRAJ (2013), « Does gender inequality hinder development and economic growth? Evidence and policy implications », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6369, février.

BARRO, Robert, & Jong-Wha LEE (1994), « Sources of economic growth », Carnegie-Rochester Series on Public Policy, vol. 40, n° 1.

BARRO, Robert, & Xavier SALA-I-MARTIN (1995), Economic Growth.

DOLLAR, David, & Roberta GATTI (1999), « Gender inequality, income, and growth: Are good times good for women? », Banque mondiale, policy research report on gender and development, n° 1, mai.

HILL, M. Anne, & Elizabeth M. KING (1995), « Women’s education and economic well-being », in Feminist Economics, vol. 1, n° 2.

KLASEN, Stephan (1999), « Does gender inequality reduce growth and development? Evidence from cross-country regressions », Banque mondiale, policy research report on gender and development, n° 7, novembre.

KNOWLES, Stephen, Paula K. LORGELLY & P. Dorian OWEN (2002), « Are educational gender gaps a brake on economic development? Some cross-country empirical evidence », Oxford Economic Papers, vol. 54.

MORRISON, Andrew, Dhushyanth RAJU & Nistha SINHA (2007), « Gender equality, poverty and economic growth », Banque mondiale, policy research working paper, n° 4349, septembre.

SCHULTZ, T. Paul (2002), « Why governments should invest more to educate girls », World Development, vol. 30, n° 2.

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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 17:47

Le Japon connaissait une croissance particulièrement rapide au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, mais il connaissait sur la même période le gonflement de bulles spéculatives. Lorsque celles-ci éclatèrent, l’économie nippone bascula dans une longue stagnation. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce ralentissement de la croissance japonaise. L’une d’entre elles est que le Japon manque d’entrepreneurs et que, contrairement aux Etats-Unis, il a échoué à développer un secteur des nouvelles technologies dynamique. Le Japon se caractérise en effet par la plus faible propension d’entrepreneurs parmi les pays développés. Selon les théories dominantes, l’entrepreneuriat joue pourtant un rôle essentiel dans la croissance économique. Sans création de nouvelles entreprises, il est difficile d’imaginer comment les technologies radicales pourraient se diffuser et bouleverser l’environnement économique. Les entreprises en place peuvent certes moderniser leurs produits et techniques de production, mais les innovations radicales tendent à être associées avec l’entrepreneuriat et l’émergence de nouvelles entreprises. 

Pourtant, le manque d’entrepreneurs dont souffre le Japon ne semble pas s’expliquer par un manque d’investissement technologique. En effet, ses dépenses en recherche-développement représentent à 3 % de son PIB, soit à un niveau supérieur à celui des autres pays développés. Le Japon est à l’origine de nombreux brevets, mais ceux-ci sont particulièrement sous-utilisés. En fait, le manque d’entrepreneuriat au Japon ne s’expliquerait pas vraiment par le manque d’idées ou d’opportunités, mais par le manque de compétences nécessaires pour identifier et exploiter ces opportunités et traduire les idées innovantes par la création de nouvelles entreprises. 

Le Japon se caractérise également par un vieillissement démographique rapide et un déclin de sa population active. Peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le taux de fertilité du Japon chuta rapidement et devint inférieur au niveau de remplacement dans les années soixante. Le taux de fertilité du Japon est actuellement l’un des plus faibles dans le monde. Ces dynamiques démographiques contribuent à expliquer pourquoi la croissance nippone a fortement ralenti et n’a pas retrouvé un rythme soutenu depuis. Non seulement elles pénalisent directement l’offre en réduisant en déprimant facteur travail à la croissance, mais elles conduisent également par une forte dégradation des finances publiques et elles génèrent par de fortes pressions déflationnistes. Or le vieillissement de la population pourrait également freiner l’activité en étouffant l’innovation et l’entrepreneuriat. 

C’est précisément le lien entre la démographie et l’entrepreneuriat qu’explorent James Liang, Hui Wang et Edward Lazear (2014) dans une récente étude où ils s’inspirent directement des travaux de Gary Becker (1962, 1975) sur le capital humain. Ils rappellent que l’entrepreneuriat requiert de la créativité et le sens des affaires affaires : pour devenir entrepreneur, un individu doit avoir une idée d’affaires à lancer, mais pour faire de cette nouvelle affaire un succès, il nécessite d’autres compétences, qui ne sont généralement acquises qu’à travers la formation sur le tas. La créativité peut décliner avec l’âge, mais les compétences en affaires s’accroissent avec l’expérience dans des positions au niveau élevé. Si la main-d’œuvre d’un pays est âgée, l’entrepreneuriat s’en trouve pénalisé. En effet, non seulement les séniors sont moins innovants mais, comme ils occupent les positions clés au sommet de la hiérarchie, ils empêchent également les jeunes travailleurs d’acquérir les compétences en affaires. Bref, plus une société vieillit, plus le taux agrégé d’entrepreneuriat est susceptible de diminuer. Et effectivement, l’analyse des données issues du Global Entrepreneurship Monitor suggère que l’accroissement d’une année de l’âge médian d’un pays diminue le taux de création de nouvelles entreprises de 2,5 points de pourcentage.

En fait, le modèle que développent Liang et ses coauteurs suggère en fait qu’il existe une relation en U inversé entre l’entrepreneuriat et l’âge : au fur et à mesure que l’âge s’élève,  l’entrepreneuriat s’accroît tout d’abord, puis décroît une fois passé un certain seuil. En effet, les très jeunes travailleurs ne possèdent pas les compétences nécessaires en affaires pour créer une entreprise, tandis que les très vieux travailleurs manquent de créativité ou d’énergie pour s’engager dans l’entrepreneuriat.

Le modèle prédit un « effet de rang » (rank effect) : les agents économiques sont moins susceptibles de devenir entrepreneurs dans un pays où la taille de la cohorte diminue au cours du temps. En effet, dans un pays vieillissant, il y a une proportion plus élevée de travailleurs séniors, ce qui ralentit la promotion des jeunes travailleurs. Les plus jeunes travailleurs accumulent alors plus lentement du capital humain, car ils doivent attendre plus longtemps pour atteindre les niveaux hiérarchiques qui sont les plus propices à l’accumulation de compétences. Par conséquent, à tout âge, les travailleurs disposent d’un moindre capital humain pour lancer une entreprise et l’entrepreneuriat s’en trouve freiné. Le modèle suggère ainsi que les pays dont la population est relativement jeune présentent de plus hauts taux d’entrepreneuriat dans chaque groupe d’âge que les pays avec les populations les plus vieillissantes. Autrement dit, plus une économie vieillit, moins les taux d’entrepreneuriat sont élevés à chaque âge. Les données empiriques confirment cette prédiction.

L’explication basée sur le « rang » se distingue de l’explication basée sur la seule « créativité ». Selon cette dernière, les jeunes seraient par nature plus innovants. En fait, s’il n’y avait pas d’effet de rang, l’entrepreneuriat diminuerait de façon monotone avec l’âge et les plus jeunes actifs seraient ceux qui créent de nouvelles entreprises. L’analyse empirique suggère que ce n’est pas le cas : les différences constatées d’un pays à l’autre en termes de taux d’entrepreneuriat s’expliquent davantage par l’effet de rang que par l’effet de composition selon lequel les plus jeunes pays ont de plus hauts taux d’entrepreneuriat parce qu’ils ont davantage de travailleurs jeunes.  

Enfin, le modèle suggère que les taux d’entrepreneuriat des travailleurs d’âge mature devraient être davantage sensibles au rythme auquel la population vieillit que les taux d’entrepreneuriat des plus jeunes et des plus vieux. En d’autres termes, les taux d’entrepreneuriat des très jeunes et des séniors sont relativement similaires d’un pays à l’autre, tandis que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âges varient plus facilement d’un pays à l’autre. Les données empiriques tendent effectivement à confirmer que les taux d’entrepreneuriat des moyennement âgés sont plus sensibles à la structure démographique. 

 

Références

BECKER, Gary S. (1962), « Investment in human capital: A theoretical analysis », in Journal of Political Economy, vol. 70, n° 5.

BECKER, Gary S. (1975), Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education.

LIANG, James, Hui WANG & Edward P. LAZEAR (2014), « Demographics and entrepreneurship », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20506, septembre. 

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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 22:59

Pendant plusieurs décennies, les pays en développement ont connu une croissance plus lente que les pays développés. En l'occurrence, entre le milieu des années quarante et le milieu des années quatre-vingt-dix, moins d’un tiers d'entre eux ont réussi à atteindre à un moment ou à un autre une croissance plus rapide que les pays riches. Et lorsqu’un pays en développement parvenait tout de même à connaître une plus forte croissance que ces derniers au cours d’une décennie, il effaçait généralement ses gains au cours de la décennie suivante. En d'autres termes, l’économie mondiale était le théâtre d'une divergence continue des niveaux de vie. Lant Pritchett, alors économiste en chef de la Banque Mondiale, affirma en 1997 que l’accroissement des écarts de richesse entre les pays riches et les pays pauvres constituait « la caractéristique dominante de l’histoire économique moderne ».

Cette divergence s'est bien mal conciliée avec les prédictions de la littérature théorique. Les théories dominantes de la croissance économique se sont longtemps fondées sur le modèle séminal de Robert Solow (1956). Dans celui-ci, les pays pauvres sont pauvres car ils sont faiblement dotés en capital, mais précisément en raison de cette faible dotation en capital, ils devraient en principe avoir un rendement de l’investissement plus élevé que les pays riches ; avec l’afflux des capitaux qui en résulte, les pays pauvres devraient voir leurs niveaux de productivité et de revenu converger vers ceux des pays riches. Certes, de leur côté, les pays avancés peuvent stimuler leur propre croissance en s'appuyant sur le progrès technique, mais leurs innovations sont alors également disponibles pour les pays en développement, facilitant alors davantage le rattrapage de ces derniers. Et dans un monde où les marchés des biens et services sont étroitement intégrés, la demande domestique n’est plus forcément une contrainte, puisque les pays peuvent plus facilement s’appuyer sur la demande extérieure.

Une telle modélisation est cohérente avec l’histoire des pays qui se sont industrialisés en premier et qui constituaient le club des pays avancés lorsque l'article de Solow fut publié : à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, les Etats-Unis et plusieurs pays européens ont vu leur niveaux de productivité rattraper celui de la Grande-Bretagne, effaçant ainsi peu à peu l’avantage dont jouissait initialement cette dernière. Par contre, les conclusions du modèle de Solow se concilient bien mal avec les performances des pays en développement. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont certes rejoint le club des pays avancés en s’industrialisant malgré un décollage tardif, mais la majorité des pays en développement n’ont pas connu une telle destinée.

De nouvelles théories ont dû être avancées pour expliquer ces performances. Certains économistes ont alors suggéré que seule une « convergence conditionnelle » était à l’œuvre : par exemple, les pays pauvres ne convergeraient vers les pays riches que s’ils se caractérisent par le même volume de capital humain que ces derniers. D’autres économistes mettent l’accent sur les institutions. D’autres encore soulignent l’importance de la géographie et du climat : un pays qui jouit d’un climat tropical et qui est particulièrement exposé aux maladies ferait face de facto à de puissants obstacles pour se développer. 

Les quinze dernières années ont par contre été marquées par une accélération exceptionnelle de la croissance dans les pays en développement, a priori plus conforme avec les prédictions néoclassiques. La croissance du revenu par tête des pays en développement a presque triplé en passant d’environ 2 % dans les années quatre-vingt à presque 6 % avant la crise de 2008 [Rodrik, 2011]. La production par tête a plus que doublé dans le monde en développement entre 2000 et 2009 [The Economist, 2014]. Au cours de cette décennie, le taux de croissance annuel moyen s’est élevé à 7,6 %, soit un niveau supérieur de 4,5 points de pourcentage à celui des pays riches. L’accélération de la croissance a entraîné une baisse de la pauvreté. La part du monde en développement vivant avec moins de 1,25 dollar par jour est passée de 30 % à moins de 10 % depuis 2000. Bref, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les niveaux de vie ont connu au cours de la dernière décennie une forte convergence, laissant suggérer un rattrapage rapide des pays en développement sur les pays avancés. Si le monde émergent était capable de maintenir une croissance supérieure de 4,5 points de pourcentage à celle des pays riches, alors son revenu par habitant moyen convergerait avec celui des Etats-Unis en à peine trois décennies. La crise financière mondiale qui a fait basculer les pays avancés dans la Grande Récession n’a pas épargné les pays en développement, mais ces derniers se sont très rapidement redressés. En 2010, ils représentaient la moitié de l’économie mondiale et généraient l’essentiel de la croissance mondiale.

Toutefois le rythme de convergence n’a pas été le même pour tous les pays. Le rattrapage a certes été particulièrement rapide en Europe de l’est et en Asie de l’est (en particulier en Chine), mais les progrès ont été moindres dans beaucoup d’autres pays en développement. Certains pays comme le Venezuela et le Zimbabwe ont même connu une chute de leur niveau de vie.

Surtout, depuis 2008, les taux de croissance des pays émergents ont ralenti, ce qui suggère que cette période de convergence exceptionnelle pourrait s’être achevée. En 2013, la croissance du PIB par habitant moyen du monde émergent a été seulement supérieure de 2,6 points de pourcentage à celle des Etats-Unis [The Economist, 2014]. A ce rythme, la convergence ne sera pleinement achevée que dans un demi-siècle. Si l’on exclut la performance chinoise, la croissance du PIB par habitant moyen du monde émergent n’a été seulement supérieure que de 1,1 point de pourcentage à celle des Etats-Unis, ce qui suggère cette-ci que la convergence des niveaux de vie ne s’achèvera pas avant au moins un siècle. Les plus récentes prévisions de croissance du FMI sont encore plus pessimistes. Selon elles, la croissance du monde en développement (si l’on exclut à nouveau la Chine) ne sera à peine supérieure que de 0,39 point de pourcentage par rapport au monde développé. Or, à un tel rythme, la convergence ne s’achèvera pas avant au moins trois siècles. 

Pour le magazine The Economist, les conditions sous lesquelles ont été possibles ces quinze années de convergence rapide sont difficilement reproductibles. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’environnement macroéconomique avait été particulièrement favorable aux pays en développement : les taux d’intérêt étaient faibles et les afflux de capitaux abondants : la hausse des prix des matières premières (à laquelle l’essor chinoise a particulièrement contribué) bénéficiait aux pays qui les extrayaient et les exportaient, notamment en Afrique subsaharienne ; entre 1994 et 2007, les échanges commerciaux augmentaient deux fois plus rapidement que la production mondiale ; le progrès technique a permis aux pays en développement de participer plus étroitement aux chaînes de valeur mondiales, etc.

Beaucoup de ces dynamiques se sont retournées depuis. La croissance chinoise a atteint son maximum en 2007 en s’élevant alors à 14 %, mais elle a depuis été divisée par deux. Le ralentissement de la croissance chinoise s’est traduit par un retournement du cycle des prix des matières premières. Avec la perspective d’un resserrement des politiques monétaires dans les pays développés, les mouvements de capitaux sont devenus plus instables. Ensuite, en 2010, le commerce international était certes revenu à son niveau d’avant-crise, mais il augmente depuis qu’au même rythme que la production. Surtout, plusieurs économistes doutent que les pays en développement puissent autant s’appuyer sur l’industrialisation que par le passé pour poursuivre leur rattrapage. Dani Rodrik s’est notamment préoccupé en de multiples reprises du phénomène de « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization) : la part de l’activité manufacturière dans l’emploi total ou dans la valeur ajoutée semble amorcer son déclin de plus en plus tôt dans les pays en développement, les privant alors d’un moteur de croissance qu’il juge essentiel au décollage de leur activité. Pour Rodrik (2014), il est possible que la croissance des pays en développement reste durablement supérieure à celle supérieure à celle des pays avancés, non pas parce que les premiers connaissent une croissance rapide, mais parce que les seconds connaissent une stagnation de leur activité.

 

Références

The Economist (2014), « Economic convergence: The headwinds return », 13 septembre.

RODRIK, Dani (2011), « The future of economic convergence », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 17400.

RODRIK, Dani (2014), « Back to sanity on economic convergence », 11 septembre.

SOLOW, Robert M. (1956), « A contribution to the theory of economic growth », in Quarterly Journal of Economics, vol. 70, n° 1.

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 10:56

Au cours des deux derniers siècles, beaucoup ont affirmé que les pays devaient s’industrialiser pour que leur croissance décolle et que leur niveau de vie converge vers celui des pays avancés. C’est notamment le cas de William Baumol, Nicholas Kaldor, Arthur Lewis, Ragnar Nurkse, Dani Rodrik pour citer les plus connus. Récemment, c’est précisément en s’industrialisant que les tigres asiatiques ont su rejoindre le club des pays avancés. Réciproquement, beaucoup ont considéré les services comme peu utiles, dotés d’une faible valeur et don par conséquent peu rémunérateurs pour leurs prestataires. William Baumol (1967) estimait que les services sont réfractaires aux gains de productivités, car ils nécessitent des relations de face à face, qui sont par nature peu enclins à la standardisation et aux échanges commerciaux, or selon lui ce sont précisément ces derniers qui constituent selon le moteur de croissance de la productivité.

Comme le montrent Prakash Loungani et Saurabh Mishra (2014), le secteur tertiaire a connu de profonds bouleversements au cours des dernières décennies, en particulier au cours de la dernière. Désormais beaucoup de services sont à forte intensité technologique et leurs prestataires sont fortement rémunérés. Certains suggèrent que les services contribuent bien plus à la croissance économique et à l’emploi que l’industrie aussi bien dans les pays à faible revenu que les pays à haut revenu. En effet, le secteur tertiaire contribue déjà à 60 % de l’emploi mondial.

Grâce au développement des technologies de l’information et de la communication, la réalisation d’un service nécessite de moins en moins une relation de face-à-face, ce qui brouille davantage la distinction entre biens et services : tous comme les biens, un service n’est pas nécessairement consommé là où il est produit. Le nombre d’activités pouvant être numérisées et exportées ne cesse de s’élargir, une évolution qui se reflète par l’accroissement de la part des services dans les exportations mondiales : en l’occurrence, au cours de la dernière décennie, les exportations de services « modernes » se sont développées plus rapidement que celles des produits manufacturés. Autrefois le secteur des services dépendait étroitement de la demande domestique, mais désormais il pourrait davantage dépendre de la demande mondiale, ce qui réduit les problèmes de débouchés que pourrait rencontrer le secteur tertiaire d’un pays donné lorsque le niveau de vie domestique est faible.

Le progrès technique et l’essor des échanges ont contribué à améliorer la productivité des services. A l’instar de la production des biens, la production d’un service peut être décomposée en plusieurs tâches et celles-ci ne sont pas nécessairement réalisées sur le même lieu physique. En l’occurrence, une entreprise peut faire réaliser chaque tâche par l’entreprise la plus à même pour la réaliser. La spécialisation et les économies d’échelle entraînent alors une hausse de la productivité des services. En outre, le développement du secteur manufacturier semble dépendre de plus en plus étroitement de l’offre de services, comme le démontre le processus même d’externalisation. Lorsqu’une entreprise décompose la production d’un bien en de multiples tâches, plusieurs d’entre elles peuvent relever des services : par exemple, la conception d’un produit nécessite de la recherche-développement et sa diffusion nécessite une activité de distribution.

Ces évolutions changent les trajectoires de croissance qui s’offrent aux pays en développement. La littérature économique suggère que les activités à forte valeur ajoutée tendent à se concentrer dans les pays développés, tandis que les activités à faible valeur ajoutée tendent à se concentrer dans les pays en développement. En d’autres termes, plus un pays se développe, plus la valeur ajoutée de ses activités s’accroît, plus il délaisse La réalité est un peu plus complexe : les entreprises des pays avancés font faire de plus en plus leurs activités les plus standardisées dans les pays en développement et certaines de ces activités sont à haute valeur ajoutée. Loungani et Mishra citent notamment comme exemples « la prolifération des bureaux spécialisés dans les conseils aux entreprises et le traitement des connaissances ainsi que l’explosion du commerce électronique et de la vente en ligne dans les pays émergents du Moyen-Orient, au Brésil, en Chine, en Inde et à Singapour ». Par conséquent, la part des pays en développement dans les exportations mondiales de services est passée de 14 % à 25 % entre 1990 et 2011. Les pays en développement exportent de plus en plus de services qui l’étaient jusqu’à présent par les seuls pays développés.

Parallèlement les mêmes dynamiques qui ont profité au secteur tertiaire ont également bouleversé le secteur manufacturier. Le progrès technique a rendu l’activité manufacturière plus intensive en capital et en compétences, si bien qu’il crée moins d’emplois qu’auparavant. Plusieurs pays en développement, notamment les pays africains, connaissent une « désindustrialisation prématurée » (pre-mature deindustrialization). Dani Rodrik s’est en l’occurrence inquiété à multiples reprises du fait que la part de l’activité manufacturière dans la production diminue dans les pays en développement bien plus tôt qu’elle l’a fait dans les pays développés.  Cela peut s’expliquer par le fait que les consommateurs des pays développés dépensent désormais avantage dans l’achat de services que dans l’achat de biens. Cela réduit la marge de croissance des pays cherchant à s’industrialiser, mais il n’y a pas de limites dans les services. 

Ejaz Ghani et Stephen O’Connell (2014) ont cherché à déterminer le rôle des différents secteurs d’activité dans la convergence entre les économies afin de déterminer quel chemin les pays en développement d’Afrique, les « lions africains », peuvent emprunter pour que l’amorce de croissance qu’ils connaissent actuellement puisse se pérenniser et leur permettre de rejoindre également le club des pays développés. Leurs constats empiriques suggèrent que la convergence mondiale a continué de façon plus intense. Le rythme de croissance des pays africains tout comme celui des émergents asiatiques est plus rapide que celui des pays développés. Le modèle de croissance des lions africains n’est toutefois pas le même que celui des tigres asiatiques : les seconds ont bénéficié d’un développement rapide du secteur manufacturé, alors que les premiers bénéficient de d’autres secteurs.

Les deux auteurs s’appuient sur plusieurs faits empiriques. Tout d’abord, les pays à faible revenu qui ont récemment amorcé leur décollage en Afrique et qui débutèrent avec un faible niveau de productivité du travail dans le secteur tertiaire ont connu la plus rapide croissance de la productivité du travail dans ce secteur. Les pays qui débutèrent avec un faible niveau de productivité du travail dans le secteur manufacturier ont connu la plus rapide croissance de cette productivité du travail. Ce résultat est cohérent avec les précédentes études qui suggéraient que le secteur manufacturé présentait une tendance à la convergence mondiale. Toutefois les pays en développement africains connaissent un plus lent développement de leur secteur manufacturier que les tigres asiatiques. En outre, les deux auteurs constatent que la convergence mondiale de croissance dans les services est plus forte que dans le secteur manufacturier. Ghani et O’Connell en concluent que l’escalator de croissance dans le secteur des services qui s’offre aux pays africains est au moins aussi puissant que celui du secteur manufacturier, voire même plus puissant. 

 

Références

BAUMOL, William (1967), « Macroeconomics of unbalanced growth: The anatomy of urban crisis », in The American Economic Review, vol. 57, n° 3.

GHANI, Ejaz, & Stephen D. O’CONNELL (2014), « Can service be a growth escalator in low income countries? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6971.

LOUNGANI, Prakash, & Saurabh MISHRA (2014), « Not your father’s service sector », in Finance and Development, juin. Traduction française, « Où est passé le secteur des services de papa ? », in Finances et Développement, juin.

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 22:20

Pour comparer les niveaux de vie et la taille des différents pays, il est possible de déterminer le PIB de chaque pays dans sa propre devise, puis de ramener les PIB de tous les pays dans la même monnaie (par exemple le dollar) en utilisant les taux de change. Cette méthode rencontre toutefois deux difficultés [Taylor, 2014]. Tout d’abord, les taux de change fluctuent, parfois rapidement et significativement. Or, si par exemple le taux de change se déprécie sans que le PIB réel ne varie, la dépréciation pourrait laisser suggérer que la taille de l’économie s’est réduite. Inversement, une appréciation du taux de change tend à accroître artificiellement la taille de l’économie. En outre, un même ensemble de biens achetés dans un pays donné peut ne pas valoir la même quantité de monnaie dans un autre après conversion. En l’occurrence, un panier de biens tend à être moins cher dans les pays en développement que dans les pays avancés. 

Une manière (malheureusement imparfaite) de dépasser ces difficultés est d’utiliser les taux de change en parité de pouvoir d’achat (PPA). Il s’agit alors de déterminer un taux de change en comparant ce que coûte un panier donné dans deux pays donnés. The Economist utilise par exemple régulièrement le prix du big mac comme approximation sommaire les PPA : si un hamburger veut 4,0 euros en France et 4 dollars aux Etats-Unis, alors le taux de conversion en PPA de l’hamburger pour ces deux économies s’élève à 1,20 euros pour un dollar [Taylor, 2014]. Le Programme de comparaison internationale (PCI) de la Banque Mondiale publie tous les six ans ses estimations des PPA pour les principaux agrégats du PIB. Le PCI a publié fin avril ses estimations des PPA pour l’année 2011 pour 199 économies en utilisant de nombreuses données sur les prix et en essayant de tenir compte des différences de qualité. Les précédentes estimations avaient été réalisées pour l’année 2005. Entretemps, celles-ci étaient actualisées chaque année en utilisant les taux d’inflation. Les publications d’avril offrent des chiffres bien différents que ceux suggérés par ces extrapolations.

GRAPHIQUE PIB réel par habitant et parts dans la population mondiale en 2011

A propos des nouvelles estimations de PPA

En 2011, le PIB réel par habitant moyen s'élevait à 13 460 dollars (cf. graphique 1). Lors des publications d’avril, beaucoup de journalistes et d’économistes se sont focalisés sur le fait que l’économie chinoise est plus importante qu’on ne l’imaginait jusqu’alors. Mesurés en termes de PPA, le PIB chinois est supérieur de 21 % à ce que l’on pensait. Il est susceptible de dépasser le PIB des Etats-Unis vers la fin de l’année 2014, soit bien plus tôt qu’on ne l’anticipait (cf. graphique 2) [1]. D’autres pays ont connu de fortes réévaluations de leur PIB [Fatás, 2014]. Par exemple, la taille de l’économie indonésienne a été réévaluée de 85 % et elle est désormais la dixième plus grande économie au monde, plus grande que l’Italie et à peu près de même taille que le Royaume-Uni. L’Inde est désormais la troisième plus grande économie au monde, dépassant le Japon et l’Allemagne. Six des douze plus grandes économies au monde sont des pays à revenu intermédiaire. Les pays à haut revenu, les pays à revenu intermédiaire et les pays à faible revenu réalisent respectivement 50,3 %, 48,2 % 1,5 % du PIB mondial [Taylor, 2014].

GRAPHIQUE  PIB des Etats-Unis et de la Chine (en milliers de milliards de dollars PPA) 

A propos des nouvelles estimations de PPA

source : The Economist (2014)

Angus Deaton et Bettina Aten (2014) ont cherché à comprendre ce qui peut expliquer le décalage entre les dernières estimations de PPA pour l’année 2011 et les PPA qui étaient jusqu’alors extrapolés à partir des estimations de PPA pour l’année 2005. Ils notent tout d’abord que les PPA de l’année 2005 étaient elles-mêmes fortement différentes de ce qui était attendu et faisaient apparaître une économie mondiale bien plus inégale. Beaucoup des changements qui sont apparus pour les premières reviennent sur les changements apparus lors des secondes. Ils identifient la source du problème : celui-ci réside dans la manière par laquelle les régions sont liées en 2005. Ils utilisent deux différentes méthodes pour mesurer la taille de l’effet. Toutes deux suggèrent que les PPA de 2005 pour la consommation des pays asiatiques (sauf le Japon) et de l’Afrique furent surestimées de 20 à 30 %. Puisque la méthodologie du PCI de 2011 est plus réaliste que celle de 2005, les nouvelles estimations ont certainement éliminé cette surévaluation.

Si ces résultats sont corrects, alors ils amènent à profondément réviser les comparaisons internationales, ainsi que les estimations de la pauvreté et des inégalités mondiales. Lors du PCI de 2005, les PPA des pays pauvres vis-à-vis des Etats-Unis avaient été sensiblement revus à la hausse par rapport aux extrapolations obtenues jusqu’alors, ce qui avait amené à une forte révision du nombre de pauvres à travers le monde. Les PPA pour la consommation individuelle des ménages, comme les PPA pour les PIB, ont aujourd’hui été révisés à la baisse, si bien que les niveaux de consommation estimés pour les pays pauvres sont plus élevés que ceux précédemment estimés. Si le seuil de pauvreté mondiale est fixé en termes de dollars américains, par exemple à 1,25 dollar comme le fait actuellement la Banque Mondiale, alors sa valeur locale dans les devises des pays pauvres va désormais être plus faibles, ce qui signifie qu’il y a moins de personnes vivant en-dessous de ce seuil qu’on ne le pensait jusqu’à présent. Les précédentes études (qui utilisaient les PPA extrapolées à partir du PCI de 2005) établissaient que le nombre de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar en 2010 s’élevait à environ 1,215 milliard de personnes. Ce chiffre pourrait s’élever à 571 millions de personnes si l’on utilise les nouvelles estimations du CPI de 2011 [Chandy et Kharas, 2014].

 

[1] Jeffrey Frankel (2014) considère toutefois qu’il est plus pertinent d’utiliser les taux de change de marché que les taux de change en PPA pour comparer les tailles des économies. Aux taux de change courants, l’économie américaine est encore 83 % plus importante que l’économie chinoise. Si le taux de croissance de la Chine demeure toutefois supérieur de 5 points de pourcentage à celui des Etats-Unis et si le yuan continue de s’apprécier chaque année de 3 %, alors c’est en 2021 que l’économie chinoise risque de dépasser en taille l’économie américaine. 

 

Références

COHEN-SETTON, Jérémie (2014), « Blogs review: China's GDP (PPP) to surpass the United States? », in Bruegel (blog), 12 mai.

CHANDY, Lawrence, & Homi KHARAS (2014), « What do new price data mean for the goal of ending extreme poverty? », Brookings, 5 mai. 

DEATON, Angus, & Bettina ATEN (2014), « Trying to understand the PPPs in ICP2011: Why are the results so different? », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20244, juin.

FATÁS, Antonio (2014), « Honey, I blew up a few economies », Antonio Fatás on the Global Economy (blog), in 1er mai.

FRANKEL, Jeffrey (2014), « China is not yet number one », in voxEU.org, 9 mai.

TAYLOR, Timothy (2014), « GDP Snapshots from the International Comparison Project », in Conversable Economist (blog), 9 mai. 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 18:26

Une partie non négligeable de la production et des échanges relève de l’économie informelle. A un extrême, des entreprises n’existent tout simplement pas aux yeux des autorités. Elles ne sont pas enregistrées, elles ne respectent pas la réglementation, elles vendent leurs produits et rémunèrent leurs facteurs de production avec de la monnaie fiduciaire, elles ne disposent pas de comptes bancaires et ne payent ni impôts, ni cotisations sociales. A un autre extrême, certaines entreprises enregistrées dissimulent une partie de leurs ventes ou de la main-d’œuvre employée aux yeux des autorités publiques afin de réduire le montant des prélèvements obligatoires, tout en continuant à respecter de nombreuses règles. Entre ces deux extrêmes, il existe d’innombrables situations intermédiaires relevant de l’économie informelle. 

Rafael La Porta et Andrei Shleifer (2014) ont établi cinq faits stylisés à propos de l’économie informelle dans les pays en développement. Premièrement, le secteur informel y est très important, puisqu’il représente la moitié de l’économie dans les plus pauvres pays. Selon l’indicateur utilisé, le secteur informel représente entre 30 et 40 % de l’activité économique totale dans les pays plus pauvre et une part encore plus élevée  de l’emploi. 

Deuxièmement, les entreprises informelles sont plus petites que les entreprises formelles. Elles sont aussi beaucoup moins productives. L’inefficacité des entreprises informelles n’est pas qu’une question de taille, puisqu’un large écart de productivité apparaît pour les entreprises formelles et informelles de même taille. Les salaires versés dans les entreprises informelles sont aussi bien inférieurs à ceux versés par les entreprises formelles, ce qui suggère à nouveau que les premières sont moins productives que les secondes. La faible valeur ajoutée des travailleurs informels se traduit par une faible qualité des produits vendus. Les différences en termes de capital humain entre les travailleurs des entreprises informelles et ceux des entreprises formelles sont toutefois réduites ; en revanche, les dirigeants des premières sont moins dotés en capital humain que les dirigeants des secondes. Au final, si l’économie informelle est si large dans les pays pauvres, c’est précisément parce que leurs entrepreneurs sont improductifs.

Troisièmement, l’apparition des activités informelles s’explique essentiellement par la volonté de fuir les impôts et la réglementation. De Soto (1989) affirmait que les entreprises informelles désiraient pour la plupart d’entre elles entrer dans le secteur formel, mais qu’elles seraient désincitées à le faire en raison de la corruption, de la fiscalité et de la réglementation publique. En fait, l’obstacle le plus important que rencontre l’ensemble des entreprises est le manque d’accès au financement et cet obstacle est particulièrement contraignant pour les entreprises informelles. Selon La Porta et Shleifer, c’est parce qu’elles ne sont pas compétitives que les entreprises informelles ne peuvent ou ne désirent entrer dans le secteur formel. Ils en concluent alors qu’un assouplissement des coûts d’enregistrement n’incitera pas les firmes informelles à pénétrer le secteur formel et n’accélérera pas la croissance économique.

Quatrièmement, l’économie informelle est largement déconnectée de l’économie formelle. La quasi-totalité des entreprises formelles sont nées dans le secteur formel, tandis que la majorité des entreprises informelles demeurent dans le secteur informel tout au long de leur existence. Ces dernières font rarement la transition vers le secteur formel. Enfin, elles commercent très peu avec les entreprises formelles. 

Cinquièmement, au fur et à mesure que les pays voient leur revenu par habitant s’accroître et qu’ils se développent, l’économie informelle tend à se contracter, si bien que l’économie formelle finit par dominer la vie économique.

Ces divers résultats sont cohérents avec les modèles d’économies duales à la Lewis. La croissance économique joue un rôle clé pour réduire la part du secteur informel dans l’ensemble de l’économie, mais le maintien d’un large secteur informel freine précisément la croissance économique en limitant les gains de productivité. En l’occurrence, l’un des obstacles à la croissance économique n’est pas l’insuffisance en main-d’œuvre qualifiée, mais plutôt l’insuffisance en entrepreneurs qualifiés. En créant des entreprises productives et en veillant à leur développement, les entrepreneurs qualifiés jouent un rôle dans l’accélération de la croissance économique, mais ce faisant ils concurrencent les entreprises informelles, ce qui conduit ces dernières à cesser leur activité. La meilleure manière de réduire l’ampleur de l’économie informelle n’est pas vraiment les coûts d’enregistrement, mais plutôt de favoriser l’apparition d’une classe d’entrepreneurs qualifiés, notamment à travers l’immigration et l’éducation. 

 

Références

LA PORTA Rafael, & Andrei SHLEIFER (2014), « Informality and development », National Bureau of Economic Research, working paper, n° No. 20205, juin.

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 17:02

Les transferts de revenu réalisés par les émigrés au profit de leur pays d’origine ont fortement augmenté au cours des dernières décennies. Les envois de fonds des émigrés au profit des pays en développement atteignaient juste 47 milliards de dollars (constants de 2011) en 1980 [Clemens et McKenzie, 2014]. Leur montant doubla entre 1990 et 2000 en passant de 49 à 102 milliards de dollars. Puis, il doubla au cours de la décennie suivante, atteignant 321 milliards en 2010. Les transferts des migrants pourraient avoir représenté 414 milliards de dollars en 2013, soit un montant trois fois supérieur à celui de l'aide publiqueau développement [Bettin et alii, 2014]. Bref, ils représentent une part substantielle et croissante des flux internationaux de capitaux à destination des pays en développement, si bien qu’ils pourraient un rôle significatif sur leur croissance économique.

GRAPHIQUE  Flux financiers à destination des pays en développement (en milliards de dollars constants 2011)

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source : Clemens et MacKenzie (2014)

Les envois de fonds sont susceptibles d’influencer le développement économique via plusieurs canaux. Tout d’abord, avec le transfert de revenu réalisés par les émigrés au profit des membres de leur famille restés dans leur d’origine, ces derniers obtiennent une source de revenu supplémentaire, si bien que les envois de fonds pourraient contribuer à y réduire la pauvreté et y soutenir la consommation, ce qui stimule la demande locale. D’autre part, ces transferts de revenu sont susceptibles de financer l’accumulation de capital, donc de faciliter le décollage (takeoff) de l’activité dans les pays en développement. Bref, ils pourraient contribuer à briser le cercle vicieux de sous-développement et à sortir les pays à faible revenu de leur trappe à pauvreté, à la fois en stimulant l’offre et la demande. Toutefois, rien n’assure que ces transferts de revenu soient effectivement utilisés pour financer l’investissement productif ou l’investissement en capital humain (l’éducation). Il ne faut en outre pas oublier que si l’émigration peut constituer une source de revenu pour le pays d’origine, elle y réduit par définition la population active et détériore par là même la croissance potentielle, en particulier si ce sont les travailleurs qualifiés qui optent pour l’émigration. Cet effet est compensé à long terme si les émigrés reviennent ensuite dans leur pays d’origine, en particulier s’ils reviennent plus qualifiés.

Les économies en développement sont particulièrement vulnérables aux chocs, notamment en raison du sous-développement de leur système financier. En l’occurrence, si les catastrophes naturelles tendent à stimuler l’activité dans les pays avancés, mais tendent par contre à la dégrader dans les pays en développement, c’est peut-être précisément parce que les premiers disposent d’un système assurantiel dont les seconds sont dépourvus. Dans ce contexte, les transferts de revenu des émigrés pourraient se substituer au système financier domestique pour jouer ce rôle d’assurance et permettre à l’économie de mieux absorber les chocs en lissant les dépenses de consommation. La capacité des envois de fonds de la part des migrants à lisser les fluctuations économiques dépendent notamment des motifs selon lesquels ces envois sont réalisés. Si les transferts sont réalisés selon un motif altruiste, ils devraient être contracyliques avec la production dans le pays d’origine : le volume des afflux de transferts devrait s’accroître durant les ralentissements de l’activité dans le pays d’origine, compensant la chute de revenu que connaissent les membres de la famille qui y sont restés, si bien qu’ils permettraient d’y lisser les fluctuations de l’activité. Si les transferts sont réalisés selon un motif d’investissement, ils devraient être procycliques, puisqu’ils devraient diminuer lorsque l’économie d’origine connait un ralentissement de l’activité. Enfin, un accroissement du revenu gagné par les émigrés devrait les amener à transférer davantage d’argent à leur pays d’origine, si bien que les transferts devraient tendre à être procycliques avec l’activité économique dans le pays d’émigration. 

Giulia Bettin, Andrea Presbitero et Nikola Spatafora (2014) ont observé comment les transferts internationaux d’argent réalisés par les migrants au profit des membres de leur famille restés dans leur pays d’origine sont affectés par les caractéristiques structurelles, les conditions macroéconomiques et les choses adverses survenant dans les pays émetteurs de ces transferts et les pays qui en sont les récepteurs. Pour cela, ils ont observé les transferts réalisés par les immigrants de 103 provinces italiennes vers 87 pays en développement sur la période s’étalant entre 2005 et 2011. Les transferts des migrants sont négativement corrélés avec le cycle d’affaires dans les pays récepteurs et s’accroissent fortement en réponse aux chocs adverses, tels que les désastres naturels ou la chute des échanges extérieurs. En outre, les transferts sont positivement corrélés avec le PIB potentiel des pays récepteurs. L’ensemble de ces résultats suggère ainsi que les transferts sont réalisés selon des motifs d’altruisme et d’investissement. Le développement financier dans l’économie émettrice, qui facilite l’accès des migrants aux services financiers et réduit les coûts de transaction, est positivement associé avec les transferts des migrants. Le développement financier du pays bénéficiaire est négativement associé avec les transferts des migrants, ce qui suggère que ces transferts contribuent à atténuer les contraintes de crédit que subissent les pays en développement et pourraient par là même favoriser leur croissance économique. 

Malgré ces résultats et l’essor du volume de transferts réalisés par les migrants au cours des dernières décennies, les études ne sont pas parvenues à détecter leurs effets sur la croissance économique. Michael Clemens & David McKenzie (2014) suggèrent trois explications. Tout d’abord, il se pourrait que l’accroissement des transferts des migrants que l’on a observé ces dernières décennies soit illusoire : il s’expliquerait, non pas par un accroissement des flux réels, mais par des erreurs de mesure. Deuxièmement, les régressions de panel comparant différents pays peuvent ne pas pouvoir détecter les effets des transferts sur la croissance et ce même s’il n’y a pas d’erreurs de mesures dans l’ampleur des transferts. Troisièmement, l’essor du volume des transferts s’explique essentiellement par l’essor de la migration, or celle-ci a un coût sur le pays d’origine, notamment la contraction de la population active. Même si l’impact positif des transferts de revenu est supérieur à l’impact négatif, l’effet net est susceptible d’être insuffisamment large pour être détecté dans les régressions de croissance transnationales. Au final, Clemens et McKenzie en concluent que l’émigration et les transferts de revenus réalisés par les émigrés ont des effets significatifs sur la pauvreté dans le pays d’origine, mais que leurs effets sur la croissance du pays d’origine resteront insaisissables par les études empiriques.

 

Références

BETTIN, Giulia, Andrea F. PRESBITERO & Nikola SPATAFORA (2014), « Remittances and vulnerability in developing countries », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6812.

CLEMENS, Michael A., & David MCKENZIE (2014), « Why don’t remittances appear to affect growth? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6856. 

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 22:59

Certains pays en développement semblent piéger dans une véritable « trappe à pauvreté », notamment en raison d’une faible épargne domestique, qui empêche les résidents d’accumuler du capital et d’amorcer un véritable décollage (take-off) dans la croissance économique. Certains ont alors suggéré qu’une intervention extérieure, prenant notamment la forme de l’aide internationale, était nécessaire pour briser le cercle vicieux du sous-développement et amorcer un processus vertueux de croissance.

Pourtant il n’y a pas de consensus sur les répercussions de l’aide au développement sur la croissance économique de ses bénéficiaires. Paul Mosley remarquait en 1987 que l’aide semblait efficace au niveau microéconomique, mais qu’il était difficile de déceler un impact positif au niveau agrégé : il parlait d’un « paradoxe micro-macro » [Arndt et alii, 2010]. Les études menées les décennies suivantes ne sont pas parvenues à un consensus. Certains auteurs comme Burnside et Dollar (2000) croient déceler une relation positive, mais celle-ci n’apparaît selon eux que si les pays adoptent des politiques budgétaires, monétaires et commerciales adaptées. Plusieurs études ont par la suite rejeté ces résultats en observant un plus large échantillon que celui-utilisé par Craig Burnside et David Dollar. Certains, comme William Easterly ou Raghuram Rajan et Arvind Subramanian (2008) ne trouvent aucun effet systématique (positif ou négatif) de l’aide sur la croissance, si bien qu’il n’apparaît pas nécessaire d’accroître les flux d’aides vers les pays à faible revenu. A l’opposé, d’autres études, comme celle réalisée par Channing Arndt, Sam Jones et Finn Tarp (2010), décèlent un lien causal significatif de l’aide sur la croissance à long terme, ce qui suggère que le montant d’aide devrait être accru.

Il existe beaucoup de difficultés pour estimer l’impact de l’aide sur la croissance : des variables cachées peuvent influencer simultanément l’aide et la croissance, il peut y avoir un délai entre l’instant où l’aide est attribuée et l’instant où la croissance accélère, la croissance peut affecter en retour l’afflux d’aide… Il ne faut pas oublier que si des pays sont pauvres et reçoivent de l’aide, c’est précisément parce que leur croissance est faible.

Pour surmonter ces difficultés, Sebastian Galiani, Stephen Knack, Lixin Colin Xu et Ben Zou (2014) se sont appuyés sur une « quasi-expérience » naturelle. La Banque Mondiale accorde des aides et prêts conditionnels à travers le programme de l’l’Association internationale de développement (IDA). Les bénéficiaires sont des pays à faible revenu, financièrement contraints et ayant de faibles niveaux de capital. Depuis 1987, l’IDA se base sur un seuil de revenu par habitant pour accepter d’accorder une aide aux pays en développement. Ce seuil est ajusté chaque année en fonction de l’inflation. Il est déterminé de façon arbitraire, sans être lié d’une manière ou d’une autre à un changement structurel dans la croissance économique. C’est cette variable instrumentale que les auteurs utilisent pour déterminer s’il existe une quelconque relation entre l’aide et la croissance économique. 

Galiani et ses coauteurs constatent qu’une fois le seuil dépassé, les autres donneurs ne se substituent pas à l’aide fournie par l’IDA, mais tendent à réduire également leur aide. En l’occurrence, le flux d’aide diminue en moyenne de 59 % lorsque le seuil est dépassé. En analysant 35 pays qui ont dépassé le seuil de revenu entre 1987 et 2010, les auteurs mettent en évidence un effet positif, statistiquement significatif et économiquement important de l’aide sur la croissance économique. En l’occurrence, une hausse d’un point de pourcentage du ratio aide sur RNB tend à se traduire par une hausse de 0,35 point de pourcentage du taux de croissance annuel par tête.

L’analyse de Galiani et alii suggère que le principal canal via lequel l’aide stimule la croissance est l’investissement physique. La hausse d’un point de pourcentage du ratio aide sur RNB accroît le ratio investissement sur PIB d’environ 0,54 point de pourcentage. En l’occurrence, le dépassement du seuil de revenu et la privation subséquente à l’aide de l’IDA se traduisent par une chute significative de l’investissement.

 

Références

ARNDT, Channing, Sam JONES & Finn TARP (2010), « Aid, growth and development: Have we come full circle? », in Journal of Globalization and Development, vol. 1, n° 2.

BURNSIDE, Craig, & David DOLLAR (2000), « Aid, policies, and growth », in American Economic Review vol. 90, n° 4.

GALIANI, Sebastian, Stephen KNACK, Lixin Colin XU & Ben ZOU (2014), « The effect of aid on growth: Evidence from a quasi-experiment », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6865.

RAJAN, Raghuram, & Arvind SUBRAMANIAN (2008), « Aid and growth: What does the cross-country evidence really show? », in Review of Economics and Statistics, vol. 90, n° 4.

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 22:34

La pauvreté s’est considérablement réduite dans le monde au cours des trois dernières décennies. En 1981, plus de la moitié de la population vivait avec moins de 1,25 dollar par jour ; en 2010, ce taux s’élevait à 22 % [Olinto et alii, 2014]. Au début des années quatre-vingt, 1,8 milliard de personnes vivaient avec moins de 1,25 dollar par jour, contre 1,3 milliard aujourd’hui (dont les deux tiers résident en Asie), alors même que la population mondiale s’est accrue de 35 % sur la période. Les nouvelles estimations des parités de pouvoir d'achat (PPA) pourraient même suggérer que l'extrême pauvreté toucherait finalement aujourd'hui 870 millions de personnes [Brookings, 2014]

La croissance économique apparaît comme la principale explication de la diminution de la pauvreté que nous avons pu observer à travers le monde durant ces trente dernières années. En l’occurrence, la croissance de pays émergents comme la Chine et l’Inde ont joué un rôle déterminant dans cette évolution. Selon les estimations d’Aart Kraay (2006), la croissance des revenus moyens expliquerait entre 70 et 95 % du recul de la pauvreté. D’autres analystes estiment que cette dernière s’expliquerait pour les deux tiers par la croissance économique et le tiers restant par la réduction des inégalités. En observant les performances de 118 pays au cours des quatre dernières décennies, David Dollar, Tatjana Kleineberg et Aart Kraay (2013) mettent en évidence une forte relation entre la croissance globale des revenus et la croissance du revenu moyen des quintiles les plus pauvres : les revenus des 40 % des ménages les plus pauvres s’accroissent généralement de façon équiproportionnelle avec les revenus moyens, ce qui amène Dollar et ses coauteurs à conclure que « la croissance est une bonne chose pour les pauvres ».

Divers travaux ont cherché à évaluer la sensibilité de la pauvreté à la croissance et aux inégalités à travers deux indicateurs : l’élasticité-croissance et l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté. Par exemple, Martin Ravallion (1997, 2004) constate que la croissance réduit d’autant plus la pauvreté que le degré d’inégalités est faible : une hausse de 1 % des niveaux de revenu réduit la pauvreté de 4,3 % dans les pays ayant de très faibles niveaux d’inégalités et seulement de 0,6 % dans les pays très inégalitaires. Il existerait en l’occurrence une relation négative entre le niveau initial d’inégalités et la valeur de l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté. En outre, il affirme que la réduction des inégalités peut directement contribuer à faire reculer la pauvreté. François Bourguignon (2003) constate que l’évolution de la pauvreté est étroitement liée aux variations du revenu et des inégalités, ainsi qu’aux niveaux initiaux de développement et d’inégalités. En l’occurrence, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté serait fonction croissante du niveau de développement d’un pays. Humberto Lopez et Luis Servén (2006) montrent que, pour un seuil de pauvreté donné, l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît au fur et à mesure que les niveaux de pauvreté diminuent : l’impact de la croissance sur la pauvreté serait plus fort dans les pays riches que dans les pays pauvres, si bien qu’il semble plus difficile pour ces derniers de réduire rapidement la pauvreté.

Pedro Olinto, Gabriel Lara Ibarra et Jaime Saavedra-Chanduvi (2014) se sont demandés si la croissance économique contribuera à l’avenir à réduire aussi amplement la pauvreté qu’elle le fit par le passé. Pour cela, ils ont cherché à déterminer et comparer l’élasticité-inégalités et l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté en observant un large échantillon de pays sur la période 1980-2010. Ils mettent en évidence une relation positive et décroissante entre l’élasticité-inégalités et les taux de pauvreté. En revanche, l’élasticité-croissance ne présente pas une telle relation avec les taux de pauvreté : l’élasticité-croissance de la réduction de la pauvreté s’accroît ou reste constante avec le niveau initial de pauvreté. Ainsi, au fur et à mesure que le taux de pauvreté décline, l’élasticité-inégalités de la réduction de la pauvreté s’accroît plus rapidement que l’élasticité-croissance. En d’autres termes, à partir d’un certain seuil de pauvreté, la réduction des inégalités est davantage susceptible de contribuer à la réduction de la pauvreté que ne le fait la croissance économique.

Ainsi, relativement aux politiques stimulant la croissance, les politiques visant à réduire les inégalités ont un rôle de plus en plus important à jouer au fur et à mesure que la pauvreté recule. En outre, il n’est précisément pas certain que la croissance mondiale soit aussi élevée ces prochaines décennies qu’elle le fut au cours des trois dernières, ce qui devrait encore davantage réduire sa capacité à faire reculer la pauvreté à l'avenir. Olinto et ses coauteurs en concluent que les autorités publiques devraient de plus en plus se focaliser sur la réduction des inégalités si elles désirent réduire davantage la pauvreté. Ces résultats confirment l’idée de certains auteurs comme Nobuo Yoshida, Hiroki Uematsu et Carlos Sobrado  (2014) qui suggèrent que l’accélération de la croissance économique ne suffira pas pour éliminer l’extrême pauvreté d’ici 2030 comme l’avait déclaré la Banque mondiale en établissant ses Objectifs du millénaire pour le développement. 

 

Références

BOURGUIGNON, François (2003), « The growth elasticity of poverty reduction: explaining heterogeneity across countries and time periods », in Theo S. Eicher & Stephen J. Turnovsky (dir.), Inequality and Growth Theory and Policy Implications.

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6568, août.

KRAAY, Aart (2006), « When is growth pro-poor? Evidence from a panel of countries », in Journal of Development Economics, vol. 80, n° 1.

LOPEZ, J. Humberto, & Luis SERVÉN (2006), « A normal relationship? Poverty, growth, and inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3814.

OLINTO, Pedro, Gabriel Lara IBARRA & Jaime SAAVEDRA-CHANDUVI (2014), « Accelerating Poverty Reduction in a Less Poor World. The Roles of Growth and Inequality », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6855.

RAVALLION, Martin (2004), « Pro-poor growth : A primer », Banque mondiale, policy research working paper, n° 3242.

YOSHIDA, Nobuo, Hiroki UEMATSU & Carlos E. SOBRADO (2014), « Is extreme poverty going to end?, An analytical framework to evaluate progress in ending extreme poverty », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6740, janvier.

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 22:57

Si les études sur la croissance et le développement sont nombreuses, il n’y a pas de consensus sur ce qui permet à un pays de s'enrichir. La pauvreté semble persister dans certains pays ou certaines régions. Par exemple, le PIB par tête s’élevait respectivement à 347, 1512 et 2491 dollars au Burundi, à Haïti et au Nicaragua. Même si ce dernier a un revenu par tête sept fois plus élevé que le Burundi, il n’en demeurait pas moins un pays pauvre, puisque son revenu par tête représentait alors à peine 16 % de celui des Américains. Ces trois pays ont vu leur revenu stagner au cours des cinq décennies suivantes. En effet, le PIB par tête s’élevait respectivement à 396, 1411 et 2289 dollars au Burundi, à Haïti et au Nicaragua. 

Aart Kraay et David McKenzie (2014) notent qu’il y a trois conceptions concurrentes pour expliquer pourquoi la pauvreté persiste. Selon une première interprétation, chacun peut réussir en travaillant dur et en épargnant : c’est l’effet du rêve américain (american dream effect). Par conséquent, les ménages et pays seraient capables de s’en sortir et , s’ils n’y parviennent pas, c’est parce qu’ils n’auraient tout simplement pas fourni d’efforts. Selon une deuxième interprétation, la pauvreté est le résultat de mauvais fondamentaux (institutions sous-développées, dotations insuffisantes, manque de qualifications, etc.), auquel cas les autorités publiques pourraient placer l’économie sur une trajectoire de croissance plus robuste en modifiant les fondamentaux. Enfin, selon une troisième interprétation, la pauvreté est un cercle vicieux : la pauvreté d’aujourd’hui s’explique par la pauvreté d’hier et elle engendrera la pauvreté de demain. Dans la littérature économique, c’est l’idée de « trappe à pauvreté » (poverty trap) que Costas Azariadis et John Stachurski (2005) définissent comme « tout mécanisme auto-renforçant qui amène la pauvreté à persister ». 

Le concept de trappe à pauvreté suggère que les gens et les pays peuvent non seulement être incapables de sortir de la pauvreté par eux-mêmes, mais aussi qu’une part substantielle de la pauvreté est absurde dans le sens où un meilleur équilibre existe et pourrait être atteint avec l’intervention des autorités publiques. Légitimés par cette idée, les appels se sont multipliés ces dernières décennies pour exiger la réduction de la dette des pays les moins avancés, l'accroissement substantiel de l’aide internationale et la promotion du microcrédit. L’économiste Jeffrey Sachs (2005) a particulièrement soutenu ces mesures pour sortir les pays pauvres de leur situation de sous-développement.

La théorie économique a depuis longtemps développé des modèles faisant émerger des trappes à pauvreté. Un premier mécanisme met l’accent sur l’épargne. Si les pays (ou les individus) sont trop pauvres pour épargner, ils ne peuvent pas accumuler de capital et donc leurs revenus ne peuvent croître qu’au rythme de croissance de la productivité totale des facteurs. Si cette dernière est faible ou nulle, alors les revenus vont stagner et les résidents ne pourront toujours pas épargner. Cette idée, formulée notamment par Ragnar Nurkse dans les années cinquante, peut être reformulée selon une logique keynésienne : si les résidents sont pauvres, ils ne dépensent pas, donc ils ne génèrent pas de revenus, ce qui les maintient dans la pauvreté. En conclusion, le pays ne peut espérer sortir du cercle vicieux de pauvreté sans intervention extérieure, cette dernière pouvant prendre la forme d’aide internationale : celle-ci permettra d’amorcer un cercle vertueux où l’épargne, l’investissement et la croissance s’alimenteront mutuellement (dans la logique néoclassique) ou elle générera des revenus via des effets multiplicateurs (dans la logique keynésienne).

Le maintien de l'économie à un mauvais équilibre peut résulter d'un défaut de coordination. Un deuxième mécanisme macroéconomique avancé par la littérature théorique pour suggérer l’existence de trappes à pauvreté repose sur l’idée que l’économie se compose de deux secteurs, en l’occurrence d’un secteur moderne (en général industriel) qui serait caractérisé par des rendements croissants et d’un secteur traditionnel (en général agricole) qui serait caractérisé par des rendements constants. Si l’économie alloue l’essentiel de ses ressources à la production du secteur traditionnel, les salaires des deux secteurs vont s’égaliser à un faible niveau. En revanche, si l’Etat impulse un « coup de pouce » (big push) en réallouant les ressources en faveur du secteur moderne, les entreprises exploiteront enfin pleinement les rendements croissants et les salaires s’élèveront. Plus largement, un pays ne pourrait bénéficier de rendements croissants tant que son revenu ne dépasse pas un certain seuil, ce qui l’empêcherait précisément d’accroître son revenu.

D’autres théories font apparaître des trappes à pauvreté en faisant intervenir des mécanismes plus microéconomiques. Selon certains, la relation entre l’alimentation et l’effort au travail serait non linéaire : les pauvres seraient trop mal nourris pour fournir un réel effort au travail, si bien qu’ils ne travaillent pas suffisamment pour générer des revenus, ni même ne produisent suffisamment de nourriture pour sortir de la sous-alimentation. D’autres mettent l’accent sur les imperfections du marché des capitaux : les projets d’investissement (dans le capital humain ou le capital physique) sont indivisibles et demandent un minimum de capitaux pour être mis en œuvre, or les pauvres ne peuvent suffisamment emprunter pour mettre en œuvre de tels projets d’investissement et se lancer dans l’activité entrepreneuriale, si bien qu’ils ne s’enrichissent pas. Les pauvres pourraient être plus averses au risque que les riches, puisqu’une même perte les affecte plus sévèrement. Les travaux en économie comportementale suggèrent que la pauvreté affecte la prise de décision : les pauvres doivent consacrer l’essentiel de leur attention à la satisfaction des besoins journaliers, si bien qu’ils ne peuvent penser un projet à long terme et donc trouver un moyen de sortir de la pauvreté. 

Enfin, toute une littérature développe l’idée de trappes à pauvreté géographiques. Dans les aires rurales reculées, l’isolement réduit l'éventail de technologies disponibles. Il faut alors saisir quelles barrières à la mobilité expliquent que les gens ne partent pas de ces zones pauvres. Dans le contexte chinois, le système d’enregistrement des ménages (hukou) peut expliquer la faible mobilité. Mais les gens restent en zones rurales pauvres malgré les hauts rendements associés à la migration. Cela peut s’expliquer par la présence de coûts dissuasifs. En l’occurrence, les mêmes échecs du marché du crédit qui empêchent d’investir dans les actifs les plus productifs peuvent aussi empêcher les ménages de financer les coûts de déplacement. 

William Easterly (2006) a dénié l’existence de trappes à pauvreté : pour que celles-ci existent, il faudrait que les pays pauvres n’aient jamais connu de croissance, or aucun pays n’a souffert d’une absence totale et durable de croissance. Par exemple, les pays d’Afrique subsaharienne ont connu une croissance lors des années cinquante, même si celle-ci a été lente. Très critique de Sachs, Easterly rejette l’idée selon laquelle l’aide internationale serait une solution pour sortir les pays les moins avancés de la pauvreté : elle les inciterait au contraire à rester pauvres. Il met par contre l’accent sur la qualité des institutions comme catalyseur de la croissance économique. 

En effet, selon Aart Kraay et David McKenzie, rien ne confirme l’existence des mécanismes de trappes à pauvreté présentés ci-dessus. En outre, même les pays pauvres ont su croître à un taux proche du taux de croissance historique des Etats-Unis au cours des deux derniers siècles. Par conséquent, Kraay et McKenzie se montrent sceptiques à l’idée qu’un big push placerait les pays pauvres sur une trajectoire de croissance substantiellement plus forte. Toutefois ce n’est pas parce que l’aide internationale ne permet pas aux économies pauvres de basculer à un bon équilibre qu’elle est inutile pour les individus. Les projets visant à réduire la mortalité prématurée sont des exemples de projets améliorant le bien-être des populations. Enfin, ce n’est pas parce que les trappes à pauvreté sont rares qu’elles n’existent pas. Elles risquent en particulier de prendre la forme de trappes à pauvreté géographiques. Kraay et McKenzie préconisent en l’occurrence de développer les politiques migratoires visant à réduire les barrières dans la mobilité géographique. De telles politiques permettraient de sortir les individus de la pauvreté, mais le risque est toutefois qu’elles accélèrent la paupérisation de la région faiblement productive en favorisant son dépeuplement. 

 

Références 

EASTERLY, William (2006). « Reliving the 1950s: The big push, poverty traps, and takeoffs in economic development ». in Journal of Economic Growth. vol. 11, n° 2. 

KRAAY, Aart, & David MCKENZIE (2014), « Do poverty traps exist? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6835.

SACHS, Jeffrey (2005). The End of Poverty: Economic possibilities for our time.

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 18:58

Le nombre de personnes vivant dans le monde avec moins de 1,25 dollar par jour a fortement baissé ces dernières décennies. Comme le confirment David Dollar, Tatjana Kleineberg et Aart Kraay (2013), la croissance économique a joué un rôle crucial dans ce reflux de la pauvreté absolue. Cette dernière s’explique en effet en grande partie par la croissance rapide de la Chine et de l’Inde. Toutefois, encore un milliard de personnes vivent aujourd’hui dans l’extrême pauvreté. La Banque mondiale a récemment adopté un objectif de réduction de cette forme de pauvreté : faire passer la proportion de la population vivant sous 1,25 dollar par jour (aux prix internationaux de 2005) de 21 % en 2010 à moins de 3 % d’ici 2030. 

Martin Ravallion (2013) a cherché à prévoir les taux de pauvreté futurs en supposant que la réduction de la pauvreté dans le monde en développement se poursuive à l’avenir au même rythme qu’actuellement. Il a observé le rythme de réduction de pauvreté ces dernières décennies et il a constaté que le taux de pauvreté mondiale a diminué chaque année de pratiquement un point de pourcentage depuis 1981 (cf. graphique). En utilisant la tendance passée, Ravallion estime que le taux de pauvreté du monde en développement atteindrait 3 % en 2027, soit trois ans en avance par rapport au programme de la Banque mondiale.

GRAPHIQUE Pourcentage de la population vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde en développement (en %)

Ravallion--pauvrete-extreme-pays-en-developpement.png

source : Ravallion (2013)

Nobuo Yoshida, Hiroki Uematsu et Carlos Sobrado (2014) ne se montrent pas aussi optimistes. Ils dénotent en effet plusieurs fragilités dans le travail de Ravallion. D’une part, ce dernier suppose un taux de croissance de la population uniforme pour tous les pays, mais les dernières projections démographiques présentent de larges variations dans la croissance démographique d’un pays à l’autre, ce qui n’est pas sans avoir un impact significatif sur la projection de la pauvreté. D’autre part, Ravallion suppose qu’il n’y aura pas de changements dans la répartition du revenu mondial au cours du temps pour établir ses projections, alors qu’il observe lui-même de tels changements au cours des dernières décennies : la répartition mondiale est devenue plus inégale soit parce que les pays connaissent différents taux de croissance, soit parce que les inégalités s’accroissent en leur sein. Yoshida et ses coauteurs estiment le taux de pauvreté mondial de 2030 en reprenant l’approche de Ravallion, mais en utilisant cette fois-ci des taux de croissances économique et démographique spécifiques aux pays et en prenant en compte les changements dans les inégalités au sein de chaque pays. Ils estiment alors que le taux de pauvreté mondial atteindra 8,6 % en 2030, soit un chiffre bien plus élevé que la cible de 3 % de la Banque mondiale.

Leurs conclusions soutiennent la thèse de Kaushik Basu (2013) selon laquelle l’accélération de la croissance n’est pas suffisante pour éliminer rapidement l’extrême pauvreté dans le monde et le partage de la prospérité (que ce soit dans et entre les pays) s’avère essentiel pour l’éliminer en une génération. Les fruits de la croissance ne se diffusent pas nécessairement à l’ensemble de l’économie. Si les inégalités continuent de se creuser entre les pays, mais aussi en leur sein, le monde en développement aurait à atteindre des taux de croissance sans précédent afin d’éliminer rapidement l’extrême pauvreté. Pour que l’objectif de la Banque mondiale soit atteint, il apparaît essentiel aux auteurs d’accélérer la croissance parmi les pays les plus pauvres, mais aussi et surtout d’en faire profiter davantage les couches les plus pauvres de la population. Or, comme le notent à nouveau Yoshida et ses coauteurs avec pessimisme, rien ne certifie que les pays en développement continueront à maintenir des performances macroéconomiques au moins aussi belles que ces dernières décennies. Ils ne sont pas à l’abri d’une crise économique ou d’un simple ralentissement de leur croissance et la stagnation de l’activité parmi les pays avancés contraindrait fortement leur développement si elle persistait durablement. 

 

Références

BASU, Kaushik (2013), « Shared prosperity and the mitigation of poverty In practice and in precept », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7000.

DOLLAR, David, Tatjana KLEINEBERG & Aart KRAAY (2013), « Growth still is good for the poor », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6568, août.

RAVALLION, Martin (2013), « How long will It take to lift one billion people out of poverty? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6325, janvier.

YOSHIDA, Nobuo, Hiroki UEMATSU & Carlos E. SOBRADO (2014), « Is extreme poverty going to end?, An analytical framework to evaluate progress in ending extreme poverty », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6740, janvier.

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 16:35

Les pays à faible revenu ont vu leur croissance économique s’accélérer au début des années quatre-vingt-dix. Depuis le début du siècle, leur rythme de croissance est même supérieur à celui des pays avancés, ce qui renouvelle chez certains de l’optimisme quant à la convergence des économies au niveau mondial. D’autres rappellent toutefois que les années soixante et le début des années soixante-dix nourrissaient de tels espoirs, avant que le ralentissement de l’économie mondiale ne compromette durablement le développement des pays à faible revenu, voire aggrave profondément leur situation. Se pose alors la question de savoir si l’actuelle accélération de la croissance dans les pays à faible revenu est durable ou si le scénario d’il y a quatre décennies est susceptible de se reproduire.

GRAPHIQUE  Taux de croissance réel par tête médian (en %)

source : FMI (2013)

John Bluedorn, Rupa Duttagupta, Jaime Guajardo et Nkunde Mwase (2013), en complément d’un rapport du FMI (2013), ont analysé les accélérations de croissance dans les pays à faible revenu au cours des six dernières décennies. Les quatre auteurs définissent un décollage de croissance (growth takeoff) comme une hausse de la production par habitant durant au moins cinq ans et avec une croissance moyenne d’au moins 3,5 %. Tout d’abord, les décollages de croissance dans les pays à faible revenu ont nettement augmenté depuis les années quatre-vingt-dix. Les décollages des pays à faible revenu ont donc eu lieu en deux vagues : la première eu lieu dans les années soixante et au début des années soixante-dix, tandis que la seconde eut lieu au cours des deux dernières décennies. Les récents décollages de croissance ont duré plus longtemps que les précédentes. Les décollages de croissance qui furent observés avant 1990 duraient en moyenne 7 ans et affichaient une croissance moyenne d’environ 5 %. Au cours des deux dernières décennies, la durée médiane d’un décollage a été de 9 ans pour les épisodes qui sont déjà finis et de 12 ans pour les épisodes toujours en cours ; les premiers sont associés à une croissance moyenne de 6,25 % et les seconds à une croissance moyenne de 5,25 %. Plus de la moitié des récents décollages ont continué malgré la Grande Récession.

Les pays à faible revenu, qu’ils aient décollé ou non, n’ont pas les mêmes structures économiques : certains sont abondants en ressources naturelles, d’autres ont fondé leur décollage sur la production manufacturière. Les pays abondants en ressources naturelles qui sont parvenus à décoller ont vu leur PIB par habitant s’accroître de 80 % en dix ans. Lorsque l’on observe leurs prédécesseurs de la précédente génération, ces derniers avaient également enregistré de bonnes performances dans la décennie suivant le décollage, mais ils furent ensuite rattrapés par d’autres pays à faible revenu. Les pays à faible revenu qui ont amorcé un décollage avant ou après 1990 en le fondant sur l’activité manufacturière ont connu une hausse de 50 % de leur PIB par habitant au bout d’une décennie.

Les décollages sont une étape majeure dans le développement car ils conduisent généralement à des hausses de 50 à 60 % du PIB par habitant dix ans après. Les pays qui sont parvenus à décoller tendent à maintenir la croissance de leur production par habitant sur une trajectoire solide dans les années suivant le décollage. Pour la génération actuelle, la production par habitant a généralement augmenté de 60 % dix ans après le début du décollage, tandis qu’elle n’augmentait que de 15 % pour les pays qui n’ont pas su décoller. Pour la génération précédente, la production par habitant avait augmenté de 50 % dix ans après le décollage, alors qu’elle n’augmentait que de 5 % pour ceux qui n’avaient pas décollé. 

Le décollage n’assure pourtant pas une poursuite de la croissance à un rythme soutenu à long terme. De nombreux pays à faible revenu qui sont actuellement dynamiques appartenaient également à la précédente génération des pays en décollage. Surtout, près d’un tiers des précédents décollages s’étaient soldés par une crise de change, de la dette ou bancaire. Le rythme de croissance a ralenti dix ans après le décollage pour les économies dynamiques de la précédente génération et un quart d’entre eux ont même totalement effacé leurs gains en production par tête au bout de vingt ans. Si seuls 15 % des récents décollages se sont jusqu’à présent soldés par une crise, les perspectives d’avenir pour les autres restent encore incertaines. 

Les auteurs comparent alors les pays dynamiques d’avant 1990 et ceux d’après 1990 pour déterminer si ces derniers sont plus résilients que leurs prédécesseurs. Hier comme aujourd’hui, les pays dynamiques sont caractérisés par des taux d’investissement et d’épargne plus élevés que les pays qui n’ont pas su décoller, ce qui souligne l’importance de l’accumulation du capital dans l’accélération de la croissance. Les deux générations se distinguent l’une l’autre dans la manière par laquelle les écarts entre l’épargne et l’investissement ont été financés. Une part plus importante du déficit courant est aujourd’hui financée par l’investissement direct à l’étranger, ce qui permit aux pays qui ont récemment décollé de diminuer leur endettement et de constituer une marge de manœuvre pour leur politique économique. Parmi ceux-ci, la dette publique est en effet passée de plus de 90 % à 44 % du PIB dix ans après le décollage et la dette extérieure est passée sur la même période de plus de 70 % à environ 44 %. Les précédents pays dynamiques avaient certes des dettes publique et externe s’élevant respectivement à 40 et 33 % du PIB avant du décollage, mais celles-ci doublèrent dans la décennie qui suivit ce dernier. Enfin, l’étude empirique ne permet pas d’affirmer que les récents décollages se sont accompagnés d’une accumulation de déséquilibres financiers. Certes les ratios du crédit sur PIB tendent à augmenter lors des récents décollages, mais ils sont inférieurs aux ratios de leurs prédécesseurs d’avant 1990 et aux ratios des pays à faible revenu qui n’ont pas su décoller.

Le décollage des pays à faible revenu tient pour beaucoup à la compétitivité et à la croissance des exportations. Une dépréciation du taux de change réel semble également avoir contribué à stimuler les performances à l'exportation pour plusieurs décollages des pays à faible revenu. Les pays dynamiques de l’actuelle génération se caractérisent par des exportations plus diversifiées géographiquement que leurs prédécesseurs. Cette plus grande diversification leur a certainement permis de s’appuyer sur la croissance rapide des pays émergents comme la Chine et l’Inde pour stimuler leurs propres exportations. Toutefois, une plus grande dépendance envers les pays émergents implique également une plus large exposition aux risques qui sont associés à ces derniers et aux variations des prix des matières première. 

Les pays qui ont récemment décollé ont mis en place des réformes structurelles améliorant la productivité et développé des institutions inclusives, ce qui favorise leur croissance à long terme. Ils possèdent notamment de meilleures infrastructures et des niveaux plus élevés de capital humain (si l’on mesure ce dernier par le nombre d'années de scolarité). Ils affichent également de bien moindres inégalités de revenu. Au final, John Bluedorn et ses coauteurs en concluent que les pays qui ont récemment entrepris leur décollage sont beaucoup moins vulnérables que leurs prédécesseurs d’avant 1990. En revanche, s’ils ont pu profiter d’un environnement international relativement favorable jusqu’à la Grande Récession, la stagnation des pays avancés et un ralentissement de la croissance dans les pays émergents, couplés à une baisse des prix des matières premières, pourraient fortement nuire à leurs futures performances macroéconomiques. Difficile alors de rester pleinement optimiste. 

 

Références

BLUEDORN, John, Rupa DUTTAGUPTA, Jaime GUAJARDO & Nkunde MWASE (2013), « The growth comeback in developing economies: A new hope or back to the future? », IMF working paper, mai.

FMI (2013), « Breaking through the frontier: Can today’s dynamic low-income countries make it? », World Economic Outlook: Hopes, Realities, Risks, avril. 

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 09:07

Il y a deux semaines, Dani Rodrik (2012) affirmait dans une colonne du Project Syndicate qu’une croissance rapide des pays en développement sera davantage l’exception que la règle au cours des prochaines décennies. L’industrialisation, qui a constitué jusqu’alors le principal vecteur de développement économique des pays émergents, ne permettrait plus aujourd’hui d’engager une croissance de rattrapage. Ces propos ont suscité plusieurs réactions, en particulier sur le site de la revue The Economist, et celles-ci ont notamment été relayées par Ryan Avent (2012b).

En examinant les épisodes historiques de « miracles économiques », Rodrik en conclut que les pays qui ont su se développer au cours du dernier demi-siècle le doivent avant tout à une industrialisation rapide. Les économies asiatiques, comme auparavant l’Allemagne et les Etats-Unis, ont réussi à déplacer la main-d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie. L’importation et l’imitation des technologies développées par les pays avancés ont permis au secteur manufacturier local d’opérer un rapide mouvement de rattrapage sur les industries occidentales. Les services à haute productivité exigent quant à eux davantage de compétences et de capacités institutionnelles, mais celles-ci ne peuvent être accumulées que progressivement. Or, pour que le décollage provoqué par l’industrialisation soit suivi par une croissance durable, les services doivent nécessairement prendre le relais comme moteur de la croissance lorsque l’industrialisation atteint ses limites. Une telle réorientation de la croissance implique donc au préalable un investissement massif dans le capital humain et de profondes réformes institutionnelles.

Toutefois, l’évolution technologique et la conjoncture mondiale réduisent aujourd’hui l’efficacité de ce modèle de développement économique. L’activité manufacturière va certes rester un moteur de croissance pour les pays pauvres, mais d’une moindre puissance, ce qui contraint ces derniers à davantage asseoir leur développement sur l’accumulation du capital humain et du capital institutionnel. En effet, les progrès technologiques rendent la production plus intensive en compétences et en capital, donc l’industrie est moins capable d’absorber la main-d’œuvre, a fortiori peu qualifiée, que par le passé. Ensuite, la mondialisation et l’émergence de l’économie chinoise ont accru les pressions concurrentielles sur les marchés internationaux. La Chine devrait durablement se maintenir comme un acteur majeur sur la scène manufacturière malgré la hausse du coût du travail. Dans ce contexte, les nouveaux arrivants disposent donc d’une faible marge de manœuvre pour s’insérer dans un mouvement de convergence industrielle. Enfin, si les économies asiatiques ont pu jusqu’à maintenant fonder leur développement sur l’importation des technologies et capacités productives issues des pays avancés (notamment via l’usage de subventions au secteur industriel, de l’ingénierie inversée et de dévaluations), il n’est pas certain que ces derniers restent à l’avenir laxistes en matière de politique industrielle. La stagnation de l’activité au sein des économies développées va les inciter à davantage faire pression sur les pays émergents pour qu’ils respectent les règles du commerce internationale, voire à recourir elles-mêmes à des mesures protectionnistes.

Michael Pettis (2012) est en accord avec Rodrik. Selon lui, les épisodes de « croissance miraculeuse » au cours du vingtième siècle ont reposé sur un niveau important d’investissements publics et privés. Chacun d’entre eux s’est achevé avec une hausse insoutenable de la dette. Dans certains cas, tels que celui du miracle brésilien au cours des années soixante et soixante-dix, l’investissement domestique a été financé par l’extérieur, mais les craintes suscitées par le surinvestissement mirent un terme à ces expansions avec un reflux des capitaux étrangers et une crise de la dette. Dans d’autres cas, à l’instar de celui du Japon au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les autorités publiques ont contraint la consommation domestique pour financer l’investissement avec l’épargne nationale ; si ce deuxième modèle de croissance s’est avéré plus durable que le premier, la dette qu’il généra s’accumula à un rythme plus rapide que la capacité du pays à en assurer le service.

Enfin, certaines économies émergentes ont su compenser leur faible consommation et leur épargne excessive en prenant appui sur la consommation excessive des pays avancés alimentée par l’endettement et les bulles sur les marchés d’actifs. La Grande Récession remet toutefois en cause ce troisième modèle de croissance. L’effondrement des prix d’actifs et le désendettement du secteur privé vont durablement empêcher les économies avancés de maintenir un niveau élevé de consommation. Les pays émergents se retrouvant alors privés de la demande émanant des économies avancée, la croissance de leur production se trouve désormais contrainte par leur consommation domestique. La Chine a su conserver un fort taux de croissance en réorientant celle-ci sur la demande intérieure et non plus les exportations, mais la performance chinoise repose essentiellement sur le maintien du taux d’accumulation à un niveau élevé. Sans un puissant relèvement de la consommation intérieure, l’investissement risque de se révéler très rapidement insoutenable.

Ryan Avent (2012a) considère au contraire que les inquiétudes de Rodrik sont peu fondées. L’industrie chinoise demeure très intensive en capital. Le déclin de l’emploi dans les vieilles entreprises d’Etat a compensé la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises orientées à l’exportation, si bien que l’emploi industriel s’est montré remarquablement constant ces vingt dernières années. Surtout, la diminution de l’intensité en travail de la production au niveau mondial n’empêche pas l’industrie de contribuer efficacement au développement économique.

Avent (2012a) note également que la fragmentation des processus productif a permis aux pays pauvres de s’insérer plus facilement dans la convergence inconditionnelle de la production industrielle. Selon Richard Baldwin (2012), qui reprend et étaye cet argument, Rodrik s’égare dans son analyse en considérant à tort que la globalisation opère actuellement selon les mêmes modalités qui prévalaient lors de l’industrialisation des économies coréenne ou taïwanaise. Depuis la fin des années quatre-vingt, les chaines de valeur sont fractionnées en de toujours plus fines étapes de production et celles-ci se dispersent géographiquement. Ce double mouvement de fragmentation et dispersion a permis aux pays en développement de participer à la production mondiale sans avoir à constituer leurs propres chaines de valeur. La croissance chinoise est due aux entreprises des pays riches qui ont appris aux travailleurs et managers locaux comment produire les pièces détachées et composants ou les assembler en biens finals. Les entreprises chinoises procèdent aujourd’hui de la même manière en délocalisant leurs activités productives au Bangladesh et au Vietnam. En outre, Rodrik oublie que la technologie n’est pas spécifique aux pays, mais bien aux entreprises. Celles-ci gardent leur savoir-faire en délocalisant leurs emplois industriels. Avec la délocalisation des unités productives, la technologie des pays avancés se combine avec le travail des pays en développement, au sein de ces derniers, sans qu’il y ait forcément transfert de technologie. Même en l’absence de transfert technologique, la fragmentation de la production peut alors générer une forte croissance de la productivité du travail en déplaçant massivement de la main-d’œuvre de l’agriculture de subsistance vers le secteur industriel. Selon Avent (2012a), l’accélération subséquente de la croissance génère alors davantage de ressources pour les infrastructures et l’éducation ; l’urbanisation multiplie en parallèle les opportunités d’intégrer de nouveaux savoirs et de nouvelles compétences. L’accumulation en capital humain qui en résulte favorise la convergence de long terme vers les économies avancées.

Dans la phase actuelle de la globalisation, les chaines mondiales de valeur se développent en interaction avec le commerce des biens intermédiaires. La plus grande mobilité de la technologie joue un rôle déterminant dans les mouvements transfrontaliers des biens, des capitaux et de la propriété intellectuelle. L’évolution future des chaines de valeur va être profondément influencée par l’amélioration des technologies de communication et d'information qui réduisent le coût de fragmentation du processus productif, par les progrès informatiques qui rendent la production plus intensive en compétences, capital et technologie, par le resserrement des écarts salariaux entre le Nord et le Sud et enfin par la hausse du prix du pétrole qui renchérit les coûts de la fragmentation.

Baldwin souligne deux importants éléments qui bouleversent les conclusions de Rodrik. D’une part, la convergence des salaires et revenus entre les économies n’implique pas forcément une régression des chaines de valeur. L’intensité du commerce de biens intermédiaires entre pays développés excède celui entre pays développés et émergents, si bien que les économies échangent davantage entre elles lorsqu’elles s’élargissent. D’autre part, la convergence des salaires entre la Chine et les pays développés ne remet pas en cause le modèle du « vol d’oies sauvages » d’Akamatsu : au fil de son développement industriel, un pays produit des biens à toujours plus forte valeur ajoutée, ce qui permet à d’autres pays, dotés de plus faibles salaires, de s’investir dans la production à faible valeur ajoutée et d'initialiser ainsi son propre processus d’industrialisation et de rattrapage.

 

Références  Martin ANOTA

AVENT, Ryan (2012a), « No more growth miracles? », in The Economist, 9 août.

AVENT, Ryan (2012b), « Is the age of the growth miracle at an end? », in The Economist, 15 août.

BALDWIN, Richard (2012), « Supply chains changed the growth model », in The Economist, 15 août.

PETTIS, Michael (2012), « Emerging markets face a limit to investment-led growth », in The Economist, 15 août.

RODRIK, Dani (2012), « No more growth miracles? », in Project Syndicate, 8 août. Traduction française, « Adieu les miracles économiques ! ». 

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 20:23

Après l’abandon du Colombien José Antonio Ocampo, seuls l’Américain Jim Yong Kim (le candidat proposé par Obama) et la Nigérienne Ngozi Okonjo-Iweala demeurent dans la course à la présidence de la Banque mondiale. La fin du mandat de Robert Zoellick et la passation de pouvoir ravivent une pléthore de critiques sur sa gouvernance et suscitent de nombreuses réflexions autour de ses objectifs et de son organisation proprement dite. Cette institution multilatérale créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour répondre aux enjeux de l’époque, fait aujourd’hui face à de multiples défis, internes et externes, auxquels elle se doit de répondre pour assurer à terme sa survie.

La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), son principal pilier, fut originellement destinée à participer au financement de la reconstruction d’après-guerre. Elle destinait alors exclusivement ses prêts à l’Europe et au Japon. Alors que les besoins de reconstruction se firent moindres, le processus de décolonisation des années cinquante et soixante mit au monde de nombreux pays indépendants. La Banque mondiale, en particulier sous la présidence de McNamara entre 1968 et 1981, se focalisa alors sur la croissance des pays en développement. Ces dernières décennies ont vu la Banque mondiale prendre conscience des multiples dimensions du développement et s’impliquer toujours davantage dans la réduction de la pauvreté. Si la BIRD s’est peu à peu orientée vers l’aide des pays à revenu intermédiaire (PRI) en échange d’efforts de gouvernance de leur part, le second organisme de prêt de la Banque mondiale, l’Association internationale de développement (AID), participe plus spécifiquement au développement des pays les moins avancés (PMA). Avec l’éclatement du bloc soviétique, les années quatre-vingt-dix marquent le début d’une autoréflexion, autant sur le rôle que sur l’organisation proprement dite de la Banque. Les changements organisationnels furent toutefois limités et la raison d’être de la Banque mondiale n’a jamais été véritablement questionnée [Palacio, 2012a].

Le montant, la nature et la destination des prêts concédés par la Banque mondiale sont appelés à être profondément redéfinis. Les PRI en sont les principaux bénéficiaires, alors même qu’ils jouissent parallèlement d’un large accès au financement privé [Cling et Roubaud, 2008]. En raison de leur rattrapage sur les économies avancées, les PRI font moins appel aux ressources de la Banque mondiale. De nombreux acteurs, privés ou publics, sont en outre apparus dans le domaine du développement. La Banque mondiale est ainsi directement concurrencée au sein des PRI par le développement de la microfinance et par les banques régionales, notamment par la Banque du Sud, fruit de la volonté des pays latino-américains de gérer par eux-mêmes leur propre développement. Les banques chinoises ont de leur côté davantage prêté ces cinq dernières années au continent sud-américain que la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement réunies [Palacio, 2012a]. La Banque mondiale demeure toutefois financièrement attractive en raison du faible coût de son offre de financement et de l’assistance technique qu’elle apporte en complément. Restent les PMA, en particulier les pays subsahariens, dont les besoins en financement demeurent considérables. Les financements doivent par conséquent être amplement rééquilibrés en leur faveur et les dons pourraient prendre une plus grande part au sein de l’ensemble des financements accordés.

Si le crédit va demeurer une pratique de l'institution, ne serait-ce qu’en raison de la persistance de la pauvreté à travers le monde, il semble toutefois ne plus (pouvoir) constituer le cœur d’activité de la Banque. Cette dernière, depuis sa naissance, a étendu toujours plus loin le champ thématique de ses activités, jusqu’à empiéter sur les domaines de compétence des agences des Nations Unies [Cling et Roubaud, 2008]. Devenue incontournable en matière de développement en raison de sa puissance financière, de son influence intellectuelle et de sa capacité à intervenir en de multiples domaines, la Banque mondiale ne délimite pas explicitement ses champs d’action et aucun recentrage de sa stratégie n’a été jusqu’à présent clairement opéré. Puisque les multiples défis du vingt-et-unième siècle (la santé, la faible productivité agricole, le changement climatique ou encore la rareté de l’eau) ont par nature une dimension globale, la Banque mondiale est peut-être appelée à délaisser le prêt aux gouvernements pour directement financer la création de biens publics mondiaux [Kapur et Subramanian, 2012]. La connaissance constitue en l’occurrence un bien public global d’une importance cruciale dans notre modernité. Selon Palacio (2012a), la véritable valeur ajoutée apportée par l’institution tient finalement en ce qu’elle constitue un centre du savoir (ne serait-ce que dans la production statistique, l’expertise et l’assistance technique) et un coordinateur des politiques internationales. Mais pour enfin achever sa mutation en « banque du savoir », la Banque mondiale doit faire face à trois défis [Palacio, 2012b]. Tout d’abord, elle doit soutenir plus amplement le secteur privé et pour cela intervenir plus activement dans la mise en place d’infrastructures, au sens large du terme. Ensuite, elle doit renforcer son savoir-faire en ce qui concerne l’aide au développement des compétences, en mettant l’accent sur le droit et plus globalement l’aspect institutionnel. Enfin, elle doit placer au cœur de sa mission la promotion de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption.

Ngozi Okonjo-Iweala (crédit : Antoine Antoniol/Bloomberg)

Le fonctionnement interne de la Banque mondiale, ainsi que sa gouvernance, doivent également être repensés en vue de renforcer tant sa légitimité que son efficacité et assurer en définitive sa survie [Cling et Roubaud, 2008]. Il est essentiel que la Banque applique à elle-même les valeurs qu’elle prône aux pays en développement, en premier lieu celles de la bonne gouvernance, de l’empowerment, de la responsabilité démocratique et de la transparence. La Banque mondiale doit tout d’abord dans cette optique refondre sa structure interne [Palacio, 2012a]. Son personnel, pour les deux tiers localisé à Washington, se compose d’experts recrutés à vie et de nombreux consultants externes. Nombreux d’entre eux sont des économistes ou des spécialistes de la finance, alors même que la Banque délaisse son activité de prêt. Le mode de recrutement, couplé à un véritable processus d’autosélection des candidats, est particulièrement rigide. Il apparaît en définitive essentiel que le personnel soit varié, décentralisé et géographiquement mobile.

La répartition des voix au sein du Conseil d’administration ne respecte pas la géographie de l’économie mondiale. Au regard du poids de leur population ou de leurs performances économiques, l’Europe est surreprésentée, tandis que les pays en développement, a fortiori les grands émergents, sont sous-représentés [Cling et Roubaud, 2008]. La Chine, acteur clé du développement et seconde économie au monde, comptabilise encore moins de 5 % des parts de vote, tandis que les Etats-Unis et l’Union européenne détiennent respectivement environ 16 % et 37 % des voix. En outre, huit des vingt-cinq membres du conseil exécutif sont européens [Palacio, 2012a]. L’obtention par les pays émergents de plus grandes parts de vote et leur plus grande implication dans les prises de décision de la Banque apparaissent d’autant plus légitimes qu’ils vont devenir en toute logique ses principaux fournisseurs en ressources financières et non plus l'Ouest endetté [Kapur et Subramanian, 2012].

Face à un Conseil d’administration qui représente les 187 Etats-membres, mais qui s’avère pourtant impuissant, le président de la Banque mondiale centralise l’essentiel du pouvoir, impulsant l’ensemble des orientations stratégiques de l’institution, parfois même en désaccord avec les administrateurs [Cling et Roubaud, 2008]. Ce déséquilibre des pouvoirs est d’autant plus décrié que le président ne possède aucune légitimité. Sa nomination à la tête de l’institution dépend du seul aval du Président des Etats-Unis, selon un accord tacite établi au sortir de la guerre entre les Etats-Unis et l’Europe (cette dernière détenant le pouvoir de nominer le dirigeant du FMI, comme l’illustrent les intronisations de Dominique Strauss-Kahn et plus récemment de Christine Lagarde à sa tête). Un rééquilibrage des pouvoirs est nécessaire, ainsi qu’un nouveau processus de nomination, démocratisé, transparent, capable de choisir la personne la plus qualifiée pour le poste, sans que la nationalité ne constitue un critère de sélection, ce qui implique en outre d’identifier précisément les qualifications qu’implique un tel rôle [Kapur et Subramanian, 2012]. Les nouvelles règles établies ce printemps, en permettant l’établissement d’une longue liste de candidats et en impliquant plus étroitement le Conseil d’administration dans le processus de nomination, constituent un premier pas vers une meilleure gouvernance de la Banque.

 

Références Martin Anota

BOUGUIGNON, François, & Jean-Louis SARBIB (2012), « La présidence de la Banque mondiale doit revenir aux pays émergents », in Le Monde, 11 avril.

CLING, Jean-Pierre (2011), « La Banque mondiale, entre transformations et résilence », in Critique internationale, n° 23, novembre

CLING, Jean-Pierre, & François ROUBAUD (2008), La Banque mondiale, La Découverte, Paris.

KAPUR, Devesh, & Arvind SUBRAMANIAN (2012), « Who Should Lead the World Bank? », in Project Syndicate, 17 février.

PALACIO, Ana (2012a), « Reinventing the World Bank », in Project Syndicate, 20 février.

PALACIO, Ana (2012ba), « Reinventing the World Bank, again », in Project Syndicate, 10 avril. Traduction française, « La Banque mondiale saura-t-elle se réinventer ? ».

STIGLITZ, Jospeh E. (2012), « Whose World Bank ? », in Project Syndicate, 4 avril. Traduction française, « Une procédure anachronique : la désignation du président de la Banque mondiale ».

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