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6 novembre 2016 7 06 /11 /novembre /2016 22:11
Comment ont évolué les inégalités régionales dans les pays développés ?

Les inégalités de revenu sont particulièrement fortes entre les régions. Par exemple, l’Ile-de-France a beau représenter 2,2 % du territoire français, elle concentre pourtant 18,8 % de la population française et produit 31 % du PIB français [Diez et alii, 2015]. En 2010, le niveau de vie d’un Francilien était 1,66 fois plus élevé que le niveau de vie moyen en France et même 2,21 fois plus élevé que celui d’un habitant du Limousin, la région la plus pauvre de France. Ces inégalités régionales étaient déjà très importantes un siècle et demi auparavant. En effet, en 1860, l’Ile-de-France était déjà la région la plus riche de France. Le niveau de vie de ses habitants représentait alors le double du niveau de vie moyen français et était 3,13 fois plus élevé que celui des habitants de la région la plus pauvre alors, en l’occurrence la Bretagne [Combes et alii, 2011].

Plusieurs études ont suggéré que les inégalités de revenu régionales ont suivi une forme en cloche, en croissant lors du décollage de la croissance, au début de l’industrialisation et de l’intégration des marchés, puis en déclinant par la suite. Autrement dit, les inégalités régionales suivraient une sorte de courbe de Kuznets. En l’occurrence, lors des premières étapes de l’industrialisation, quand s’amorce la croissance, les activités industrielles à forte valeur ajoutée tendraient à se concentrer dans un ensemble limité de lieux, laissant le reste du territoire héberger les activités les moins productives comme les activités agricoles. Avec la baisse des coûts de transport, il est de moins en moins nécessaire pour les entreprises de localiser leurs établissements à proximité des gisements de ressources naturelles et des fournisseurs, tandis que les avantages d’une concentration deviennent de plus en plus manifestes. Les inégalités spatiales ont alors tendance à s’auto-renforcer : par le jeu des économies d’échelle et des externalités d’agglomération, un lieu tend à attirer d’autant plus les activités productives et les travailleurs les plus qualifiés qu’il en concentre déjà beaucoup. La concentration n’est toutefois pas sans coûts : par exemple, le prix des terrains et de l’immobilier augmentent, les phénomènes de congestion (comme les bouchons sur la route) se multiplient, le temps de trajet des travailleurs entre leur domicile et leur travail augmentent, etc. Ainsi, les avantages de la concentration déclinent au cours du temps et, à partir d'un certain moment, les activités productives finissent par se disperser à nouveau.

Jeffrey Williamson (1965) constate précisément au niveau empirique que les inégalités régionales de revenu par tête ont connu une telle évolution en forme de cloche aux Etats-Unis, en atteignant leur pic au début du vingtième siècle. Un tel phénomène a également été observé dans les pays européens, notamment en France. Par exemple, selon Pierre-Philippe Combes, Miren Lafourcade, Jacques-François Thisse et Jean-Claude Toutain (2011), la répartition spatiale des activités industrielles et tertiaires a connu une évolution en forme de cloche en France depuis le milieu du dix-neuvième siècle : la concentration spatiale s’est accrue entre 1860 et 1930, puis les activités se sont plus également réparties entre les départements de 1930 à 2000. Alfonso Diez, Joan Ramón Rosés et Teresa Sanchis (2015) estiment que les inégalités entre les régions françaises ont eu tendance à augmenter entre 1860 et 1896, c’est-à-dire lors des premières étapes de l’industrialisation, puis à refluer entre 1896 et 1982.

Toutefois, ce processus semble s'être de nouveau inversé ces dernières décennies, comment le suggèrent notamment Felix Arnold et Hansjörg Blöchliger (2016). Ces derniers ont étudié comment les écarts en termes de PIB par tête entre 281 régions des pays de l’OCDE ont évolué entre 1995 et 2013. Ils constatent qu’en 2013, le PIB par tête des pays les plus riches (en l’occurrence du Luxembourg) était quatre fois plus élevé que celui du pays développé le plus pauvre (en l’occurrence le Chili). Le PIB par habitant de la région la plus riche (en l’occurrence le Luxembourg) était dix fois plus élevé que celui de la région la plus pauvre (en l’occurrence, l’Araucanie, au Chili). Entre 1995 et 2013, le PIB par tête s’est accru dans tous les pays, sauf en Grèce. La hausse du niveau de vie est la plus élevée dans les pays les moins développés, ce qui indique qu’un phénomène de rattrapage a été à l’œuvre.

Mais lorsqu’ils comparent l’ensemble des régions de leur échantillon les unes avec les autres, Arnold et Blöchliger constatent que les inégalités de PIB des régions, mesurées par un coefficient de Gini, ont diminué entre 1995 et 2013. Mais, au cours de cette même période, les inégalités entre les régions au sein de chaque pays, mesurées également par un coefficient de Gini, ont eu tendance à augmenter. Autrement dit, les inégalités entre les pays développés se sont réduites, mais les inégalités au sein de chaque pays développé ont eu tendance à augmenter. Et ce malgré le fait que l’ensemble des PIB régionaux aient eu tendance à augmenter : les régions les plus avancées ont eu tendance à s’enrichir plus rapidement que les régions les plus pauvres. Les plus fortes hausses des inégalités régionales ont été observées dans les pays qui appartenaient au bloc soviétique, en l’occurrence la Pologne, la République tchèque et la Hongrie.

Ces résultats sont notamment cohérents avec ceux obtenus par Sanchis et alii dans le cas français. Ces derniers notent que les dernières décennies du vingtième siècle ont été marquées par une nouvelle hausse des inégalités régionales en France ; ces dernières sont même revenues au niveau qu’elles atteignaient lors des années trente.

De son côté, The Economist (2016) note que les inégalités de revenu se sont accrues entre les régions les plus riches et les régions les plus pauvres dans chaque pays de la zone euro depuis la crise financière. Par exemple, le niveau de vie de la Calabre, la région la plus pauvre d’Italie, représente 40 % de celui de la province de Bolzano, la région la plus riche d’Italie, contre 45 % en 2007. Les autres régions pauvres du reste de la zone euro ont vu leur revenu chuter, tant en termes relatifs qu’en termes absolus. L’Allemagne constitue toutefois une exception, puisque le PIB par tête de l’ex-RDA (à l’exclusion de Berlin) s’élève à 67 % de celui de l’ex-RFA. Toutefois, l’essentiel du rattrapage en Allemagne s’est opéré au début des années quatre-vingt-dix, immédiatement suite à la réunification ; il ne s'est poursuivi par la suite que lentement. The Economist met l’accent sur deux possibles facteurs susceptibles d'expliquer la divergence entre les niveaux de vie régionaux : la désindustrialisation et l’austérité budgétaire. Les emplois de la fonction publique et les revenus de transfert ont en effet décliné, et ce peut-être tout particulièrement dans les régions les pauvres, c’est-à-dire celles qui en avaient le plus besoin. En analysant 13 pays européens sur la période s’écoulant entre 1980 et 2008, Luca Agnello, Giorgio Fazio et Ricardo Sousa (2016) ont constaté que les inégalités régionales ont eu tendance à se détériorer suite aux épisodes de consolidations budgétaires, en particulier lorsque ces derniers ont été amples et se sont appuyés sur une réduction des dépenses publiques plutôt que sur des hausses d’impôts. Autrement dit, le creusement des inégalités régionales est susceptible de se poursuivre dans la zone euro, dans la mesure où les autorités continuent sur la réduction des déficits publics.

 

Références

AGNELLO, Luca, Giorgio FAZIO & Ricardo M. SOUSA (2016), « National fiscal consolidations and regional inequality in Europe », in Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, vol. 9, n° 1.

ARNOLD, Felix, & Hansjörg BLÖCHLIGER (2016), « Regional GDP in OECD countries: How has inequality developed over time? », OCDE, economics department working paper, n° 1329.

COMBES, Pierre-Philippe, Miren LAFOURCADE, Jacques-François THISSE & Jean-Claude TOUTAIN (2011), « The rise and fall of spatial inequalities in France: A long-run perspective », in Explorations in Economic History, vol. 48, n° 2.

DIEZ, Alfonso, Joan RAMÓN ROSÉS & M. Teresa SANCHIS (2015), « Regional inequality in France 1860‐2010: Structural change dynamics », document de travail.

The Economist (2016), « The gap between poor and rich regions in Europe is widening », 29 octobre.

WILLIAMSON, Jeffrey G. (1965), « Regional inequality and the process of national development », in Economic Development and Cultural Change, vol. 13, n° 4.

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publié par Martin Anota - dans Economie géographique
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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 21:40

Avec la crise financière mondiale, puis la crise de la zone euro, le taux de chômage de l'ensemble de la zone euro est passé de 7,5 % à 11,9 % entre 2007 et 2013. Il y a eu toutefois une forte hétérogénéité entre les pays : en 2013, le taux de chômage fut proche de 5 % en Allemagne, tandis qu’il était supérieur à 25 % en Grèce et en Espagne. Alors que la création de l’Union européenne et surtout de la zone euro visait une convergence de leurs pays-membres, ces derniers n’ont pas basculé dans la Grande Récession avec les mêmes taux de chômage et les récentes turbulences économiques ont conduit à une divergence de leurs taux de croissance. L’hétérogénéité semble encore plus forte au sein de chaque pays-membre. Par exemple, en Belgique, le taux de chômage de Bruxelles est près de cinq fois supérieur à celui de la Flandre Orientale.

Alors qu’Olivier Blanchard et Lawrence Katz (1992) avaient montré qu’il y a avait une hétérogénéité persistante des taux de chômage entre les différents Etats composant les Etats-Unis, Jorg Decressin et Antonio Fatás (1995) ont constaté qu’il y avait une plus forte hétérogénéité entre les régions européennes. En outre, les variations des taux de chômage des régions européennes sont moins corrélées qu’au sein des Etats-Unis et elles connaissent de plus fortes amplitudes. Henry Overman et Diego Puga (2002) se sont focalisés sur la distribution spatiale des taux de chômage de 150 régions européennes et ils mettent en évidence une polarisation croissante de ceux-ci entre 1986 et 1996. Robert Beyer et Frank Smets (2014) observent quant à eux une convergence rapide des taux de chômage régionaux après l’introduction de l’euro, puis une divergence après 2008. Ángel Estrada, Jordi Galí et David López-Salido (2013) montrèrent qu’avant 2008, les régions dans les autres pays développés ont également connu une convergence, mais moins forte qu’au sein de l’Europe.

Robert Beyer et Michael Stemmer (2015) ont étudié la distribution des taux de chômage régionaux en Europe au cours des trois dernières décennies. Ils prolongent ainsi directement les travaux d’Overman et de Puga en observant l’impact de l’introduction de l’euro et des récentes crises sur les taux de chômage régionaux. Ils montrent que l’évolution des taux de chômage régionaux entre 1986 et 2013 a connu trois périodes différentes. La période s’étalant entre 1986 et 1996 fut marquée par une polarisation des taux de chômage régionaux. Avec l’introduction de l’euro, les taux de chômage régionaux convergèrent rapidement. En l’occurrence, le coefficient de Gini a diminué de 20 % entre 1996 et 2007 en passant de 0,28 à 0,23. Avec l’éclatement de la crise financière, cette dynamique s’est inversée. Les taux de chômage régionaux ont en effet de nouveau divergé à partir de 2008 et l’hétérogénéité atteint aujourd’hui des niveaux sans précédents. Entre 2007 et 2013, le coefficient de Gini des taux de chômage régionaux a augmenté de 50 %, tandis que l’indicateur de polarisation a augmenté de 60 %. En outre, ce sont les régions qui convergèrent vers la moyenne de l’UE avant la crise qui divergèrent après celle-ci, si bien que les taux de chômage régionaux présentent une forte persistance.

GRAPHIQUE  Ecart des taux de chômage régionaux vis-à-vis de la moyenne de l’UE (en points de pourcentage)

Comment ont évolué les taux de chômage des régions européennes ?

source : Beyer et Stemmer (2015)

Les fluctuations européennes expliquent les deux cinquièmes de la variance des taux de chômage régionaux, ce qui signifie qu’il existe un cycle européen du chômage. Les facteurs spécifiques aux pays expliquent une part tout aussi importante de la variance. Par conséquent, seul un cinquième des variations des taux de chômage s’explique par des facteurs spécifiques aux régions. Beyer et Stemmer attribuent la convergence observée entre 1996 et 2007 aux seuls facteurs nationaux. Par contre, la divergence observée entre 2007 et 2013 trouve son origine dans des facteurs spécifiques aux pays et aux régions.

Les régions européennes réagissent d’une manière très hétérogène aux fluctuations européennes et nationales. Par exemple, les taux de chômage des régions allemandes, de Bruxelles et du Luxembourg ont réagi dans le sens opposé des autres régions. En outre, les taux de chômage régionaux sont particulièrement sensibles aux facteurs nationaux en Italie et en Angleterre. Il y a également de fortes différences au sein de chaque pays. L’hétérogénéité du marché du travail est la plus forte en Belgique et en Italie, tandis qu’elle est la plus faible aux Pays-Bas, au Portugal et en France.

 

Références

BEYER, Robert, & Frank SMETS (2014), « Regional labour market adjustments in Europe and the US: How different? », document de travail.

BEYER, Robert, & Michael STEMMER (2015), « From progress to nightmare – European regional unemployment over time », DeNederlandscheBank, working paper, n° 458, 16 janvier.

BLANCHARD, Olivier, & Lawrence KATZ (1992), « Regional evolutions », Brookings Papers on Economic Activity, vol. 1.

DECRESSIN, Jorg, & Antonio FATÁS (1995), « Regional labour market dynamics in Europe », in European Economic Review, vol. 39, n° 9.

ESTRADA, Ángel, Jordi GALÍ & David LÓPEZ-SALIDO (2013), « Patterns of convergence and divergence in the euro area », IMF Economic Review, vol. 61, n° 4.

OVERMAN, Henry, & Diego PUGA (2002), « Unemployment clusters across Europe's regions and countries », in Economic Policy, vol. 17, n° 34.

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 23:50

La Chine a connu ces trois dernières décennies une forte croissance, une urbanisation rapide et une puissante industrialisation, ces dynamiques ayant eu tendance à se renforcer mutuellement. C’est sur ces trois évolutions et leur interaction que se sont penchés Siqi Zheng, Cong Sun, Ye Qi et Matthew Kahn (2013). Ils rappellent tout d’abord que 20 % de la population chinoise était urbaine en 1980 et que cette part atteignait 52 % en 2012. L’urbanisation a toutefois été très inégale et les entreprises industrielles ne se sont pas localisées n’importe où : elles se sont fortement concentrées sur les provinces côtières à l’est de la Chine, en particulier dans celles du Guangdong et du Jiangsu. Au milieu des années deux mille, plus de 90 % de l’ensemble des exportations et environ 60 % de la production industrielle étaient réalisés dans ces villes côtières. En cohérence avec les enseignements de la nouvelle économie géographique à la Paul Krugman (1991), les barrières à l’échange ont joué un rôle important dans les décisions de localisation des entreprises chinoises. Puisqu’elles bénéficiaient d’un meilleur accès au marché mondial, les villes côtières apparaissaient particulièrement attractives pour les entreprises industrielles intensives en main-d’œuvre et orientées vers l’exportation. L’industrialisation de la côte a alors accéléré son urbanisation.

Les forces d’agglomération n’ont pas été les seules à l’œuvre. Avec la densification ubaine et la concentration des activités économiques, les forces répulsives se sont peu à peu renforcées. La production industrielle dans les villes côtières y a détérioré la qualité de l’environnement. En raison de son extrême dépendance au charbon, les firmes industrielles sont en effet les principales émettrices de pollution en Chine : elles étaient responsables de près de 90 % de la consommation finale d’énergie en 2011. Surtout, la hausse du coût du travail et de la terre en raison des phénomènes de congestion a incité les entreprises côtières à moderniser leur capital physique ou bien à se relocaliser. C’est ainsi à un profond bouleversement géographique de la production industrielle auquel nous avons pu assister depuis le milieu des années deux mille : les régions les plus à l’est de la Chine ont eu tendance à se désindustrialiser, tandis que les villes moins développées à l’intérieur des terres ont au contraire connu un processus soutenu d’industrialisation. L’affaiblissement de la demande mondiale avec la Grande Récession a notamment contribué à alimenter ce redéploiement spatial à partir de 2008.

Si cette dynamique a stimulé l’urbanisation des provinces intérieures et contribué à la convergence des revenus entre les différentes régions chinoises, elle a également bouleversé la géographie des émissions polluantes. Tout comme l’est côtier deux décennies plus tôt, l’émission de gaz à effet de serre s’est accélérée et la qualité de vie s’est dégradée dans les provinces intérieures. Les usines nouvellement établies dans ces dernières ont toutefois davantage utilisé de technologies propres. Ainsi, si les effets d’échelle et de composition ont poussé la consommation totale et l’intensité énergétique des villes intérieures à la hausse, un effet technologique a au contraire eu tendance à réduire leur intensité énergétique. 

Siqi Zheng et ses coauteurs mettent particulièrement l’accent sur le rôle que les gouvernements centraux et locaux ont joué dans les dynamiques spatiales observées au cours de la dernière décennie. D’une côté, les maires des provinces intérieures ont su attirer les entreprises industrielles sales et celles-ci, en s’implantant, stimulèrent l’activité locale, créèrent des emplois et démultiplièrent les recettes fiscales. De l’autre, dans les villes côtières, la hausse du niveau de vie a conduit les habitants des villes côtières à exiger une meilleure qualité de vie. Le resserrement des règles environnementales dans les provinces côtières a alors incité les industries polluantes à se relocaliser là où la régulation environnementale était plus laxiste, en l’occurrence dans la Chine intérieure.

Les auteurs estiment que le même scénario pourrait à nouveau se répéter. L’industrialisation et l’urbanisation des provinces intérieures va également se traduire par une hausse du coût du travail local. L’amélioration du niveau de vie dans un contexte de détérioration environnementale va conduire les habitants des provinces intérieures à exiger une meilleure qualité de vie et conduire les autorités locales à resserrer la régulation environnementale. Les industries sales pourraient alors êtres incitées à se relocaliser à l’étranger, dans les pays caractérisés par de faibles salaires et un réglementation laxiste dans le domaine environnementale, notamment le Vietnam, les Philippines, voire les pays africains.

 

Références 

KRUGMAN, Paul (1991), « Increasing returns and economic geography », in Journal of Political Economy, vol. 99, n° 3.

ZHENG, Siqi, Cong SUN, Ye QI & Matthew E. KAHN (2013), « The evolving geography of China’s industrial production: implications for pollution dynamics and urban quality of life », NBER working paper, n° 19624, novembre.

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 23:00

Laurent DAVEZIES

Editions du Seuil, 2012

 

L'économiste Laurent Davezies rejette l’idée d’une « fracture territoriale » selon laquelle les territoires les moins productifs auraient été pénalisés lors de ces dernières décennies : ils ont au contraire enregistré les meilleures progressions au niveau des revenus, de l’emploi et de la démographie en profitant de transferts massifs depuis les territoires les plus productifs. L’équilibre territorial, quoiqu’imparfait, s’est révélé dommageable pour les performances macroéconomiques du pays. Aujourd’hui, la Grande Récession et la crise des dettes souveraines rendent impossible une poursuite de cette « circulation invisible des richesses » et rendent inéluctable un du paysage géographique de l’économie française. L’auteur se propose alors de rendre compte de ces dynamiques spatiales en ne se penchant que sur la seule France métropolitaine.

Davezies observe dans un premier chapitre les répercussions de la Grande Récession sur l’économie française en se focalisant sur la période s’étalant entre 2008 et 2008, soit la phase aiguë de la crise. Certes, celle-ci a été plus sévère que lors des ralentissements de l’activité observés en 1974, en 1982 et en 1992. Toutefois, la France a été relativement épargnée par la crise par rapport aux autres grands pays industriels. Même si les créations d’emplois publics ont joué un moindre rôle d’amortisseur que par le passé, l’emploi a mieux résisté grâce aux emplois non salariés : après un déclin séculaire, le stock d’emplois non salariés vulnérables est tout simplement épuisé. Les emplois se sont pour l’essentiel détruits dans les secteurs industriels, c’est-à-dire ceux qui étaient déjà en difficulté avant la crise. La crise n’a pas accéléré les destructions d’emplois, qui sont associées à un problème structurel ; elle a en revanche interrompu les créations d’emplois en freinant la dynamique des secteurs pérennes. Ces derniers réagissent peut-être fortement au cycle conjoncturel, mais ils justement à même de fortement rebondir avec la reprise de la croissance. En revanche, les pertes en emplois des industries traditionnelles seront irréversibles. 

Si au niveau agrégé, les répercussions de la crise sur l’emploi ont été amorties, le choc s’est en revanche avéré asymétrique d’un point de vue territorial. La crise a principalement touché le nord-est du pays et la diagonale du vide, tandis que le sud et l’ouest ont été relativement épargnés. Il existe également de profondes disparités spatiales dans les pertes d’emplois privées, puisque celles-ci ont davantage affecté les territoires qui concentrent les secteurs en déclin, tout en n’abritant que très peu de secteurs dynamiques, et qui s’avéraient ainsi fragiles avant même l’éclatement de la crise. Ces zones d’emplois en difficulté se situent pratiquement toutes au nord-est d’une ligne reliant le Calvados et la Loire. La géographie de la crise est donc fondamentalement déterminée par des facteurs structurels. En outre, ces dernières décennies, les restructurations du système productif se sont révélées destructrices d’emplois masculins et créatrices d’emplois féminins. La crise a également accéléré cette substitution structurelle en détruisant essentiellement les emplois privés des hommes. Le fossé entre les catégories monoactives présentes en bas de la hiérarchie sociale et la classe moyenne dotée de deux emplois s'en trouve accentué. La hausse résultante des inégalités est alors susceptible d’accroître les tensions raciales et la montrée des populismes. Daviez note a ce propos la quasi similarité entre la géographie des territoires en difficulté et la géographie du vote FN. 

Entre 2008 et 2009, le revenu disponible brut s’est accru dans l’ensemble des régions via des mécanismes privés et public, ce qui a permis à la consommation des Français de résister malgré le stockage net d’épargne. Le maintien des rémunérations des salariés, alors même que la valeur ajoutée des entreprises diminuait, a joué un rôle d’amortisseur. L’accroissement des prestations sociales et la progression des salaires publics ont également joué. Ces mécanismes n’ont toutefois pu empêcher une rapide remontée du chômage. Les plus fortes progressions du chômage ont eu lieu dans les anciennes régions industrielles de l’est et dans les nouvelles régions industrielle de l’ouest, c’est-à-dire dans les territoires les plus industriels et les moins résidentiels où la consommation s’avère par conséquent peu dynamique. 

L’auteur observe dans un deuxième chapitre la dimension territoriale de la crise des dettes souveraines qui s’est amorcée en 2011. Alors que les disparités de PIB régionaux se sont accrues ces trois dernières décennies, les inégalités de revenu par tête ont diminué entre les régions. Cette évolution tient en l’existence de budgets publics et sociaux qui ont permis des transferts massifs de revenu d’un territoire à l’autre. Il s’agit essentiellement d’un transfert depuis l’Ile-de-France vers le reste du pays pour un montant s’élevant à 10 % du PIB. Ces mécanismes de redistribution apparaissent comme le principal instrument au service de la cohésion territoriale : ils font nation. La redistribution interterritoriale a permis aux régions les moins compétitives de soutenir leur faible croissance et de contenir ainsi les inégalités territoriales que les écarts de compétitivité auraient dû creuser entre les régions. Il apparaît alors difficile de concilier la baisse des inégalités territoriales avec une logique d’autonomie des territoires. 

Ainsi, les prélèvements publics et dépenses sociales ont des effets contrastés sur les territoires ; réciproquement, les effets d’une éventuelle modification de la structure ou du volume du budget auraient eux-mêmes un impact territorial différencié. Or, la France va devoir réduire son déficit et sa dette. Ce qui s’est avéré être le principal mécanisme de réduction des inégalités territoriales ces dernières décennies ne pourra plus l’être dans les prochaines. La province serait perdante si les dépenses publiques étaient fortement réduites ; l’Ile-de-France serait par contre la plus grande période dans le cas d’une forte augmentation des prélèvements. L’auteur note également l’existence d’un « double bind territorial » : durant la Grande Récession, « l’amortissement par les emplois publics a davantage bénéficié aux régions les moins affectées et les plus dynamiques, mais une diminution des emplois publics, si elle se produisait, affecterait au contraire celles qui sont le plus en déclin. » Or, les emplois publics ne pourront pas non plus à l’avenir atténuer aussi efficacement qu’auparavant l’impact de la crise de compétitivité que subissent de nombreux territoires français. Au final, un nouveau régime de dualisation des territoires se met aujourd’hui en place, au détriment des territoires « protégés » d’hier. 

Puisque la croissance ne peut plus reposer sur « la consommation solvabilisée par la dette », l’économie française doit alors nécessairement trouver d’autres moteurs de croissance. Il est essentiel d’améliorer la rentabilité du système productif et pour cela stimuler les gains de productivité. Cette réorientation de la croissance française va, d’une part, se traduire par une reconfiguration spatiale de l’économie et, d’autre part, remettre en question les engagements sociétaux portés par les administrations publiques. Dans un troisième chapitre, Davezies observe donc la nouvelle carte de France qui va émerger de la crise de la dette. Pour cela, il fait appel aux enseignements de la nouvelle économie géographique. Selon ce corpus théorique, avec la baisse des coûts de transport, les coûts de transaction deviennent le principal facteur de localisation pour les entreprises, or la concentration spatiale des facteurs de production permet de réduire ces coûts en stimulant les externalités d’agglomération : l’appariement entre l’offre et la demande gagne en efficacité, les firmes exploitent les économies d’échelle et le transfert d’idées s’en trouve accéléré. La métropole apparaît alors comme essentielle dans la mobilisation des gains d’efficacité. En gagnant en densité et en fluidité, elle stimule la croissance nationale, mais elle ne peut se développer qu’au détriment des territoires périphériques. Les modèles de la nouvelle économie géographique suggèrent ainsi une contradiction fondamentale entre croissance économique et cohésion territoriale : la poursuite de la première ne peut s’accompagner que d’un accroissement des inégalités territoriales.

Ce processus n’a pas été à l’œuvre en France. Les métropoles françaises génèrent de la croissance économique, sans pour autant connaître de développement (en termes de population, d’emploi ou de revenu). En revanche, le reste du territoire, privé de croissance, se développe. Le processus de métropolisation et l’accroissement des inégalités territoriales qui lui est associée ont été puissamment contrariés ces dernières décennies par l’action des pouvoirs publics. Puisque les budgets publics et sociaux ne peuvent plus jouer leur rôle de mécanisme d’ajustement face aux chocs asymétriques et assurer l’équilibre territorial, les territoires les mieux dotés en facteurs de production devraient prochainement connaître un regain de développement, tandis que les autres déclineront. Les territoires marchands dynamiques, qui étaient jusqu’alors les « mal aimés de l’aménagement du territoire à la française », seront la base territoriale d’une croissance fondée sur les secteurs productifs modernes : en leur cœur, les grandes métropoles (Paris, Lille, Toulouse, Nantes, Rennes et Grenoble) pourront enfin exploiter tout leur potentiel et se développer à un rythme soutenu. Si les territoires non marchands dynamiques souffriraient fortement d’une baisse des dépenses publiques, ils disposent de larges marges de développement à travers leurs atouts résidentiels et leur potentiel productif jusqu’ici négligé. Par contre, les zones en difficulté seront les plus pénalisées.

Les autorités publiques doivent alors décider soit de freiner cette tendance au nom de l’égalité, soit de la catalyser au nom de la croissance. L’auteur tend à privilégier la seconde option (une idée à laquelle le gouvernement actuel semble s'être également rangé, même s'il n'avoue pas l'abandon de l'équilibre territorial). Les politiques de réindustrialisation se sont en effet montrées d’une efficacité limitée ces trois dernières décennies. Par conséquent, « demain, le redressement productif sera fondé sur certains territoires pas sur d’autres ». La migration apparaît alors nécessaire non seulement pour que la métropolisation s’opère, mais aussi pour prendre désormais le relais comme mécanisme d’ajustement en cas de chocs asymétriques. Or, les migrations résidentielles sont contrariées. En effet, si les travailleurs les plus qualifiés et dotés des emplois les plus stables sont les plus mobiles, les plus exposés aux destructions d’emplois, en particulier les ouvriers, sont par contre « piégés dans les territoires ». De plus, au lieu de migrer vers les territoires dynamiques, les migrants quittent les zones sinistrées pour les territoires proches et à peine moins pénalisés. Il apparaît nécessaire de lever les obstacles à la mobilité résidentielle et d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. On peut alors regretter que Davezies reste particulièrement vague concernant ces derniers.


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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 21:02

A la fin des années soixante-dix, Deng Xiaoping amorce les réformes économiques en Chine. Cette modernisation de l’économie chinoise passe par sa libéralisation progressive et une stratégie de croissance explicitement déséquilibrée. Les investissements étrangers n’ont par exemple été initialement autorisés que dans un nombre limité de zones économiques spéciales, avant que 14 zones côtières ne soient ouvertes aux investisseurs étrangers en 1984. Le traitement préférentiel dont les provinces côtières font l’objet leur a permis de développer des institutions de marché et d’accumuler plus rapidement du capital que les autres régions. Avec les réformes, les performances des provinces ont ainsi divergé, les régions côtières ayant bénéficié d’une progression plus rapide de leurs niveaux de productivité et de revenu que les provinces de l’intérieur (cf. graphique 1).

GRAPHIQUE 1  Croissance de la productivité moyenne du travail (1979-2009) 

ConvergenceChina2.jpg

source : Andersson et alii (2013)

Aux yeux des autorités publiques, la concentration des activités économiques sur la façade maritime n’était pas appelée à perdurer. L’idée sous-jacente à la stratégie chinoise était que les gains de richesse générés dans les pôles de croissance situés le long de la côte ruisselleraient vers l’intérieur des terres ; des effets d’entraînement contribueraient à uniformiser les niveaux de richesse sur l’ensemble du pays. Les réformes ont effectivement permis d’accélérer la création de richesses et de sortir de la pauvreté 600 millions de Chinois lors des trois dernières décennies ; la part de la population vivant dans la pauvreté est ainsi passée de 81,6 à 10,4 % au cours de cette période. Toutefois, le ruissellement des richesses de la côte vers le reste du pays, c’est-à-dire la convergence des provinces, reste incertain. Plusieurs analyses suggèrent une persistance, voire une aggravation des inégalités interprovinciales de revenu et de productivité. Autrement dit, l’avantage initial des régions côtières se serait maintenu, voire accru au cours du temps.

Fredrik N.G. Andersson, David L. Edgerton et Sonja Opper (2013) ont observé les performances régionales en termes de croissance entre 1978 et 2009. Ils ont distingué les fluctuations de court terme des tendances qui sont à l’œuvre à long terme. Trois principaux résultats émergent de leur analyse. Tout d’abord, la divergence dans le rythme de croissance de long terme entre les différentes provinces a atteint un pic en 1994. A partir de cette date, l’écart tend à se réduire (cf. graphique 2). A partir de 2003, les provinces suiveuses enregistrent des taux de croissance de long terme supérieurs à ceux des provinces meneuses, si bien que les niveaux de productivité des deux clubs de provinces tendent depuis lors à converger. Ensuite, malgré qu’un processus de convergence soit à l’œuvre à long terme, les provinces côtières et les provinces intérieures peuvent toutefois connaître des divergences temporaires dans leurs performances. Les fluctuations touchant leurs taux de croissance s’étendent sur une période pouvant atteindre 16 ans, mais elles s’estompent au-delà, si bien que les forces de divergence n’ont aucun impact sur la croissance à long terme des économies régionales.

GRAPHIQUE 2  Croissance de la productivité moyenne du travail à long terme

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source : Anderson et alii (2013)

Enfin, Andersson et alii montrent que les principaux facteurs contribuant à la croissance régionale varient au cours du temps. D’une part, l’importance relative de la productivité totale des facteurs s’accroît fortement dans les provinces meneuses, tandis que les taux d’accumulation du capital y voient leur importance relative diminuer au cours du temps. D’autre part, la stratégie de croissance des provinces suiveuses repose toujours principalement sur l’accélération des taux d’accumulation du capital. En 2009, le secteur agricole représentait 45 % de l’emploi total dans les provinces suiveuses, tandis qu’il ne représentait qu’un quart des emplois dans les provinces meneuses. Puisqu’une large différence dans le poids relatif de l’emploi agricole demeure, les différences observées la composition des facteurs contribuant à la croissance devraient encore persister ces prochaines années.

Chao Li et John Gibson (2012) se sont quant à eux penchés sur l’évolution des inégalités de revenu entre les différentes provinces chinoises et parviennent eux aussi à une conclusion optimiste. Les précédentes études ont échoué à mesurer précisément le PIB par tête de chaque province en surestimant ou bien en sous-estimant le nombre d’habitants dans chacune d’entre elles. En effet, ces études se fondaient sur les registres d’état civil (le hùkǒu). Or, la croissance chinoise a entraîné un important exode rural et ainsi l’apparition de nombreux migrants dénués de cartes de résidence. En 2010, environ 200 millions de Chinois avaient quitté leur lieu initial d’enregistrement. Dans les provinces côtières, le nombre de résidents est supérieur de plusieurs millions au nombre d’habitants recensé dans les registres ; symétriquement, dans les provinces continentales, le nombre effectif de résidents est largement inférieur au nombre officiel.

GRAPHIQUE 3  Indice de Gini des inégalités interprovinciales en matière de PIB par habitant selon divers dénominateurs

ConvergenceChina3.jpg

source : Li et Gibson (2012)

Après avoir corrigé le dénominateur du PIB par habitant, Chao Li et John Gibson montrent que les inégalités interprovinciales se sont continuellement réduites entre 1978 et 1990. Un tiers de cette réduction a toutefois été renversée lors des trois années suivantes (cf. graphique). L’évolution des inégalités interprovinciales est plus erratique dans la décennie suivante. Elles atteignent un nouveau pic au début des années deux mille, sans toutefois revenir aux valeurs observées avant la réforme. A l’instant du pic, ce sont alors les deux tiers de la réduction des inégalités obtenue entre 1978 et 1990 qui ont été inversés. Après 2005, les inégalités interprovinciales chutent rapidement pour finalement revenir en 2010 aux valeurs observées vingt ans auparavant. Les auteurs en concluent que le seul épisode de l’ère de la réforme au cours duquel les inégalités se sont renforcées à un rythme soutenu s’étale entre 1990 et 1993.

 

Références Martin ANOTA

ANDERSSON, Fredrik N.G., David L. EDGERTON & Sonja OPPER (2013), « A Matter of Time: Revisiting Growth Convergence in China », in World Development.

LI, Chao, & John GIBSON (2012), « Rising Regional Inequality in China: Fact or Artefact? », University of Waikato, Department of Economics, working paper, n° 12/9.

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 19:02

Plusieurs études suggèrent que les performances économiques d’un territoire et en particulier d’une ville dépendent du niveau d’entrepreneuriat en son sein. Comme le note par exemple AnnLee Saxenian (1994) dans sa comparaison entre les performances de la région de Boston et celles de la Silicon Valley, les entrepreneurs jouent un rôle essentiel dans l’adaptation des territoires à l’évolution économique. Les villes ayant un plus haut niveau d’entrepreneuriat connaissent une plus rapide croissance de l’emploi que celles disposant de peu d’entrepreneurs, mais aucune explicitation ne s'est révélée pleinement satisfaisante pour éclairer une telle corrélation.

Benjamin Chinitz (1961) s’est penché sur la pénurie d’entrepreneurs qui caractérisait Pittsburgh dans les années cinquante et qui contrastait fortement avec le climat créatif qui régnait à la même époque à New York. Il avait émis l'idée que les mines de charbon proches de Pittsburgh avaient poussé les entreprises locales à se spécialiser dans des activités de transformation des métaux qui présentaient de larges économies d’échelle. L'activité de ces grosses entreprises se serait alors traduite par une pénurie en capital humain sur plusieurs générations. Dans son explication, Chinitz met d’une part l’accent sur l'importance de la transmission intergénérationnelle des qualifications et attitudes en affirmant que les salariés des grosses entreprises ont insuffisamment inculqué les talents entrepreneuriaux à leurs enfants. Il estime d’autre part que le développement des activités extractives s’est traduit par un accès plus restreints pour les nouvelles entreprises aux intrants. Chinitz offre ainsi une prime formulation de la théorie de la malédiction des ressources naturelles (natural resource curse) ; celle-ci s’opérait dans l’exemple de Pittsburgh via des activités intensives en ressources naturelles qui auraient évincé l’activité entrepreneuriale à la source de la croissance de long terme.

Edward L. Glaeser, Sari Pekkala Kerr et William R. Kerr (2012) testent l’intuition de Chinitz en comparant les villes aux Etats-Unis qui étaient proches des dépôts miniers en 1900 avec celles qui en étaient éloignées. Ils étudient les liens qui existent entre les dépôts miniers et l’entrepreneuriat moderne. De nombreuses industries extractives présentent des rendements d’échelle. L’extraction, la transformation et le transport des minerais sont des opérations intensives en capital qui ne sont véritablement rentables que lorsqu’elles sont opérées à une large échelle. Selon Glaeser et alii, les villes disposant d’une abondance en minéraux et charbon se seraient par conséquent dotées de structures industrielles qui se caractérisent par des établissements de grande taille et par une atrophie de l’activité entrepreneuriale. Leur analyse montre que, même plusieurs décennies après, les villes qui avoisinèrent les mines au tournant du siècle hébergent de nombreuses activités qui encouragent le développement des emplois de cadres, mais évincent aussi en parallèle les entrepreneurs. La proximité d’une ville avec les dépôts minéraux et de charbon en 1900 s’avère positivement corrélée avec la taille moyenne des établissements manufacturiers en 1963 et dans les années qui suivent. La composition industrielle d’une ville et la taille et types des entreprises qui y sont implantées influenceraient ainsi de manière durable l’activité entrepreneuriale.

L’étude montre que la croissance de l’emploi dans les nouvelles entreprises est plus faible dans les villes proches des mines que dans les villes qui en sont éloignées. Cette relation est observable sur plusieurs générations et apparaît même dans des secteurs qui ne sont pas directement reliés à l’activité minière : le fait qu’une ville soit proche des mines en 1900 se traduit aujourd’hui par une plus grande taille des établissements, par une moindre création d’entreprises et par une moindre croissance urbaine aussi bien pour le commerce, que pour la finance ou encore pour les autres activités de services. Les auteurs cherchent ensuite à déterminer si leurs résultats sont attribuables à un déclin général des villes construites autour des mines, telles que Pittsburgh, qui serait survenu dans les années soixante. Il apparaît que le phénomène s’opère aussi bien dans les villes au climat plus chaud, présentant une forte croissance de l’emploi, que dans les plus vieilles villes du nord, celles de la Rust Belt : la proximité des villes aux mines historiques atténue toujours leur croissance de l’emploi. En définitive, l’activité minière influencerait l’entrepreneuriat moderne bien plus fortement que ne le fait l’évolution même des régions américaines.

 

Références Martin ANOTA

BELSIE, Laurent (2012), « Entrepreneurship and urban growth », NBER, novembre.

CHINITZ, Benjamin (1961), « Contrasts in Agglomeration: New York and Pittsburgh », in American Economic Review Papers and Proceedings, vol. 51, n° 2.

GLAESER, Edward L., Sari Pekkala KERR & William R. KERR (2012), « Entrepreneurship and urban growth: An empirical assessment with historical mines », NBER working paper, n° , août.

SAXENIAN, Anna Lee (1994), Regional Advantage: Culture and Competition in Silicon Valley and Route 128, Harvard University Press.

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 10:40

La proximité spatiale offre une multitude d’avantages économiques. Les économies d’agglomération désignent les bénéfices qui sont externes à l’entreprise et qui proviennent de la densité et diversité des agents économiques au niveau local. Marshall (1890) a identifié très tôt trois sources d’économies d’agglomération. Tout d’abord, les entreprises profitent de leur contigüité spatiale pour partager, d’une part, les infrastructures caractérisées par des coûts fixes élevés et de larges économies d’échelle et, d’autre part, les fournisseurs spécialisés d’intrants. Inversement, une plus forte densité d’entreprises permet à chacune d’entre elles de s’assurer d’avoir davantage de débouchés pour sa production. La proximité met également un large ensemble de main-d’œuvre spécialisée à la disposition des entreprises, ce qui leur permet de satisfaire plus finement leurs besoins spécifiques en compétences. Inversement, les travailleurs ont quant à eux accès à un plus large éventail d’opportunités d’emplois et ils ont ainsi plus de chances de trouver un emploi qui leur convienne en termes de préférences et de niveau de qualifications. Enfin, la proximité spatiale permet une meilleure diffusion des savoirs et des nouvelles technologies. En effet, les effets de débordements technologiques s’exercent en particulier dans les relations de face à face. Les effets positifs de ces économies d’agglomérations sont en définitive observés à travers une hausse de la productivité et une baisse des coûts subis par les entreprises.

Les coûts de transport sont un élément crucial pour la compréhension de l’agglomération spatiale des activités économiques. Le partage des intrants, l’appariement entre l’offre et la demande de travail et les transferts technologiques peuvent ne pas s’opérer localement, mais ils s’accompagnent alors d’une perte d’efficacité et de coûts supplémentaires. Une plus forte densité spatiale réduit la distance physique entre les agents économiques et par là les coûts de transport, or la facilité avec laquelle les gens, les produits et se déplacent contribue fortement à la productivité.

Dans ce contexte, les investissements en transport sont susceptibles de relever la productivité de plusieurs manières. Tout d’abord, ils facilitent les interactions interindividuelles en permettant le regroupement d’activités économiques connexes, notamment via l’apparition de districts industriels ou clusters. Ensuite, ils participent à l’accumulation du capital humain en améliorant l’accès à l’éducation, à la formation et aux emplois qualifiés. En outre, ils améliorent l’accès des entreprises aux marchés. Enfin, ils amortissent les coûts de transport des entreprises. Au final, une meilleure infrastructure de transport peut stimuler les économies d’agglomération en réduisant le prix du trajet et par conséquent en diminuant les coûts d’interaction dans l’économie spatiale. Avec une telle réduction des coûts, l’agglomération de l’activité économique s’intensifie et génère des bénéfices à travers les économies d’échelle.

Si les analyses ont fortement exploré le lien entre transport et productivité, ainsi que la relation entre productivité et économies d’agglomération, le lien entre la productivité et les économies d’agglomération générées par le transport n’a occupé qu’une place réduite dans la recherche. Toutefois, le modèle théorique développé par Venables (2007) a mis en évidence les liens existant entre l’offre de transport et le processus d’agglomération. Il met à jour l’existence d’une relation positive entre la taille de la ville et la productivité. Il a montré que les progrès dans le transport urbain génèrent des gains à travers la taille de la ville. En particulier, un relâchement des contraintes pesant sur l’accès au centre stimule notamment l’emploi. Venbles conclue de son étude que l’investissement en transport urbain est source de rendements croissants qui ne sont pas capturés par l’évaluation standard du transport. Si les villes les plus larges ont une productivité plus élevée en raison d’économies d’agglomération, alors l’écart entre les travailleurs urbains et les travailleurs extérieurs à la ville peut être exprimé, non comme un écart constant, mais comme une courbe concave qui s’élève avec la taille de la ville. Venables démontre alors que les bénéfices associés à un investissement de transport urbain peuvent être quantifiés assez simplement si nous connaissons, d’une part, le changement dans l’agglomération urbaine qui va résulter de l’investissement en transport et, d’autre part, le supplément de productivité qui sera généré par la plus forte agglomération. 

Daniel Graham, David Levinson et Patricia Melo (2012) se sont penchés sur la relation entre la productivité du travail et les économies d’agglomération urbaine à parti d’un échantillon de 51 zones urbaines aux Etats-Unis. Les économies d’agglomération sont saisies à travers des mesures de l’accessibilité à l’emploi basées sur la distance et le temps, ce qui leur permet de prendre explicitement en compte le lien entre le réseau de transport et les économies d’agglomération. Leur modélisation fait apparaître qu’un doublement de la densité des emplois entraîne une hausse des salaires de 4,3 % en moyenne. Graham et alii observent la présence de non-linéarités dans la relation entre la productivité du travail et les économies d’agglomération pour les aires urbaines aux Etats-Unis. Les effets des économies d’agglomération sur la productivité du travail pourraient donc être amplement sous-évalués lorsqu’ils sont estimés au niveau régional ou national.

Préciser la décroissance spatiale des économies d’agglomération importe pour la décision publique. Si les bénéfices des économies d’agglomération ne s’exercent que sur une échelle purement locale, alors les autorités publiques doivent mettre en œuvre des politiques qui favorisent les proches interactions entre les entreprises et entre celles-ci et les travailleurs. En revanche, si les bénéfices de l’agglomération s’exercent sur une échelle géographique plus large, en embrassant différents marchés du travail, alors les autorités publiques ont plutôt à améliorer les interactions entre les marchés du travail. L’étude de Graham et alii suggère que les effets d’agglomération peuvent s’exercer jusqu’à 60 minutes dans le cas des zones urbaines des Etats-Unis, mais leur magnitude décroît très rapidement avec la durée de trajet. Doubler le nombre d’emplois accessibles dans un rayon de 20 minutes du durée de trajet est associé à une hausse moyenne de 6,5 % dans les salaires réels, tandis qu’un tel doublement dans l’espace entre 20 à 30 minutes ne se traduit que par une hausse salariale de 0,5 %. Les effets des externalités d’agglomération urbaine seraient donc au final assez localisées, ce qui suggère aux auteurs de l’étude que les externalités de connaissances sont probablement une source importante d’économies d’agglomération.

 

Références Martin ANOTA

Department of Transport (2012), « Job density, productivity and the role of transport », juin.

GRAHAM, Daniel, James LAIRD & Peter MACKIE (2011), « The direct and wider impacts of transport projects: a review », in A Handbook of Transport Economics.

GRAHAM, Daniel, David LEVINSON & Patricia MELO (2012), « Agglomeration, Accessibility, and Productivity: Evidence for Urbanized Areas in the US », working paper.

GRAHAM, Daniel, & Kurt VAN DENDER (2012), « Estimating the agglomeration benefits of transport investments: some tests for stability ».

MARSHALL, Alfred (1890), Principes d’économie politique.

VENABLES, Anthony J. (2007). « Evaluating Urban Transport Improvements: Cost-Benefit Analysis in the Presence of Agglomeration and Income Taxation », in Journal of Transport Economics and Policy, vol. 41, n° 2.

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 16:01

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Les marchés du travail régionaux sont marqués par de profondes disparités en termes d’emploi, de salaires et de chômage. Si les différences institutionnelles peuvent expliquer l’essentiel des différences observées entre les marchés du travail nationaux, elles peuvent difficilement expliquer les disparités observées entre les marchés régionaux puisque le cadre institutionnel ne varie que marginalement d’une région à l’autre au sein d’un pays donné. Toute une littérature de l’économie géographique s’est penchée sur la structure spatiale des disparités régionales des marchés du travail et notamment du chômage.

Les études empiriques mettent en évidence que les taux de chômage sur les différents marchés du travail régionaux présentent un degré significatif de corrélation spatiale. Henry G. Overman et Diego Puga (2002) ont mis en évidence que les taux de chômage des régions européennes sont bien plus proches des taux moyens affichés par les régions qui leur sont immédiatement avoisinantes que le taux moyen des autres régions dans le reste du pays. Cette association spatiale ne s’explique pas principalement par la concentration spatiale de zones dotées d’une même composition en compétences, ni même d’une même spécialisation sectorielle. Overman et Puga attribuent les taux de chômage régionaux à la demande de travail. Par conséquent, si les disparités constatées entre les marchés du travail régionaux trouvent une explication dans la demande de travail, alors elles pourraient en définitive dépendre du commerce interrégional. D’autres auteurs mettent également en avant l’importance des flux de commuting, c’est-à-dire des trajets quotidiens entre lieu de résidence et lieu de travail, de la migration, de l’inadéquation entre l’offre et la demande de travail ou encore de l’activité immobilière pour expliquer la forte dépendance spatiale des taux de chômage. 

Alessandra Fogli, Enoch Hill et Fabrizio Perri (2012) ont cherché à rendre compte des propriétés géographiques des différents cycles d’affaires que connurent les Etats-Unis au cours des trente dernières années, en mettant particulièrement l’accent sur l’épisode de la Grande Récession qui débute en 2007. Pour observer l’apparition et la diffusion spatiales des récessions lors de ces trois décennies, ils compilent les taux de chômage mensuels que le Bureau of Labor Statistics a enregistré entre janvier 1977 et décembre 2011 pour 3065 comtés présents sur le continent américain. Dans la première partie de l’analyse empirique, Fogli et alii se focalisent sur la Grande Récession, puis ils comparent dans un deuxième temps les caractéristiques spatiales du récent cycle avec ceux caractérisant les précédents. Les quatre graphiques infra représentent la déviation du taux de chômage constaté dans chaque comté de sa tendance à long terme. Les trois auteurs observent en outre la déviation standard du chômage entre les comtés, qui rend compte de la dispersion spatiale des déviations des niveaux de chômage de leur moyenne à long terme. Ils observent également le coefficient autorégressif spatial, un indicateur utilisé pour mesurer le degré de corrélation spatiale, c’est-à-dire l’association qui existe entre l’emploi dans chaque comté et celui observé dans les comtés avoisinants.


GRAPHIQUE 1 Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en juin 2007 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)


GRAPHIQUE 2 Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en septembre 2008 (en points de pourcentage)

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source : Fogli et alii (2012)

 

GRAPHIQUE 3  Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en décembre 2008 (en points de pourcentage)

GeoUS-dec08.jpg

source : Fogli et alii (2012)

 

GRAPHIQUE 4  Déviation du chômage de sa moyenne de long terme en juin 2009 (en points de pourcentage)

GeoUS-jui09.jpg

source : Fogli et alii (2012)

 

En juin 2007, avant que ne débute la récession, le taux de chômage s‘établit à 4,6 % au niveau agrégé (cf. graphique 1). A cet instant-ci, le chômage n’est pas aléatoirement réparti dans l’espace, mais présente au contraire un degré élevé de corrélation spatiale ; des ensembles de comtés proches les uns des autres partagent soit un niveau élevé de chômage, soit un faible niveau. Toutefois, la majorité des comtés présentent des taux de chômage équivalents ou inférieurs à leur moyenne de long terme. La corrélation spatiale du chômage entre les comtés est alors de 0,796. Dans les mois suivants, avec l’apparition et l’aggravation de la crise, le taux de chômage au niveau national va passer de 5 % en décembre 2007, puis s’établir à 7,3 % un an plus tard. La répartition géographique du chômage va suivre sur cette période un schéma épidémique. En effet, le chômage ne s’accroît tout d’abord que dans quelques comtés, qui ne sont par ailleurs pas nécessairement proches les uns des autres, ce qui se traduit par une baisse du degré de corrélation spatiale (cf. graphique 2). Ensuite, le chômage va s’aggraver dans les comtés avoisinant ceux qui ont été initialement frappés par la remontée du chômage (cf. graphique 3). Par conséquent, le degré de corrélation spatiale, qui avait diminué pour s’établir à 0,704 en décembre 2007, va remonter à 0,767 en septembre 2008, puis à 0,821 en décembre 2008. Lors du pic de la récession en juin 2009, le chômage s’est étendu à l’ensemble du territoire (cf. graphique 4). Les degrés de corrélation spatiale et de dispersion spatiale vont alors se stabiliser. Il apparaît finalement que la localisation d’un comté dans l’espace détermine fortement les dynamiques du chômage qui y sont observées. Son popre niveau de chômage dépend de ceux observés dans les comtés voisins, tout comme il va affecter ces derniers. La géographie aurait donc effectivement un rôle significatif dans la transmission et la propagation des chocs macroéconomiques.

Fogli et alii doivent toutefois prendre en compte dans leur analyse le fait que la spécialisation géographique constitue une source potentielle de corrélation spatiale. Les auteurs prennent l’exemple de l’industrie automobile, géographiquement concentrée autour de Detroit, qui a été sévèrement touchée par le ralentissement de l’activité. L’indicateur de corrélation spatiale qui lui est associé est élevé et va fortement s’accroître lors de la récession puisque les comtés dotés d’une même structure industrielle vont être frappés de la même manière par la récession ; cette corrélation traduit donc une similarité dans la structure industrielle des comtés avoisinants Detroit et non pas véritablement une transmission des chocs d’un comté à un autre. Une fois que les auteurs prennent en compte cette influence de la composition industrielle, ils mettent en évidence que la corrélation spatiale suit effectivement une évolution en forme de V : elle est initialement élevée, puis elle tombe brutalement au début de la récession avant de s’accroître rapidement au cours de la récession pour enfin se stabiliser en fin de celle-ci. La dispersion spatiale présente quant à elle une évolution en forme de U inversé ; elle s’accroît au cours de la récession, puis se stabilise et chute. La transmission des chocs agrégés entre des comtés géographiquement proches peut donc avoir joué un rôle majeur durant la Grande Récession.

Les récessions de 1980, de 1982 et de 1990 présentent des propriétés géographiques similaires à celles mises en évidence pour la Grande Récession. La corrélation spatiale chute toute d’abord lorsque l’activité économique commence à ralentir avant de s’accroître brutalement pour se stabiliser à la fin de la récession. La dispersion spatiale s’accroît violemment durant la récession, puis se stabilise également et se réduit ensuite. Lors de la récession de 2001, la corrélation spatiale présente une évolution similaire en termes qualitatifs, mais son déclin se poursuit tout au long de la récession. En outre, la dispersion spatiale ne connait quant à elle aucune hausse. La hausse relativement limitée du chômage au cours de cet épisode pourrait expliquer la spécificité de ses propriétés spatiales. Au final, il apparaît que les taux de chômage des comtés sont fortement dispersés et corrélés dans l’espace. De plus, les dispersions et corrélation spatiales présentent des évolutions distinctes au cours de la plupart des récessions. Ces dynamiques ne peuvent simplement être expliquées par la composition industrielle des comtés.

Puisque la transmission géographique joue un rôle déterminant dans l’amplification et la propagation d’un choc agrégé, Fogli et alii développent un modèle de cycle d’affaires afin d’explorer plus finement cette conclusion. Le cycle d’affaires trouve son origine dans un choc agrégé frappant l’ensemble des comtés. Les répercussions de ce choc diffèrent toutefois d’un comté à l’autre. Si un comté disposant d’un niveau élevé de productivité peut ne connaître qu’une hausse limitée du chômage suite à un puissant choc agrégé, un comté qui verrait l’essentiel de son emploi concentré dans une entreprise fragile pourrait au contraire connaître une réponse suramplifiée de son taux de chômage à un faible choc. Dans la modélisation, la connexion géographique des comtés s’opère à travers deux canaux. D’une part, les conditions locales auxquelles font face des comtés géographiquement proches les uns des autres peuvent être corrélés simultanément. En l’occurrence, une forte demande qui s’exercerait dans un comté donné pourrait influencer positivement les comtés voisins à travers le commerce local. D’autre part, la migration et les trajets de commuting font dépendre le niveau de chômage constaté à un moment donné dans un comté du niveau observé précédemment dans un autre comté.

Les auteurs reproduisent alors les patterns de corrélation et dispersion spatiales similaires à ceux qu’ils ont mis en évidence au niveau empirique. Le modèle laisse suggérer que les connexions géographiques locales jouent un rôle déterminant dans les dynamiques de l’emploi au niveau agrégé. Les connexions locales peuvent en effet amortir les chocs que subit l’économie nationale si ceux-ci sont de faible intensité, tout comme elles amplifient au contraire les fluctuations de l’emploi lorsque survient un puissant choc agrégé. Ainsi, de moindres connexions locales auraient pu réduire la progression du chômage lors de la Grande Récession ; inversement, de plus fortes connexions locales auraient permis un reflux plus rapide du chômage une fois la reprise amorcée. Lorsque les connexions locales sont plus fortes, les conditions idiosyncratiques des comtés tendent à converger. Il y a alors moins de zones fragiles, tout comme il y a moins de zones robustes. La réduction du nombre de comtés fragiles rend l’économie plus résiliente face à un choc de faible ampleur. En revanche, la moindre proportion de comtés suffisamment robustes pour affronter un fort ralentissement de l’activité sans que leur niveau de chômage augmente rend l’économie nationale plus vulnérable à un choc de grande envergure.

 

Références Martin ANOTA

FOGLI, Alessandra, Enoch HILL & Fabrizio PERRI (2012), « The geography of the Great Recession », NBER working paper, n° 18447, octobre.

LLORED, René (2010), La Richesse des territoires, Bréal.

OVERMAN, Henry G., & Diego PUGA (2002), « Unemployment clusters across Europe’s regions and countries », in Economic Policy, vol. 17, n° 34.

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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 19:35

Les marchés financiers internationaux ne fonctionnent pas sans frictions ; l’effet taille de marché et les asymétries d’information contribuent à leur segmentation, à leur modelage spatial. Le commerce en actifs financiers entre notamment en étroite interaction avec le commerce en biens et services. L’histoire aussi importe dans la géographie de la finance internationale. En l’occurrence, comme le mettent en avant Livia Chiţu, Barry Eichengreen et Arnaud Mehl (2012) dans leur récent document de travail pour la Banque centrale européenne, l’investissement financier passé peut significativement influencer l’investissement courant en raison de l’existence de coûts fixes. Si les entreprises en entrant sur un marché ont dû supporter des coûts fixes qu’elles ne pourront que difficilement récupérer en en sortant, les chocs transitoires que constituent les pénétrations de marché sont alors propres à influencer à long terme l’agencement des flux commerciaux. Les sociétés financières font notamment face à des coûts fixes lorsqu’elles cherchent à commercialiser des obligations étrangères auprès d’investisseurs domestiques ; les banques, par exemple, peuvent alors créer des filiales à l’étranger de manière à recueillir les informations relatives aux marchés étrangers.

Les coûts fixes ne doivent pas nécessairement être importants pour exercer des effets persistants sur la géographie des détentions en actifs ; il suffit simplement qu’ils diffèrent d’un pays à l’autre. En l’occurrence, s’il y a asymétrie d’information, même un léger avantage informationnel à propos des actifs domestiques suffira à générer un biais domestique significatif. La plus grande information disponible réduira le risque associé aux actifs domestiques tel qu’il est perçu par les participants au marché, si bien que ces derniers seront incités à accroître leur demande pour ces actifs et à acquérir encore davantage d’informations les concernant. Un avantage informationnel initialement faible peut donc tendre à s’amplifier au cours du temps. Des coûts fixes d’investissement initialement plus faibles dans certains pays peuvent de la même manière se traduire au cours du temps par un investissement toujours plus important à destination de ces pays.  

Les détentions passées en obligations d’un pays donné constituent un indicateur indirect des coûts fixes auxquels font face les investisseurs financiers, dans la mesure où ces derniers ont dû subir des coûts pour acquérir les informations relatives à ces titres. Chiţu, Eichengreen et Mehl ont donc utilisé les données relatives aux détentions d’obligations étrangères par les investisseurs américains dans 88 pays en 1943 pour observer les effets de dépendance au sentier qu’impliquent les coûts irrécouvrables dans l’entrée et sortie du marché obligataire. Il apparaît alors que la configuration des dotations américaines en titres d’il y a sept décennies expliquent en partie leur allocation actuelle : une hausse de 1 % dans le volume d’actifs détenus dans un pays donné en 1943 par les investisseurs américains est associée à une hausse de 1% dans le volume d’actifs possédés aujourd’hui dans ce même pays. L’impact de l’histoire sur les détentions américaines en obligations étrangères dépend de la devise en laquelle sont libellés ces titres. L’« effet histoire » est en l’occurrence deux fois plus important pour les obligations libellées en dollars, ce qui s'expliquerait par la relative importance des coûts auxquels sont confrontés les investisseurs américains lorsqu’ils font l’acquisition d’actifs libellés dans une devise autre que le dollar. Le rôle que le dollar joue actuellement en tant que devise de placement international constitue véritablement un héritage de l’époque où il détrôna la livre sterling.

 

Référence Martin ANOTA

CHIŢU, Livia, Barry EICHENGREEN & Arnaud MEHL (2012), « History, gravity, and international finance », ECB working paper, n° 1466, septembre.

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 20:00

Les régions d’un pays donné, notamment la France, se caractérisent par des niveaux inégaux de performances économiques. Expliquer ces différentiels de performances n’est possible qu’en prenant en compte dans l’analyse deux forces économiques fondamentales, parfois en concurrence l’une avec l’autre, en l’occurrence les forces de convergence et les forces d’agglomération. Les forces de convergence émergent lorsque les rendements décroissants réduisent le potentiel de croissance de l’activité économique. La limitation des ressources sur un lieu donné entraîne alors une convergence des niveaux de productivités et de revenus entre les régions. Cette dynamique est contrebalancée par les forces d’agglomération. En présence d’économies d’agglomération, le potentiel de croissance tend cette fois-ci à s’accroître avec le niveau d’activité économique. Dans ce cas, le développement économique peut alors très bien s’accompagner d’un creusement des inégalités entre régions. La concentration géographique d’activités économiques connexes sur des lieux donnés, tels que les districts industriels italiens ou la Silicon Valley, démontre concrètement l’importance des forces d’agglomération dans le façonnement de l’espace économique. 

D’Alfred Marshall (1890) jusqu’aux théoriciens de la nouvelle économie géographique, les économistes ont particulièrement mis l’accent sur quatre formes d’externalités d’agglomération. Tout d’abord, un tissu dense et diversifié d’entreprises facilite les appariements entre l’offre et la demande sur le marché local du travail en générant une forte demande de travail hétérogène et en attirant une main-d’œuvre aux diverses compétences. Ensuite, la présence de plusieurs entreprises sur un lieu donné y accroît l’offre de biens et services intermédiaires et permet ainsi aux firmes d’obtenir plus facilement les intrants nécessaires à leur production tout en réduisant leurs coûts d’information et de transport. Réciproquement, elle leur permet d’accroître la taille de leur marché et d’exploiter ainsi plus efficacement leurs économies d’échelle. Enfin, la concentration spatiale des entreprises favorise les effets de débordement technologique (technological spillovers), c’est-à-dire le transfert des connaissances générées par l’activité de recherche-développement et les échanges informels de savoir-faire.

Ces différents mécanismes sont associés à divers avantages en termes de coût ou de productivité qui génèrent des rendements croissants pour les activités économiques géographiquement proches. Puisque les entreprises sont à l’origine d’externalités qui profitent à leurs concurrentes, elles ont alors intérêt à se regrouper sur un même lieu pour former des pôles d’activités connexes, qualifiés de districts industriels ou de clusters. A un extrême donc, l’agglomération peut résulter d’une spécialisation de la région dans une industrie particulière où les entreprises partagent des intrants, des savoirs et savoir-faire communs et procèdent à une division plus fine du travail, auquel cas on parlera d’économies de spécialisation. A un autre extrême, l’agglomération peut s’expliquer par les bénéfices liés à la diversification de l’appareil productif, de l’offre de travail et de biens intermédiaires, auquel cas on parlera d’économies d’urbanisation. Différentes forces d’agglomération sont donc à l’œuvre. Différencier l’influence propre qu’exercent respectivement les économies de spécialisation et les économies d’urbanisation est toutefois compliqué par la présence de forces de convergence. Les performances économiques d’une région reflèteront l’équilibre des forces de convergence et d’agglomération, si bien qu’il est difficile d’isoler leur effet respectif.

Si un processus de convergence est effectivement à l’œuvre au niveau industriel, de puissantes forces d’agglomération s’exercent entre les industries composant un cluster. Mercedes Delgado, Michael E. Porter et Scott Stern (2012) se sont focalisés sur l’impact des clusters sur la performance économique des régions étasuniennes pour ainsi mettre en évidence l’influence des économies d’agglomération. Ils exploitent les données collectées par le Cluster Mapping Project (CMP). Ce dernier recense 41 clusters exportateurs sur le territoire des Etats-Unis et ceux-ci comprennent 589 industries exportatrices. Ces clusters et industries exportateurs sont définis comme étant concentrés dans des régions données et comme vendant des biens et services à d’autres régions, voire au reste du monde. Dalgado et alii peuvent ainsi examiner les forces d’agglomération émanant de la proximité spatiale d’industries intimement reliées et complémentaires. Celles-ci bénéficient des complémentarités en partageant des connaissances, des technologies et des intrants communs, mais également les institutions spécifiques à leur cluster.

Leurs travaux montrent que les industries localisées dans un cluster fortement développé connaissent des taux de croissance de l’emploi élevés. La croissance de l’emploi industriel s’accélère aussi bien avec la force des clusters présents dans la région qu’avec la force des clusters présents dans les régions adjacentes. Les clusters fortement développés sont notamment caractérisés par de plus fortes hausses salariales, mais aussi par une croissance plus rapide du nombre d’établissements et du nombre de dépôts de brevet. En outre, les clusters présents dans une région donnée y favorisent l’apparition de nouvelles industries, ce qui dénote leur importance dans le développement régional. Ces résultats amènent les trois auteurs à rejeter la distinction traditionnelle entre spécialisation industrielle et diversité régionale. En effet, la complémentarité des activités économiques joue un rôle important dans la croissance économique et les clusters ont un rôle central dans la manifestation de cette complémentarité : en leur sein, les entreprises ont un accès privilégié aux intrants clés, interagissent plus efficacement avec leurs clients et y innovent plus facilement.

Si plusieurs études antérieures ont souligné l’importance que revêtent la base locale du savoir scientifique et les effets de débordement technologique dans la création d’opportunités pour l’entrepreneuriat et l’innovation, Delgado et alii montrent que l’impact des acticités économiques connexes sur la performance économique est bien plus large. La présence de clusters influence crucialement les créations d’emplois au niveau régional. Leur étude permet en outre une identification plus précise des principaux vecteurs de l’agglomération et le rôle des clusters dans l’architecture des forces d’agglomération. Les externalités d’agglomération se traduisent par une réduction des coûts et des risques, ainsi qu’une plus forte diffusion spatiale des connaissances. L’émergence de clusters ne permet pas seulement une diminution des coûts de production, mais également des coûts de transaction en favorisant les relations d’échange et en rendant plus transparents les marchés locaux de produits. Les découvertes locales accroissent le stock de connaissances pour de nombreuses entreprises. Les institutions spécialisées locales, par exemple les centres de formation, les organismes de certification et les réseaux d’infrastructure, jouent en outre un rôle important dans l’émergence des complémentarités.

Ces divers résultats ont d’importantes implications pour la décision publique. Pour qu’une politique régionale soit efficace, elle doit prioritairement stimuler les complémentarités entres les activités économiques connexes plutôt que de chercher à attirer tout type d’investissement, de n’offrir des incitations qu’à un nombre limité d’entreprises ou de favoriser des domaines particuliers de haute technologie où les clusters régionaux s’avèrent au préalable fragiles. L’action publique doit se focaliser sur les avantages comparatifs préexistants des clusters. De plus, puisque les bénéfices des clusters s’étendent au-delà des frontières administratives, la performance économique de la région repose fortement sur les clusters présents dans les régions adjacentes. Les politiques publiques doivent donc favoriser les complémentarités entre les différents territoires. En l’occurrence, le développement régional dépend de l’essor d’infrastructures et d’institutions qui facilitent l’accès à la demande, aux compétences et aux offreurs présents dans les clusters voisins.


Références Martin ANOTA

CROZET, Mathieu, & Miren LAFOURCADE (2009), La Nouvelle Economie géographique, La Découverte.

DELGADO, Mercedes Michael E. PORTER & Scott STERN (2012), « Clusters, convergence, and economic performance », NBER working paper, n° 18250, juillet.

MARSHALL, Alfred (1890), Principles of Economics.

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publié par Martin Anota - dans Economie géographique
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