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2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 15:01
Aux sources du cycle d’affaires

Pour expliquer les cycles d’affaires, les économistes ont très souvent favorisé des récits ou des modèles où les fluctuations sont générées par une unique source de « chocs » : les monétaristes et les nouveaux classiques mettent l’accent sur les chocs monétaires ; les théoriciens des cycles d’affaires réels (real business cycles) sur les chocs technologiques, correspondant aux variations de la productivité globale des facteurs (PGF) ; les keynésiens sur la demande globale ; les nouveaux keynésiens sur les chocs de demande, mais dans un contexte de rigidités nominales ; Nicholas Bloom (2009) sur les chocs d’incertitude, etc.

Plusieurs études ont cherché à identifier quel est le modèle le plus pertinent, quelle est la nature du choc qui semble impulser le cycle d’affaires. Par exemple, Jordi Galí (1999) a constaté que les chocs technologiques semblent pousser la productivité et l’emploi dans des directions opposées, que l’emploi diminue durablement suite à un choc technologique positif et que la productivité mesurée s’accroît temporairement suite à un choc de demande positif. Selon lui, ces constats empiriques amènent à rejeter les modèles de cycles d’affaires réels, mais ils peuvent facilement être reproduits dans un modèle nouveau keynésien, caractérisé par une concurrence monopolistique et des prix visqueux. Partant de l’observation que les cycles d’affaires aux Etats-Unis au cours des trois dernières décennies ont été caractérisés par des chocs technologiques contracycliques, Beaudry et Portier (2014) pensent également que les modèles de cycles d’affaires réels ne peuvent expliquer ces cycles d’affaires. D’un autre côté, ces derniers sont également caractérisés par une inflation constante. Ce dernier constat ne colle pas avec les modèles nouveaux keynésiens où les chocs de demande négatifs se traduisent par des pressions déflationnistes et les chocs de demande positifs par des pressions inflationnistes. De leur côté, Michal Andrle, Jan Brůha et Serhat Solmaz (2013, 2016) notent en étudiant la zone euro, puis l’ensemble des pays développés, que le cycle d’affaires semble tiré par un unique facteur et que la tendance de la production réelle et de l’inflation à varier dans le même sens (à la fréquence du cycle d’affaires) amène à penser qu’il s’agit de la demande globale.

A travers un modèle autorégressif vectoriel, George-Marios Angeletos, Fabrice Collard et Harris Dellas (2018) se sont récemment penchés sur l’évolution de plusieurs variables macroéconomiques clés, en l’occurrence le chômage, le PIB, la consommation, l’investissement, le nombre total d’heures travaillées, la productivité du travail, la PGF ajustée en fonction de l’utilisation des capacités de production, la part du revenu rémunérant le travail, l’inflation et le taux des fonds fédéraux. Ils ont cherché à identifier le choc qui contribue le plus à la volatilité de ces variables aux fréquences du cycle d’affaires. Une fois ce choc identifié, ils se sont appuyés sur ses propriétés empiriques pour évaluer la pertinence de plusieurs modèles.

Il apparaît que le choc qui explique l’essentiel du cycle d’affaires explique peu la variation à long terme de la production, de l’investissement, de la consommation et de la productivité du travail. Symétriquement, le choc qui explique l’essentiel de la volatilité à long terme d’une quelconque de ces variables contribue de façon négligeable au cycle d’affaires. Ce constat fait écho à ceux obtenus par Olivier Blanchard et Danny Quah (1989) et par Jordi Galí (1999), suggérant que le choc derrière la productivité et la production à long terme n’explique qu’une faible part des variations du chômage et des heures travaillées au cours du cycle d’affaires. Il amène à rejeter les modèles qui, à l’instar de celui de Paul Beaudry et Franck Portier (2006), expliquent les fluctuations de l’activité par les nouvelles quant à la croissance de la productivité à moyen ou long terme. Angeletos et ses coauteurs estiment plutôt que leur analyse est cohérente avec l’idée que le cycle d’affaires est impulsé par les changements dans les croyances des agents qui ne concernent pas la productivité et qui découlent des nouvelles quant aux perspectives économiques à court terme.

En outre, le choc qui explique l’essentiel du cycle d’affaires est déconnecté des variations de la PGF à chaque fréquence. Un tel constat amène à rejeter le modèle de base des cycles d’affaires réels à la Kydland et Prescott (1982), où les cycles d’affaires sont impulsés par des chocs technologiques, aussi bien que ses variantes qui introduisent d’autres chocs (notamment des chocs financiers et des chocs d’incertitude) pour expliquer les fluctuations de la PGF. Ce constat ne colle pas non plus avec les modèles nouveaux keynésiens, comme celui de Guido Lorenzoni (2009), qui expliquent les fluctuations de la demande globale par les révisions des anticipations des agents quant à l’évolution future de la productivité. 

La modélisation d’Angeletos et alii amène également à rejeter le modèle nouveau keynésien de base. En effet, selon ce dernier, les chocs de demande amènent la production à s’écarter de son potentiel et ces écarts influenceraient l’inflation. Or, le principal choc du cycle d’affaires est presque orthogonal à l’inflation à chaque fréquence. En effet, le principal choc qui explique l’essentiel de la variation du chômage n’explique qu’une faible part de la variation de l’inflation ; symétriquement, le choc qui explique l’essentiel de la variation de l’inflation n’explique qu’une faible part de la variation du chômage. Il y a également une déconnexion entre l’inflation et la part du revenu rémunérant le travail, qui est habituellement utilisée comme indicateur du coût marginal réel auquel les nouveaux keynésiens prêtent un rôle crucial dans leurs modèles. 

Bref, les données empiriques semblent ne pas coller avec les théories qui donnent un rôle proéminent aux fluctuations de la PGF, aux nouvelles à propos de la productivité à moyen ou long terme ou encore aux chocs de demande tels que les conçoivent les nouveaux keynésiens. Elles semblent plutôt accréditer les théories qui donnent le premier rôle aux fluctuations tirées par la demande, mais sans faire intervenir rigidités nominales, ni de courbes de Phillips. Au final, Angeletos et ses coauteurs notent que même le modèle DSGE le plus efficace ne contient pas le mécanisme de propagation dessiné par les constats empiriques. Toutefois, plusieurs modèles récents sont selon eux assez prometteurs : Angeletos et La’O (2013), Bai et alii (2017), Beaudry et alii (2018), Beaudry et Portier (2018), Benhabib et alii (2015) ou encore Ilut et Schneider (2014) ont précisément cherché à faire émerger des fluctuations tirées par la demande sans introduire de rigidités nominales ou de courbe de Phillips dans leur modélisation.

 

Références

ANDRLE, Michal, Jan BRŮHA & Serhat SOLMAZ (2013), « Inflation and output comovement in the euro area: Love at second sight? », FMI, working paper, n° 13/192.

ANDRLE, Michal, Jan BRŮHA & Serhat SOLMAZ (2016), « Output and inflation co-movement: An update on business-cycle stylized facts », FMI, working paper, n° 16/241.

ANGELETOS, George-Marios, Fabrice COLLARD & Harris DELLAS (2018), « Business cycle anatomy », NBER, working paper, n° 24875.

ANGELETOS, George-Marios, & Jennifer LA’O (2013), « Sentiments », in Econometrica, vol. 81, n° 2.

BAI, Yan, José-Vıctor RÍOS-RULL & Kjetil STORESLETTEN (2017), « Demand shocks as productivity shocks ».

BEAUDRY Paul, Dana GALIZIA & Franck PORTIER (2014), « Reconciling Hayek's and Keynes' views of recessions », NBER, working paper, n° 20101.

BEAUDRY, Paul, & Franck PORTIER (2006), « Stock prices, news, and economic fluctuations », in American Economic Review, vol. 96, n° 4.

BEAUDRY, Paul, & Franck PORTIER (2014), « Understanding noninflationary demand-driven business cycles », in NBER Macroeconomics Annual, vol. 28, n° 1.

BEAUDRY, Paul, & Franck PORTIER (2018), « Real Keynesian models and sticky prices », NBER, working paper, n° 24223.

BENHABIB, Jess, Pengfei WANG & Yi WEN (2015), « Sentiments and aggregate demand fluctuations », in Econometrica, vol. 83, n° 2.

BLANCHARD, Olivier J., & Danny QUAH (1989), « The dynamic effects of aggregate demand and supply disturbances », in American Economic Review, vol. 79, n° 4.

BLOOM, Nicholas (2009), « The impact of uncertainty shocks », in Econometrica, vol. 77, n° 3.

GALÍ, Jordi (1999), « Technology, employment, and the business cycle: Do technology shocks explain aggregate fluctuations? », in American Economic Review, vol. 89, n° 1.

ILUT, Cosmin, & Martin SCHNEIDER (2014), « Ambiguous business cycles », in American Economic Review, vol. 104, n° 8.

KYDLAND, Finn E., & Edward C. PRESCOTT (1982), « Time to build and aggregate fluctuations », in Econometrica, vol. 50, n° 6.

LORENZONI, Guido (2009), « A theory of demand shocks », in American Economic Review, vol. 99, n° 5.

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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 16:17
Les récessions laissent des cicatrices permanentes. Mais les prévisionnistes le savent-ils ?

Avant la crise financière mondiale, l’idée d’une fluctuation de la production autour d’une tendance stable faisant plutôt consensus parmi les économistes : si l’économie connaissait une récession, la production s’éloignerait certes de sa trajectoire tendancielle, mais, lors de la reprise, la croissance serait plus rapide qu’en temps normal et la production finirait ainsi par rejoindre sa tendance d’avant-crise. C’est typiquement ce que proposaient comme scénario les modèles qualifiés de « nouveaux keynésiens ».

La faiblesse de la reprise que l’on a pu observer dans les pays développés après la Grande Récession a toutefois remis en cause une telle vision des choses en suggérant que les contractions de l’activité ont beau être temporaires, elles peuvent avoir des effets permanents : suite à une récession, la croissance n’est pas forcément plus rapide qu’avant-crise, si bien que la production (et donc le niveau de vie) peut ne pas revenir à la trajectoire tendancielle qu’elle suivait tendanciellement avant la récession. C’est le constat auquel ont abouti de nombreuses analyses, notamment celle de Jane Haltmaier (2012), celle de Laurence Ball (2014), celle du FMI (2015), celle de Robert Martin et alii (2015) ou encore celle d’Olivier Blanchard et alii (2016). De leur côté, Antonio Fatas et Larry Summers (2017) montrent que les plans d’austérité budgétaire sont susceptibles d’avoir des effets pervers à long terme sur l’activité. Ainsi, les modèles habituellement utilisés ont pu amener à sous-estimer, d’une part, la nécessité d’assouplir les politiques conjoncturelles lors des récessions et, d’autre part, la nocivité des politiques restrictives. Pour Valerie Cerra et Sweta Saxena (2017), il est par conséquent temps de changer de paradigme.

Afin de voir lequel des deux schémas des cycles d’affaires les prévisionnistes ont en tête, John Bluedorn et Daniel Leigh (2018) ont étudié les prévisions à long terme des conjecturistes professionnels dans 38 pays développés et en développement au cours de la période allant de 1989 à 2017. Si les prévisionnistes estiment que les fluctuations de la production correspondent essentiellement à des écarts temporaires autour d’une tendance, on devrait s’attendre à ce que les prévisionnistes ne changent pas leurs prévisions de production à long terme suite à une variation non anticipée de la production dans la période courante. Or, les données suggèrent que les prévisions relatives à la production sont extrêmement persistantes : une révision non anticipée de 1 % la production courante se traduit typiquement par une révision dans le même sens d’environ 2 % du niveau de production prévu dix ans après, aussi bien dans les pays développés que les pays en développement (cf. graphique). Ainsi, les conjecturistes professionnels ont eu tendance, du moins durant ces trois dernières décennies, à considérer que les chocs touchant la production courante ont des effets permanents.

GRAPHIQUE  Révisions des prévisions de la production à long terme versus révisions des prévisions de la production courante (en points de %)

Poursuivant leur analyse, Bluedorn et Leigh constatent que les prévisionnistes ne semblent pas penser que la production tende à croître plus rapidement qu’à la normale suite aux récessions pour revenir à sa trajectoire tendancielle d’avant-crise ; ils s’attendent plutôt à ce que la croissance de la production converge lentement vers son rythme de long terme précédent, si bien que leurs prévisions suggèrent que la production tend à diverger de sa tendance d’après-crise suite aux récessions. Autrement dit, les prévisionnistes prennent depuis longtemps comme hypothèse ce que les études n’ont confirmé que récemment.

Bluedorn et Leigh se demandent ensuite si les conjecturistes surestiment la persistance de la production, c’est-à-dire si le véritable impact à long terme des chocs perçus est plus faible que les conjecturistes ne s’y attendent typiquement. Si les conjecturistes surestimaient systématiquement l’impact à long terme des fluctuations de la production courante, il devrait y avoir une relation négative entre les révisions de la production courante et les erreurs de prévision de la production au cours des dix années suivantes. Bluedorn et Leigh régressent alors l’erreur de prévision pour le niveau du PIB réel sur les dix années suivants la révisions de la production dans la période courante. Ce faisant, ils ne constatent pas que les conjecturistes se trompent systématiquement à propos de la persistance de la production.

 

Références

BALL, Laurence M. (2014), « Long-term damage from the Great Recession in OECD countries », NBER, working paper, n° 20185, mai.

BLANCHARD, Olivier, Eugenio CERUTTI & Lawrence SUMMERS (2015), « Inflation and activity – Two explorations and their monetary policy implications », FMI, working paper, novembre.

BLUEDORN, John, & Daniel LEIGH (2018), « Is the cycle the trend? Evidence from the views of international forecasters », FMI, working paper, n° 18/163. 

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2017), « Booms, crises, and recoveries: A new paradigm of the business cycle and its policy implications », FMI, working paper, n° 17/250.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2016), « The permanent effects of fiscal consolidations », NBER, working paper, n° 22374.

FMI (2015), « Where are we headed? Perspectives on potential output », World Economic Outlook, chapitre 3.

HALTMAIER, Jane (2012), « Do recessions affect potential output? », Fed, international finance discussion paper, n° 1066.

MARTIN, Robert, Teyanna MUNYAN & Beth Anne WILSON (2015), « Potential output and recessions: Are we fooling ourselves? », Fed, international finance discussion paper, n° 1145.

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 18:30
Et si la natalité était le meilleur indicateur avancé de l’activité ?

Plusieurs études ont montré que la fertilité était une variable procyclique, c’est-à-dire qu’elle a tendance à augmenter d’autant plus rapidement que la croissance économique est forte et, réciproquement, à baisser lors des récessions. Tomáš Sobotka, Vegard Skirbekk et Dimiter Philipov (2011) notaient qu’au cours d’une récession, « la baisse de la fertilité commence avec un bref retard compris entre une année et deux années et demie ». Autrement dit, les couples réagiraient au ralentissement de la croissance et à la détérioration subséquente de la situation sur le marché du travail en faisant moins d’enfants. 

La dernière crise financière mondiale ne fait pas exception. Sam Roberts (2009), dans le New York Times, avait par exemple rapidement noté que la Grande Récession qui secouait alors l’économie américaine avait provoqué une forte baisse de nombre de naissances dès 2008. Mais si c’est effectivement le cas, alors cette chute des naissances a dû être provoquée par une chute des conceptions en 2007, voire en 2008. Or, la croissance économique était encore vigoureuse en 2007 et la récession n’a officiellement éclaté au Etats-Unis qu’au cours de la seconde moitié de l’année 2008, officiellement en décembre selon la datation du NBER.

Kasey Buckles, Daniel Hungerman et Steven Lugauer (2018) ont alors étudié l’idée que la natalité puisse constituer un indicateur avancé du cycle d’affaires : elle semble atteindre un pic et amorcer une chute quelques temps avant le début des récessions. C’est ce qu’ils constatent en étudiant les données relatives à plus de 100 millions de naissances qui ont eu lieu aux Etats-Unis entre 1988 et 2015. Lors des dernières récessions qui ont touché l’économie américaine, c’est-à-dire celles qui ont commencé en 1990, 2001 et 2008, le taux de croissance des conceptions a commencé à chuter quelques trimestres avant que la conjoncture se retourne ; en l’occurrence, la baisse du nombre de naissances lors de ces trois récessions ne s’explique pas par une hausse du nombre d’avortements ou de fausses couches. Par exemple, si le nombre de conceptions avait légèrement augmenté durant le premier semestre de l’année 2007, son taux de croissance en rythme annuel est devenu négatif au troisième trimestre, soit bien avant que la production économique ne décroche. De plus, les chutes de conceptions qui précèdent les récessions sont en l’occurrence larges. Par exemple, le taux de croissance annuel des conceptions a chuté de plus de 4 points de pourcentage à la veille de la Grande Récession. Buckles et ses coauteurs ont également étudié l’évolution des conceptions à la fin des récessions ; celle-ci est toutefois bien plus ambigüe qu’à la veille des récessions. Par exemple, la Grande Récession n’a pas seulement été suivie par une reprise sans emplois (jobless recovery) ; elle a aussi été une reprise sans bébés (baby-less recovery).

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB et du nombre de conceptions d’enfants autour de la Grande Récession

source : Buckles et alii (2018)

Les comportements en matière de fertilité sont donc bien plus tournés vers l’avenir (forward-looking) que ne le suggéraient les études existantes portant sur le lien entre natalité et cycle économique. Ils sont en l’occurrence très sensibles aux conditions économiques prévalant dans le futur proche ; cela remet en cause l’idée de Gary Becker (1960) selon laquelle la « production » de bébés est relativement insensible au court terme.

Buckles et ses coauteurs ne concluent pas que la chute de la natalité puisse être à l’origine des récessions ; si les ménages retardent leurs projets de grossesse, ils peuvent également par là même retarder certains achats de biens, notamment des biens durables comme les logements. Par contre, il est possible que le facteur qui est à l’origine du recul des conceptions soit également celui qui est à l’origine de la contraction de l’activité économique, en pesant dans les deux cas sur la confiance, mais qu’il affecte plus rapidement les comportements en matière de conception que l’activité économique. Cette étude souligne surtout qu’il serait opportun de s’appuyer sur le nombre de grossesses pour améliorer les prévisions de croissance économique. Certes la corrélation entre fertilité et activité économique est loin d’être parfaite, mais le nombre de grossesses apparaît être un indicateur avancé du cycle économique au moins aussi performant que la plupart de ceux retenus, par exemple le niveau de confiance des consommateurs, l’indice Case-Shiller utilisé pour juger de l’évolution des prix de l’immobilier ou encore les achats de biens durables comme les machines à laver, les lave-vaisselles et les voitures.

 

Références

BECKER, Gary (1960), « An economic analysis of fertility », in Demographic and Economic Change in Developed Countries.

BUCKLES, Kasey, Daniel HUNGERMAN & Steven LUGAUER (2018), « Is fertility a leading economic indicator? », NBER, working paper, n° 24355, février.

ROBERTS, Sam (2009), « Birth rate is said to fall as a result of recession », in The New York Times, 7 août.

SOBOTKA, Tomáš, Vegard SKIRBEKK & Dimiter PHILIPOV (2011), « Economic recession and fertility in the developed world », in Population and Development Review, vol. 37, n° 2.

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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 19:14
Booms, crises et reprises : n’est-il pas temps de changer de paradigme ?

La vision traditionnelle des cycles d’affaires repose sur trois grandes idées : le PIB réel fluctue autour d’une tendance ; cette tendance, appelée « production potentielle », serait déterminée du côté de l’offre ; et les fluctuations trouveraient leur origine dans des chocs de demande (cf. schéma 1). Selon cette vision, la récession serait généralement provoquée par un choc de demande négatif : l’affaiblissement de la demande globale pousserait la production sous son niveau potentiel, mais la production reviendrait rapidement à sa trajectoire initiale lors de la reprise. Bref, les pertes de production ne seraient que temporaires.

SCHEMA 1  La vision traditionnelle du cycle d’affaire

La Grande Récession amène à douter d’un tel paradigme. En effet, suite à la crise financière mondiale, la croissance économique n’a pas connu de puissant rebond et la reprise est restée lente pendant près de neuf ans. Au cours de cette période, les prévisions de croissance de la plupart des institutions ont été régulièrement révisées à la baisse. Entre 2000 et 2007, la croissance moyenne s’élevait respectivement à 2,7 % et 4,5 % aux Etats-Unis et dans le monde ; elle atteint respectivement 2,1 % et 3,8 % entre 2010 et 2017.

Cette dynamique du PIB est toutefois loin d’être exceptionnelle au regard de l’Histoire, même si l’on se concentre sur la seule période d’après-guerre. En effet, Valerie Cerra et Sweta Saxena (2005a, 2005b) avaient mis en évidence que les crises financières qui avaient respectivement touché la Suède et les pays asiatiques au cours des années quatre-vingt-dix ont durablement affecté leur activité économique. Surtout, Cerra et Saxena (2008) ont constaté, en étudiant un échantillon de 190 pays, que les crises de balance des paiements et les crises bancaires ont par le passé été suivies en moyenne par une perte permanente du niveau de la production réelle : celle-ci a beau renouer avec une croissance à un moment ou à un autre, la trajectoire qu’elle finit par rejoindre est inférieure à celle qu’elle suivait avant la crise. La perte en termes de production s’élève en moyenne à 5 % suite à une crise de la balance des paiements, à 10 % suite à une crise bancaire et à 15 % suite à une crise jumelle. En outre, les récessions affectent durablement l’activité même si elles ne sont pas synchrones avec une crise financière.

Cerra et Saxena (2017) confirment que ces conclusions restent valides lorsqu’elles étendent l’échantillon de données jusqu’à l’année 2013 : le taux de croissance moyen durant les années d’expansion d’une reprise est significativement plus faible que celui observé sur l’ensemble des années d’expansion. En effet, lorsqu’une reprise s’amorce, c’est-à-dire lorsque la croissance redevient positive après une récession, cette croissance est inférieure de 0,8 points de pourcentage par rapport à la moyenne lorsque la récession est associée à une crise bancaire et inférieure de 0,5 points de pourcentage par rapport à la moyenne lorsque la récession n’est pas associée à une crise bancaire. La croissance économique est inférieure de 0,6 points de pourcentage par rapport à la moyenne lors des quatre premières années de reprise suite à une récession synchrone à une crise financière ; elle est inférieure de 0,3 points de pourcentage par rapport à la moyenne au cours des quatre premières années de reprise suite à une récession qui n’a pas été associée à une crise bancaire.

Cette persistance des dommages macroéconomiques suggère l’existence de puissants effets d’hystérèse. Par conséquent, Cerra et Saxena appellent à abandonner le paradigme traditionnel des cycles d’affaires pour prendre en compte ces effets. En effet, au mieux, suite à une récession, la reprise permettra à la croissance de revenir à son rythme d’avant-crise, mais sans pour autant que le PIB revienne à sa trajectoire d’avant-crise. Par conséquent, la production ne fluctue pas autour d’une tendance croissante à long terme, puisque les chocs que connaît l’économie modifient la trajectoire suivie (cf. schéma 2). Cerra et Saxena en concluent que le cycle d’affaires n’est absolument pas cyclique.

SCHEMA 2 La réalité du cycle d’affaire 

Un tel constat est bien évidemment cohérent avec la théorie du cycle d’affaires réel (real business cycle) : selon celle-ci, les fluctuations économiques sont générées par des chocs de productivité qui conduisent à une modification de la tendance même que suit la production. Toutefois, il est peu probable qu’un pays ou l’ensemble de l’économie mondiale puisse soudainement connaître une perte de productivité sur une aussi grande échelle et une régression technologique. En outre, Cerra et Saxena constatent que les crises bancaires se traduisent en moyenne par une chute des prix de 2 % à long terme dans les pays développés. Par conséquent, la baisse simultanée de la production et des prix suggèrent que ce sont bien des chocs de demande qui sont à l’œuvre. Bref, ces constats remettent en cause l’hypothèse habituelle que les choses de demande n’ont que des effets transitoires : en raison des effets d’hystérèse, une baisse de la demande globale peut déprimer durablement l’offre globale. Par exemple, la faiblesse de la demande peut désinciter les entreprises à investir, ce qui non seulement contribue à la faiblesse de la demande à court terme, mais aussi se traduit par une réduction du stock de capital à long terme. FMI (2015) a ainsi constaté que l’investissement des entreprises s’est fortement contracté dans les pays développés au cours de la crise financière mondiale, mais aussi que c’est en raison de la faiblesse de l’activité s’il est resté par la suite déprimé.

Cerra et Saxena rejettent aussi l’idée que la faiblesse des reprises puisse s’expliquer par des booms insoutenables à la veille des crises, c’est-à-dire qu’elle puisse simplement refléter un retour à une trajectoire soutenable. En étudiant plusieurs décennies de données relatives à plus de 160 pays, elles constatent que la croissance du PIB que l’on peut observer juste avant le pic du cycle d’affaires ou juste avant une crise bancaire ou une crise de devise est plus faible que la croissance moyenne observée sur l’ensemble des années d’expansion. La croissance du PIB est en fait particulièrement faible avant une crise.

Ces divers résultats ont de profondes implications pour la politique économique. Si effectivement les pertes durables de production résultent de chocs de demande, alors on peut penser que les politiques conjoncturelles, en stimulant la demande globale, peuvent réduire les effets d’hystérèse. Valerie Cerra, Ugo Panizza et Sweta Saxena (2013) ont par exemple montré que les politiques macroéconomiques peuvent influencer le rythme des reprises et contribuer à réduire les pertes de production qui résultent des récessions. En l’occurrence, l’assouplissement monétaire, la relance budgétaire, la dépréciation du taux de change réel, l’aide étrangère et une plus grande flexibilité du taux de change sont susceptibles d’amplifier le rebond de l’activité. Dans les pays développés, la relance budgétaire semble particulièrement efficace pour stimuler la reprise suite à une récession synchrone à une crise bancaire.

 

Références

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2005a), « Eurosclerosis or financial collapse: Why did Swedish incomes fall behind? », FMI, working paper, n° 05/29.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2005b), « Did output recover from the Asian crisis? », FMI, staff paper, vol. 52, n° 1.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2008), « Growth dynamics: The myth of economic recovery », in American Economic Review, vol. 98, n° 1.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2017), « Booms, crises, and recoveries: A new paradigm of the business cycle and its policy implications », FMI, working paper, n° 17/250.

CERRA, Valerie, Ugo PANIZZA & Sweta C. SAXENA (2013), « International evidence on recovery from recessions », in Contemporary Economic Policy, vol. 31, n° 2.

FMI, (2015), « Private investment: What’s the holdup? », World Economic Outlook, chapitre 4.

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 11:09
Deux décennies de cycle d’affaires au Portugal

Olivier Blanchard et Pedro Portugal (2017) ont récemment proposé une vision synthétique des grandes tendances macroéconomiques qui ont marqué le Portugal depuis le milieu des années quatre-vingt-dix ; ce faisant, ils actualisent une étude réalisée dix ans auparavant par Blanchard (2007). Leur analyse montre qu’au cours des deux dernières décennies l’économie portugaise a connu successivement un boom (jusqu’en 2002), un ralentissement de la croissance, un arrêt soudain dans les afflux de capitaux (à partir de 2008), puis enfin une lente reprise (depuis 2013).

Le boom portugais a commencé au milieu des années quatre-vingt-dix. L’accession à la zone euro et la perspective d’une accélération subséquente de la croissance portugaise a incité les institutions étrangères à davantage prêter aux Portugais, tandis que la baisse subséquente des taux d’intérêt (aussi bien nominaux que réels) a contribué à inciter les Portugais à davantage emprunter. Les entrées de capitaux se sont accrues et sont passées par l’intermédiaire des banques portugaises pour financer les résidents. Entre 1997 et 2001, le ratio prêts sur dépôts est alors passé de 75 % à 128 %, la dette des ménages de 52 % à 118 % du revenu disponible et la dette des sociétés non financières de 121 % à 147 % du PIB.

Entre 1995 et 2001, le crédit a alimenté la demande globale et par là la croissance économique ; celle-ci s’est maintenue au rythme de 3,5 % par an, tandis que le taux de chômage passait de 6,6% à 4,4 %. La politique budgétaire était alors été expansionniste, donc procyclique, si bien qu’elle a contribué au boom de l’activité ; pour autant, le poids de la dette publique a décliné, en passant de 58 % à 53 % du PIB. Les salaires nominaux ont augmenté de 4,9 % par an en moyenne, tandis que la croissance de la productivité se maintenait au rythme moyen de 1,8 % par an, si bien que les coûts du travail ont augmenté de 20 %, bien au-delà de la moyenne de la zone euro (en l’occurrence 4,3 %). La hausse des importations impulsée par la forte croissance, d’une part, et le freinage des exportations associé à la dégradation de la compétitivité, d’autre part, ont contribué à une détérioration du compte courant : le déficit courant est passé de 0,2 % à 10,4 % du PIB.

Le boom laisse place à un ralentissement de l’activité en 2002 : entre 2002 et 2007, la croissance s’est élevée en moyenne à 1,1 % par an au Portugal, soit à un rythme bien inférieur à celui de la croissance de la zone euro, tandis que le taux de chômage passait de 4,4 % à 8,7 %. Ce ralentissement de la croissance résulte de l’essoufflement de la demande intérieure. Ce dernier pourrait notamment s’expliquer par le fait que l’effet accélérateur se soit essoufflé, aussi bien pour les entreprises que pour les ménages : une fois que ces derniers ont acquis les biens durables qu’ils désiraient, ils ont eu tendance à réduire leurs dépenses. Le gouvernement a alors assoupli sa politique budgétaire pour stimuler la demande globale : non seulement la croissance économique s’en est trouvée peu stimulée, mais le ratio dette publique sur PIB est passé de 53 % à 68 % entre 2001 et 2007. Avec la faiblesse de la croissance, l’endettement privé a également poursuivi sa hausse : la dette des ménages est passée de 118 % à 146 % du revenu disponible pour les ménages et de 147 % à 185 % du PIB pour les entreprises. Le déficit courant s’est maintenu, notamment sous l’effet de la dégradation de la compétitivité portugaise et l’accentuation de la concurrence des pays d’Europe de l’Est.

Comme les autres pays européens, le Portugal a subi deux gros chocs négatifs à partir de 2008. Tout d’abord, la crise financière mondiale a non seulement directement freiné son activité en déprimant ses exportations, mais elle a aussi entraîné une hausse des coûts de financement et par là un resserrement du crédit. La politique budgétaire s’est initialement assouplie et le déficit primaire ajusté en fonction de la conjoncture s’est fortement détérioré, en passant de 1,5 % à 9,8 % entre 2007 et 2010, ce qui n’a pas empêché le PIB de chuter dès 2009. Ensuite, le Portugal fut touché par la crise de la zone euro, dans le sillage de la crise grecque de 2010. Avec l’écroulement des entrées de capitaux, l’économie portugaise a alors été contrainte à subir un douloureux ajustement interne.

Entre 2008 et 2013, le PIB a décliné au rythme moyen de 1,3 %, tandis que le taux de chômage augmentait de 8,7 % à 16,2 %. Avec la perte d’accès au financement de marché, la politique budgétaire est devenue fortement restrictive, contribuant à une amélioration du solde primaire ajusté, qui est passé d’un déficit de 9,8 % en 2010 à un excédent de 2,3 % en 2013, mais certainement en déprimant l’activité. L’endettement public a donc continué d’augmenter, en passant de 68 % à 129 % du PIB entre 2007 et 2013, ce qui a contribué à alimenter la défiance des marchés vis-à-vis des titres portugais. L’endettement privé s’est maintenu à un niveau élevé, ce qui s’est traduit par une multiplication des prêts non performants. Le solde courant s’est certes amélioré au cours de cette période, en passant d’un déficit de 9,7 % à un excédent de 1,4 % du PIB, mais essentiellement en conséquence de la faiblesse de la demande intérieure, qui s’est traduite par un effondrement des importations. Pour autant, les exportations ont augmenté à un rythme de 2,7 % par an. Si les coûts unitaires du travail ne se sont que très faiblement accrus au cours de cette période, cela ne s’est pas traduit par une baisse des prix à l’exportation, mais par une hausse du taux de marge des entreprises.

A partir de 2014, le Portugal connaît une timide reprise. La croissance du PIB s’est élevée en moyenne à 1,3 % par an entre 2014 et 2016 et le FMI s’attend à ce qu’elle se poursuive à ce rythme au moins jusqu’en 2021, notamment en raison de la faiblesse de la croissance potentielle. Pour autant, le taux de chômage a diminué, en passant de 16,2 % à 11,1 % entre 2013 et 2016. D’après les prévisions du FMI, les exportations devraient croître plus rapidement que le PIB, mais moins que les importations ; si la demande continue de s’améliorer, l’excédent courant risque de laisser place à un déficit croissant. Avec la faiblesse de la croissance, l’endettement privé et public va rester à un rythme élevé. Le ratio dette publique sur PIB était de 129 % du PIB en 2013 ; le FMI s’attend à ce qu’il ne diminue que lentement (il devrait notamment atteindre 124 % en 2021).

Blanchard et Portugal concluent leur étude en passant en revue les options en matière de politique économique. Selon eux, l’austérité budgétaire, la réduction des salaires et prix nominaux et la sortie de la zone euro ne sont absolument pas désirables, notamment parce que mesures risqueraient de dégrader sans nécessité l’activité économique. Par contre, le gouvernement doit s’attaquer au problème des prêts non performants, notamment via des recapitalisations, afin que les banques puissent de nouveau jouer efficacement leur rôle d’intermédiaires ; des réformes structurelles devraient être adoptées pour stimuler la croissance potentielle et inciter les entreprises à réduire leurs prix à l’exportation ; même si le ratio d’endettement public est élevé, la politique budgétaire doit être assouplie pour financer la recapitalisation des banques, pour stimuler la croissance de court terme en renforçant la demande globale et pour compenser les effets adverses des réformes structurelles à court terme.

 

Références

BLANCHARD, Olivier (2007), « Adjustment within the euro: The difficult case of Portugal », in Portuguese Economic Journal, vol. 6, n° 1.

BLANCHARD, Olivier, & Pedro PORTUGAL (2017), « Boom, slump, sudden stops, recovery, and policy options: Portugal and the euro », PIIE, working paper, juillet, n° 17-8.

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 16:00
Les estimations de la production potentielle ne sont pas insensibles à la conjoncture 

Dans les pays développés, la production a connu des baisses durables suite à la crise financière mondiale ; celles-ci se sont accompagnées d’amples révisions de la production potentielle. Par exemple, les estimations de la production potentielle des Etats-Unis ont été systématiquement révisées à la baisse depuis la Grande Récession, si bien que la déviation de la production par rapport à sa trajectoire d’avant-crise est désormais réinterprétée comme traduisant une dégradation permanente des capacités de production de l’économie (cf. graphique).

GRAPHIQUE  Trajectoire observée de la production étasunienne et estimations de la production potentielle par le CBO en différentes dates (déviation logarithmique par rapport au premier trimestre 2007)

Les estimations de la production potentielle ne sont pas insensibles à la conjoncture 

source : Coibion et alii (2017) 

Beaucoup ont alors estimé que la production des pays développés ne reviendrait pas à la trajectoire qu’elle suivait avant la crise : nous sommes définitivement plus pauvres que nous ne le serions si la crise financière mondiale n’avait pas eu lieu. C’est notamment ce que suggèrent Jane Haltmaier (2012), Laurence Ball (2014), le FMI (2015), Robert Martin et alii (2015), Olivier Blanchard et alii (2015) ou encore Antonio Fatás et Larry Summers (2015), qui se sont focalisés sur les dommages à long terme des plans d’austérité. Ces diverses études suggèrent que des effets d’hystérèse ont pu être à l’œuvre et ainsi contribuer à ce que la mauvaise conjoncture laisse des stigmates permanents sur l'activité : les travailleurs qui se sont retrouvés au chômage ont durablement perdu en compétences, donc en efficacité ; comme la faiblesse de la demande a pu désinciter les entreprises à investir (et le rationnement du crédit les empêcher de le faire), le stock de capital physique s’est peut-être fortement détérioré, ce qui freine toute hausse de la production à moyen terme et par là même l’absorption du chômage ; la faiblesse des dépenses de recherche-développement a pu durablement freiner l’innovation, etc. Or, si la production potentielle s’est fortement détériorée, les autorités publiques disposent d’une moindre marge de manœuvre pour stimuler l’activité économique via leurs politiques conjoncturelles. Par exemple, si l’écart de production (output gap) est moins important qu’on ne le pense, les politiques de demande pourraient difficilement accroître la production et risqueraient surtout de se traduire par une accélération de l’inflation.

En utilisant diverses estimations de la production potentielle pour les Etats-Unis et d’autres pays développés, Olivier Coibion, Yuriy Gorodnichenko et Mauricio Ulate (2017) constatent que les estimations en temps réel du PIB potentiel réagissent aux chocs conjoncturels qui n’ont qu’un impact transitoire sur l’activité économique, mais aussi qu’elles réagissent graduellement aux chocs qui ont des effets durables sur l’activité. Qu’importe la nature des chocs, les estimations en temps réel du PIB potentiel s’ajustent graduellement à ceux-ci, à l’instar d’une moyenne mobile des variations passées de la production. Par conséquent, étant donné la lenteur des ajustements aux chocs et l’incapacité des estimations à distinguer entre les chocs qui affectent durablement l’activité et ceux qui ne le font pas, les estimations de la PIB potentiel ne renseignent pas davantage à propos des changements touchant celle-ci que ne le font les simples mesures de tendances statistiques. Autrement dit, le fait que les estimations du PIB potentiel soient révisées, que ce soit à la hausse ou à la baisse, disent peu de choses sur d’éventuels changements permanents du PIB.

S’appuyant notamment sur les données de diverses institutions comme le CBO, la Fed, le FMI et l’OCDE, Coibion et ses coauteurs observent l’évolution de production potentielle et de ses estimations suite à divers chocs, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans d’autres pays développés.  Premièrement, ils ont beau constater que les chocs monétaires n’ont que des effets transitoires sur le PIB, ils observent que ces chocs sont suivis par un changement graduel des estimations du PIB potentiel. Deuxièmement, les hausses de dépenses publiques ne semblent avoir que des effets transitoires sur le PIB, mais les estimations de PIB potentiel réagissent lentement à ces chocs budgétaires, et ce dans le même sens que le PIB à court terme. Ces deux premiers constats montrent que les estimations du PIB potentiel sont sensibles aux fluctuations conjoncturelles du PIB que génèrent les chocs de demande. Troisièmement, les chocs de productivité ont des effets immédiats et durables sur le PIB, mais les estimations du PIB potentiel répondent seulement très graduellement à ces chocs ; elles n’incorporent pleinement les gains de productivité qu’après plusieurs années. Quatrièmement, avec les chocs fiscaux, les estimations de PIB potentiel ne rattrapent qu’avec un gros retard les variations effectives du PIB. Ainsi, ces deux derniers constats indiquent que les estimations du PIB potentiel capturent correctement les changements touchant celui-ci, mais lentement : les estimations du PIB potentiel présentent une trop faible sensibilité conjoncturelle aux chocs d’offre.

Coibion et ses coauteurs estiment que certains modèles vectoriels autorégressifs (VAR) structurels permettent d’éviter de telles erreurs, notamment en temps réel. Ces modèles suggèrent que la production potentielle aurait moins décliné dans le sillage de la Grande Récession que nous ne le pensons. Par exemple, selon leurs estimations, la production américaine serait toujours inférieure à 10 points de pourcentage à son niveau potentiel. Par conséquent, les autorités publiques disposent d’une plus grande marge de manœuvre que nous ne le pensons pour stimuler l’activité économique et réduire le chômage en assouplissant leurs politiques conjoncturelles. 

 

Références

BALL, Laurence M. (2014), « Long-term damage from the Great Recession in OECD countries », NBER, working paper, n° 20185, mai.

BLANCHARD, Olivier, Eugenio CERUTTI & Lawrence SUMMERS (2015), « Inflation and activity – Two explorations and their monetary policy implications », FMI, working paper.

COIBION, Olivier, Yuriy GORODNICHENKO & Mauricio ULATE (2017), « The cyclical sensitivity in estimates of potential output », NBER, working paper, n° 23580.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2015), « The permanent effects of fiscal consolidations », NBER, working paper, n° 22734.

FMI (2015), « Where are we headed? Perspectives on potential output », World Economic Outlook, chapitre 3.

HALTMAIER, Jane (2012), « Do recessions affect potential output? », Fed, international finance discussion paper, n° 1066.

MARTIN, Robert, Teyanna MUNYAN & Beth Anne WILSON (2015), « Potential output and recessions: Are we fooling ourselves? », Fed, international finance discussion paper, n° 1145.

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 20:05
Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

Au cours des décennies, les pays émergents ont joué un rôle de plus en plus crucial dans l’économie mondiale. Entre 2010 et 2015, ils ont représenté plus d’un quart de la production mondiale et plus de la moitié de la croissance de la production mondiale.

GRAPHIQUE 1  Part des pays émergents dans la production mondiale (en %)

Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

Les sept plus grandes économies émergentes, en l’occurrence la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Turquie, le Mexique et l’Indonésie, représentent environ 80 % de la production totale des pays émergents. La croissance de ces sept économies a également été la principale source de croissance dans les pays émergents. En effet, elles entretiennent des fortes relations commerciales et financières avec les autres pays émergents, en particulier avec ceux qui sont présents dans leur voisinage géographique. 

GRAPHIQUE 2  Part des pays émergents dans la croissance mondiale (en points de %)

Comment la croissance des grands pays émergents affecte-t-elle celle du reste du monde ?

En analysant des données relatives à la période s’écoulant entre le premier trimestre 2000 et le deuxième trimestre 2015, Raju Huidrom, Ayhan Kose et Franziska Ohnsorge (2017) ont alors cherché à déterminer empiriquement quelle est l’ampleur des répercussions de la croissance des sept plus grandes économies émergentes sur celle du reste du monde. Ils tirent trois grands constats de leur analyse. Premièrement, les répercussions des sept plus grands pays émergents sont significatives. En effet, une hausse d’un point de pourcentage de la croissance des sept plus grands pays émergents est associée à une hausse de 0,9 point de pourcentage de la croissance des autres pays émergents et de 0,6 point de pourcentage de la croissance mondiale après un délai de trois ans. Deuxièmement, même si les répercussions de la croissance dans les sept plus grandes économies émergentes sont significatives, les répercussions de la croissance des sept plus grandes économies développées sont encore plus importantes. La croissance des autres économies émergentes et de l’économie mondiale est entre 0,5 à 3 fois plus sensible à la croissance des sept plus grands pays développés qu’à celle des sept plus grands pays émergents. De plus, les fluctuations de la croissance des sept plus grands pays avancés expliquent une plus grande part des fluctuations de la croissance des autres pays émergents et de l’économie mondiale que les fluctuations de la croissance des sept plus grands pays émergents. Troisièmement, les répercussions de la croissance chinoise sur le reste du monde sont plus amples et plus durables que les répercussions de la croissance des six grands autres pays émergents.

 

Référence

HUIDROM, Raju, M. Ayhan KOSE & Franziska OHNSORGE (2017), « How important are spillovers from major emerging markets? », CAMA, working paper, n° 37/2017, mai.

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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 20:36
Les reliefs de la croissance

Au terme des divers travaux menés par des historiens et des économistes comme Angus Maddison, nous considérons aujourd’hui que la croissance économique est un phénomène relativement récent au regard de l’histoire de l’humanité. En fait, pour l’ère qui précède le dix-neuvième siècle, nous avons tendance à croire que les pays étaient piégés dans une véritable « trappe malthusienne » et que leur niveau de vie stagnait à long terme ; ce n'est qu’avec la Révolution industrielle que les pays auraient commencé à connaître une croissance significative de leur niveau de vie à long terme, et encore, pour une poignée d’entre eux initialement.

C’est l’idée d’une telle stagnation prolongée que plusieurs études ont récemment remise en cause.

En observant les données relatives au PIB par tête de six pays européens au cours des sept derniers siècles, Roger Fouquet et Stephen Broadberry (2015) avaient certes confirmé que la croissance soutenue était un phénomène récent, mais ils avaient rejeté l’idée qu’il n’y avait pas eu de croissance des niveaux de vie à long terme avant la Révolution industrielle. En effet, les six pays qu’ils ont étudiés ont connu une croissance du niveau de vie avant le dix-neuvième siècle pendant de longues périodes, même si ces dernières ont souvent été suivies par de longues phases de déclin économique. Ces conclusions sont confirmées dans l’étude du pays pour lequel nous disposons des données les plus éloignées dans le temps : la Grande-Bretagne [Broadberry et alii, 2011].

Stephen Broadberry et John Joseph Wallis (2017) ont affiné ces résultats en étudiant des données annuelles qui remontent jusqu’au treizième siècle. Ils constatent que les taux de croissance lors des expansions et les taux de décroissance lors des contractions de l’activité étaient élevés et volatiles. Lorsque les taux de croissance étaient élevés lors des expansions, les taux de décroissance lors des contractions tendaient également à être élevés. Inversement, lorsque les taux de croissance étaient faibles lors des expansions, les taux de décroissance lors des contractions tendaient également à être faibles. Surtout, ils montrent que l’amélioration des performances économiques à long terme ne s’explique pas par une hausse du taux de croissance lors des expansions, mais par une baisse de la fréquence et le rythme des épisodes de contractions. En fait, la croissance globale s’est accélérée alors même que le taux de croissance a eu tendance à décliner lors des expansions : l’accélération globale de la croissance s’explique par une plus grande fréquence d’expansions et par une réduction du taux de décroissance lors des épisodes de contraction.

Ces constats ne devraient pas être si étonnants. Plusieurs études ont abouti à des constats similaires en analysant la dynamique de croissance parmi les pays développés et les pays en développement ces dernières décennies. Par exemple, William Easterly, Michael Kremer, Lant Pritchett et Larry Summers (1993) avaient montré, à partir de données postérieures à 1950, que les pays en développement se distinguaient des pays développés non pas par le fait qu’ils croissent plus lentement lors des expansions, mais par le fait que leurs expansions sont plus courtes et qu’ils connaissent plus fréquemment des années de contraction rapide de leur activité, des épisodes de « renversement de la croissance » (growth reversals). Lant Pritchett (2000) a utilisé des analogies avec la topographie pour distinguer les pays qui ont réussi leur transition vers un régime moderne de croissance économique et ceux qui n’y sont pas parvenus. Selon lui, la croissance économique moderne s’apparente à une « colline » qui ne cesse de grimper et les pays ne peuvent y parvenir qu’après avoir amorti les renversements de croissance, c’est-à-dire après avoir évité aussi bien les « montagnes » (une rapide croissance suivie par une forte contraction) que les « plaines » (des stagnations continues), les « plateaux » (une croissance rapide suivie par une stagnation) ou encore les « vallées » (des déclins réguliers).

La plupart des études qui se sont portées sur les siècles passés, notamment sur l’accélération de la croissance globale lors de la Révolution industrielle, se sont pourtant focalisées sur les facteurs susceptibles d’accélérer la croissance. Broadberry et Wallis se sont alors penchés sur les facteurs susceptibles d’influencer le rythme des contractions de l’activité, notamment le changement structurel, le progrès technique, la dynamique démographique et le changement dans la fréquence des guerres. Premièrement, l’agriculture, avec les sécheresses et autres intempéries, exposait régulièrement l’économie à des contractions, or la part de l’agriculture dans l’économie a eu tendance à décliner au cours du temps ; pour autant, Broadberry et Wallis estiment que ce changement structurel est plutôt une conséquence plutôt qu’une cause du développement économique. Deuxièmement, le progrès technique a pu contribuer à ce que les pays connaissent une légère croissance plutôt qu’une forte contraction lors des ralentissements de l’activité. Troisièmement, un ralentissement de la croissance de la population peut contribuer à freiner les contractions de l’activité, bien que dans plusieurs cas, le passage vers le régime moderne de croissance économique s’est accompagné d’une accélération de la croissance démographique. Quatrièmement, une réduction de la fréquence des guerres a pu amortir l’ampleur des contractions, bien que le passage vers le régime moderne de croissance ait souvent eu lieu durant des périodes d’intensification, plutôt que d’atténuation des conflits. Au final, Broadberry et Wallis estiment que le changement institutionnel, notamment avec l’adoption d’un système de règles impersonnelles, constitue le principal facteur derrière la réduction des phases de contraction. Il a notamment permis à l’économie de se diversifier, de connaître une accélération du progrès technique et une transition démographique, mais aussi de favoriser la paix.

 

Références

BROADBERRY, Stephen, Bruce M. S. CAMPBELL, Alexander KLEIN, Mark OVERTON & Bas VAN LEEUWEN (2011), « British economic growth, 1270-1870: An output-based approach », London School of Economics, document de travail.

BROADBERRY, Stephen, & John Joseph WALLIS (2017), « Growing, shrinking, and long run economic performance: Historical perspectives on economic development », NBER, working paper, n° 23343, avril.

EASTERLY, William, Michael KREMER, Lant PRITCHETT & Lawrence SUMMERS (1993), « Good policy or good luck: Country growth performance and temporary shocks », in Journal of Monetary Economics, vol. 32, n° 3.

FOUQUET, Roger, & Stephen BROADBERRY (2015), « Seven centuries of European economic growth and decline », in Journal of Economic Perspectives, vol. 29, n° 4, automne.

PRITCHETT, Lant (2000), « Understanding patterns of economic growth: Searching for hills among plateaus, mountains and plains », in World Bank Economic Review, n° 14.

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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 17:29
Surestime-t-on la croissance chinoise ?

Selon les statistiques officielles données par les autorités chinoises, la croissance économique a été, entre 1995 et 2011, substantiellement plus forte en Chine que dans n’importe quel autre pays au monde. Au cours de cette période, la croissance de la production chinoise se serait en effet élevée en moyenne à 9 % par an, tandis que la croissance de la consommation urbaine s’élevait quant à elle à 7 % [Nakamura et alii, 2016]. Les taux de croissance chinois ont été on seulement exceptionnellement élevés, mais ils ont aussi été remarquablement stables : rares sont les fois ont-ils ont été inférieurs à 5 %, même durant les périodes les plus moroses.

Beaucoup ont régulièrement fait part de leurs doutes quant à la fiabilité des statistiques officielles chinoises, notamment des estimations de la croissance économique. Les autorités chinoises ont en effet un réel intérêt politique à déclarer que la croissance économique est à la fois forte et stable, or l’institution en charge de la comptabilité nationale est très loin d’être indépendante du pouvoir. En 2007, Li Keqiang, qui est actuellement Premier ministre, mais qui était alors gouverneur d’une province, avait admis auprès d’un diplomate américain que les statistiques officielles étaient artificielles et qu’il préférait suivre une moyenne arithmétique simple de la production d’électricité, du fret ferroviaire et des prêts bancaires pour jauger de l’activité économique de sa province. Depuis la révélation de ces propos officieux, beaucoup d’analystes s’appuient sur ces trois indicateurs pour reconstituer « l’indice de Li Keqiang » et ainsi obtenir ce qu’ils estiment être une image plus fiable de la croissance économique.

Les chiffres officiels  de la croissance chinoise ont récemment suscité une vague de commentaires particulièrement suspicieux. Malgré un krach boursier en juin et une dévaluation surprise du renminbi, qui suggéraient une forte contraction de l’activité, les autorités chinoises n’ont en effet reporté qu’une très légère baisse de la croissance en 2015 par rapport à l’année précédente (6,8 %, contre 7,2 % pour 2014). Les estimations de la croissance chinoise basées sur l’indice Li Keqiang » indiquaient quant à elles une contraction de l’activité au cours de quatre années parmi les six qui viennent de s’écouler, en particulier au cours de l’année 2015. Beaucoup ont estimé qu’au cours de cette dernière, la véritable croissance chinoise était certainement inférieure à 5 %, voire à 3 %, ce qui suggérait que l’économie chinoise amorçait un « atterrissage dur » (hard landing). 

Tout le monde ne partage toutefois pas ce pessimisme. En effet, les autorités locales ont certes intérêt à donner des chiffres de production au plus proche des objectifs de la planification, mais cela peut aussi bien les inciter à donnés surestimer leur production lors des phases de morosité économique qu’à les sous-estimer lors des phases d’emballement. D’autre part, si certaines combinaisons d’indicateurs alternatifs peuvent effectivement donner une image précise de l’activité économique à un instant donné, il n’est pas impossible que la relation entre ces variables change au cours du temps à mesure que l’économie se transforme.

Emi Nakamura, Jón Steinsson et Miao Liu (2016) ont ajusté les chiffres de croissance officiels en s’appuyant sur les courbes d’Engel, c’est-à-dire sur le constat empirique selon lequel une part décroissante des dépenses totales est consacrée aux biens de première nécessité et une part croissante de ces mêmes dépenses est consacrée aux biens de luxe à mesure que le revenu augmente. Ils ont constaté que la croissance du PIB chinois entre 1995 et 2011 a été bien moins lisse que ne le suggèrent les statistiques officielles. En l’occurrence, à la fin des années 1990, l’inflation aurait été surestimée et la croissance sous-estimée de plusieurs points de pourcentage. Inversement, les statistiques officielles auraient fortement surestimé la croissance économique à partir de 2002 ; la croissance aurait même été négative en 2007 et en 2008. 

Hunter Clark, Maxim Pinkovskiy et Xavier Sala-i-Martin (2017a, 2017b) ont utilisé les données relatives aux vues satellites de l’éclairage nocturne pour comparer le pouvoir prédictif de divers indicateurs macroéconomiques, notamment du PIB, pour estimer le revenu et son taux de croissance. Ils confirment que les variables de Li Keqiang permettent de prévoir relativement bien la croissance de l’éclairage nocturne en Chine, donc la croissance du revenu, mais ils rejettent toutefois l’idée qu’il faille donner la même pondération à chaque variable : les prévisions données par la combinaison de ces variables sont plus justes si l’on donne une plus grande pondération pour les prêts bancaires et une moindre pondération pour le fret ferroviaire.

GRAPHIQUE  Croissance du PIB chinois selon les chiffres officiels et les prévisions de Clark et alii (en %)

Surestime-t-on la croissance chinoise ?

En outre, l’analyse de Clark et de ses coauteurs les amène à rejeter l’idée selon laquelle l’économie chinoise s’est fortement contractée à la fin de l’année 2015. Elle suggère même que le taux de croissance chinois a été plus élevé que ne l’indiquent les statistiques officielles (cf. graphique). Ce constat est d’autant plus surprenant que la majorité des autres indicateurs alternatifs utilisés pour déterminer la croissance chinoise suggèrent quant à eux un plus fort ralentissement de la croissance chinoise entre 2014 et 2016 que ne l’indiquent les chiffres officiels. L’analyse de Clark et ses coauteurs ne leur permet pas d’expliquer précisément pourquoi les chiffres officiels sous-estiment et non surestiment la croissance du PIB. L’une des explications qu’ils jugent cohérentes avec leurs résultats est celle selon laquelle la comptabilité nationale chinoise aurait tendance à sous-estimer le taux de croissance des services, alors même que ces derniers représentent une part croissante de la production chinoise. 

 

Références

CLARK, Hunter, Maxim PINKOVSKIY & Xavier SALA-I-MARTIN (2017a), « China's GDP growth may be understated », NBER, working paper, n° 23323, avril.

CLARK, Hunter, Maxim PINKOVSKIY & Xavier SALA-I-MARTIN (2017b), « Is Chinese growth overstated? », in Banque de réserve fédérale de New York, Liberty Street Economics (blog), 19 avril.

NAKAMURA, Emi, Jón STEINSSON & Miao LIU (2016), « Are Chinese growth and inflation too smooth? Evidence from Engel curves », in American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 8, n° 3.

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 18:13
Dans quelle mesure la croissance domestique est-elle influencée par le reste du monde ?

Dès lors qu’une économie s’ouvre à l’extérieur, son activité domestique est susceptible d’être affectée par les dynamiques à l’œuvre dans le reste du monde. Beaucoup considèrent en l’occurrence que les échanges commerciaux et les relations financières constituent les principaux canaux par lesquels les chocs se transmettent d’un pays à l’autre. En effet, si une économie tombe en récession, la contraction de l’investissement et de la consommation domestiques se traduit par une baisse des importations, ce qui déprime l’activité des partenaires à l’échange et accroît les chances que ceux-ci basculent à leur tour en récession ; réciproquement, lorsque la croissance économique s’accélère dans un pays, les importations tendent à augmenter avec la demande domestique, ce qui accroît les exportations des partenaires à l’échange et stimule par là leur activité. Les liens financiers jouent par contre un rôle plus ambigu, dans la mesure où ils peuvent aussi bien amplifier qu’amortir la transmission des chocs d’une économie à l’autre. D’un côté, si un pays bascule en récession, les banques domestiques risquent de réduire leur activité (notamment l’octroi de crédit) aussi bien à l’intérieur du pays que dans le reste du monde, si bien que la finance contribue par ce biais à transmettre les chocs d’une économie à l’autre. De l’autre, si un pays bascule en récession, les résidents pourront continuer de bénéficier de hauts rendements dans les économies en forte croissance s’ils ont la possibilité de placer leur épargne à l’étranger, auquel cas la finance contribue par ce biais à lisser les chocs sur la demande domestique.

Plusieurs études ont mis en évidence une composante commune dans les fluctuations des productions nationales, suggérant l’existence d’un véritable cycle d’affaires international, voire mondial. C’est le cas de Robin Lumsdaine et Eswar Prasad (2003), qui se sont focalisés  sur un échantillon de 17 pays développés, ou encore d’Ayhan Kose, Eswar Prasad et Marco Terrones (2003), qui ont analysé un large échantillon composé aussi bien de pays développés que de pays en développement. Beaucoup ont affirmé que les effets de débordement internationaux ont gagné en intensité ces dernières décennies, dans la mesure où les économies se sont davantage ouvertes. Par exemple, Ayhan Kose, Christopher Otrok et Charles Whiteman (2008) estiment que le facteur commun explique en moyenne une plus grande part de la production, de la consommation et de l’investissement entre 1986 et 2003, c’est-à-dire lors de la récente période de mondialisation, qu’entre 1960 et 1972, marquant l’ère de Bretton Woods. Toutes les études ne concluent toutefois pas à une plus grande synchronisation des cycles économiques. Par exemple, Eric Monnet et Damien Puy (2016) ont récemment affirmé que la période de mondialisation n’est pas associée à une plus grande synchronisation des productions au niveau mondial : le cycle d’affaires mondial a été aussi fort durant l’ère de Bretton Woods que durant ces dernières décennies. Ils estiment toutefois que l’intégration commerciale et financière affecte puissamment la façon par laquelle la production d’un pays se synchronise avec celle du reste du monde. En l’occurrence, si l’intégration commerciale tend à synchroniser les productions nationales au cycle mondial, l’intégration financière a par contre tendance à désynchroniser les productions. 

Letizia Montinari et Livio Stracca (2017) ont cherché à déterminer comment le cycle d’affaires de chaque pays tend à être affecté par les conditions macroéconomiques prévalant dans d’autres pays. Ils se penchent non pas sur le degré de synchronisations entre les cycles d’affaires, mais sur la sensibilité des variables domestiques vis-à-vis de la croissance étrangère. En utilisant les données relatives aux pays développés et en développement entre 1970 et 2014, ils testent notamment le rôle respectif du commerce, de la finance, des flux d’IDE et d’autres facteurs dans la transmission des chocs étrangers à chaque économie domestique. Leur analyse confirme que l’ouverture commerciale et l’ouverture financière amplifient la transmission des chocs. 

Montinari et Stracca ont également étudié le rôle d’un ensemble de caractéristiques  des pays comme le degré d’ouverture extérieure, le degré d’ouverture financière, le régime de taux de change et des variables budgétaires, qui peuvent aussi bien susceptibles d’amplifier qu’atténuer la transmission des chocs.  Leur analyse suggère que l’intégration commerciale, mesurée par l’ouverture commerciale et l’importance des flux commerciaux bilatéraux, favorise la transmission des cycles d’affaires. Les résultats relatifs à l’intégration financière sont plus nuancés. En effet, le degré d’ouverture financière joue certes un rôle important dans la sensibilité de chaque pays à la croissance étrangère, même en dehors des périodes de crise, mais les liens financiers bilatéraux ne jouent par contre qu’un rôle minime en tant que canal de transmission. Ils n’identifient pas de différences pour les liens financiers en temps de crise, lorsque les chocs financiers sont susceptibles d’être plus importants ; d’un autre côté, l’effet global de croissance étrangère sur la croissance domestique est plus ample durant la crise financière mondiale en raison de la nature mondiale de l’effondrement. Montinari et Stracca notent également que le régime de change ne semble pas jouer de rôle significatif dans l’amplification ou l’absorption des chocs étrangers. Par contre, ils constatent que la politique budgétaire et en particulier les stabilisateurs automatiques semblent jouer un rôle crucial. Les dépenses publiques et la dette publique semblent amortir de façon significative la transmission des chocs étrangers à l’économie domestique. Le résultat concernant l’endettement public remet en cause l’idée souvent admise qu’une moindre marge de manœuvre budgétaire empêche les stabilisateurs automatiques de jouer leur rôle, peut-être parce que la dette publique constitue en soi une mauvaise mesure de la marge de manœuvre budgétaire.

Les deux économistes ont ensuite testé si la transmission des chocs était différente selon la position de l’économie dans le cycle, dans la mesure où beaucoup pensent que la synchronisation des cycles d’affaires est plus importante durant une crise. Leur analyse confirme que la transmission transfrontalière de la croissance étrangère est plus forte en temps de crise qu’en temps normal. Ils ne constatent pas que la récente crise mondiale ait modifié le rôle des caractéristiques des pays sur la transmission.

Enfin, Montinari et Straccaont ont cherché à déterminer si les caractéristiques des pays jouaient un rôle différent selon le niveau de développement de ces derniers. Ils constatent que les effets de débordement associés à la croissance étrangère sont plus amples dans les pays en développement et cela s’explique notamment par l’importance que revêt pour eux l’ouverture commerciale. Le ratio dépenses publiques sur PIB est seulement significatif pour les pays en développement, mais il est plus ample dans les pays développés, quoique sans que cela soit statistiquement significatif.

 

Références

KOSE, M. Ayhan, Christopher OTROK & Charles H. WHITEMAN (2008), « Understanding the evolution of world business cycles », in Journal of International Economics, vol. 75.

KOSE, M. Ayhan, Eswar S. PRASAD & Marco TERRONES (2003), « How does globalization affect the synchronization of business cycles? », FMI, working paper, n° 03/27.

LUMSDAINE, Robin L., & Eswar S. PRASAD (2003), « Identifying the common component of international economic fluctuations: A new approach », in Economic Journal.

MONNET, Eric, & Damien PUY (2016), « Has globalization really increased business cycle synchronization? » (« La mondialisation a-t-elle vraiment augmenté la synchronisation des cycles économiques ? »), Banque de France, working paper, n° 592. 

MONTINARI, Letizia, & Livio STRACCA (2017), « Trade, finance or policies: what drives the cross-border spill-over of business cycles? », BCE, working paper, n° 1993.

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