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27 avril 2018 5 27 /04 /avril /2018 07:18
Mondialisation : qu’est-ce que les économistes ont pu manquer ?

L’élection de Donald Trump, la victoire du « Leave » lors du référendum autour du Brexit et l’essor de partis « populistes » dans de nombreux pays développés apparaissent pour certains comme un contrecoup de la mondialisation : une partie de la population, notamment les travailleurs peu qualifiés, rejetterait le libre-échange parce qu’elle n’en verrait que trop peu les gains, voire ne penserait n’en subir que des coûts. Ce rejet se serait notamment matérialisé à travers l’adoption de mesures protectionnistes de la part des autorités américaines, notamment vis-à-vis de la Chine, des mesures qui pourraient déboucher sur une véritable guerre commerciale suite à une escalade des représailles. Ces événements ont ravivé parmi les économistes un débat qu’ils pensaient avoir tranché il y a deux décennies.

Les économistes, même orthodoxes, n’ont jamais dénié le fait que l’ouverture d’un pays au commerce puisse avoir de profonds effets distributifs, c’est-à-dire qu’il puisse y avoir des gagnants et des perdants. Selon les théories traditionnelles du commerce international, l’intégration commerciale est susceptible d’accroître les inégalités de revenu au sein des pays développés. Par exemple, dans le modèle HOS, à deux biens, les économies relativement abondantes en capital se spécialisent dans les productions nécessitant relativement plus de capital, tandis que les économies relativement abondantes en travail se spécialisent dans les productions nécessitant relativement plus de travail. Cela se traduit dans chaque économie par une déformation du partage de la valeur ajoutée : au sein des économies abondantes en capital, la part du revenu national rémunérant le capital augmente et (symétriquement) la part rémunérant le travail diminue. Les propriétaires du capital gagnant en moyenne un revenu plus élevé que les travailleurs, les inégalités tendent par là à se creuser. C’est le corollaire du théorème Stolper-Samuelson.

Dans le prolongement du modèle HOS les théories néo-factorielles aboutissent au même résultat en distinguant les travailleurs selon leur niveau de qualification. Les pays développés, relativement bien dotés en travail qualifié, devraient se spécialiser dans les productions utilisant relativement plus de celui-ci, tandis que les pays en développement, surtout dotés en travail non qualifié, se spécialisent dans les productions utilisant relativement plus de celui-là. Dans les pays développés, cela signifie que les travailleurs qualifiés, davantage demandés, voient leur rémunération augmenter, tandis que les travailleurs peu qualifiés, peu demandés et notamment exposés au chômage, voient leur revenu décliner.

Sur le plan théorique, les économistes devraient donc craindre que l’ouverture au commerce internationale détériore la situation des travailleurs les moins qualifiés dans les pays développés, ne serait-ce que temporairement ; la spécialisation devrait amener ces pays à créer davantage d’emplois qualifiés, ce qui compenserait les destructions d’emplois peu qualifiés et permettrait à ceux qui les occupaient de se reclasser. Pour autant, au milieu des années quatre-vingt-dix, les économistes, notamment Paul Krugman (1995), ne pensaient pas que la mondialisation et surtout l’essor que connaissaient alors des pays à bas salaires comme la Chine aient de puissants effets sur l’emploi sur les pays développés. Certes, leurs données suggéraient que la croissance du commerce avait des effets dépressifs sur les salaires des travailleurs peu éduqués, mais ces effets semblaient quantitativement modestes. Les importations de biens manufacturés en provenance de pays en développement ne représentaient d’ailleurs que l’équivalent de 2 % de leur PIB ; cela ne semblait pas suffisant pour modifier les salaires relatifs de plus de quelques pourcents. Aux yeux de nombreux économistes, la hausse des inégalités que connaissaient les pays développés depuis les années quatre-vingt semblait plutôt être liée essentiellement au progrès technique.

Krugman (2018) reconnaît que le consensus des années quatre-vingt-dix s’est révélé erroné ou, tout du moins, excessivement optimiste. En effet, ce que saisissaient les données du début des années quatre-vingt-dix n’était que les prémices d’un phénomène qu’Arvind Subramanian et Martin Kessler (2013) ont depuis lors qualifié d’« hypermondialisation » (hyperglobalization). Jusqu’aux années quatre-vingt, le commerce mondial, relativement au PIB, n’était qu’à peine plus élevé qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Mais durant les deux décennies suivantes, le commerce mondial a poursuivi son expansion pour rapidement atteindre un volume qui n’avait jamais été observé. En outre, si les exportations de biens manufacturés en provenance des pays en développement ne représentaient qu’une faible part de l’économie mondiale au début des années quatre-vingt-dix, elles représentent désormais une part trois fois plus élevée (cf. graphique).

GRAPHIQUE  Volume des exportations de biens manufacturés réalisés par les pays en développement (en % du PIB mondial)

source : Krugman (2018), d’après les données de la Banque mondiale

Cela ne veut pas forcément dit que les effets sur les pays développés soient désormais trois fois plus amples qu’ils ne l’étaient au début des années quatre-vingt-dix. D’une part, une part importante des exportations des pays en développement ont eux-mêmes pour destination. D’autre part, avec la fragmentation internationale du processus productif, c’est-à-dire le développement de chaînes de valeur mondiales, le contenu en facteurs du commerce entre pays en développement et pays développés n’a pas changé aussi rapidement que son volume : une partie des biens exportés par les pays en développement (par exemple les iPhones produits en Chine) contiennent des composants venant de pays développés.

Ces deux dernières décennies ont aussi été marquées par d’énormes déséquilibres de comptes courants, or d’amples variations de comptes courants sont susceptibles d’entraîner de sérieux problèmes d’ajustement. Par exemple, aux Etats-Unis, jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, l’emploi manufacturier chutait certes en termes relatifs, c’est-à-dire relativement à l’emploi total, mais pas en termes absolus. Mais après 1997, ce n’est plus le cas : son montant absolu décline également, et ce parallèlement à un accroissement du déficit des échanges (hors pétrole) équivalent à 2,5 % du PIB. Selon Krugman, ce creusement du déficit a pu réduire la part de l’activité manufacturière dans le PIB de 1,5 point de pourcentage (soit plus de 10 %, si bien qu’il a pu contribuer par là à plus de la moitié de la baisse (de 20 %) de l’emploi manufacturier entre 1997 et 2005. La hausse des importations a ainsi constitué un puissant choc pour plusieurs travailleurs américains, ce qui a contribué à nourrir le rejet de la mondialisation.

Lors des années quatre-vingt-dix, les économistes se demandaient quel était l’impact du commerce international sur de larges ensembles de classes sociales et non sur des travailleurs de catégories ou secteurs spécifiques. En outre, ils supposaient d’une certaine façon que le facteur travail était mobile (professionnellement et géographiquement) au sein de chaque économie. Délaissant une telle hypothèse, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) se sont focalisés sur les effets du « choc chinois » (« China shock ») sur les marchés du travail locaux, or ces effets se sont révélés être amples et durables : de nombreux travailleurs ont perdu leur emploi du fait de la concurrence étrangère et cet événement a durablement déprimé leurs revenus par la suite.

Mais selon Krugman, ce n’est pas parce que les économistes ont sous-estimé les coûts de la mondialisation qu’il est justifié que les pays développés adoptent des mesures protectionnistes. Tout d’abord, l’hypermondialisation semble n’avoir été qu’un événement temporaire, unique, associée à l’émergence de l’économie chinoise. D’ailleurs, le volume des échanges, relativement au PIB mondial, s’est stabilisé ces dernières années. Surtout, chercher à inverser le processus, en embrassant le protectionnisme, provoquerait de profondes réallocations de main-d’œuvre et celles-ci seraient aussi douloureuses que celles générées par le « choc chinois ». En outre, les entreprises ont investissant massivement en supposant que les économies resteraient ouvertes ; si cette hypothèse ne se vérifiait pas, de nombreux actifs issus de ces investissements (notamment des usines) deviendraient de véritables « épaves ».

 

Références

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

KRUGMAN, Paul (1995), « Growing world trade: Causes and consequences », Brookings Papers on Economic Activity, n° 1995-1.

KRUGMAN, Paul (2018), « Globalization: What did we miss? ».

SUBRAMANIAN, Arvind, & Martin KESSLER (2013), « The hyperglobalization of trade and its future », Peterson Institute for International Economics, working paper, n° 13-6.

WOOD, Adrian (2018), « The 1990s trade and wages debate in retrospect », in voxEU.org, 25 avril.

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 19:16
L’asymétrie entre pays créanciers et débiteurs dans la résorption des déséquilibres

Au milieu des années deux mille, à la veille de la crise financière mondiale, les économistes et les grands dirigeants mondiaux s’inquiétaient du creusement des déséquilibres mondiaux (cf. graphique 1). C’est notamment la persistance d’un large déficit extérieur américain et d’un ample excédent extérieur chinoise qui retenait toutes les attentions. Certes l’économie chinoise n’aurait pas pu tirer sa croissance des exportations si d’autres pays n’avaient pas laissé leur déficit extérieur se creuser ; l’économie américaine n’aurait pas pu continuer de tirer sa croissance de la demande intérieure sans financements de la part du reste du monde. Mais un tel déséquilibre pouvait ainsi signaler une croissance insoutenable : beaucoup s’attendaient à ce que les Etats-Unis, à force de s’endetter vis-à-vis du reste du monde, ne soient plus capables de rembourser leur dette ou perdent la confiance des créanciers, ce qui aurait contraint l’économie américaine à un douloureux ajustement, entraîné un effondrement du dollar, etc. Après coup, s’il apparaît que ces déséquilibres n’ont peut-être pas directement été à l’origine de la crise financière mondiale, ils ont pu toutefois y contribuer en alimentant la liquidité mondiale et en relâchant les conditions financières à travers le monde.

GRAPHIQUE 1  Soldes courants (en % de la production mondiale)

source : BRI (2018)

Les déséquilibres mondiaux sont souvent observés en termes de flux, c’est-à-dire au prisme des soldes des comptes courants. Mais c’est oublier que lorsqu’un pays connaît un excédent ou un déficit courant, ce déséquilibre modifie un stock existant de créances ou de dettes vis-à-vis du reste du monde. Il faut donc observer également (et peut-être en priorité) les déséquilibres en termes de stocks. Les économistes se sont donc de plus en plus penchés sur la position externe nette, c’est-à-dire la différence entre le montant des actifs externes nets et celui des passifs externes nets. Cet indicateur se révèle effectivement crucial. Par exemple, Luis Catao et Gian Maria Milesi-Ferretti (2014) ont noté que le montant des passifs extérieurs nets, rapporté au PIB, est un indicateur avancé assez robuste des crises externes.

Avec la crise financière mondiale s’est amorcée une correction des déséquilibres en termes de flux et celle-ci s’est poursuivie une fois la reprise amorcée, ce qui amène beaucoup à y voir un signe d’une plus grande soutenabilité de la croissance mondiale. Mais si l’on adopte le point de vue des stocks, il est difficile de voir une réelle correction des déséquilibres mondiaux (cf. graphique 2). En effet, les déséquilibres en termes d’actifs extérieurs nets se sont légèrement réduits après la crise, mais cette correction n’a été que temporaire ; les déséquilibres en termes de stocks se sont de nouveau creusés par la suite.

GRAPHIQUE 2  Avoirs extérieurs nets (en % de la production mondiale)

source : BRI (2018)

En analysant un échantillon composé de 39 pays développés et émergents, Enrique Alberola, Ángel Estrada et Francesca Viani (2018) ont cherché à savoir si les déséquilibres en termes de stocks avaient un impact stabilisateur ou déstabilisateur sur l’accumulation de richesses externes du pays. Leur analyse suggère que le stock de dette nette des pays débiteurs s’avère stabilisateur, dans la mesure où il semble contribuer à réduire les déséquilibres des échanges, à limiter les déficits du compte courant et à stopper l’accumulation future de dette. En l’occurrence, les pays débiteurs tendent à verser plus de revenus sur leur stock de dette, mais aussi à consommer et à importer moins en raison d’un effet de richesse négatif. Par contre, en ce qui concerne les pays créanciers, le stock positif d’actifs étrangers nets contribue, toute chose égale par ailleurs, à accroître les excédents futurs du compte courant, dans la mesure où les déséquilibres des échanges ne s’ajustent pas. Cela semble être lié à un faible effet de richesse sur les importations. Ainsi, si les déséquilibres de stocks ont un impact déstabilisateur sur l’accumulation de richesse des pays créanciers, c’est soit en raison de la faible propension marginale de ces pays à consommer de leur richesse externe nette, soit en raison d’autres facteurs qui empêchent leur solde commercial de se détériorer malgré une hausse des dépenses, par exemple une forte propension à consommer les biens produits localement. En outre, même si les pays créanciers tendent à connaître une appréciation de leur devise, celle-ci ne suffit pas pour limiter leur accumulation de richesse.

Les pays créanciers et débiteurs ne s’ajustent donc pas symétriquement face aux déséquilibres courants. A court terme, ce sont les pays débiteurs qui sont exposés aux tensions financières. S’ils se voient par exemple soudainement privés d’accès au financement extérieur, ils subissent alors une puissante contraction de leur demande intérieure qui améliore soudainement leur solde extérieur. Mais les pays créanciers ne répondent pas symétriquement en accroissant leur demande intérieure. L’ajustement des déséquilibres ne passe donc que par la contraction de la demande intérieure dans les pays déficitaires, en faisant notamment basculer ceux-ci dans la récession. Au niveau mondial, un tel ajustement tend à freiner le commerce international et la croissance mondiale. Les choses iraient bien différemment si l’ajustement des déséquilibres courants passait également par la stimulation de la demande dans les pays créanciers : leurs importations augmenteraient, ce qui se traduirait notamment par une hausse des exportations des pays débiteurs et permettrait à ces derniers de s’ajuster sans forcément connaître de récession, ni sans peser sur la croissance mondiale. La réticence des pays créanciers à résorber leurs propres déséquilibres en accroissant leur demande apparaît au final quelque peu absurde. En laissant aux seuls pays débiteurs la tâche de l’ajustement, ils voient par là même leur propre croissance s’en trouver freinée. Surtout, on peut se demander à quoi bon cela sert-il d’accumuler de la richesse si ce n’est pas pour la dépenser…

 

Références

ALBEROLA, Enrique, Ángel ESTRADA & Francesca VIANI (2018), « Global imbalances from a stock perspective. The asymmetry between creditors and debtors », BRI, working paper, n° 707.

CATAO, Luis, & Gian Maria MILESI-FERRETTI (2014), « External liabilities and crises », in Journal of International Economics, vol. 94, n° 1.

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 21:32
L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

La crise financière mondiale de 2008 s’est rapidement traduite par une forte contraction des échanges. Beaucoup ont alors craint qu’une véritable démondialisation s’amorce. L’idée d’une inversion du processus de mondialisation ne devait toutefois pas les surprendre : l’économie mondiale a connu plusieurs vagues d’intégration commerciale, puis de désintégration au cours de l’histoire. La précédente mondialisation s’est achevée durant l’entre-deux-guerres, notamment avec la Grande Dépression des années trente.

GRAPHIQUE 1  Volume de la production industrielle mondiale (en indices, base 100 au pic d'avant-crise)

L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

Ce sont justement ces deux épisodes de contraction des échanges internationaux que Kevin O’Rourke (2017) a comparé dans une récente étude. Lors des deux épisodes, la production industrielle a décliné dans des proportions similaires (cf. graphique 1). Pourtant, les échanges se sont effondrés à un rythme plus soutenu lors de la Grande Récession que lors des années trente : en avril 2009, soit un an après le début de la Grande Récession, le volume des échanges mondiaux était inférieur de 18 % à son niveau d’avant-crise, alors qu’il n’était inférieur, en juin 1930, que de 8 % à son niveau d’avant-crise (cf. graphique 2).

GRAPHIQUE 2  Volume du commerce mondiale (en indices, base 100 au pic d'activité)

L’effondrement des échanges lors de l’entre-deux-guerres et la Grande Récession

Beaucoup ont expliqué la plus forte sensibilité des échanges vis-à-vis de la production lors de la récente contraction par la présence de chaînes de valeurs mondiales. O’Rourke doute toutefois que la décomposition internationale des processus productifs suffise à elle seule pour expliquer la violence de la récente contraction des échanges : si les flux bruts sont plus élevés relativement aux flux nets aujourd’hui qu’il y a 80 ans, cela se traduit certes par un plus grand effondrement des échanges en termes absolus, mais pas forcément en termes relatifs. Par contre, si certaines importations de biens chutent davantage que d’autres lors des sévères récessions et si ce sont ces catégories de biens importés qui sont les plus impliquées dans les chaînes de valeur mondiale, alors le développement de ces dernières peut effectivement avoir contribué à la sévérité de la récente contraction des échanges. O’Rourke note toutefois une corrélation positive entre la composition des échanges en termes de marchandises lors des deux épisodes. En l’occurrence, il y a eu de faibles baisses d’importations de produits alimentaires et de biens de consommation, mais aussi de fortes chutes d’importations d’automobiles et de fournitures industrielles. Bref, les forces économiques sous-jacentes ont été relativement similaires lors des deux effondrements des échanges.

Pour expliquer la plus forte sensibilité des échanges vis-à-vis de la production lors de la dernière contraction des échanges, O’Rourke étudie le rôle qu’ont pu jouer les changements dans la structure du commerce international. Il note tout d’abord que l’activité manufacturière s’est répartie sur l’ensemble du globe lors des dernières décennies ; si cette industrialisation touchait déjà l’Amérique latine et l’Asie de l’Est à la fin du dix-neuvième siècle, elle ne s’est véritablement amorcée en Asie du Sud qu’à partir des années soixante. Avec l’industrialisation de l’Asie, une part significative des exportations du Sud à destination du Nord concerne les biens manufacturés. La part des biens manufacturés dans l’ensemble du commerce mondiale a également augmenté : elle s’élève désormais à 70 %, contre 44 % en 1929.

Or, la production et le commerce de biens manufacturiers sont bien plus volatils que la production et le commerce de biens primaires. Entre 1929 et 1932, la production manufacturière mondiale a chuté de 30 %, tandis que la production de biens agricoles restait constante ; les échanges de biens manufacturiers chutèrent de plus de 40 %, tandis que le commerce de biens non manufacturés déclinait de moins de 7 %. Entre 2008 et 2009, la production manufacturière mondiale a chuté de 10 %, tandis que la production agricole augmentait : les échanges de biens manufacturés chutèrent de 15 %, tandis que les échanges de biens manufacturés baissaient de 2 % et les échanges de carburants et minéraux de 5 %. La plus forte concentration de l’économie mondiale dans une activité manufacturière volatile contribue ainsi à expliquer pourquoi les échanges ont décliné bien plus amplement lors de la récente crise mondiale qu’au début de la Grande Dépression : les échanges de biens manufacturés chutèrent au même rythme (en l’occurrence 15 %) lors des deux épisodes, mais l’industrie manufacturière représentait une part plus importante de la production et des échanges lors de la Grande Récession que lors des années trente.

La plus forte importance de l’activité manufacturière explique aussi pourquoi l’effondrement des échanges a été géographiquement bien plus équilibré lors de la Grande Récession que lors de la Grande Dépression. Le volume des exportations a chuté dans les mêmes proportions dans les pays développés et les pays émergents après 2008. A l’inverse, entre 1929 et 1932, le volume des exportations a chuté de 31,5 % en Europe et de 41,5 % en Amérique du Nord, tandis qu’il déclinait de seulement 4,5 % dans le reste du monde. Par contre, la valeur des exportations des diverses régions du monde a chuté d’un montant similaire au cours de cette période. Cette différence entre les chiffres en valeur et les chiffres en volume reflète la forte détérioration des termes de l’échange que des pays en développement ont connue lors de la Grande Dépression : leur production n’a peut-être pas vraiment décliné, mais leurs prix à l’exportation ont fortement chuté. Avec cette détérioration des termes de l’échange, les pays en développement ont eu de plus grandes difficultés à assurer le service de leur dette extérieure. 

Le protectionnisme a été bien plus prégnant lors des années trente qu’après 2008. Il n’y a pas eu de hausse généralisée des tarifs douaniers lors de la Grande Récession : ceux-ci sont restés compris entre 6 et 7 %, alors qu’ils étaient passés de 14,5 % à plus de 22,5 % entre 1928 et 1932. En outre, les pays avaient eu massivement recours aux barrières non tarifaires lors des années trente, notamment en introduisant des quotas et d’autres restrictions quantitatives sur les échanges. L’essor du protectionnisme n’est sûrement pas à l’origine de la Grande Dépression ; par contre, l’étalon-or a pu alimenter ces deux phénomènes, en contribuant à la diffusion internationale des chocs monétaires. Le système financier international de l’entre-deux-guerres privait les pays de l’usage des instruments de stabilisation de l’activité, voire les contraignait à adopter des mesures d’austérité en vue de stabiliser leurs finances publiques. Les gouvernements se tournaient alors vers des mesures protectionnistes pour essayer de stimuler leur activité domestique. Ce n’est qu’une fois sortis de l’Etalon-or que les pays retrouvaient l’autonomie de leurs politiques macroéconomiques et connaissaient une reprise de leur activité.

En 2009, les banques centrales et les gouvernements ont adopté des assouplissements monétaires, voire des relances budgétaires, pour renverser la contraction de l’activité. Ce meilleur usage des politiques de stabilisation explique non seulement pourquoi l’effondrement des échanges a été plus court suite à la Grande Récession que lors de la Grande Dépression, mais aussi pourquoi les tensions protectionnistes ont été moins fortes que lors de cette dernière.

 

Référence

O’ROURKE, Kevin Hjortshøj (2017), « Two Great Trade Collapses: The interwar period & Great Recession compared », NBER, working paper, n° 23825.

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 09:28
La fin du travail bon marché pousse-t-elle les investisseurs étrangers à quitter la Chine ?

La stratégie de développement qu’a suivie la Chine pendant plusieurs décennies passait notamment par la promotion des investissements étrangers dans le secteur manufacturier orienté à l’export. La taille du marché intérieur, l’amélioration des infrastructures locales et la présence d’une main-d’œuvre abondante et bon marché ont effectivement incité les entreprises étrangères à multiplier leurs investissements sur le sol chinois. Mais, à mesure que le niveau de vie augmente et que la structure même de l’économie chinoise se transforme, celles-ci n’ont peut-être plus autant de raisons ou, tout du moins, plus les mêmes raisons de s’implanter en Chine.

Par exemple, l’accroissement de la demande de main-d’œuvre chinoise et la hausse du niveau scolaire ont contribué à pousser les salaires chinois à la hausse. Certes, un nombre important de travailleurs chinois quitte chaque année les campagnes à l’intérieur des terres pour trouver un emploi dans les zones côtières en pleine urbanisation, ce qui permet de freiner la hausse des salaires, mais cet exode rurale ne suffit pas pour contenir cette dernière et le « réservoir » rural de main-d’œuvre bon marché n’est pas inépuisable. En outre, les autorités cherchent à réorienter le modèle de croissance chinois. Ce dernier a reposé durant plusieurs décennies sur la demande extérieure, or non seulement cette dernière est sujette à de fréquents aléas, comme l’a notamment démontré l’effondrement des échanges internationaux lors de la crise financière mondiale, mais la hausse même des salaires tend à dégrader la compétitivité des produits chinois sur les marchés internationaux. Au final, la hausse des salaires impose certes une réorientation du modèle de croissance chinois vers la demande domestique, mais elle facilite aussi celle-ci. Dans tous les cas, elle risque d’amener les entreprises à revoir leurs décisions en matière de localisation de leurs investissements directs à l’étranger (IDE).

D’un côté, avec la hausse du pouvoir d’achat des ménages et ainsi  la perspective d’un accroissement de la consommation des ménages chinois, les entreprises qui suivent une logique de marché, c’est-à-dire qui cherchent à minimiser leurs coûts de transport ou à gagner en réactivité, ont intérêt à davantage s’implanter en Chine. En outre, si les salaires chinois augmentent, c’est notamment parce que les travailleurs chinois sont de plus en plus compétents. Les entreprises qui recherchent une main-d’œuvre qualifiée pour réaliser des tâches à plus forte valeur ajoutée ont donc de plus en plus intérêt à s’implanter en Chine. D’un autre côté, les entreprises qui ont installé leurs établissements de production en Chine dans une logique de rationalisation, c’est-à-dire de baisse des coûts, ont moins intérêt à y rester, dans la mesure où les hausses salariales gonflent leurs coûts de production et donc réduisent leur profitabilité. En 2013, les salaires mensuels s’élevaient en moyenne à 600 dollars en Chine, or non seulement ils sont plus faibles dans plusieurs pays avoisinants, mais ils y ont également tendance à augmenter moins rapidement. Selon l’OIT, les salaires chinois sont par exemple trois fois plus élevés que les salaires indonésiens ou vietnamiens. Parallèlement, d’autres facteurs, comme le renforcement de la réglementation environnementale et la hausse des prix des terrains, contribuent également à accroître les coûts pour les entreprises installées en Chine. Enfin, même si le taux de change du yuan reste fortement encadré par les autorités chinoises, ces dernières tendent à le laisser s’apprécier à long terme, notamment pour lui permettre de jouer plus grandement un rôle de devise internationale. Or, une appréciation du yuan réduit la compétitivité des biens produits en Chine.

D’un côté, les entreprises qui auraient pu investir et produire en Chine peuvent finalement préférer le faire dans les pays voisins, comme l’Indonésie ou le Vietnam ; de l’autre, les entreprises qui ont déjà implanté des établissements en Chine risquent de les relocaliser dans les pays voisins. Cela pourrait toutefois être un peu moins probable dans le secteur des hautes technologies ; les coûts du travail ne représentent qu’une faible part des coûts de production des biens intensifs en technologie. A travers une analyse empirique, Julian Donaubauer et Christian Dreger (2016) ont effectivement constaté que la hausse des salaires chinois a effectivement modifié répartition des IDE, non seulement au sein de la Chine, mais aussi dans l’ensemble de l’Asie de l’est. Leurs données suggèrent que les hausses de salaires en Chine ont réduit les chances qu’elle perçoive des IDE, tout en augmentant les chances que ses voisins à faibles salaires attirent des IDE.

 

Référence

DONAUBAUER, Julian, & Christian DREGER (2016), « The end of cheap labour: Are foreign investors leaving China? », Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, discussion paper, n° 1598.

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 17:19

L’économie chinoise contribue à une part croissante de la production mondiale et des échanges internationaux. Par exemple, la Chine réalisait 9,5 % des exportations mondiales en 2008, contre 3,3 % en 1998. Une telle dynamique est susceptible d’alimenter la désindustrialisation et cette dernière peut en retour affecter le reste de l’économie domestique. La France est susceptible d’en être particulier pénalisée. En effet, comme d’autres pays à haut revenu, la France a vu les importations chinoises s’accroître à un rythme rapide ; en comparaison avec les autres pays à haut revenu, la France se singularise par un important déficit commercial vis-à-vis de la Chine.

L’essor de l’économie chinoise a ainsi alimenté des craintes dans les pays développés quant à son impact sur les salaires et l’emploi. Par là même, beaucoup craignent que l’ouverture de la Chine aux échanges internationaux se traduise par un creusement des inégalités de salaires dans les pays développés, comme le suggère le théorème Stolper-Samuelson : comme les pays développés  sont relativement abondants en main-d’œuvre qualifiée relativement aux pays émergents comme la Chine, les premiers se spécialisent dans les activités intensives en travail qualifié, tandis que les seconds se spécialisent dans les activités intensives en travail peu qualifié. Dans les pays avancés, ce sont alors les travailleurs les moins qualifiés qui sont les plus exposés aux baisses de salaires et aux destructions d’emplois associées aux délocalisations vers la Chine et aux faillites d’entreprises domestiques. Le reste de l’économie peut s’en trouver affectée, via la baisse des investissements (des entreprises du secteur manufacturier) et de la consommation (de la part des personnes travaillant dans le secteur manufacturier). D’un autre côté, l’ensemble des résidents bénéficie de produits moins chers grâce aux importations, ce qui contribue à soutenir le pouvoir d’achat des moins qualifiés et plus largement à stimuler la demande, notamment en faveur des produits nationaux.

Dans une étude très influente, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) ont analysé les effets de l’intensification de la concurrence des importations chinoises sur les marchés du travail locaux des Etats-Unis entre 1990 et 2007. Ils ont confirmé que l’accroissement des importations chinoises avait entraîné une hausse du chômage, une baisse de la population active et une baisse des salaires dans les marchés du travail locaux. En l’occurrence, l’intensification de la concurrence chinoise pourrait expliquer un quart de la baisse de l’emploi manufacturier qui a été observée au cours de la période dans l’ensemble des Etats-Unis.

Reprenant l’approche adoptée par Autor et alii, mais en l’appliquant cette fois-ci au cas français, Clément Malgouyres (2016) a récemment étudié l’ajustement des marchés du travail locaux face à l’accroissement de la concurrence chinoise. En l’occurrence, il a examiné comment la concurrence des importations chinoises a affecté la structure de l’emploi et des salaires, aussi bien dans l’industrie française que dans le reste de l’économie française, sur la période s’étalant entre 1995 à 2007.

Malgouyres met en évidence un effet négatif de la concurrence chinoise sur l’emploi, aussi bien dans le secteur manufacturier que dans les autres secteurs. Entre 2001 et 2007, les importations chinoises ont pu entraîner la destruction de 90.000 emplois dans le secteur manufacturier et de 180.000 emplois dans le secteur des biens non échangeables. Ainsi, l’intensification de la concurrence des importations chinoises a pu contribuer à environ 13 % du déclin total de l’emploi manufacturier que l’on a pu observer sur la période. Ce chiffre est plus faible que celui-obtenu par Autor et alii dans le cas des Etats-Unis, mais plus important que les valeurs trouvées pour d’autres pays européens, notamment l’Allemagne et la Norvège. Malgouyres observe un véritable effet multiplicateur dans les destructions d’emplois en France, allant du secteur manufacturier au reste de l’économie locale : chaque emploi détruit dans le secteur manufacturier entraîne la destruction d’environ 1,5 emploi supplémentaire au niveau local. 

Lorsqu’il observe l’impact sur la composition des emplois, Malgouyres constate que les destructions d’emplois sont concentrées dans les professions à faibles compétences et dans les professions exigeant un niveau intermédiaire de compétences. La concurrence chinoise est associée à une polarisation de la structure des emplois dans le secteur manufacturier, puisqu’au sein de ce dernier les destructions d’emplois sont les plus fortes dans les professions à compétences intermédiaires. 

Enfin, Malgouyres a étudié comment l’accroissement de la concurrence chinoise a influencé la distribution des salaires en France. Il confirme que cet effet est négatif, mais il constate aussi que celui-ci n’est pas le même d’un secteur à l’autre. C’est l’ensemble des salaires qui tend à diminuer dans le secteur manufacturier, un résultat qui contraste avec les résultats obtenus dans le cas des Etats-Unis ou dans le cas de l’Allemagne, où il ne semble pas y avoir d’impact sur les salaires du secteur manufacturier. Par conséquent, il n’y a pas eu d’accroissement des inégalités salariales dans le secteur manufacturier en France, malgré la polarisation des emplois entraînée par l’intensification de la concurrence chinoise. Par contre, l’impact de cette dernière se concentre sur le milieu de la distribution dans les autres secteurs : seuls les salaires au milieu de la distribution sont poussés à la baisse dans le secteur abrité. C’est donc dans ce dernier que la concurrence chinoise entraîne une polarisation des salaires. Malgouyres observe le ratio rapportant le salaire du 85ème centile sur le salaire afin de préciser l’impact sur les inégalités salariales. Il constate que ce ratio ne se modifie pas en moyenne, mais qu’il tend à s’accroître suite au choc associé aux importations chinoises dans les zones où le salaire minimum s’avère peu contraignant, ce qui montre que les institutions du marché du travail contribuent à façonner l’impact des chocs commerciaux sur la répartition des salaires.

 

Références

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

MALGOUYRES, Clément (2016), « The impact of Chinese import competition on the local structure of employment and wages: Evidence from France », Banque de France, document de travail, n° 603.

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 16:07

Depuis les années quatre-vingt, les taux d’inflation ont eu tendance à être plus faibles et plus stables, en particulier dans les pays développés. Autrement dit, après la forte inflation des années soixante-dix, l’économie mondiale connaît une longue désinflation et cette dernière semble toujours se poursuivre. En principe, on s’attendrait à ce que l’inflation, dans un pays donné, s’accélère lorsque les capacités de production domestiques sont plus grandement utilisées ou bien lorsque les coûts de production domestiques augmentent. Or beaucoup ont observé que l’inflation de chaque pays tendait à être de moins en moins sensible à l’utilisation aux capacités de production domestiques, à l’évolution du taux de chômage nationale et aux variations des coûts de production domestiques. En l’occurrence, certains notent que la courbe de Phillips aurait eu tendance à s’aplatir au cours du temps. Plusieurs économiques ont suggéré que l’ouverture croissante des pays au commerce extérieure et l’intensification de la concurrence internationale avaient contribué à ce que l’inflation soit de moins en moins sensible aux facteurs domestiques, mais aussi par là même à réduire et à stabiliser les taux d’inflation (1). Par exemple, les pays développés ont vu la part des biens et services importés dans leur économie augmenter, alors même que les produits fabriqués dans les pays émergents à bas coûts (comme la Chine) prenaient une place de plus en plus importante parmi ces mêmes importations, ce qui permit aux résidents des pays développés de bénéficier de produits moins chers, donc de réduire les pressions inflationnistes.

Si l’inflation domestique s’expliquait effectivement davantage par les facteurs mondiaux, cela aurait de profondes implications pour la conduite de la politique monétaire. D’un côté, si les banques centrales cherchent toujours à cibler un faible taux d’inflation, elles auraient peut-être davantage à observer les mesures mondiales et non plus domestiques de l’utilisation des capacités de production, du chômage et des coûts de production. D’un autre côté, si l’inflation est moins sensible aux dynamiques nationales et notamment aux décisions des banques centrales, ces dernières ont moins de latitude pour stabiliser le taux d’inflation domestique, sauf en réagissant plus agressivement. Elles auraient à resserrer plus fortement leur politique monétaire pour réduire l’inflation d’une certaine ampleur. Par conséquent, plus grand est le risque qu’elles provoquent une récession en luttant contre l’inflation. Par contre, les banques centrales ont aussi davantage de latitude pour stimuler l’activité économique et réduire le chômage sans entraîner par là même un dérapage de l’inflation. Si c’est le cas, cela pourrait justifier un changement dans le mandat des banques centrales ; ces dernières pourraient ne plus avoir à privilégier la stabilisation de l’inflation, mais par exemple la stabilisation de l’activité économique et le maintien de l’économie au plein emploi.

D’un côté, plusieurs études ont souligné que l’écart de production (output gap) mondial jouait un rôle déterminant dans l’inflation nationale. Par exemple, en estimant la courbe de Phillips d’une quinzaine de pays développés, Claudio Borio et Andrew Filardo (2007) ont constaté que les indicateurs de faiblesse économique mondiale ajoutaient un considérable pouvoir explicatif aux équations d’inflation en ce qui concerne les pays développés, mais aussi que le rôle des facteurs mondiaux dans l’inflation s’est accru au cours du temps. Fabio Milani (2009) confirme l’importance de l’écart de production mondiale pour expliquer l’inflation étasunienne après 1985. Par contre, Jane Ihrig, Steven Kamin, Deborah Lindner et Jaime Marquez (2010) estiment que les capacités excessives étrangères ont peu ou pas d’effets sur l’inflation étasunienne. De son côté, en étudiant les données trimestrielles de la zone euro sur la période comprise entre 1979 et 2003, Alessandro Calza (2008) trouve peu de preuves empiriques suggérant que les contraintes de capacité mondiales aient soit un pouvoir explicatif, soit un pouvoir prédictif pour l’inflation dans la zone euro.

Un autre pan de la littérature a abordé la question sous un angle différent et en a conclut que que l’inflation doit être modélisée comme un phénomène davantage mondial que national, tout du moins en ce qui concerne les pays développés. Par exemple, Matteo Ciccarelli et Benoît Mojon (2010) se sont focalisé sur la composante des taux d’inflation nationaux qui est commune à 22 pays développés. Ils ont constaté que cette composante commune expliquait près de 70 % de leur variance. Ils notent ensuite que les modèles incluant une mesure de l’inflation mondiale permettent généralement d’obtenir de meilleures prévisions d’inflation nationale. De leur côté, Christopher Neely et David Rapach (2011) ont décomposé les taux d’inflation de 64 pays en composantes mondiales, régionales et nationales. Ils estiment que les composantes mondiale et régionale expliquent en moyenne 35 % et 16 % de la variation annuelle de l’inflation, si bien que les facteurs internationaux expliqueraient plus de la moitié de la variabilité de l’inflation. Haroon Mumtaz et Paolo Surico (2012) constatent que les conditions spécifiques à chaque pays expliquaient l’accroissement de la volatilité de l’inflation à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, mais que la contribution mondiale à la variance de l’inflation est devenue de plus en plus important que les contributions nationales depuis les années quatre-vingt-dix. Filipo Ferroni et Benoît Mojon (2016) ont constaté que l’inflation mondiale permettait de mieux prévoir le taux d’inflation des Etats-Unis, de la zone euro et de la plupart des économies du G7 sur les quatre prochains trimestres. La faiblesse actuelle de l’inflation s’expliquerait par la faiblesse de la demande globale, aussi bien au niveau domestique qu’au niveau mondial.

Irena Mikolajun et David Lodge (2016) se sont aussi récemment interrogés sur les dimensions mondiales de l’inflation dans les pays développés. En l’occurrence, ils ont estimé les courbes de Phillips de 19 pays développés pour déterminer l’ampleur par laquelle les facteurs mondiaux contribuent aux dynamiques de l’inflation. A l’exception du rôle des prix des matières premières, leurs résultats soutiennent peu l’idée que les facteurs mondiaux aient joué un plus grand rôle dans les dynamiques d’inflation nationales. Tout d’abord, ils constatent que les mesures de faiblesse de l’activité mondiale sont rarement significatives dans les estimations de la courbe de Phillips standard. D’autre part, ils constatent que les mesures de l’inflation mondiales aidaient à prévoir les taux d’inflation nationaux durant les années soixante-dix et quatre-vingt, lorsqu’il y avait une forte variation de l’inflation tendancielle, mais qu’elles se sont révélées moins pertinentes à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, lorsque l’inflation est devenue plus faible et plus stable. Ils confirment l’idée selon laquelle les modèles qui incluent une mesure de l’inflation mondiale améliorent les prévisions d’inflation mondiale. Cependant, c’est seulement le cas pour les modèles estimés dans les décennies qui suivent 1970. Pour les estimations concernant la période après les années quatre-vingt-dix, lorsque l’inflation a eu tendance à devenir plus stable, ils estiment que la prise en compte de l’inflation mondiale dans les modèles de prévision est moins pertinente. Globalement, leurs résultats suggèrent qu’à l’exception des prix des matières premières il y a peu de raisons d’inclure les facteurs mondiaux dans les courbes de Phillips traditionnelles.

 

(1) Certains n’ont pas manqué de proposer une seconde explication, complémentaire à la première, en suggérant que la stabilisation de l’inflation à un faible niveau pouvait s’expliquer par la plus grande crédibilité que les autorités monétaires ont su acquérir depuis les années quatre-vingt : en convainquant de leur détermination à lutter contre l’inflation, les banques centrales auraient gagné en crédibilité et elles auraient ancré plus facilement les anticipations d’inflation à un faible niveau.

 

Références

BORIO, Claudio E. V., & Andrew FILARDO (2007), « Globalisation and inflation: New cross-country evidence on the global determinants of domestic inflation », BRI, working paper, n° 227.

CALZA, Alessandro (2008), « Globalisation, domestic inflation and global output gaps: Evidence from the euro area », BCE, working paper, n° 890.

CICCARELLI, Matteo, & Benoît MOJON (2010), « Global inflation », in The Review of Economics and Statistics, vol. 92, n° 3.

FERRONI, Filippo, & Benoît MOJON (2014), « Domestic and global inflation », document de travail non publié.

FMI (2013), « The dog that didn’t bark: Has inflation been muzzled or was it just sleeping? », in World Economic Outlook: Hopes, Realities, Risks, chapitre 3, avril. 

IHRIG, Jane, Steven B. KAMIN, Deborah LINDNER & Jaime MARQUEZ (2010), « Some simple tests of the globalization and inflation hypothesis », in International Finance, vol. 13, n° 3.

MIKOLAJUN, Irena, & David LODGE (2016), « Advanced economy inflation: the role of global factors », BCE, working paper, n° 1948.

MILANI, Fabio (2009), « Does global slack matter more than domestic slack in determining U.S. inflation? », in Economic Letters, vol. 102, n° 3.

MUMTAZ, Haroon, & Paolo SURICO (2012), « Evolving international inflation dynamics: World and country-specific factors », in Journal of the European Economic Association, vol. 10, n° 4.

NEELY, Christopher J., & David E. RAPACH (2011), « International comovements in inflation rates and country characteristics », in Journal of International Money and Finance, vol. 30, n° 7.

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 16:51

Devenue véritable « atelier du monde », l’économie chinoise a représenté une part de plus en plus significative de la production mondiale et des échanges internationaux au cours des dernières décennies. Entre 2000 et 2014, elle a contribué à un tiers de la croissance mondiale. Ses exportations sont passées de 3 % à 9 % de l’ensemble des exportations mondiales et de 9 % à 22 % des exportations régionales.

La croissance chinoise a fortement ralenti ces dernières années, même si elle demeure à un rythme exceptionnellement élevé. La croissance de l’investissement et celle des exportations ont ralenti respectivement de 5,25 et de 6 points de pourcentage, tandis que la croissance de la population a seulement ralenti de 1,75 point de pourcentage. Les exportations réelles croissaient de plus de 15 % par an en moyenne entre 1990 et 2011, mais elles n’ont augmenté en moyenne que de 5,5 % par an au cours des 4 dernières années et de seulement 1% au cours de l’année 2015 ; leur contribution à la croissance du PIB réel s’est élevée à 1,5 % au cours des quatre dernières années, contre 4,25 % au cours de la précédente décennie.

Ce ralentissement est en partie structurel, puisqu’il s’explique notamment par le rééquilibrage de l’économie chinoise : autrefois fortement dépendante des exportations et de l’investissement domestique, la croissance chinoise dépend désormais de plus en plus de la seule consommation domestique. Des facteurs conjoncturels sont également à l’œuvre. Par exemple, les autorités chinoises ont adopté un puissant plan de relance budgétaire lors de la Grande Récession, mais les effets de celui-ci se sont naturellement étiolés au fil du temps. Enfin, la faiblesse persistante des échanges internationaux a pu également freiner la croissance chinoise en pesant sur la demande extérieure [Constantinescu et alii, 2015]. Cette faiblesse est pour partie de nature conjoncturelle et pour partie de nature structurelle ; autrement dit, même si la croissance mondiale s’accélérait sensiblement, la croissance des échanges ne pourrait pas autant contribuer à la croissance chinoise qu’elle le faisait auparavant. Enfin, le taux de change du yuan s’est apprécié de 15 % en termes réels entre le milieu de l’année 2014 et le milieu de l’année 2015, ce qui a contribué à éroder la compétitivité des produits chinois sur les marchés internationaux. La faiblesse des échanges internationaux et l’appréciation du yuan ont ainsi rendu plus pressant le rééquilibrage de l’économie chinoise.

Le ralentissement de la croissance chinoise suscite naturellement des craintes quant à la poursuite de la croissance dans le reste du monde, alors même que le contexte est déjà terni par la faiblesse des échanges internationaux, par les tensions géopolitiques et par le durcissement des conditions financières mondiales lié au resserrement de la politique monétaire américaine [Gauvin et Rebillard, 2015]. De véritables cercles vicieux sont d’entrer en action, comme l’ont notamment étudié Alexei Kireyev et Andrei Leonidov (2016). Par exemple, si le ralentissement de la croissance du commerce mondial se traduit par une baisse des exportations chinoises, l’économie chinoise réduira sa production domestique, donc ses dépenses et ses propres importations, ce qui entretiendra en retour la faiblesse du commerce mondial. Or, en 2015, la contribution de la Chine au ralentissement des échanges internationaux a été tout particulièrement large. 

Les importations réelles de la Chine ont fortement ralenti aux cours de ces deux dernières années, ce qui n’est pas sans alimenter les craintes en apportant une nouvelle confirmation du ralentissement de la croissance du PIB chinois. La croissance du volume réel des importations atteignait les deux chiffres entre 2006 et 2013, elle attint environ 3 % au cours des deux années précédant le troisième trimestre 2015. Les importations réelles se sont contractées au premier trimestre 2015 pour la première fois depuis la crise financière mondiale ; en l’occurrence, elles se sont alors contractées de 3,5 %, avant d’augmenter de 2 % au deuxième trimestre, puis de 3,5 % au troisième trimestre.

GRAPHIQUE  Croissance des importations de biens de la Chine (en %)

Pourquoi les importations chinoises ralentissent-elles ?

Deux études empiriques réalisées par le FMI, d’une part, celle de Joong Shik Kang et Wei Liao (2016) et, d’autre part, celle de Gee Hee Hong, Jaewoo Lee, Wei Liao et Dulani Seneviratne (2016), ont cherché à préciser les causes du ralentissement de la croissance des importations chinoises. Ils montrent que cette dernière s’explique aussi bien par des facteurs domestiques que par des facteurs externes. La faiblesse de l’investissement, en partie due au rééquilibrage de l’économie chinoise, est le principal facteur derrière le ralentissement des importations ; elle explique entre 40 % et 50 % de cette dernière. La faiblesse des exportations explique aussi 40 % du ralentissement des importations. L’appréciation du yuan y a contribué, mais pour un quart seulement. Si la Chine importe moins, c’est notamment parce que, en raison de son rôle déterminant de nœud dans le réseau mondial de production, elle transmet tout choc de demande négatif qui touche l’économie mondiale et qui réduit ses propres exportations. La réallocation (substitution des biens intermédiaires importés par des biens domestiques) n’a pas constitué un frein supplémentaire sur les importations chinoises, mais elle a continué de peser sur ces dernières comme elle a pu le faire précédemment.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7158.

GAUVIN, Ludovic, & Cyril REBILLARD (2015), « Towards recoupling? Assessing the global impact of a Chinese hard landing through trade and commodity price channels », Banque de France, document de travail, n° 562, juin.

HONG, Gee Hee, Jaewoo LEE, Wei LIAO & Dulani SENEVIRATNE (2016), « China and Asia in global trade slowdown », FMI, working paper, N° 16/105, mai.

KANG, Joong Shik, & Wei LIAO (2016), « Chinese imports: What’s behind the slowdown? », FMI, working paper, N° 16/106, mai.

KIREYEV, Alexei, & Andrei LEONIDOV (2016), « China’s imports slowdown: Spillovers, spillins, and spillbacks », FMI, working paper, n° 15/51, mars.

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 16:49

Depuis la crise financière mondiale, la croissance des échanges mondiaux a fortement ralenti et elle est même désormais plus lente que la croissance de la production mondiale. Entre 2012 et 2015, la croissance annuelle moyenne du commerce s’est élevée à 3 %, alors qu’elle s’élevait à 7 % entre 1987 et 2007. Comme l’ont montré Cristina Constantinescu, Aaditya Mattoo et Michele Ruta (2015), le commerce mondial croît plus lentement, d’une part, parce que la croissance de la production mondiale est plus lente et, d’autre part, parce que le commerce international est lui-même moins sensible au produit intérieur brut. En effet, l’élasticité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial était supérieure à 2 au cours des années quatre-vingt-dix (les échanges augmentaient deux fois plus rapidement que le PIB mondial), puis a décliné au cours des années deux mille. Ainsi, si la conjoncture joue un rôle déterminant pour expliquer la faiblesse de la croissance des échanges, cette dernière s’explique aussi par des facteurs plus structurels.

Constantinescu et alii (2016) ont ainsi rappelé les diverses raisons qui ont été avancées dans la littérature pour expliquer le changement dans la relation entre commerce et revenu. En l’occurrence, lors de la crise financière mondiale et suite à celle-ci, la demande globale a été faible, notamment aux Etats-Unis et surtout dans la zone euro, ce qui a pesé sur les exportations de chaque pays. Plus récemment, la forte baisse des prix des matières premiers et le ralentissement de la croissance chinoise ont contribué à déprimer la demande extérieure des pays en développement. L’élasticité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial suggère que des facteurs structurels sont également à l’œuvre. Le ralentissement de la libéralisation du commerce au cours des années deux mille a pu contribuer à réduire l’élasticité des échanges. Il y a en outre eu un changement dans la spécialisation verticale. L’élasticité du commerce à long terme s’est accrue au cours des années quatre-vingt grâce à la fragmentation internationale de la production et au développement des chaînes de valeur mondiales, puis cette élasticité a diminué comme ce processus a eu tendance à s’essouffler. 

Si ce ralentissement est aujourd’hui bien documenté, les économistes ne s’accordent pas sur son importance pour la croissance économique. Les économies sont aujourd’hui ouvertes qu’au cours des années quatre-vingt-dix. Le ratio importations sur PIB (qui est utilisé comme indicateur pour mesure l’ouverture) est passé de moins de 20 % à plus de 30 % entre le début des années quatre-vingt-dix et la crise financière mondiale et cette évolution s’observe aussi bien parmi les pays avancés que parmi les pays en développement. Ce ratio a certes chuté lors de la Grande Récession, mais il a ensuite rapidement retrouvé son niveau d’avant-crise. Or, si l’accélération de la croissance des échanges internationaux au cours des années quatre-vingt-dix a contribué à la croissance économique des pays, alors son ralentissement risque de réduire sa contribution à cette dernière. Constantinescu et alii (2016) se sont donc penchés sur les conséquences du ralentissement du commerce mondial pour la croissance économique. Il existe en effet plusieurs canaux à travers lesquels la première influence la seconde, notamment un canal « keynésien » et un canal « smithien » pour reprendre la terminologie des auteurs. Du côté de la demande, le ralentissement de la croissance des importations mondiale peut réduire les perspectives de croissance de chaque pays pris isolément, dans la mesure où ses exportations tendent à se déprimer. Du côté de l’offre, le ralentissement de la croissance des échanges peut réduire la marge de croissance de la productivité en freinant la spécialisation et la diffusion des technologies.

Constantinescu et ses coauteurs mettent en évidence des preuves empiriques confirmant que les changements dans la relation entre commerce et revenu importent, même si pour l’heure leurs répercussions quantitatives n’apparaissent pas importantes. Du côté de la demande, ils constatent que l’élasticité des exportations vis-à-vis de la demande mondiale a diminué aussi bien pour les pays développés que pour les pays en développement. La sensibilité de la croissance domestique vis-à-vis des exportations est plus élevée pour les pays en développement que pour les pays développés et elle a eu tendance à augmenter. Ces résultats ne sont toutefois valides que si les exportations sont mesurées en termes bruts. Lorsque les auteurs utilisent la valeur ajoutée pour mesurer les exportations, le changement dans les élasticités est plus faible et n’est pas significatif sur le plan statistique. Au final, ils ne parviennent pas à conclure que la moindre sensibilité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial ait affaibli le canal de transmission keynésien.

Ensuite, Constantinescu et ses coauteurs se tournent vers les implications d’un ralentissement de la croissance des chaînes de valeur internationales. Ils constatent que la spécialisation en amont a un impact positif sur la croissance de la productivité du travail. Ils cherchent ensuite à quantifier la croissance de la productivité du travail due à la croissance de la spécialisation en amont de la production. Ils constatent que la part n’est pas importante, dans la mesure où la croissance de la productivité s’explique par plusieurs facteurs autres facteurs que la spécialisation verticale, mais pour autant sa contribution a diminué de moitié au cours des dernières années, ce qui suggère que le ralentissement du commerce international a contribué au ralentissement de la croissance de la productivité.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7158.

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2016), « Does the global trade slowdown matter? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7673.

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 17:21

La politique commerciale d’un pays oscille entre deux extrêmes : celui du libre-échange et celui du protectionniste. Si, dans le premier cas, il s’agit de favoriser les échanges, il s’agit plutôt dans le second de freiner les importations ou tout du moins de les encadrer, afin de favoriser la production nationale. Les mesures protectionnistes les plus connues sont les barrières tarifaires : les tarifs douaniers. Il existe toutefois diverses autres mesures non tarifaires, donc plus difficilement quantifiables, comme les restrictions sur les quantités de biens importés (quotas, contingentements, embargos), les subventions accordées aux firmes domestiques, les subventions sur les exportations, certaines normes (par exemple, techniques, sanitaires et environnementales, qui empêchent de facto l’importation des produits qui ne les respectent pas), les mesures de dumping ou d’antidumping, etc.

Chad Bown et Meredith Crowley (2016), ont procédé à une analyse empirique des politiques commerciales de 31 grandes économies, représentant ensemble 83 % de la population mondiale et 91 % du PIB mondial en 2013. Leur analyse se restreint toutefois au seuls échanges de biens, c’est-à-dire ne prend pas en compte le commerce de services. Ils ont tout d’abord cherché à déterminer si certains pays ont des régimes plus libéraux que d’autres. Ils constatent que les niveaux moyens de tarifs douaniers sur les importations varient fortement d’un pays à l’autre. Les pays à haut revenu imposent de plus faibles tarifs douaniers que les pays à revenu intermédiaire, qui imposent eux-mêmes de moindres tarifs douaniers que les pays à faible revenu. Lorsque les auteurs prennent en compte les tarifs préférentiels accordés aux partenaires à l’échange, les pays à haut revenu apparaissent encore plus ouverts. Par contre, lorsque l’ensemble des mesures protectionnistes est élargi pour intégrer des mesures non tarifaires, telles que les restrictions quantitatives, alors les pays à haut revenu et les pays émergents apparaissent moins ouverts que ne le suggère la seule analyse des barrières tarifaires.

Bown et Crowley ont ensuite cherché à déterminer comment les protections vis-à-vis des importations varient d’un secteur à l’autre. Les secteurs produisant des biens agricoles et des biens alimentaires sont protégés presque dans tous les pays, c’est-à-dire aussi bien dans les pays en développement que dans les pays développés. Au sein de l’industrie manufacturière, les secteurs produisant du textile, des vêtements et des chaussures apparaissent comme les plus protégés. Les minéraux et les carburants font l’objet de moindres barrières à l’importation. En outre, les droits de douane sur l’importation de biens finis sont plus élevés que ceux sur les biens intermédiaires dans l’ensemble des secteurs et dans l’ensemble des pays.

Les deux auteurs observent ensuite comment les politiques commerciales ont changé au cours du temps. Ils confirment qu’au cours des deux dernières décennies, les tarifs douaniers ont eu tendance à diminuer tout autour du monde. Les tarifs douaniers diminuent régulièrement dans les pays à haut revenu (cf. graphique), tandis qu’ils connaissent de plus fortes variations au sein des pays à faible revenu. En fait, certains pays développés et émergents ont abandonné les tarifs douaniers pour davantage s’appuyer sur des politiques de sauvegarde et des mesures d’antidumping afin de changer plus fréquemment les volumes de protection vis-à-vis des importations. 

GRAPHIQUE  Niveau moyen de tarifs douaniers aux Etats-Unis, dans les pays appartenant (aujourd’hui) à l’Union européenne et au Japon (en %)

Petit portrait du paysage mondial des politiques commerciales

source : Bown et Irwin (2015)

Bown et Crowley se demandent si des pays discriminent leurs partenaires à l’échange lorsqu’ils élaborent leur politique commerciale. Ils constatent que c’est effectivement le cas. Plusieurs pays discriminent entre leurs partenaires à l’échange en accordant à certains de moindres tarifs douaniers que ceux offerts dans le cadre des accords multilatéraux. Plusieurs pays discriminent entre leurs partenaires commerciaux en imposant un plus haut niveau de protection aux importations en provenance de certains d’entre eux : certains partenaires à l’échange voient ainsi leur accès aux marchés domestiques être restreints par des mesures d’antidumping.

Enfin, les auteurs se demandent à quel point le commerce mondial est libéralisé. Leur principale conclusion est que de substantielles barrières à l’échange demeurent aujourd’hui : l’économie mondiale est moins libéralisée que beaucoup n’ont l’habitude de le suggérer.

 

Références

BOWN, Chad P., & Meredith A. CROWLEY (2016), « The empirical landscape of trade policy », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7620, mai.

BOWN, Chad P., & Douglas A. IRWIN (2015), « The GATT's starting point: Tariff levels circa 1947 », NBER, working paper, n° 21782, décembre.

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 10:32

Ces dernières décennies ont été marquées par une nouvelle phase soutenue de mondialisation des échanges. Celle-ci s’est peut-être traduite par une baisse des inégalités de revenu entre les pays, mais elle semble plus sûrement s’être accompagnée d'une détérioration des inégalités dans chaque pays. Les canaux exacts par lesquels la mondialisation des échanges affecte les inégalités de revenu prêtent  toutefois toujours à discussion. Peter Egger, Sergey Nigai et Nora Strecker (2016) se sont récemment penchés sur l’un des possibles canaux de transmission : celui de la fiscalité.

D’un côté, des auteurs comme Dani Rodrik (1998) suggèrent que diverses mesures de la mondialisation sont corrélées avec les dépenses dans les biens publics. D’un autre côté, l’accroissement de la mobilité des facteurs de production, dans un contexte de libéralisation financière, est susceptible de réduire la capacité des Etats à prélever des impôts ; c’est ce que constant notamment Michael Devereux et alii (2008) dans le cas de la mobilité du capital ou encore Henrik Jacobsen Kleven et alii (2014) dans le cas de la mobilité des travailleurs très qualifiés et à haut revenu. Par conséquent, chaque Etat tend à faire face à une demande croissante de biens publics, alors même qu’il repose sur des bases fiscales de plus en plus étroites ; ces dernières comprennent essentiellement le patrimoine, les dépenses et le revenu personnel des travailleurs relativement immobiles. Cette dynamique est alors susceptible d’avoir deux conséquences perverses : une tendance à la détérioration des finances publiques et un accroissement des inégalités, ces deux effets pervers ayant en outre sûrement tendance à se renforcer mutuellement, comme l’ont suggéré Martin Larch (2010), Marina Azzimonti et alii (2012) ou encore Santo Milasi (2012).

GRAPHIQUE  Composition des recettes fiscales (en %)

Le contrecoup fiscal de la mondialisation

source : Egger et alii (2016)

Egger et alii ont donc analysé les répercussions de la mondialisation sur la taille et la composition des recettes fiscales (cf. graphique), sur le fardeau fiscale propre aux travailleurs et sur les taux d’imposition effectifs du revenu du travail. Pour cela, ils se sont basés sur un large échantillon de données internationales relatives à la période comprise entre 1980 et 2012. Ils constatent que les gouvernements recherchent de plus en plus des sources fiscales autres que les impôts sur les entreprises, ce qui est cohérent avec la théorie selon laquelle l’Etat a de plus en plus en plus de difficulté de taxer les facteurs de production, notamment le capital. En l’occurrence, la mondialisation a incité les gouvernements à accroître les impôts à la charge des salariés. Le fardeau fiscal sur les classes moyennes, relativement à celui des ménages les plus modestes et des ménages les plus aisés, a eu tendance à augmenter, en particulier dans les pays développés. Cette dynamique découle entre autres des modifications des lois relatives à la fiscalité, ce qui permet de taxer plus agressivement les classes moyennes par rapport aux extrêmes de la répartition des revenus. Entre 1994 et 2007, la mondialisation aurait contribué à accroître leur taux d’imposition du revenu de 1,5 point de pourcentage, tandis que les 1 % des travailleurs les plus aisés virent le leur diminuer d’environ 1,5 point de pourcentage. Une telle dynamique contribue alors à expliquer pourquoi des indicateurs d’inégalités de revenu comme l’indice de Gini et la part du revenu national détenu par les 1 % les plus aisés aient eu tendance à se dégrader ces dernières décennies.

 

Références

AZZIMONTI, Marina, Eva DE FRANCISCO & Vincenzo QUADRINI (2012), « Financial globalization, inequality, and the raising of public debt », Federal Reserve Bank of Philadelphia, working paper, n° 12-6, 17 février.

DEVEREUX, Michael P., Ben LOCKWOOD & Michela REDOANO (2008), « Do countries compete over corporate tax rates? », in Journal of Public Economics, vol. 92, n° 5-6.

EGGER, Peter, Sergey NIGAI, Nora STRECKER (2016), « The taxing deed of globalization », CEPR, discussion paper, n° 11259 , mai.

KLEVEN, Henrik Jacobsen, Camille LANDAIS, Emmanuel SAEZ & Esben Anton SCHULTZ (2014), « Migration and wage effects of taxing top earners: Evidence from the foreigners' tax scheme in Denmark », in Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n° 1.

LARCH, Martin (2010), « Fiscal performance and income inequality: Are unequal societies more deficit-prone? Some cross-country evidence », European economy Economic paper, vol. 414.

MILASI, Santo (2012), « Top income shares and budget deficits », document de travail.

RODRIK, Dani (1998), « Why do more open economies have bigger governments? », in Journal of Political Economy, vol. 106, n° 6.

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 17:42

Les chocs macroéconomiques se propagent d’un pays à l’autre essentiellement via deux canaux, en l’occurrence via le commerce international et via le système financier. En effet, lorsqu’une économie connaît une récession, les résidents réduisent leurs dépenses (les ménages réduisent leurs dépenses de consommation finale, les entreprises réduisent leurs dépenses de consommation finale et d’investissement…), si bien que les importations tendent à diminuer. Par définition, les autres pays voient leur demande extérieure décliner, ce qui les expose également à une récession. D’autre part, Par exemple, les banques ont généralement des activités dans plusieurs pays. Par conséquent, lorsque dans un pays soumis à une récession, les résidents ont davantage de difficultés à rembourser leur crédit, les banques sont susceptibles de resserrer le crédit non seulement dans ce pays, mais également dans les autres pays. Ces derniers voient alors leur propre activité domestique qui n’étaient initialement pas touchés par une récession, mais qui risquent d’en connaître une avec le resserrement du crédit auxquelles leurs banques procèdent. De plus, lorsque les consommateurs de plusieurs pays ont placé une partie de leur épargne dans les actions d’un pays donné, ils réduiront leur consommation si ce dernier connaît un krach boursier. En outre, lorsqu’un pays connaît une crise financière, cette dernière risque de se transmettre aux autres pays par voie de contagion et d’accroître le niveau mondial d’aversion au risque.

Plusieurs études ont effectivement mis en évidence l’existence d’un véritable cycle d’affaires mondial. C’est notamment le cas de Robin Lumsdaine et Eswar Prasad (2003), qui ont examiné les corrélations entre les fluctuations de la production industrielle de 17 pays développés afin d’en extraire une composante commune. A partir d’un échantillon de 60 pays, Ayhan Kose, Christopher Otrok et Charles Whiteman (2003) concluent de leur côté qu’un facteur mondial commun constitue une source importante de volatilité de la production agrégée de la plupart des pays, ce qui tend à confirmer l’existence d’un cycle d’affaires mondial. Ils constatent que les facteurs spécifiques à la région ne jouent qu’un rôle mineur pour expliquer les fluctuations de l’activité économique.

A partir des années quatre-vingt, les pays ont connu une mondialisation commerciale et une globalisation financière, ce qui amène beaucoup à penser que les cycles d’affaires nationaux ont eu tendance à davantage se synchroniser. D’une part, les échanges internationaux de biens et services se sont accrus plus rapidement que la production mondiale. Par conséquent, chaque économie devrait être plus sensible aux évolutions de la demande mondiale, tout comme le reste du monde devrait être davantage sensible aux évolutions de sa demande domestique. D’autre part, les restrictions aux mouvements des capitaux ont reculé et les systèmes financiers sont de plus en plus interconnectés, en particulier depuis la fin du système de Bretton Woods.

Toutefois, plusieurs raisons amènent à douter que la mondialisation, que ce soit sous sa forme commerciale ou bien financière, ait davantage synchronisé les cycles d’affaires nationaux. Par exemple, si la mondialisation commerciale s’est traduite par une plus forte spécialisation sectorielle des pays et si les chocs sectoriels dominent, alors le degré de covariation des cycles d’affaires pourrait au contraire décliner. D’une part, si un pays connaît un choc, il risque de subir une fuite de capitaux, qui aggrave certes sa situation, mais améliore la conjoncture dans les pays qui les reçoivent désormais.

En parvenant à des conclusions divergentes, les études empiriques ne parviennent pas à trancher le désaccord théorique. Par exemple, en observant un ensemble de pays développés et en développement, Ayhan Kose, Eswar Prasad et Marco Terrones (2003) estiment que peu d’éléments empiriques démontrent que la mondialisation ait accru le degré de synchronisation des cycles d’affaires pour l’ensemble des pays. En moyenne, la corrélation entre les consommations nationales ne s’est pas accrue à partir des années quatre-vingt-dix, alors même que cette décennie marquait un nouvel approfondissement de l’intégration financière, en particulier dans les pays en développement. 

Eric Monnet et Damien Puy (2016) ont cherché à évaluer le degré de synchronisation des cycles d’affaires entre 1950 et 2014 à partir d’un échantillon de 21 pays en utilisant une nouvelle base de données trimestrielles du FMI. Ils constatent que, durant les périodes de chocs communs (notamment la période entre 1972 et 1983 ou encore entre 2007 et 2014), l’importance de la composante mondiale dans la dynamique de production mondiale tend à fortement augmenter lors des chocs communs. Par exemple, entre 2007 et 2014, 65 % de la variance de la croissance de la production s’expliquait par la composante mondiale, ce qui suggère qu’aucun pays n’évoluait alors selon ses seules dynamiques domestiques. Contrairement à l’idée communément admise, ils constatent que la période de la mondialisation n’est pas associée à une hausse du degré de synchronisation entre les productions nationales. En fait, le cycle d’affaires mondial était aussi fort entre 1950 et 1971, c’est-à-dire durant l’ère de Bretton Woods, qu’entre 1984 et 2006, une période de mondialisation. En moyenne, la dynamique mondiale explique 20 % de la volatilité de la production au cours des deux périodes.

Bien que la covariation moyenne au cours des deux périodes identifiées ne change pas, le degré auquel la production de chaque pays co-varie avec celle du reste du monde a fortement changé au cours du temps. La production de certains pays, comme le Royaume-Uni, la Belgique ou la Suède, co-variait fortement avec celle du reste du monde durant l’ère de Bretton Woods, mais elle s’est déconnectée de la dynamique mondiale au cours de la période de mondialisation. A l’inverse, des pays comme la France, l’Italie et les Etats-Unis étaient dominés par des dynamiques idiosyncratiques, c’est-à-dire propres à leur économie, pendant l’ère de Bretton Woods, puis ils se sont davantage synchronisés avec le cycle mondial.

Monnet et Puy cherchent alors à expliquer pourquoi les pays se synchronisent ou se désynchronisent du cycle mondial. Ils constatent que le degré de synchronisation varie en fonction des dynamiques d’intégration financière et d’intégration commerciale. En l’occurrence, l’intégration financière conduit à désynchroniser les productions nationales au cycle mondial, tandis que l’intégration commerciale tend à les synchroniser. En temps normal, l’effet désynchronisateur compense l’impact synchronisateur de d’autres forces, notamment de l’intégration commerciale. Son amplitude dépend toutefois du type de chocs frappant l’économie mondiale. Par exemple, il s’efface durant les périodes de crises financières, au cours desquelles les productions des économies intégrées tendent à davantage co-varier que les productions des autres pays. Enfin, Monnet et Puy estiment que des variables souvent mises en avant par la littérature, notamment le degré de spécialisation de l’économie et le régime de taux de change, ne semblent pas jouer un rôle déterminant dans la synchronisation de la production d’un pays avec la dynamique mondiale.

Ces résultats amènent Monnet et Puy à conclure qu’un faible niveau d’intégration n’implique pas un faible degré de covariation des cycles d’affaires. Contrairement à ce que certains auteurs comme Dani Rodrik (2002) ont pu suggérer, ils ne constatent pas de preuves empiriques robustes suggérant qu’un recul de l’intégration financière et commerciale ait davantage protégé les pays des chocs étrangers ou laissé davantage de marge de manœuvre aux politiques conjoncturelles au cours des années cinquante et soixante que durant la période 1984-2006. Un recul de l’intégration financière ne diminuerait le degré de covariation que durant les chocs financiers mondiaux, mais accroîtrait probablement le degré de covariation en temps normal, lorsque le monde est dominé par des chocs idiosyncratiques.

 

Références

KOSE, Ayhan, OTROK, Christopher, Charles H. WHITEMAN (2003), « International business cycles: world, region, and country-specific factors », in American Economic Review, vol. 93, n° 4.

KOSE, M. Ayhan, Eswar S. PRASAD & Marco TERRONES (2003), « How does globalization affect the synchronization of business cycles? », FMI, working paper, n° 03/27.

LUMSDAINE, Robin L., & Eswar S. PRASAD (2003), « Identifying the common component of international economic fluctuations: A new approach », in Economic Journal.

MONNET, Eric, & Damien PUY (2016), « Has globalization really increased business cycle synchronization? » (« La mondialisation a-t-elle vraiment augmenté la synchronisation des cycles économiques ? »), Banque de France, working paper, n° 592, avril. 

RODRIK, Dani (2002), « Feasible globalizations », NBER, working paper, n° 9129.

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 19:04

Durant les années deux mille, la croissance chinoise s’est maintenue autour de 10 % par an, avant de ralentir : elle s’est élevée à 8 % en moyenne entre 2011 et 2014. Les autorités chinoises ont ensuite abaissé leur objectif de croissance à 7 % en 2015 et visent désormais une croissance comprise entre 6,5 et 7 % par an jusqu’en 2020. Le ralentissement de la croissance chinoise n'est pas surprenant, dans la mesure où la Chine cherche à délaisser son modèle de croissance basé sur l’exportation et l’investissement, pour embrasser un modèle de croissance plus soutenable à long terme, basé sur la consommation domestique. Toutefois, l’accumulation de surcapacités et la hausse rapide de l’endettement privé laissent craindre un scénario, non pas d’un « atterrissage en douceur » (soft landing), mais d’un véritable « atterrissage brutal » (hard landing). Le rééquilibrage de la croissance chinoise et surtout une éventuelle récession chinoise pourraient déprimer l’activité du reste du monde, en particulier via le canal des échanges extérieurs : une baisse des importations chinoises réduirait par définition la demande extérieure des autres pays. Or, à mesure que l’économie chinoise représente une part croissante de l’économie mondiale, cette dernière devient de plus en plus sensible à un éventuel ralentissement de la croissance chinoise. En outre, une baisse des importations de matières premières réduirait les recettes des pays exportateurs de matières premières, en particulier parce que leurs prix seraient poussés à la baisse ; alors que la forte croissance chinoise poussait à la hausse les prix des matières premières, le récent ralentissement chinois a mis fin à ce super-cycle.

Il y a quelques mois, Ludovic Gauvin et Cyril Rebillard (2015) avaient déjà cherché à évaluer les répercussions du ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde, en se concentrant sur le canal des échanges extérieurs et le canal des prix des matières premières. Ils estimaient que ce seraient les pays émergents, en particulier ceux d’Asie du sud-est et les exportateurs de matières premières, qui en seraient les plus affectés, tandis que les pays développés en seraient les moins affectés. D’autres études ont cherché à estimer l’impact d’un ralentissement de la croissance des pays émergents sur le reste du monde et en particulier sur les pays avancés, notamment celles de Juan Yépez (2014) et de Patrice Ollivaud, Elena Rusticelli et Cyrille Schwellnus (2014). Plus récemment, une étude de la Banque mondiale réalisée par Raju Huidrom, Ayhan Kose et Franziska Ohnsorge (2016) s'est plus particulièrement focalisée sur les répercussions d'un ralentissement de la croissance des grands émergents sur le reste du monde.

Alexei Kireyev et Andrei Leonidov (2016) viennent également de modéliser les répercussions internationales d’une hypothétique chute des importations chinoises, mais à la différence des précédentes études ils ont cherché à prendre en compte les effets de réseau. En effet, si la baisse des importations chinoises détériore l’activité dans les autres pays, ces derniers peuvent eux-mêmes réduire leurs propres importations, c’est-à-dire réduire les échanges qui réalisent entre eux, mais aussi leurs importations en provenance de la Chine, affectant par là même en retour la croissance chinoise.

GRAPHIQUE 1  Le réseau des importations chinoises

Quel impact une chute des importations chinoises aurait-elle sur le reste du monde ?

Note : la taille des nœuds est proportionnelle à la part d'un partenaire dans les importations chinoises ; en vert les amplificateurs, en bleu les absorbeurs et en rouge les inhibiteurs.

Kireyev et Leonidov ont ainsi modélisé le réseau des importations chinoises (cf. graphique 1). ils notent que 30 pays contribuent à environ 90 % des importations chinoises. Les Etats-Unis, Hong Kong, la Corée du Sud, l’Italie et l’Inde seraient en l’occurrence de larges amplificateurs de chocs. Le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas absorberaient les chocs, mais, pris ensemble, ils ne représentent qu’une faible part dans les importations chinoises. Les inhibiteurs de chocs, c’est-à-dire les pays qui ne transmettent aucun choc du tout, comme l’Argentine, le Koweït, l’Arabie Saoudite et le Vietnam, seraient très périphériques au réseau commercial de la Chine ; ils ne peuvent donc freiner la transmission du choc vers le reste du réseau.

GRAPHIQUE 2  Le réseau des exportations chinoises

Quel impact une chute des importations chinoises aurait-elle sur le reste du monde ?

Note : la taille des nœuds est proportionnelle à la part d'un partenaire dans les importations chinoises ; en vert les amplificateurs, en bleu les absorbeurs et en rouge les inhibiteurs.

La structure des exportations chinoises se distingue de la structure des importations. Parmi les 20 premiers partenaires à l’échange de la Chine, 30 % ne sont pas les mêmes du côté des exportations et du côté des importations. La Chine exporte à destination de chaque pays du monde, mais les 20 premiers partenaires absorbent 85 % des exportations chinoises (cf. graphique 2). Les Etats-Unis, Hong Kong et l’Inde sont de larges amplificateurs de chocs. D’autres pays comme le Japon, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne absorbent les chocs, mais leur importance pour les exportations chinoises est plus faible. Les inhibiteurs de chocs, comme la Biélorus, le Panama, l’Arabie Saoudite et le Vietnam, ont une situation très périphérique dans le réseau d’exportations de la Chine.

Au terme de leur analyse, Kireyev et Leonidov estiment que les effets de réseau vont être substantiels, peuvent amplifier le choc initial et changer la direction de sa propagation. Si les importations chinoises chutent de 10 % en 2016-2017, chaque pays verrait les recettes qu’il tire des exportations baisser en moyenne de l’équivalent de 1,2 % du PIB. Cette perte pourrait atteindre 2 % du PIB en 2017 en raison des effets de réseau, avant de se réduira graduellement et atteindre 0,2 % du PIB en 2020. Les effets retour sur l’activité chinoise représenteraient 0,5 % de son PIB en 2016, puis 1,1 % de son PIB en 2017. 

Les répercussions seraient plus ou moins amples d’une région du monde à l’autre. Ce seront L’Asie et le Pacifique seront les plus grandement affectés, en raison de leurs fortes relations commerciales avec la Chine, suivis par le Moyen-Orient et l’Asie centrale. En Afrique subsaharienne, certains pays seront significativement touchés. Les répercussions sur l’Europe, notamment la zone euro, seront modestes et les répercussions sur l’hémisphère nord, notamment les Etats-Unis seront très faibles. Ce sont les exportateurs de métaux et de matières premières autres que les carburants qui seront les plus affectés. La Chine constitue en effet le plus gros importateur de métaux au monde. L’impact sur les exportateurs de carburants sera faible. Au niveau individuel, ce sont Hong Kong, la Mauritanie, la République du Congo, la Mongolie et les îles Salomon qui seront les plus affectés.

 

Références

GAUVIN, Ludovic, & Cyril REBILLARD (2015), « Towards recoupling? Assessing the global impact of a Chinese hard landing through trade and commodity price channels », Banque de France, working paper, n° 562, juin.

HUIDROM, Raju, Ayhan KOSE & Franziska OHNSORGE (2016), « Who catches a cold when emerging markets sneeze? », in Banque mondiale, Global Economic Prospects, n° 174, chapitre 3, janvier.

KIREYEV, Alexei, & Andrei LEONIDOV (2016), « China’s imports slowdown: Spillovers, spillins, and spillbacks », FMI, working paper, n° 15/51, mars.

OLLIVAUD, Patrice, Elena RUSTICELLI & Cyrille SCHWELLNUS (2014), « Would a growth slowdown in emerging markets spill over to high-income countries? A quantitative assessment », OCDE, economics department working paper, n° 1110, avril. 

YÉPEZ, Juan (2014), « Spillover feature: Should advanced economies Worry about growth shocks in emerging market economies? », in FMI, World Economic Outlook : Recovery Strengthens, Remains Uneven, avril 2014. Traduction française, « Dossier spécial sur les effets de contagion : les pays avancés doivent-ils se préoccuper d’un ralentissement de la croissance des pays émergents? », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale : la reprise s’affermit, mais reste inégale.

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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 22:30

Plusieurs études suggèrent que les entreprises françaises ont été incapables de rivaliser avec les entreprises étrangères sur les marchés de biens manufacturés au cours du dix-neuvième siècle. Pourtant, Stéphane Becuwe, Bertrand Blancheton et Christopher Meissner (2015) jugent que cette conclusion repose sur de bien faibles fondations empiriques, notamment parce qu'il n'y a pas de vue globale des échanges et de la spécialisation de l’économie française au dix-neuvième siècle.  et de tester les conclusions obtenues par les précédentes études, les trois auteurs utilisent une large base de données annuelles relatives aux divers produits du commerce français sur la période 1836-1938.

Sur cette période, la France a subi de profonds changements. La croissance du PIB par tête s’est élevée en moyenne à environ 1,2 %. La part des travailleurs du secteur industriel passa de 25 % à 31 % entre 1841 et 1911, date à laquelle elle dépassa la part des travailleurs du secteur agricole. Entre 1841 et 1911, la part de la production totale réalisée par l’industrie passa de 29 % à 39 %. En 1870, la productivité globale dans le secteur industriel en France était environ égale à celle de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne ; en 1910, elle ne représentait plus que 80 % de cette dernière. 

Au milieu des années 1830, la France exportait environ 5 % de son PIB ; cette part dépassa 14 % entre 1910 et 1913. Entre 1836 et 1913, la part des biens manufacturés dans l’ensemble des exportations passa de 68 % à  48,9 %. Au début du dix-neuvième siècle, les principaux secteurs français étaient ceux du textile et du vin. Le coton, le cuir et la soie constituaient une large part des exportations. Les textiles représentaient environ un tiers de la production industrielle totale et leur production était réalisée par la moitié de l’ensemble des travailleurs du secteur industriel. 

Becuwe et ses coauteurs confirment le statut de pays avancé que la France avait à cette époque : elle exportait essentiellement des produits manufacturés et importait des matières premières. Entre les années 1830 et la fin des années 1850, les exportations françaises étaient extrêmement concentrées, peu diversifiées. Au cours de cette période, le commerce français était cohérent avec les prédictions d’un modèle ricardien : la France exportait quelques produits en grandes quantités, notamment de la soie, du cuir, du coton et du vin. Elle était en l’occurrence fortement spécialisée dans l’exportation de produits textiles. Connaissant une croissance plus rapide de sa productivité que les autres pays, notamment la France, la Grande-Bretagne aurait acquis et maintenu sa domination sur la production des biens manufacturés. Faisant concurrence avec des produits britanniques, marqués par une plus forte compétitivité-prix, la France aurait été poussée à se spécialiser dans une gamme plus étroite de produits manufacturés. 

Malgré ses mauvaises performances, la France ne s’est pas désindustrialisée au dix-neuvième siècle. Les années 1860 et 1870 furent marquées par un processus de libéralisation commerciale, dans un contexte de chute des coûts d’échanges. Le degré de spécialisation des exportations françaises chuta fortement au cours de cette première mondialisation : au fur et à mesure que la croissance économique se poursuivit, la gamme de produits exportés par la France s’étendit et se diversifia. Une telle dynamique est cohérente avec les prédications d’un modèle ricardien : lorsqu’un pays fait face à une baisse des coûts d’échanges, des produits qui n’étaient auparavant pas compétitifs peuvent désormais être exportés. Les auteurs en concluent que le secteur orienté à l’export était davantage sensible aux variations des coûts d’échanges et aux dynamiques domestiques qu’à la concurrence industrielle exercée par des pays plus avancés technologiquement, notamment la Grande-Bretagne. Autrement dit, ce sont les variations des coûts d’échanges et la croissance économique qui ont constitué les forces dominantes dans le façonnement du commerce et des spécialisations de l’économie française. Même si ses exportations ne s’accrurent pas aussi rapidement que les autres pays et que sa balance commerciale s’est détériorée, la France a diversifié son portefeuille d’exportations après le milieu du dix-neuvième siècle.

Après quelques décennies, la diversification ralentit et stagna. Ce ralentissement s’explique notamment par la politique commerciale menée par la France. Entre le début des années 1880 et la Première Guerre mondiale, un nouveau régime commercial prit place, davantage protectionniste, et c’est celui-ci qui aurait tout particulièrement contribué à stabiliser la structure de spécialisation française. Les tarifs douaniers furent relevés, notamment pour préserver la stabilité politique et sociale. Les différents gouvernements français ont cherché à protéger les secteurs industriels dans lesquels la France est traditionnellement spécialisée, notamment les secteurs produisant du tissu en soie, du tissu en coton, du tissu de laine, du cuir, des articles en cuir et des outils en métal. En 1913, les principaux secteurs exportateurs de la France étaient les mêmes que ceux qui dominaient lors du Second Empire. Ainsi, il se pourrait qu’en ayant cherché à préserver l’économie française de la concurrence étrangère, les autorités l’auraient finalement empêché de connaître les transformations structurelles nécessaires pour la moderniser. En raison d’échecs répétés, la France s’est révélée incapable de prendre réellement pied dans les productions modernes, notamment celles des machines et autres appareils mécaniques.

En se focalisant sur des données postérieures à la Seconde Guerre mondiale, Jean Imbs et Romain Wacziarg (2003) avaient suggéré qu’il y avait une relation en forme de U entre la concentration sectorielle en termes d’emploi et le PIB par tête : la diversification sectorielle s’accroît à de faibles niveaux de vie, mais il existe un niveau de production par tête au-delà duquel la répartition sectorielle se concentre à nouveau. Ils suggèrent ainsi une hausse de la diversification des exportations durant les premières étapes de la croissance économique, suivie par une concentration. Olivier Cadot, Céline Carrère et Vanessa Strauss-Kahn (2011, 2013) ont également suggéré un point d’inflexion dans la diversification : la diversification décline après un niveau critique de PIB par tête. Ils ont mis en lumière que les premières étapes de la croissance économique moderne et la libéralisation commerciale sont les deux vecteurs clés de la diversification commerciale. L’étude de Becuwe et alii confirment ces divers résultats.

 

Références

BECUWE, Stéphane, Bertrand BLANCHETON & Christopher M. MEISSNER (2015), « Stages of diversification: France, 1836-1938 », NBER, working paper, n° 21777, décembre.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2011), « Export diversification: What's behind the hump? », in Review of Economics and Statistics, vol. 93, n° 2.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2013), « Trade diversification, income, and growth: what do we know? », in Journal of Economic Surveys, vol. 27, n° 4.

IMBS, Jean, & Romain WACZIARG (2003), « Stages of diversification », in American Economic Review, vol. 93, n° 1.

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 21:48

Les récentes variations des taux de change ont été inhabituellement amples. Par exemple, le dollar américain s’est apprécié de plus de 10 % depuis le milieu de l’année 2014, tandis que le yen s’est déprécié de plus de 30 % depuis le milieu de l’année 2013 et l’euro de plus de 10 % depuis le début de l’année 2014. De nombreux pays émergents ont également connu de fortes turbulences sur leurs marchés des changes, en particulier depuis que la Fed ait évoqué la possibilité d’un ralentissement (tapering) dans ses achats d’actifs.

Ces fortes variations ont amorcé un débat sur leurs probables répercussions. Certains craignent notamment que les exportations et les importations soient moins sensibles aux variations des taux de change, si bien que les déséquilibres pourraient s’ajuster à l’avenir plus difficilement et persister. D’autres craignent qu’une moindre sensibilité des exportations et importations aux mouvements de taux de change affaiblisse la transmission de la politique monétaire. En effet, plusieurs banques centrales dans les pays avancés ont récemment fortement assoupli leur taux de change pour stimuler leur activité domestique, notamment en stimulant par là même les exportations : c’est par exemple le cas du Banque du Japon, en déployant la première flèche de l’Abenomics, et plus récemment  de la BCE, qui s’est résolue à adopter un programme d’assouplissement quantitatif en début d’année.

Dans les dernières Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Daniel Leigh et ses coauteurs (2015) ont analysé la relation entre le taux de change et les échanges, afin de déterminer les effets du premier sur ces derniers. L’histoire des pays en développement et des pays avancés au cours des trente dernières années suggère que les variations des taux de change ont habituellement un large impact sur le volume des exportations et des importations. La dépréciation d’une devise est associée habituellement à une baisse des prix à l’export payé par les étrangers et une baisse des importations. En l’occurrence, une dépréciation du taux de change réel effectif de 10 % est associée à une hausse des exportations nettes réelles d’environ 1,5 % du PIB. Il y a toutefois de larges écarts d’un pays à l’autre. Bien que ces effets ne se matérialisent pleinement qu’après plusieurs années, l’essentiel de l’ajustement survient au cours de la première année. La stimulation des exportations associée à la dépréciation de la devise semble la plus large dans les pays qui connaissent une insuffisance de la demande globale, mais aussi qui se caractérisent par des systèmes financiers domestiques qui fonctionnent correctement, c’est-à-dire qui ne connaissent pas de crise bancaire.

GRAPHIQUE  Variation des exportations nettes liée aux fluctuations des taux de change entre janvier 2013 et janvier 2015 (en % du PIB)

source : Leigh et alii (2015)

Certaines preuves empiriques suggèrent que le développement des chaînes de valeur mondiales a affaibli la relation entre les taux de change et le commerce dans les produits intermédiaires utilisés comme intrants dans les exportations de d’autres économiques. C’est en particulier le cas du Japon, qui semble avoir connu une réelle déconnexion entre volumes exportés et taux de change : malgré la puissante dépréciation du yen depuis 2012, les exportations nettes japonaises ont stagné. L’accélération de la délocalisation de la production japonaise à l’étranger a finalement annulé toute hausse des exportations en réaction à la dépréciation du yen. Ce résultat met en question la capacité de l’Abenomics à sortir véritablement l’économie insulaire de la stagnation.

Mis à part le cas japonais, Leigh et ses coauteurs n’estiment toutefois pas que la relation entre taux de change et exportations s’affaiblisse de façon généralisée. D’une part, l’essentiel des échanges mondiaux se constitue toujours essentiellement des échanges traditionnels. D’autre part, la fragmentation internationale de la production tend à ralentir. Surtout, peu de preuves empiriques suggèrent une tendance générale vers une déconnexion entre les taux de change et le volume des exportations et des importations. Ces divers résultats confirment que les mouvements de taux de change influencent fortement les prix des exportations et des importations, si bien que la transmission de la politique monétaire via le taux de change semble rester aussi efficace qu’auparavant et rien ne suggère que les déséquilibres courants aient plus de difficultés à s’ajuster et à disparaître que par le passé. 

 

Références

FMI (2015), « Exchange rates still matter for trade », IMF Survey, 28 septembre. Traduction française, « Les taux de change restent importants pour les échanges », Bulletin du FMI.

LEIGH, Daniel, Weicheng LIAN, Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO & Viktor TSYRENNIKOV (2015), « Exchange Rates and Trade Flows: Disconnected? », in FMI, World Economic Outlook, octobre.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 18:07

Lors de la Grande Récession, la production s’est fortement contractée dans les pays avancés, mais le commerce international a chuté encore plus lourdement : entre la fin de l’année 2008 et le début de l’année 2009, les échanges internationaux ont diminué de 15 % en rythme annuel [Lewis et Schryder, 2015]. Il s’agit du plus fort effondrement des échanges internationaux que l’on ait pu observer au cours de l’histoire. Il se singularise également par sa synchronisation : la chute des exportations fut observée dans l’ensemble des pays avancés et dans (quasiment) l’ensemble des secteurs. Par la suite, les échanges internationaux ont rapidement rebondi, mais ils semblent toutefois croître plus lentement qu’avant la crise. En effet, ils croissaient au rythme moyen de 3 % entre 2012 et 2013, contre 7,1 % par an entre 1987 et 2007 [Constantinescu et alii, 2015].

La littérature économique a depuis longtemps constaté que les échanges internationaux sont plus volatils que la croissance du PIB, mais l’ampleur du « Grande Effondrement » des échanges internationaux observée lors de la Grande Récession reste toutefois énigmatique, au point d’amener certains à suggérer que le lien entre production et échanges ait pu changer avec la Grande Récession. Les diverses études qui se sont penchés sur cet événement pour en mettre à jour les causes sous-jacentes soulignent le rôle des changements dans la demande finale, des ajustements de stock et des conditions de financement. Certains ont suggéré qu’un possible retour au protectionnisme ait également contribué à amplifier la contraction des échanges, mais ce rôle semble avoir été limité. La littérature existante s’est surtout focalisée sur les flux bruts des échanges. Or, les composants d’un produit peuvent traverser plusieurs fois les frontières avant qu’un client achète le bien final, si bien que le montant brut des échanges peut différer substantiellement du montant des échanges en valeur ajoutée. D’autre part, ces diverses études ont eu tendance à supposer que la spécialisation verticale resta de même ampleur durant la crise. Or un déclin de la décomposition des processus productifs pourrait toutefois non seulement contribuer à expliquer le grand effondrement des échanges internationaux lors de la Grande Récession, mais aussi la baisse des élasticités du commerce mondiale, comment l’ont notamment souligné Cristina Constantinescu et ses coauteurs (2015).

Arne Nagengast et Robert Stehrer (2015) se sont penchés à leur tour sur l’épisode de la Grande Récession dans une récente étude publiée par la BCE. D’une part, ils se focalisent sur les échanges en valeur ajoutée, ce qui leur permet de déterminer précisément dans quel pays les différentes parties d’un bien final sont effectivement produites. D’autre part, ils utilisent une analyse de décomposition sectorielle, ce qui leur permet de quantifier non seulement la contribution des changements tant du niveau de la demande finale que de sa structure, mais également celle des changements dans l’organisation de la décomposition internationale des processus productifs.

Nagengast et Stehrer tirent trois grands enseignements de leur analyse. Premièrement, les changements dans la décomposition internationale des processus productifs expliquent presque la moitié de l’effondrement des échanges. Le niveau de dépenses finales a presque complètement retrouvé son niveau initial au cours de l’année qui suivit la crise, mais le degré de décomposition internationale des processus productifs n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant-crise en 2011. Les variations des prix, les ajustements de stocks, les effets de composition intersectorielle et l’essor du protectionnisme ne sont pas susceptibles d’expliquer l’essentiel du déclin de la décomposition internationale des processus productifs. Deuxièmement, la chute du niveau global de demande explique environ un quart du déclin des exportations en valeur ajoutée, tandis que les changements dans la composition de la demande finale expliquent un tiers de celui-ci. C’est la demande de biens et services des pays présentant un degré élevé de liens transfrontaliers qui a décliné le plus fortement. Troisièmement, la dichotomie observée entre biens manufacturés et services dans les exportations brutes n’apparaît pas dans les données du commerce en valeur ajoutée. En effet, lorsque Nagengast et Stehrer observent les exportations brutes, les exportations de biens durables semblent avoir été particulièrement affectées par la crise, tandis que les échanges de services semblent s’être montrés résilients. Or, lorsqu’ils observent le commerce en valeur ajoutée, tous les secteurs apparaissent avoir été fortement frappés par la crise financière. Par conséquent, les secteurs de services qui sont offreurs d’intrants aux exportateurs directs sont susceptibles d’être bien plus vulnérables aux chocs externes que ce qui est généralement admis.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », FMI, working paper, n° 15/6, janvier.

LEWIS, John, & Selien De SCHRYDER (2015), « Export dynamics since the Great Trade Collapse: a cross-country analysis », Banque d'Angleterre, staff working paper, n° 535, juillet.

NAGENGAST, Arne J., & Robert STEHRER (2015), « The great collapse in value added trade », BCE, working paper, n° 1833, juillet.

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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 10:12

Entre 1983 et 2008, les importations américaines de biens manufacturés ont doublé, tandis que l’emploi des firmes multinationales américaines tripla dans les pays à faible revenu. Une part essentielle de ces dynamiques concerne la Chine. Suite à l’accession de cette dernière à l’OMC en 2001, les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont connu un boom. Entre 1983 et 2008, 8 % de l’ensemble des importations américaines sur cette période ont été réalisées en provenance de la Chine. Or, le secteur manufacturé américain abritait 16 millions d’emplois en 2008, contre 22 millions en 1983. Ce sont 2 millions d’emplois additionnels qui ont été supprimé depuis la Grande Récession de 2008. Beaucoup ont ainsi suggéré que la mondialisation et plus particulièrement l’essor de la Chine sur les marchés internationaux ont accentué la désindustrialisation aux Etats-Unis et provoqué une délocalisation des « bons emplois » de l’industrie américaine vers les pays émergents.

Beaucoup des précédentes études qui ont analysé l’impact du commerce international sur le marché du travail américain se sont focalisées sur le commerce des marchandises. Pourtant, la fragmentation de la production et les délocalisations sont susceptibles d’affecter un bien plus large ensemble de travailleurs. La fragmentation aux multinationales de séparer les différentes étapes de la production d’un bien donné en tâches à forte compétence et en tâches à faibles compétences, puis de faire réaliser plusieurs de ces tâches (même les tâches à haute valeur ajoutée) dans les pays où le travail est moins cher. Alors que les importations touchent souvent des secteurs à faible valeur ajoutée (par exemple la production de jouets), l’emploi étranger des multinationales américaines est surtout créé dans les secteurs à forte valeur ajoutée (automobile, électronique, etc.). Ces derniers secteurs ont eu historiquement des taux élevés de syndicalisations et des salaires élevés. Les délocalisations sont donc potentiellement plus dangereuses pour les travailleurs américains car elles réduisent leur pouvoir de négociation. Puisque la menace de délocaliser une usine dans les pays émergents est crédible, la mondialisation peut exercer une pression à la baisse sur les salaires américains et même affecter les travailleurs dont l’emploi n’est pas délocalisé à l’étranger. En outre, les salaires peuvent être tellement réduits par rapport aux normes historiques que beaucoup des travailleurs les plus âgés peuvent être incités à quitter la population active.

Avraham Ebenstein, Ann Harrison, Margaret McMillan et Shannon Phillips (2014) ont constaté de significatives réductions salariales pour les travailleurs américains exposés à la mondialisation, en particulier les travailleurs réalisant des tâches de routine qui peuvent être a priori facilement réalisées à l’étranger. En raison de l’insuffisance de données, ils ne s’étaient toutefois contentés d’étudier que la seule période s’écoulant ente 1983 et 2002.

Dans leur nouvelle analyse, Ebenstein, Harrison et McMillan (2015) parviennent à étendre leurs données jusqu’à l’année 2008, ce qui leur permet de prendre en compte une période marquée par l’accroissement de la pénétration à l’import, l’essor de la Chine et le développement rapide des délocalisations. Ils constatent de significatifs effets de la mondialisation sur le marché du travail américain. En effet, la délocalisation vers les pays à faible salaire et les importations associées à des déclins salariaux pour les travailleurs domestiques. Une hausse de 10 % de l’exposition d’une profession à la concurrence à l’import est associée à une baisse de 2,7 % des salaires réels pour les travailleurs réalisant des tâches de routine. Ebenstein et alii décèlent également un fort impact sur les salaires des délocalisations vers les pays émergents. En effet, une hausse de 10 % de l’exposition spécifique d’une profession à l’emploi étranger dans les pays à faible salaire est associée à une baisse de 0,27 % des salaires des travailleurs réalisant des tâches de routine pour l’ensemble de leur échantillon et presque une baisse de 1 % pour la seule période s’écoulant entre 2000 et 2008. Les salaires des travailleurs peu qualifiés et des travailleurs âgés sont en l’occurrence disproportionnellement affectés par les délocalisations.

Ils suggèrent que la mondialisation a entraîné une réallocation des travailleurs hors des emplois manufacturiers à haut salaire vers d’autres secteurs et d’autres professions. Les reclassements ont peu d’impacts sur les salaires lorsqu’ils sont confinés au secteur manufacturier. Par contre, ils sont associés à de fortes réductions salariales lorsqu’ils conduisent les travailleurs à quitter le secteur manufacturier pour les services.

Les auteurs analysent alors plus finement l'impact de la concurrence chinoise. Les importations en provenance de Chine et les délocalisations à destination de la Chine sont associées à de plus faibles salaires américains. Une hausse de 10 points de pourcentage de la part de marché des entreprises chinoises est associée à une baisse des salaires de 5,6 %. 

Au sortir de la Grande Récession, les Etats-Unis présentèrent des taux de chômage élevés et des taux d’activité historiquement faibles ; certains ont relié cette performance du marché du travail américain au vieillissement démographique, mais le rôle que le commerce international a pu joué dans cette dynamique reste imprécis. Ebenstein et ses coauteurs se penchent alors sur les liens entre commerce international, délocalisations et taux d’activité. Ils constatent une corrélation négative entre l’exposition aux délocalisations vers la Chine et le taux d’activité, mais une relation positive entre les taux d’activité et la concurrence chinoise à l’import. Les facteurs associés à l’informatisation et à l’accroissement de l’intensité capitalistique semblent associés bien plus significativement au déclin de l’emploi. Ils constatent de faibles impacts de la mondialisation sur la population active, mais un large impact sur cette dernière de l’informatisation et du prix des biens d’investissement. La chute des prix des biens d’investissement est associée à un plus grand usage du capital ; le plus grand usage des ordinateurs et du capital est associé à un plus faible emploi, à un chômage plus élevé et à de plus faibles taux d’activité.

 

Références

AUTOR, David H. David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of Import Competition in the United States », in American Economic Review, 103(6): 2121-68.

EBENSTEIN, Avraham, Ann HARRISON, Margaret MCMILLAN & Shannon PHILLIPS (2014), « Estimating the impact of trade and offshoring on American workers using the current population surveys », in Review of Economics and Statistics, voL. 96, n° 4, octobre.

EBENSTEIN, Avraham, Ann HARRISON & Margaret MCMILLAN (2015), « Why are American workers getting poorer? China, trade and offshoring », NBER, document de travail, n° 21027, mars.

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10 mars 2015 2 10 /03 /mars /2015 21:16

Avec la mondialisation des échanges et l’intégration des pays émergents sur les marchés internationaux, on pourrait croire que les exportations sont devenues davantage sensibles aux coûts, ce qui rendrait plus pressant la maîtrise de ces derniers. En effet, si les entreprises voient leurs coûts de production augmenter, elles sont susceptibles de répercuter cette hausse sur les prix de vente pour maintenir leur profit ; avec l’essoufflement résultant de la demande extérieure, l’économie risque alors de connaître une détérioration de son solde extérieur, un ralentissement de sa croissance économie et une hausse de son taux de chômage. En outre, beaucoup considèrent que la dégradation de la compétitivité-coût a joué un rôle déterminant dans l’accumulation des déséquilibres au sein de la zone euro avant qu'éclate la crise financière mondiale. Ainsi, certains en ont conclu que les pays périphériques de la zone euro devaient nécessairement réduire leurs coûts pour stimuler leurs exportations et renouer ainsi avec une croissance soutenable. Le débat s’est souvent focalisé sur le coût du travail ; ses participants ont eu tendance à privilégier les coûts unitaires du travail comme indicateur de compétitivité. Ainsi, avant même la Grande Récession, beaucoup ont appelé, en France, comme dans d’autres pays avancés, à une modération salariale.

Stefaan Decramer, Catherine Fuss et Jozef Konings (2014) considèrent toutefois que peu d’études empiriques se révèlent concluantes quant à l’impact des coûts unitaires du travail sur les performances à l’export. Ils rappellent que Nicholas Kaldor (1978) remarquait dès les années soixante-dix que les pays ayant les taux de croissance du PIB les plus élevés tendaient également à connaître les plus fortes croissances des coûts unitaires du travail. Le comportement de l’économie espagnole lors de la Grande Récession pourrait illustrer le « paradoxe de Kaldor » : malgré une détérioration de ses prix relatifs à l’export, l’Espagne n’a connu qu’une chute limitée de ses exportations. Les exportations pourraient réagir à des facteurs autres que les coûts. Elles sont notamment susceptibles de dépendre de la qualité des produits : or la hausse des coûts de production en général et du coût du travail en particulier pourrait précisément être associée à une amélioration de la qualité des produits (ce sera par exemple le cas si ces derniers utilisent des composants plus performants ou si les travailleurs sont plus qualifiés). Comme le suggèrent les nouvelles théories du commerce international, les consommateurs pourraient avoir une préférence pour la diversité... 

Les plus vieux travaux ont constaté une relation faible, voire positive, entre les coûts relatifs et les exportations. Le lien entre les coûts unitaires du travail et la compétitivité à l’export n’a toutefois été exploré que par un nombre limité d’études. Par exemple, Jan Fagerberg (1988) montre à partir de données relatives à 15 pays de l’OCDE sur la période 1961-1983 que la technologie et la capacité sont à moyen et long terme bien plus importants pour les parts de marché et la croissance que la compétitivité-coût. Wendy Carlin, Andrew Glyn et John Van Reenen ont étudié la relation entre les parts de marché à l’export et les coûts unitaires du travail relatifs en utilisant un échantillon de douze secteurs manufacturiers parmi quatorze pays de l’OCDE. Même si les coûts et la technologie sont importants, ils ne parviennent à expliquer totalement les performances à l’export. Ils constatent également que la sensibilité des exportations des coûts du travail est plus faible dans les secteurs à haute technologie et dans les pays du cœur du système monétaire européen. Malgré la détérioration des prix relatifs à l’export de l’Espagne, Mónica Correa-López et Rafael Doménech (2012) estiment que la baisse limitée des exportations espagnoles lors de la Grande Récession s’explique avant tout par les décisions stratégiques des entreprises, notamment en termes de qualité, de diversification des produits ou d’investissement en capital humain.

De leur côté, Decramer et ses coauteurs ont récemment étudié la relation entre les coûts unitaires du travail et la performance à l’export pour une petite économie ouverte, en l’occurrence la Belgique. Ils utilisent les données relatives aux coûts, à la productivité et aux exportations des entreprises belges au cours de la période s’écoulant entre 1999 et 2010. Ils distinguent notamment la marge intensive des exportations (la performance à l’exportation des exportateurs belges en place) de leur marge extensive (l’entrée et la sortie des entreprises sur le marché à l’export).

Au niveau de l’entreprise, Decramer et ses coauteurs font apparaître une relation négative entre les coûts unitaires du travail et les exportations. En effet, une hausse de 10 % des coûts unitaires du travail est associée à une baisse des exportations comprise entre 2 et 4 %. L’élasticité varie toutefois d’un secteur à l’autre et d’une entreprise à l’autre. En l’occurrence, les exportations des entreprises les plus intensives en main-d’œuvre qui se révèlent être plus élastiques aux coûts unitaires du travail que les exportations des entreprises les plus intensives en capital ou les plus tournées vers le marché européen. La récente crise économique a affecté les exportations, mais l’élasticité des exportations vis-à-vis des coûts unitaires du travail n’a pas varié.

En outre, les trois économistes constatent que les variations des coûts unitaires du travail ont un impact statistiquement significatif sur la marge extensive des exportations. La hausse des coûts unitaires du travail réduit la profitabilité des entreprises qui ne sont pas présentes sur le marché à l’export, ce qui les désincite à se lancer par la suite vers les marchés extérieurs ; elle réduit également la profitabilité des entreprises exportatrices, si bien qu’elle incite ces dernières à se recentrer sur le seul marché domestique.

Pourtant, si les coûts unitaires du travail semblent effectivement influencer les exportations au niveau des entreprises, cet effet est plutôt limité, ce qui suggère à Decramer et à ses coauteurs que la transmission des coûts aux prix est elle-même limitée ou bien que la demande extérieure est peu élastique. Ces résultats iraient ainsi dans le sens des nouvelles théories du commerce internationale en suggérant que d’autres facteurs sont à prendre en compte dans l’élaboration des indicateurs de compétitivité, comme les préférences des consommateurs ou la qualité des produits.

 

Références

CARLIN, Wendy, Andrew GLYN & John Van REENEN (2001), « Export market performance of OECD countries: an empirical examination of the role of cost competitiveness », in The Economic Journal, vol. 111.

CORREA-LÓPEZ, Mónica, & Rafael DOMÉNECH (2012), « The internationalisation of Spanish firms », BBVA, document de travail, n° 12/30.

DECRAMER, Stefaan, Catherine FUSS & Jozef KONINGS (2014), « How do exporters react to changes in cost competitiveness ? », BCE, document de travail, n° 1752.

FAGERBERG, Jan (1988), « International competitiveness », in The Economic Journal, vol. 98.

KALDOR, Nicholas (1978), « The effect of devaluations on trade in manufacturers », in Further Essays on Applied Economics.

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 18:26

Durant la Belle Epoque, la Belgique a enregistré une expansion sans précédents de son commerce extérieur. Au milieu du dix-neuvième siècle, elle exportait une gamme étroite de produits à une poignée de destinations ; à la veille de la Première Guerre mondiale, le nombre de produits belges exportés a plus que doublé, tout comme le nombre de destinations à l’export. La Belgique était ainsi devenue un « atelier du monde », tout comme le Royaume-Uni un demi-siècle plus tôt. Et pourtant, la croissance de sa productivité resta particulièrement faible. Cette énigme n’est pas spécifique à la Belgique. En effet, les études empiriques n’ont pas vraiment réussi à déceler si l’essor du commerce international s’était traduit par des gains en termes de production avant 1914. 

Plusieurs explications ont été avancées pour éclairer le fait que l’essor exponentiel des échanges internationaux n’ait pas entraîné une accélération de la croissance économique. Keven O’Rourke et Jeffrey Williamson (1999) popularisé l’usage du modèle de dotations factorielles pour suivre les dynamiques de commerce et de croissance au cours de la première mondialisation. Ils suggèrent ainsi que l’échange de ressources entre le Nouveau Monde et le vieux continent a favorisé la convergence des salaires réels. Michael Huberman, Christopher Meissner et Kim Oosterlinck (2015) notent que ce portrait de la Belle Epoque aurait surpris un transporteur à Anvers de l’époque, puisque les expéditions intra-industrielles étaient alors aussi importantes que les expéditions interindustrielles. D’autres auteurs se sont appuyés sur une structure ricardienne pour dégager les vecteurs de la première industrialisation. Ainsi, Peter Temin (1997) suggère que le progrès technique favorisa la supériorité du Royaume-Uni à l’export dans de nombreux secteur. Pourtant, Huberman et alii notent que, durant la seconde révolution industrielle, la carte des exportations collait assez mal avec celle de la productivité. Par exemple, une usine textile à Gand exportait des biens vers des pays à forte productivité tout comme vers des pays à faible productivité.

Enfin, dans les modèles à la Paul Krugman (1979), caractérisés par des rendements croissants et une préférence des consommateurs pour la variété, la poursuite de la croissance économique élargit l’éventail de biens produits et exportés. De tels modèles suggèrent qu’à la fin du dix-neuvième siècle, les activités de production industrielle et d’exportation auraient dû se concentrer dans les pays les plus larges et les plus riches, en l’occurrence le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne en raisons des économies d’agglomération et l’effet du marché domestique, tandis que les petites économies auraient dû se voir exclues de l’essentiel du commerce international. En raison de sa petite taille, la Belgique apparaît dans une telle modélisation comme une aberration. En effet, elle a vu la part exportée de son PIB augmenter deux fois plus rapidement que celle des grands pays riches, ce qui lui permit d’être le cinquième plus grand exportateur en Europe en 1900.

Huberman et ses coauteurs (2015a, b) ont cherché à expliquer ce qui s’apparente à un paradoxe dans le cas de la Belgique, afin de saisir plus finement la relation qu’entretenaient la mondialisation et la croissance économique avant 1914. Ils avancent l’idée qu’un déclin des coûts fixes fut un facteur explicatif du boom des échanges aussi important que le déclin des coûts variables (notamment les coûts de transport). Les grands pays ont un avantage naturel pour l’exportation des biens. La Belgique a su toutefois réduire ses coûts fixes à l’échange, notamment grâce au développement d’un puissant réseau diplomatique qui servit plus de 70 pays en 1910 et qui facilita ainsi l’exportation des produits belges vers ces derniers.

Les trois auteurs ont alors examiné l’effet des différents types d’entreprises et de la différenciation des produits sur le boom des échanges. Ce dernier fut plus intense dans les secteurs qui présentaient un degré élevé de différenciation des produits, parce que les marchés de ces biens furent moins concurrentiels ; il fut également plus important dans les secteurs au sein desquels les entreprises furent plus homogènes ou similaires, parce qu’un faible changement des coûts d’échange permettait à davantage de nouvelles entreprises d’entrer sur le marché, en particulier sur les marchés de biens différentiés. Dans les secteurs des nouvelles technologies, comme les tramways, le degré élevé d’hétérogénéité des entreprises amplifia l’impact du commerce sur la productivité. Par contre, dans d’autres secteurs, notamment les vieux secteurs comme le textile, le degré élevé d’uniformité des entreprises réduisit l’impact du commerce.

L’ouverture à l’échange devrait théoriquement conduire à l’élimination des entreprises les moins productives au profit des entreprises les plus productives, les ressources des premières étant alors réallouées vers les dernières [Melitz, 2003]. Cet effet positif n’a toutefois pas été le seul à jouer sur la productivité. En fait, en Belgique, la chute des coûts d’échange a incité des entreprises jusqu’alors non compétitives à se lancer dans l’activité à l’export. Au fur et à mesure que la part exportée du PIB s’accrut, la part des entreprises performantes se contracta, si bien que le revenu par tête ne connut alors qu’une croissance modeste. Contrairement aux prédictions théoriques, la mondialisation a eu l’effet de soutenir la vieille économie peu performante plutôt que d’entraîner une réallocation des ressources vers les nouveaux secteurs plus dynamiques.

 

Références

HUBERMAN, Michael, Christopher M. MEISSNER, & Kim OOSTERLINCK (2015a), « Technology and geography in the second industrial revolution: New evidence from the margins of trade », NBER, working paper, n° 20851.

HUBERMAN, Michael, Christopher M. MEISSNER, & Kim OOSTERLINCK (2015b), « Globalisation everywhere, except in the growth numbers: Pessimism reaffirmed? », in VoxEU.org, 6 février.

KRUGMAN, Paul (1979), « Increasing returns, monopolistic competition, and international trade », in Journal of International Economics, vol. 9.

MELITZ, Marc (2003), « The impact of trade on intra-industry reallocations and aggregate industry productivity », in Econometrica, vol. 71.

O'ROURKE, Kevin H., & Jeffrey G. WILLIAMSON (1999), Globalization and History: The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy.

TEMIN, Peter (1997), « Two views of the British industrial revolution », in Journal of Economic History, vol. 57.

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 12:50

Les études ne sont pas encore parvenues à rendre compte des répercussions exactes de la fragmentation internationale de la production (cette dynamique complexe entremêlant à la fois externalisations et délocalisations) sur l’emploi et les salaires. Si l’on craint avant tout en Europe que les délocalisations entraînent des destructions nettes d’emplois, on craint plutôt aux Etats-Unis qu’elles fassent pression à la baisse sur les salaires. Ces répercussions dépendraient notamment du type de la main-d’œuvre. Si les emplois les moins qualifiés sont ceux qui sont les plus fréquemment délocalisés, on peut s’attendre à un creusement des écarts de salaires entre les travailleurs qualifiés et les travailleurs non qualifiés. Mais les délocalisations contribuent également  à contenir les prix dans les pays avancés, ce qui stimule les salaires réels. Si les réductions de coûts associées sont particulièrement fortes dans les secteurs employant intensivement de la main-d’œuvre peu qualifiée, la délocalisation peut réduire l’écart de salaires entres les qualifiés et non qualifiés, dans la mesure où les ressources sont réallouées dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié. Alan Blinder (2009) suggérait que les emplois très qualifies sont tout autant susceptibles d’être délocalisés que les emplois peu qualifiés. Il prenait l’exemple des concierges et des radiologues : les concierges sont peu qualifiés, mais la nature de leurs tâches les oblige à rester sur leur lieu de travail ; inversement, l’interprétation des images médicales peut éventuellement nécessiter un diplôme du supérieur, mais les images peuvent être facilement lues à distance. Au final, la plus ou moins grande capacité d’un emploi à être délocalisé dépendrait de l’importance des informations codifiables et non tacites pour réaliser les tâches auquel il est associé, de l’importance de tâches de routine ou encore de la contingence d’une proximité géographique ou d’un contact physique.

Sascha Becker et Marc-Andreas Muendler (2014) décrivent, d’une part, comment la dynamique du commerce extérieur de l’Allemagne s’est développée entre 1979 et 2006 et, d’autre part, comment la composition des tâches réalisées par les travailleurs allemands a évolué au cours de cette période afin de déterminer si ces développements sont liés entre eux. Ils utilisent notamment les données issues des enquêtes sur les qualifications et les carrières que l’institut allemand BIBB a réalisées en 1979, en 1986, en 1992, en 1999 et en 2006. Au travers de ces enquêtes, il fut notamment demandé aux travailleurs allemands s’ils réalisaient des activités d’une liste donnée, s’ils utilisaient des outils d’une liste donnée pour réaliser leur travail ou encore à quelle fréquence des exigences de performance s’appliquaient à leur emploi. Combinées aux données relatives aux échanges réalisés par chaque secteur, les données relatives aux travailleurs allemands et aux tâches qu’ils réalisent permettent de déterminer la sensibilité de ces dernières aux flux des échanges et de déterminer ainsi l’exposition des emplois allemands aux délocalisations.

Les deux auteurs dressent plusieurs constats concernant l'économie allemande. Tout d’abord, les importations ont augmenté considérablement dans tous les secteurs, mais il y a une certaine hétérogénéité : les importations de machines et d’équipement de transport ont augmenté plus rapidement que les autres, alors que les importations de biens agricoles, à un autre extrême, ont légèrement décliné. La théorie classique met l’accent sur les échanges internationaux de biens finis. Pourtant ce sont les intrants intermédiaires qui constituent une part substantielle des importations en Allemagne (comme dans les autres pays avancés). L’importance des importations de biens intermédiaires est particulièrement prononcée pour les importations de services et les importations de fer, d’acier et de d’autres métaux, puisque les biens intermédiaires représentent plus de 80 % des biens importés au cours des trois décennies ; à un autre extrême, les intrants intermédiaires représentent moins de 40 % des importations de textiles, de vêtements et d’équipement de transport. Au cours de la dernière décennie, le commerce extérieur est passé d’un échange de biens finis à un échange de biens intermédiaires. L’importation de produits intermédiaires n’est pas un phénomène récent en Allemagne, puisqu’elle constitue la principale importation depuis 1978. La mondialisation des échanges a été plus rapide durant la fin des années soixante-dix qu’au début des années deux mille. Sur l’ensemble de la période, la part de l’externalisation étrangère dans l’ensemble de l’externalisation allemande a été multipliée par plus de 1,5, en passant de 14 % à 22 %. En fait, l’ampleur de l’externalisation est restée stable au cours des trois décennies ; seule sa composition a changé, au profit des sous-traitants étrangers et ceux-ci ont de plus en plus utilisé des intrants intermédiaires étrangers en lieu et place des intrants intermédiaires allemands.

Ensuite, Becker et Muendler constatent que les activités réalisées par les travailleurs en emploi ont considérablement changé au cours du temps. Les travailleurs réalisent différentes activités au cours du temps et ils réalisent de plus en plus d’activités simultanément. La main-d’œuvre allemande se spécialise de plus en plus dans des activités qui sont typiquement considérés comme non délocalisables ; cette spécialisation s’observe dans chaque secteur, mais non entre les secteurs. En outre, le contenu des biens et services importés par l’Allemagne est de plus en plus intensif en tâches considérées comme typiquement délocalisables. En l’occurrence, les importations allemandes augmentèrent principalement dans les secteurs qui sont intensifs en tâches considérées comme hautement délocalisables. Enfin, les changements du contenu des importations allemandes en tâches ne dépendent pas des institutions du marché du travail des partenaires à l’échange de l’Allemagne, que ce soit du niveau de leur salaire minimum et plus largement de leur degré de rigidité. Par contre, les dynamiques observées au niveau des secteurs allemands présentent une certaine covariation cohérente avec la délocalisation plus rapide dans les secteurs peu syndiqués et dans les secteurs pour lesquels les marchés du travail connaissent le moins de tensions. Ces divers constats ne sont pas incohérents avec l’idée selon laquelle les conditions prévalant sur les marchés du travail étrangers n’affectent pas les échanges allemands, mais que les conditions du marché du travail allemand peuvent accélérer ou bien ralentir la mondialisation.

 

Références

BECKER, Sascha O., & Marc-Andreas MUENDLER (2014), « Trade and tasks: An exploration over three decades in Germany », NBER, working paper, n° 20739.

BLINDER, Alan S. (2009), « How many U.S. jobs might be offshorable? », in World Economics, vol. 10, n° 2.

GROSSMAN, Gene M., & Esteban ROSSI-HANSBERG (2008), « Trading tasks: A simple theory of offshoring », in American Economic Review, vol. 98, n° 5.

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 20:57

Lors de la récente crise mondiale, la demande globale s’est effondrée et, avec elle, les échanges internationaux. Ce « grand effondrement » a été suivi par un fort rebond du commerce international avec la reprise mondiale (cf. graphique 1). Pourtant la croissance des échanges n'a pas réussi à retrouver son rythme d'avant-crise. En effet, elle atteignait en moyenne 7,1 % par an entre 1987 et 2007, mais seulement 3 % par an entre 2012 et 2013. Alors qu’au cours des quatre précédentes décennies, décrites par certains comme une période d'« hypermondialisation », le volume du commerce s’accroissait deux fois plus rapidement que la production mondiale, la première semble désormais croître plus lentement que la seconde (cf. graphique 2). La question qui se pose est si ce ralentissement du commerce international est un phénomène conjoncturel, susceptible de se corriger avec l’accélération de la croissance mondiale, ou bien s’il s’explique par des déterminants structurels qui le rendraient alors permanent, auquel cas une accélération substantielle de la croissance mondiale ne s’accompagnerait plus d’une aussi forte croissance des échanges.

GRAPHIQUE 1  Croissance des échanges internationaux

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source : Constantinescu et alii (2014a)

Certains suggèrent que ce ralentissement serait avant tout conjoncturel et qu’il s’expliquerait en l’occurrence par la crise de la zone euro. L’Union européenne représente en effet un tiers de l’ensemble des échanges. La chute puis la stagnation de la demande globale dans la zone euro a fortement déprimé ses importations, c’est-à-dire finalement les exportations du reste du monde. L’apparition d’un large excédent courant pour l’ensemble de la zone euro suggère que celle-ci déprime effectivement la demande mondiale et par là les échanges. Si cette interprétation est correcte, les échanges internationaux seront fortement stimulés par le retour de la croissance en zone euro.

GRAPHIQUE 2  Taux de croissance annuels moyens (en %)

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source : Constantinescu et alii (2014a)

Pour Cristina Constantinescu, Aaditya Mattoo et Michele Ruta (2014a ; b), économistes au FMI et à la Banque mondiale, le récent ralentissement du commerce ne semble toutefois pas s’expliquer par les seuls facteurs conjoncturels. L’évolution du ratio des importations sur le PIB au cours des 10 dernières années suggère que des facteurs de long terme ont joué un rôle déterminant dans le récent ralentissement du commerce. La plupart des économies enregistrent un ratio stable depuis la crise mondiale. Mais dans le cas de la Chine et des Etats-Unis, ce ratio a cessé d’augmenter avant la crise ; en l’occurrence, il est stable depuis 2005, ce qui suggère que des facteurs de long terme jouent effectivement un rôle dans le récent ralentissement du commerce. Les trois auteurs constatent que la relation entre le commerce et le revenu semble avoir connu un changement structurel dans les années deux mille. L’élasticité du commerce à long terme (mesurant la sensibilité du commerce au revenu) s’est élevée dans les années quatre-vingt-dix, puis elle a fortement diminué dans les années deux mille pour finalement retrouver les valeurs qu’elle atteignait dans les années soixante-dix. Une hausse de 1 % du revenu mondial était associée à une hausse de 2,2 % des échanges internationaux au cours des années quatre-vingt ; elle était associée à une hausse de seulement 1,3 % durant les années deux mille. En d’autres termes, si la croissance des échanges internationaux a ralenti, ce n’est pas seulement parce que la croissance du revenu mondial est plus lente, mais aussi parce que la première est moins sensible à la seconde. Surtout, il s'agirait d'une sorte de retour « à la normale ».

L’accroissement de l’élasticité du commerce au revenu au cours des années quatre-vingt peut s’expliquer par la fragmentation internationale de la production. Notamment avec le développement des technologies d’information et de communication, il est devenu plus facile pour les entreprises de fragmenter leur processus de production et de répartir les différentes tâches de production entre plusieurs pays. Or une telle fragmentation de la production accroît mécaniquement le volume des échanges internationaux pour un volume donné de production. En l’occurrence, de plus en plus de composants ont été importés en Chine pour y être assemblés et réexportés dans le reste du monde (cf. graphique 3). Dans les années quatre-vingt-dix, les entreprises américaines ont de plus en plus délocalisé leur production, si bien que le commerce est devenu plus sensible au revenu aux Etats-Unis. La part des importations de biens manufacturés dans le PIB américain a plus que doublé au cours des années quatre-vingt-dix (cf. graphique 4). Au cours de cette décennie, les biens intermédiaires importés par les pays émergents provenaient avant tout des Etats-Unis ; l’économie américaine était en outre la principale destination de leurs produits finis. 

GRAPHIQUE 3  Part des importations de biens intermédiaires dans les exportations chinoises de marchandises (en %)

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source : Constantinescu et alii (2014a)

Pour Constantinescu et ses coauteurs, la moindre sensibilité du commerce au revenu que l’on a pu observer au cours des dernières années peut éventuellement s’expliquer par les changements dans la structure du commerce associés à l’essor ou à la contraction des chaînes de valeur mondiales, par les changements dans la composition du commerce mondial (par exemple, l’importance relative des biens vis-à-vis des services), par des changements dans la composition du revenu mondial (notamment l’importance relative de l’investissement et de la consommation) et des changements dans le régime commercial (avec par exemple la montée du protectionnisme). Les auteurs passent alors en revue chacune de ces potentielles explications. Tout d’abord, la répartition entre biens et services dans les échanges mondiaux est restée remarquablement stable au cours des dernières années, si bien que la moindre élasticité peut difficilement s’expliquer par un changement dans la composition du commerce international. Ensuite, le commerce est aussi sensible à l’investissement qu’à la consommation, si bien que la moindre élasticité ne peut s’expliquer par un changement dans la composition de la demande. En outre, le protectionnisme n’a connu qu’un faible essor suit à la crise financière.

GRAPHIQUE 4  Importations américaines de biens manufacturés (en %)

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source : Constantinescu et alii (2014a)

En fait, le changement dans la relation entre le commerce et le revenu au niveau mondial semble avant tout s’expliquer par les changements dans le commerce intrafirme aux Etats-Unis et en Chine. Alors que l’élasticité du commerce au revenu est restée la même en Europe, elle est passée de 3,7 à 1 aux Etats-Unis et de 1,5 à 1,1 en Chine. Elle a certes fortement augmenté dans certaines régions à travers le monde, mais celles-ci ne représentent qu’une faible part du commerce mondial. Si le commerce est resté fortement sensible au PIB dans la zone euro, c’est peut-être parce que ses pays-membres (en particulier l’Allemagne) ont continué d’étendre leurs chaînes de valeur en Europe de l’est. Par contre, le récent déclin de l’élasticité du commerce au revenu en Chine pourrait dénoter un changement dans le rôle qu’elle joue dans la production mondiale. La part des biens intermédiaires importés dans les exportations chinoises a atteint un pic de 60 % au milieu des années quatre-vingt-dix, puis a diminué pour atteindre aujourd’hui 35 % (cf. graphique 3). Cela pourrait traduire une substitution des intrants importés par les intrants domestiques. En l’occurrence, les régions côtières de la Chine sous-traitent de plus en plus avec les régions intérieures, notamment grâce au déclin plus rapide des coûts de transport et de communication vis-à-vis de ces dernières que vis-à-vis du reste du monde. De leur côté, les entreprises américaines semblent ne plus chercher à davantage fragmenter leur production. En effet, les importations manufacturières aux Etats-Unis ont représenté une part assez stable du PIB depuis le début des années deux mille, en l’occurrence 8 % (cf. graphique 4).

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2014a), « Global trade slowdown: Cyclical or structural? ».

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2014b), « Slow trade », in Finance & Development, vol. 51, n° 4.

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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 11:17

Le théorème Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS) suggère que la mondialisation est susceptible de réduire les inégalités de revenu dans les pays en développement. En effet, puisque cette théorie suggère que chaque pays dispose d’un avantage comparatif dans la production de bien qui exige relativement le plus des facteurs dont il est abondamment dotés, les pays pauvres (qui disposent de peu de capitaux et d’une main-d’œuvre relativement peu qualifiée) devraient se spécialiser dans la production de biens exigeant relativement peu de capital et beaucoup de travail non qualifié. Puisque la main-d’œuvre non qualifiée est davantage demandée, ses salaires augmentent, tandis que la main-d’œuvre qualifiée, moins demandée, devrait connaître de moindres hausses salariales. Bref, les écarts de salaires entre travailleurs qualifiés et non qualifiées devraient se réduire. [1]

Cela pourrait par exemple expliquer par exemple pourquoi  les pays européens, initialement caractérisés par un ratio élevé de travailleurs non qualifiés, ont connu une baisse des inégalités au dix-huitième siècle avec le développement des échanges commerciaux avec les Etats-Unis [The Economist, 2014]. En 1700, les revenus moyens des 10 % des Français les plus aisés étaient 31 fois plus élevés que ceux des 10 % des Français les moins aisés ; en 1900, ils n’étaient plus que 11 fois plus élevés.

Le modèle Heckscher-Ohlin rencontre toutefois plusieurs problèmes au niveau empirique. D’une part, il prédit que les échanges bilatéraux seront d’autant plus importants que les dotations factorielles sont différentes. Pourtant les pays riches et les pays pauvres échangent très peu entre eux. D’autre part, l’analyse empirique suggère que les inégalités tendent à augmenter dans les pays en développement suite à une libéralisation des échanges. Les inégalités mondiales (mesurées par la répartition du revenu entre les pays riches et les pays pauvres) ont certes eu tendance à se réduire entre 1988 et 2008 selon la Banque mondiale, mais la mondialisation semble s’être traduite par une hausse des inégalités dans plusieurs pays pauvres. Celles–ci ont eu tendance à s’accroître suite à chaque épisode de libéralisation des échanges. L’indice de Gini a augmenté de 9 % en Afrique subsaharienne entre 1993 et 2008. Il a augmenté de 34 % en Chine sur deux décennies. 

Lors de la dernière édition de la conférence qui se tient chaque année à Lindau en Allemagne et qui réunit les « prix Nobel » d’économie, Eric Maskin s’est demandé pourquoi la mondialisation entraîne une hausse des inégalités dans les pays en développement et quelles solutions il faudrait alors mettre en œuvre pour les réduire. Il appuie sa réflexion sur un modèle néoclassique qu’il a réalisé avec Michael Kremer. Les deux économistes partent du fait que la main-d’œuvre est hétérogène dans les pays en développement. En l’occurrence, dans ces derniers, les firmes multinationales sont davantage susceptibles d’embaucher des travailleurs qualifiés que des travailleurs non qualifiés. La revue The Economist (2014) prend l’exemple des centres d’appels en Inde : leurs salariés disposent en général de l’équivalent du baccalauréat. Il n’en demeure pas moins que les travailleurs qualifiés des pays en développement sont moins efficaces que les travailleurs non qualifiés des pays développés.

Avant une réforme de libéralisation des échanges (à l’instar de celles menées à partir des années quatre-vingt), les travailleurs qualifiés et non qualifiés dans les pays en développement travaillaient ensemble, ce qui permettait d’accroître l’efficacité des non qualifiés. Avec la mondialisation, les travailleurs qualifiés des pays en développement peuvent plus facilement travailler avec les travailleurs des pays développés, si bien qu’ils délaissent leurs compatriotes non qualifiés. Les entreprises des pays avancés peuvent délocaliser certaines activités vers les pays en développement, mais ces activités sont alors réalisées sur place par des travailleurs qualifiés, alors qu’elles étaient réalisées par des travailleurs non qualifiées lorsqu’elles étaient réalisées dans les pays développés. 

Par conséquent, avec le développement du commerce intrafirme et l’essor des chaînes de valeur régionales, les travailleurs qualifiés dans les pays en développement sont davantage demandés et leur productivité augmente, si bien qu’ils voient leurs salaires augmenter. Les firmes multinationales payent alors dans les pays en développement des salaires plus élevés que la norme. Et effectivement, au Mexique, les entreprises exportatrices versent des salaires supérieurs de 60 % à ceux versés par les entreprises non exportatrices ; en Indonésie, les usines possédées par les étrangers versent aux cols blancs des salaires supérieurs de 70 % à ceux versés par les entreprises détenues par des résidents. D’après le modèle de Kremer et Maskin, non seulement les travailleurs les moins qualifiés ne peuvent pas faire face aux travailleurs qualifiés des pays riches, mais ils ont également perdu accès aux travailleurs qualifiés de leur propre pays. Leur productivité et leurs salaires diminuent, si bien que les inégalités de revenu s’accroissent.

Maskin suggère alors que la réduction des inégalités dans les pays en développement passe par l’éducation. 38 % des adultes sont analphabètes en Afrique et les taux d'analphabétisme dépassent les 50 % dans plusieurs pays. Mieux qualifiés, les travailleurs pauvres deviennent alors plus attractifs pour les entreprises étrangères et leurs salaires augmentent. Les travailleurs peu qualifiés peuvent difficilement investir dans le capital humain, ce qui justifie l’intervention des pouvoirs publics et l’aide internationale. En 1970, 30 % des enfants latino-américains étaient scolarisés dans le secondaire, alors qu’ils sont 88 % à l’être aujourd’hui. Au cours de cette période, l’Amérique latine a connu une forte réduction des inégalités et celle-ci s’expliquerait notamment par les investissements réalisés dans l’éducation, ce qui conforte la thèse de Maskin.

 

[1] Par contre, si l’on suit la logique du théorème HOS, c’est la dynamique inverse que l’on est susceptible d’observer dans les pays riches : puisque ceux-ci se caractérisent par une main-d’œuvre relativement qualifiée, ils sont censés se spécialiser dans la production exigeant le plus de travail qualifié, si bien que c’est la demande de travailleurs qualifiés qui augmente et donc leurs salaires s’accroissent. Puisque les travailleurs non qualifiés sont moins demandés, leurs salaires stagnent, voire diminuent, si bien que les inégalités ont tendance à augmenter avec la libéralisation des échanges et l’approfondissement de la spécialisation.

 

Références

The Economist (2014), « Revisiting Ricardo: Why globalisation is not reducing inequality within developing countries », 23 août.

EVANS-PRITCHARD, Ambrose (2014), « Nobel gurus fear globalisation is going horribly wrong (technical) », in The Telegraph, 22 août.

KREMER, Michael, & Eric MASKIN, « Globalization and inequality », document de travail.

C. W. (2014), « Eric Maskin and inequality: Learn, and be less unequal », in Free Exchange (blog), 23 août. 

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 18:08

Les conditions sur le marché du travail aux Etats-Unis se sont fortement dégradées avant même que l’économie ne bascule dans la Grande Récession. Durant les années quatre-vingt-dix, l’emploi américain a connu une vigueur non vue depuis les années soixante-dix, si bien qu'Alan Krueger et Robert Solow (2002) ont pu parler de « roaring nineties ». Entre 1991 et 2000, le ratio emploi sur population grimpa de 1,5 point de pourcentage pour les hommes et de plus de 3 points de pourcentage pour les femmes. La seconde moitié de la décennie fut marquée par une croissance rapide des salaires dans un contexte de faible inflation. Le taux de chômage national a atteint 4 % en 2000, son plus faible niveau de 1969. Avec le nouveau millénaire, le marché du travail américain connaît un retournement.  En 2007, le taux d’emploi des hommes était revenu à son niveau de 1991, tandis que le taux d’emploi des femmes cessa d’augmenter à partir de 2001. Après s’être élevé à 2,6 % entre 1991 et 2000, le taux de croissance annuel moyen n’atteint que 0,9 % entre 2000 et 2007. Ces mauvaises performances s’expliquent principalement par les contractions majeures de l’emploi manufacturé : après être resté relativement  constant au cours des années quatre-vingt-dix, il a décliné de 18,7 % entre 2000 et 2007.

Cette détérioration est synchrone avec un accroissement de la concurrence chinoise à l’import, si bien que beaucoup considèrent la première comme une conséquence de la seconde. En effet, entre 1990 et 2011, la part des exportations manufacturières mondiales réalisées par la Chine est passée de 2 à 16 %. En l’occurrence, l’essor de la Chine sur les marchés internationaux a en l’occurrence été particulièrement stimulée par son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Parallèlement, la part de la Chine dans les importations manufacturières américaines est passée de 4,5 % à 10,9 % entre 1991 et 2001, avant d’atteindre 23,1 % en 2011. 

Poursuivant leurs travaux antérieurs, Daron Acemoglu, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Brendan Price (2014) ont exploré l’impact de l’essor des entreprises chinoises sur l’emploi américain et ils constatent qu’elle a fortement contribué aux récentes réductions de l’emploi manufacturé aux Etats-Unis. En effet, leur analyse contrefactuelle suggère que si la Chine n’avait pas davantage progressé dans les importations américaines après 1999, 560.000 emplois manufacturiers auraient été sauvegardés au cours des 12 années suivantes. En d’autres termes, l’exposition directe à la concurrence chinoise expliquerait un dixième du déclin de l’emploi manufacturier aux Etats-Unis.

En outre, la concurrence chinoise a eu des répercussions plus indirectes sur l’emploi agrégé. Certains effets indirects passent par les relations intersectorielles et celles-ci peuvent se révéler aussi bien positifs que négatifs pour la demande de travail aux Etats-Unis. D’un côté, si une entreprise du secteur industriel ferme ses portes en raison de la concurrence chinoise, cette défaillance réduit, d’une part, la demande pour ses fournisseurs américains en amont et, d’autre part, l’offre pour les entreprises en aval ; en d’autres termes, les défaillances dans un secteur donné pénalisent les entreprises présentes dans les autres secteurs, tout le long des chaînes de valeur. D’un autre côté, l’accroissement des importations dans les secteurs en amont peut réduire le coût d’obtention d’intrants, ce qui réduit les répercussions du choc sectoriel sur l’ensemble de l’économie.  Lorsqu’Acemoglu et ses coauteurs prennent en compte les effets indirects de la concurrence chinoise sur l’emploi américaine, ils constatent que celle-ci est à l’origine de la destruction de 985.000 emplois dans le seul facteur manufacturier et de 1,98 millions dans l’économie dans son ensemble. Les liens intersectoriels ont ainsi amplifié les répercussions du choc commercial sur l’emploi.

Cette première analyse, menée au niveau des seuls secteurs, ne parvient toutefois pas à capter deux autres effets macroéconomiques. D’un côté, le commerce avec la Chine entraîne une réallocation de la main-d’œuvre et des autres facteurs de production des secteurs en déclin vers de nouvelles opportunités, si bien que l’impact négatif direct et les effets intersectoriels sont susceptibles d’être en partie compensés. D’autre part, la demande globale s’en trouve affectée via les effets multiplicateurs à la Keynes : l’investissement et la consommation peuvent être s’affaiblir, ce qui accroît les destructions d’emplois initiales. Afin de prendre en compte ces deux effets supplémentaires, Acemoglu et ses coauteurs poursuivent alors leur analyse au niveau des marchés du travail locaux. Au final, ils estiment que les pertes nettes d’emplois associées à l’essor de la Chine s’élèvent à 2 à 2,4 millions au cours de la période s’étalant de 1999 à 2011.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, David AUTOR, David DORN, Gordon H. HANSON & Brendan PRICE (2014), « Import competition and the great U.S. employment sag of the 2000s », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 20395, août. 

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013a), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013b), « Untangling trade and technology: Evidence from local labor markets », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18938, avril.

AUTOR, David H., David DORN, Gordon H. HANSON & Jae SONG (2014), « Trade adjustment: Worker level evidence », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 19226, juillet.

KRUEGER, Alan B., & Robert M. SOLOW (2002), The Roaring Nineties: Can Full Employment Be Sustained?

PIERCE, Justin R., & Peter K. SCHOTT (2014), « The surprisingly swift decline of U.S. manufacturing employment », Réserve fédérale, finance and economics discussion paper, n° 2014-4.

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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 15:01

Ce que nous avons observé ces dernières décennies, ce n’est pas seulement une mondialisation des échanges, mais aussi une internationalisation de la production. Aujourd’hui, un bien n’est pas entièrement produit dans un pays ; un bien est réalisé dans une multitude de pays. La baisse des coûts des échanges et le développement des technologies d’information et de communication ont permis aux entreprises de fragmenter plus finement le processus de production en de multiples tâches qui ne seront pas réalisées dans le même pays. En segmentant ainsi la production et en faisant réaliser chaque tâche dans le pays disposant d’un avantage comparatif dans sa réalisation, les entreprises espèrent diminuer leurs coûts de production. Ainsi, la production de biens est de plus en plus organisée autour des « chaînes de production » ou « chaînes de valeur » (value chains) mondiales au sein desquelles les tâches nécessaires pour produire les biens et services sont réalisées en divers lieux tout autour du monde. A chaque étape d’une chaîne de valeur, chaque producteur achète des intrants et y ajoute de la valeur ; ses consommations intermédiaires et sa valeur ajoutée (c’est-à-dire la rémunération de ses facteurs de production) constituent un coût pour la prochaine étape de production.

Les exemples les plus connus sont ceux du Boeing 787 Dreamliner et de l’iPod. Boeing assemble ses Dreamliners dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis, mais de nombreuses pièces et équipements proviennent du reste du monde : Alenia réalise une partie du fuselage en Italie, Ipeco produit les sièges du poste de pilotage au Royaume-Uni, Bridgestone fabrique les pneus au Japon, Messier-Bugatti-Dowty réalise le train d’atterrissage en France, Saab produit les portes de soute en Suède, etc. ; ensuite, 80 % des Dreamliners assemblés aux Etats-Unis sont vendus dans le reste du monde [Ruta et Saito, 2014]. En l’occurrence, un pays peut même importer des biens incorporant des composants qu’il aura lui-même produit. Par exemple, en 2005, l’iPod de cinquième génération était assemblé en Asie, mais sa puce de contrôle, son processus multimédia et sa mémoire flash étaient réalisés sur le sol américain : les Etats-Unis les ont donc tout d’abord exportés pour finalement les importer, mais cette fois-ci intégrés aux iPod [Dedrick, 2010].

Le développement des chaînes d'approvisionnement a profondément refaçonné le commerce international. Depuis 1950, les échanges mondiaux de biens et services ont été multipliés par 27 [Hoekman, 2013] ; en l’occurrence, les échanges internationaux de biens et service se sont accrus plus rapidement que la production mondiale. Une part significative de ces échanges s’explique par le transfert de biens et services intermédiaires d’un pays à l’autre. Un pays en développement peut s’industrialiser, s’intégrer aux marchés internationaux et se développer en participant aux chaînes de valeur mondiales ; il ne lui est plus nécessaire de réaliser un bien dans sa totalité, mais de participer à certaines tâches dans sa réalisation. Lorsque les entreprises des pays avancés délocalisent et externalisent tout ou partie de leurs activités productives dans les pays en développement, ce transfert d’activités stimule la création d’emplois et les hausses salariales dans ces derniers.

Si l’importance de ce commerce et des interdépendances qu’il génère explique pourquoi les pays sont aujourd’hui moins tentés par le protectionnisme que par le passé, elle explique aussi pourquoi les échanges internationaux de biens et services se sont tout de même massivement effondrés lors la Grande Récession (avant de très rapidement rebondir avec la reprise mondiale). Lors de la crise financière mondiale, la réduction de la demande et de la production dans les pays avancés a entraîné une baisse de la production dans tous les pays impliqués en amont dans leurs chaînes de valeur. Les chocs touchant les entreprises dans une économie donnée sont susceptibles de se répercuter aussi bien sur les pays en amont que les pays en aval. Les inondations en Thaïlande en 2011 ont eu ainsi des répercussions sur une large gamme de biens finaux, notamment les produits électroniques, les automobiles et les chaussures. Les chaînes d'approvisionnement apparaissent ainsi désormais comme un véritable vecteur de transmission de crise d'un pays à l'autre. 

Les statistiques traditionnelles du commerce international (qui utilisent les valeurs des échanges brutes) ne sont pas adaptées pour analyser les chaînes de valeur mondiales. D’une part, il est plus difficile d’associer la production avec la consommation finale, puisque les biens intermédiaires utilisés dans un pays donné peuvent en fait avoir été réalisés dans un deuxième pays et être exportés et consommés dans un troisième pays et ces chaînes de valeur peuvent facilement inclure plus de trois pays. 

D’autre part, il y un problème de double comptage. En effet, les statistiques concernant les échanges commerciaux mesurent ceux-ci en termes bruts, si bien qu’ils incluent à la fois les biens intermédiaires et les biens finaux. La valeur des biens intermédiaires qui sont échangés d’un pays à l’autre est comptabilisée au moins deux fois dans les statistiques d’échanges lorsque les intrants d’un pays sont utilisés pour produire les exportations finales d’un autre pays. Selon leur étude de la production de l’iPod, Dedrick, Kraemer et Linden (2010) indiquent que le prix de sortie d’usine d’un iPod assemblé en Chine est de 144 dollars, mais la valeur ajoutée chinoise n’est que de 4 dollars. Robert Koopman, Zhi Wang et Shang-Jin Wei (2008) montrent que les pays étrangers contribuent en moyenne à plus de 80 % de la valeur ajoutée des ordinateurs, équipements de bureau et équipement de télécommunication exportés par la Chine. Plus globalement, en moyenne, 20 à 30 % des exportations domestiques ont un contenu étranger. Les (dés)équilibres commerciaux apparaissent différemment selon que l’on observe les échanges internationaux en termes de valeur ajoutée ou en termes bruts. Par exemple, en termes de valeur ajoutée, le déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine serait 30 % plus faible qu’en termes bruts. Le processus d’externalisation et de délocalisation contribue en effet à détériorer les soldes commerciaux des pays avancés : chaque iPod ou iPad vendu aux Etats-Unis ajoutait 229 à 275 dollars au déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine. Pourtant, la production de ce même iPod ou iPad ne génère que peu de revenus en Chine : moins de 10 dollars selon les estimations de Dedrick et alii (2011).

Pour avoir une image plus fine des chaînes de valeur, Arjan Lejour, Hugo Rojas-Romagosa et Paul Veenendaal (2014) ont développé de nouveaux indicateurs. Pour cela, ils qualifient de « moyeux » d’approvisionnement (supply hubs) mondiaux les couples secteur-pays qui utilisent une part relativement importante de la valeur ajoutée importée pour produire des biens faisant l’objet d’une consommation finale à l’étranger. Les « rayons » d'approvisionnement (supply spokes) mondiaux, c’est-à-dire les régions constituant les principaux fournisseurs des intrants intermédiaires pour les moyeux (les rayons entrants) ou les destinations finales qui constituent les principaux récepteurs de la valeur ajoutée qui est transférée par les moyeux (les rayons sortants).

Leur analyse confirme que les principaux réseaux de production mondiaux sont principalement localisés dans l’Union Européenne, la région de l’ALENA (Etats-Unis, Canada et Mexique)  et la région d’Asie-Pacifique (Chine, Asie de l’Est et Asie du Sud-Est). Dans ces régions, quelques sous-régions constituent des moyeux dans un réseau régional. Par exemple, la région des derniers pays-membres de l’Union européenne (l’UE à 12) est un moyeu pour les premiers pays-membres (l’UE à 15). Alors que l’Union européenne et l’ALENA sont principalement des moyeux régionaux qui prennent leurs sources dans leur bloc commercial, la région Asie-Pacifique (et en particulier la Chine) possède des moyeux de dimension mondiale qui prennent leurs racines dans plusieurs régions et fournissent les marchés mondiaux avec les biens finaux. 

Lejour et ses coauteurs observent également comment s’organisent les chaînes d’approvisionnement mondiales selon les secteurs d’activité. L’équipement électronique constitue selon eux le meilleur exemple d’une chaîne de valeur mondialement intégrée qui possède son cœur de production dans la région Asie-Pacifique, tandis que les Etats-Unis et l’Union européenne sont d’importants rayons sortants pour les moyeux en Asie. Dans le secteur des machines et biens d’équipement, l’Union européenne à 15 et la région Asie-Pacifique (sauf la Chine) sont des moyeux mondiaux, tandis que l’Union européenne à 12 est un moyeu pour l’UE à 15. Les auteurs remarquent que, même si l’importance de la Chine comme moyeu mondial se soit accrue pour l’électronique et la chimie, celle-ci ne constitue pas un nœud pour les autres secteurs manufacturés, par exemple les autres machines et équipements, les véhicules motorisés et les autres équipements de transport. Pour les secteurs des services, de l’agriculture et de l’énergie, ils ne trouvent pas de véritables chaînes de valeur mondiales. 

 

Références

BALDWIN, Richard, & Javier LOPEZ-GONZALEZ (2013), « Supply-chain trade: A portrait of global patterns and several testable hypotheses », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18957, avril.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2010), « Who profits from innovation in global value chains? A study of the iPod and notebook PCs », in Industrial and Corporate Change, vol. 19, n° 1.

DEDRICK, Jason, Kenneth L. KRAEMER & Greg LINDEN (2011), « Capturing value in global networks: Apple’s iPad and iPhone ».

HOEKMAN, Bernard (2013), « Adding Value », in Finance & Development, vol. 50, n° 4. Traduction française, « Ajouter de la valeur », in Finances & Développement, vol. 50, n° 4, décembre. 

KOOPMAN, Robert, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2008), « How much chinese exports is really made in China—Assessing foreign and domestic value-added in gross exports », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 14109.

KOOPMAN, Robert, William POWERS, Zhi WANG & Shang-Jin WEI (2011), « Give credit where credit is due: Tracing value added in global production chains », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 16426, septembre.

LEJOUR, Arjan, Hugo ROJAS-ROMAGOSA & Paul VEENENDAAL (2014), « Identifying hubs and spokes in global supply chains using redirected trade in value added », BCE, working paper, n° 1670, avril.

RUTA, Michele, & Mika SAITO (2014), « Chained Value » in Finance & Development, vol. 51, n° 1, mars. Traduction française, "Les chaînes de valeur », in Finances & Développement, vol. 51, n° 1, mars.

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 23:21

Ces dernières décennies, la plupart des pays de l’OCDE ont connu un déclin tant de l’activité manufacturière dans le PIB que de l’emploi manufacturier dans l’emploi total ; elles ont par contre pleinement poursui leur tertiarisation. En Grande-Bretagne, qui a constitué le véritable berceau de la Révolution industrielle, l’emploi manufacturier atteint son maximum avant la Première Guerre mondiale en représentant alors 45 % de l’emploi total avant de fortement décroître en termes relatifs [Rodrik, 2013a]. Après avoir atteint 25 à 27 % de l’emploi total au milieu du vingtième siècle, l’emploi manufacturier a décliné aux Etats-Unis pour représenter ces dernières années moins de 10 % de l’emploi total. En Allemagne, l’emploi manufacturier représenta près 40 % de l’emploi total dans les années soixante-dix avant de voir sa part fortement diminuer. Bref, tous les pays riches ont connu une industrialisation, puis une désindustrialisation. En l’occurrence, ce n’est qu’une fois entrés dans le club des pays développés qu’ils ont amorcé leur désindustrialisation. Si plusieurs pays européens et les Etats-Unis ont été les premières économies à s’être industrialisés, quelques pays asiatiques comme le Japon, Taïwan et la Corée du Sud ont suivi une même trajectoire quelques décennies plus tard : ils ont rejoint les pays développés, puis leur activité industrielle a embrassé son déclin.

Aujourd’hui cette trajectoire semble plus compliquée pour les pays émergents, ceux qui débutent à peine leur industrialisation. Celle-ci n’est pas en soi irréalisable : beaucoup de pays ont su amorcer une forme d’industrialisation. En revanche, les pays qui se sont récemment industrialisés ne parviennent pas à atteindre le niveau d’industrialisation qui fut auparavant atteint par les pays développés. Le processus de désindustrialisation semble s’amorcer de plus en plus tôt, que ce soit en termes de degré d’industrialisation ou de niveau de revenu. Plusieurs auteurs, en particulier Dani Rodrik, ont alors parlé de « désindustrialisation précoce » ou « désindustrialisation prématurée » (premature deindustrialization).

GRAPHIQUE 1  Pics dans l’emploi manufacturier

Dani-Rodrik--desindustrialisation-precoce-prematuree.png

source : Rodrik (2013b)

Dani Rodrik (2013b) a illustré le phénomène de désindustrialisation précoce avec le graphique ci-dessus représentant le niveau maximal qu’atteint la part de l’emploi et le revenu par tête qui lui est associé pour un ensemble d’économies qui se sont industrialisées en divers instants. Les premières économies à s’être industrialisées ont vu l’emploi manufacturier représenter jusqu’à plus de 30 % de leur emploi total, ce qui n’est pas le cas des dernières économies à s’être industrialisées. L’emploi manufacturier commença à décliner (en termes relatifs) lorsqu’il atteignit respectivement 20 %, 16 % et 13 % de l’emploi total au Mexique, au Brésil et en Inde. Certes la Chine est devenue la première usine manufacturière mondiale, mais la main-d’œuvre qu’elle emploie dans le secteur manufacturier ne représente qu’une faible part de l’abondante main-d’œuvre dont elle dispose. Cette part semble même décroître. Lorsque la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’Allemagne amorcèrent leur désindustrialisation, leur revenu par tête était compris entre 9000 et 11000 dollars (aux prix de 1990) ; la désindustrialisation s’amorce à de plus faibles niveaux de revenu par tête dans les pays en développement : le Brésil commença à se désindustrialisé lorsque son revenu atteignit 5000 dollars, la Chine 3000 dollars et l’Inde 2000 dollars [Rodrik, 2013a]

GRAPHIQUE 2  Relation entre la part de l’emploi industriel et PIB par habitant

Arvind-Subramanian--desindustrialisation-precoce-prematu.png

source : Subramanian (2014)

Pour illustrer la désindustrialisation précoce, Arvind Subramanian (2014) propose un autre graphique reliant cette fois-ci la part de l’emploi total d’un pays dans le secteur industriel et le PIB par habitant pour plusieurs économies à trois dates différentes, en l’occurrence en 1988 (en bleu), en 2000 (en vert) et en 2010 (en rouge). Pour chaque année, la part de l’emploi industriel décrit typiquement une relation en forme de U inversé, ce qui suggère que, au fur et à mesure que les pays se développent, ils s’industrialisent tout d’abord, puis se désindustrialisent à partir d’un certain niveau de développement. Cette relation a connu deux changements au cours du temps. D’une part, les courbes tendent à se déplacer vers le bas, ce qui signifie qu’en chaque étape de développement les pays tendent à se spécialiser de moins en moins dans l’industrie. D’autre part, les courbes tendent à se déplacer vers la gauche, ce qui signifie qu’au fil du temps les pays atteignent leur pic d’industrialisation de plus en plus tôt. En 1988, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait en moyenne 30,5 % de l’emploi total et leur PIB par habitant 21700 dollars ; en 2010, les économies amorçaient leur désindustrialisation lorsque la part de l’emploi industriel atteignait 21 % de l’emploi total et le PIB par habitant 12 200 dollars.

Dani Rodrik (2014) propose une explication simple au phénomène de désindustrialisation précoce en reliant celui-ci à l’intégration aux marchés mondiaux. Lorsqu’un pays s’intègre aux marchés internationaux, son industrialisation est de plus en plus déterminée par les dynamiques de consommation des pays développés et de moins en moins par les siennes. Or la consommation des pays riches change en faveur des services, ce qui limite de plus en plus la marge d’industrialisation des pays émergents. Par conséquent, les niveaux d’industrialisation des pays riches et pauvres doivent converger, et ce indépendamment de leurs niveaux de revenu. 

Mis à part pour quelques pays abondamment dotés en ressources naturelles, l’industrialisation a joué un rôle crucial dans l’accélération de la croissance économique pour de nombreuses économies. Si l’industrialisation s’interrompt de plus en plus tôt, cela suggère selon Rodrik (2013a) qu’il y aura de moins en moins de miracles de croissance à l’avenir et que le processus de convergence vers les pays avancés ralentira. La désindustrialisation prématurée aura aussi des répercussions sociales et politiques. Selon lui, l’instauration d’un régime démocratique durable fut en général le sous-produit d’une industrialisation de grande ampleur, notamment parce que celui-ci s’accompagne généralement d’un essor du mouvement ouvrier et du développement des partis politiques. 

 

Références

RODRIK, Dani (2013a), « The perils of premature deindustrialization », in Project Syndicate, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2013b), « On premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 11 octobre. 

RODRIK, Dani (2014), « Globalization and premature deindustrialization », in Dani Rodrik’s weblog, 22 avril.

SUBRAMANIAN, Arvind (2014), « Premature de-industrialization », in Center for Global Development, 22 avril.

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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 16:34

Les BRIC représentent aujourd’hui le quart de l’économie mondiale. En l’occurrence, la Chine et l’Inde représentaient 4 % du PIB mondial en 1980 et plus de 20 % en 2012. Leur émergence sur la scène manufacturière mondiale a profondément bouleversé les échanges mondiaux. La part des exportations mondiales réalisée par la Chine et l’Inde s’est fortement accrue entre 1970 et 2012 (cf. graphique). Plus d’un dixième des exportations mondiales est aujourd’hui réalisé par la seule économie chinoise. Avec la montée en puissance des BRIC, le commerce Nord-Sud est même devenu plus important que le commerce Nord-Nord à partir de 2010. Si le développement des pays émergents apparaît désirable pour leurs propres résidents, il a naturellement suscité de nombreuses craintes des deux côtés de l’Atlantique, les Américains appréhendant avant tout ses répercussions sur les salaires et les Européens s’alarmant davantage de son impact sur l’emploi.

GRAPHIQUE Part de la Chine et dans l’Inde dans le PIB mondial et les exportations mondiales (en %)

Stracca, part inde et chine exportations et PIB

source : Stracca (2013)

La littérature empirique a recherché les différents canaux par lesquels un tel essor des pays émergents sur les marchés internationaux est susceptible d’influencer les pays avancés. Selon les théories traditionnelles du commerce international, la multiplication des échanges est bénéfique à l’ensemble des partenaires. Les firmes des pays avancés peuvent externaliser une partie de leur production, ce qui favorise le commerce intrabranche. La concurrence des pays en développement inciterait les entreprises des pays avancées à investir davantage dans la recherche-développement pour innover, ce qui renforcerait leurs avantages comparatifs. Dans cette optique, la mondialisation se traduit par une spécialisation des pays avancés dans la recherche-développement et les pays en développement dans la production industrielle et cette forme de division internationale du travail est susceptible d’accélérer la croissance mondiale.

Toutefois, pour d’autres auteurs, le développement du commerce international ne procure pas forcément des gains pour chaque participant à l’échange, mais peut au contraire réduire irrémédiablement le bien-être de certains. C'est notamment un résultat obtenu par les nouvelles théories du commerce international. Paul Krugman et Anthony Venables (1995) montrent par exemple que le déclin des coûts de transport peut certes avantager dans un premier temps l’industrie dans les pays avancés en raison des effets d’agglomération et des rendements croissants d’échelle, mais qu’il peut ensuite leur être défavorable si les pays en développement deviennent plus rentables en raison de leurs moindres coûts du travail. La chute des barrières à l’échange va donc tout d’abord enrichir le Nord et appauvrir le Sud, mais la convergence que l’on observera par la suite risque de se faire en définitive au détriment des pays avancés. De son côté, Paul Samuelson (2004) a même conclu à partir d'une modélisation traditionnelle à la Ricardo que l’intégration croissante de la Chine dans le commerce mondial pouvait se révéler nuisible au bien-être des pays avancés. 

David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) ont récemment observé les répercussions que la plus grande concurrence des importations chinoises a pu avoir sur les zones d’emploi aux Etats-Unis. D’après leurs résultats, la hausse des importations entre 1990 et 2007 a entraîné une hausse du chômage et une baisse des salaires dans les zones d’emploi dont les activités industrielles étaient exposées à cette concurrence étrangère. Selon leurs estimations, la plus forte concurrence à l’importation expliquerait un quart de la baisse de l’emploi manufacturier aux Etats-Unis. 

Livio Stracca (2013) a poursuivi leur analyse en considérant non seulement l’impact de la Chine, mais aussi celui de l’Inde sur l’ensemble des pays avancés. Ses résultats sont plus optimistes. Tout d’abord, la plus forte concurrence des importations chinoises et indiennes semble être positivement associée à la croissance des revenus dans les pays avancés, tandis que la concurrence à l’exportation semble ne pas avoir eu d’impact significatif. Par conséquent, l’auteur en conclut que les pays avancés semblent en définitive avoir bénéficié de la plus forte concurrence exercée par les deux pays émergents. Ensuite, Stracca constate que si la concurrence à l’exportation ou à l’importation semble nuisible pour les emplois du secteur manufacturier, elle ne semble toutefois pas avoir affecté l’emploi total. Ces résultats suggèrent à l’auteur que la concurrence en provenance de Chine et d’Inde a effectivement enclenché un processus de réallocation dans les pays avancés qui les a amené à se désindustrialiser. Si cette réallocation lui apparaît bénéfique à long terme, elle se révèle toutefois coûteuse à court terme. Stracca en conclut que les pays avancés ont intérêt à faciliter le processus de réallocation, même si cela passe par une détérioration de la protection de l’emploi. 

 

Références

AUTOR, David, David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review.

KRUGMAN, Paul & Anthony J. VENABLES (1995), « Globalization and the inequality of nations », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 110, n° 4.

SAMUELSON, Paul (2004), « Where Ricardo and Mill rebut and confirm arguments of mainstream economists supporting globalization », in Journal of Economic Perspectives, vol. 18, n° 3, été, pp. 135–146.

STRACCA, Livio (2013), « The rise of China and India: Blessing or curse for the advanced countries? », ECB working paper, n° 1620, décembre.

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