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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 17:19

L’économie chinoise contribue à une part croissante de la production mondiale et des échanges internationaux. Par exemple, la Chine réalisait 9,5 % des exportations mondiales en 2008, contre 3,3 % en 1998. Une telle dynamique est susceptible d’alimenter la désindustrialisation et cette dernière peut en retour affecter le reste de l’économie domestique. La France est susceptible d’en être particulier pénalisée. En effet, comme d’autres pays à haut revenu, la France a vu les importations chinoises s’accroître à un rythme rapide ; en comparaison avec les autres pays à haut revenu, la France se singularise par un important déficit commercial vis-à-vis de la Chine.

L’essor de l’économie chinoise a ainsi alimenté des craintes dans les pays développés quant à son impact sur les salaires et l’emploi. Par là même, beaucoup craignent que l’ouverture de la Chine aux échanges internationaux se traduise par un creusement des inégalités de salaires dans les pays développés, comme le suggère le théorème Stolper-Samuelson : comme les pays développés  sont relativement abondants en main-d’œuvre qualifiée relativement aux pays émergents comme la Chine, les premiers se spécialisent dans les activités intensives en travail qualifié, tandis que les seconds se spécialisent dans les activités intensives en travail peu qualifié. Dans les pays avancés, ce sont alors les travailleurs les moins qualifiés qui sont les plus exposés aux baisses de salaires et aux destructions d’emplois associées aux délocalisations vers la Chine et aux faillites d’entreprises domestiques. Le reste de l’économie peut s’en trouver affectée, via la baisse des investissements (des entreprises du secteur manufacturier) et de la consommation (de la part des personnes travaillant dans le secteur manufacturier). D’un autre côté, l’ensemble des résidents bénéficie de produits moins chers grâce aux importations, ce qui contribue à soutenir le pouvoir d’achat des moins qualifiés et plus largement à stimuler la demande, notamment en faveur des produits nationaux.

Dans une étude très influente, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) ont analysé les effets de l’intensification de la concurrence des importations chinoises sur les marchés du travail locaux des Etats-Unis entre 1990 et 2007. Ils ont confirmé que l’accroissement des importations chinoises avait entraîné une hausse du chômage, une baisse de la population active et une baisse des salaires dans les marchés du travail locaux. En l’occurrence, l’intensification de la concurrence chinoise pourrait expliquer un quart de la baisse de l’emploi manufacturier qui a été observée au cours de la période dans l’ensemble des Etats-Unis.

Reprenant l’approche adoptée par Autor et alii, mais en l’appliquant cette fois-ci au cas français, Clément Malgouyres (2016) a récemment étudié l’ajustement des marchés du travail locaux face à l’accroissement de la concurrence chinoise. En l’occurrence, il a examiné comment la concurrence des importations chinoises a affecté la structure de l’emploi et des salaires, aussi bien dans l’industrie française que dans le reste de l’économie française, sur la période s’étalant entre 1995 à 2007.

Malgouyres met en évidence un effet négatif de la concurrence chinoise sur l’emploi, aussi bien dans le secteur manufacturier que dans les autres secteurs. Entre 2001 et 2007, les importations chinoises ont pu entraîner la destruction de 90.000 emplois dans le secteur manufacturier et de 180.000 emplois dans le secteur des biens non échangeables. Ainsi, l’intensification de la concurrence des importations chinoises a pu contribuer à environ 13 % du déclin total de l’emploi manufacturier que l’on a pu observer sur la période. Ce chiffre est plus faible que celui-obtenu par Autor et alii dans le cas des Etats-Unis, mais plus important que les valeurs trouvées pour d’autres pays européens, notamment l’Allemagne et la Norvège. Malgouyres observe un véritable effet multiplicateur dans les destructions d’emplois en France, allant du secteur manufacturier au reste de l’économie locale : chaque emploi détruit dans le secteur manufacturier entraîne la destruction d’environ 1,5 emploi supplémentaire au niveau local. 

Lorsqu’il observe l’impact sur la composition des emplois, Malgouyres constate que les destructions d’emplois sont concentrées dans les professions à faibles compétences et dans les professions exigeant un niveau intermédiaire de compétences. La concurrence chinoise est associée à une polarisation de la structure des emplois dans le secteur manufacturier, puisqu’au sein de ce dernier les destructions d’emplois sont les plus fortes dans les professions à compétences intermédiaires. 

Enfin, Malgouyres a étudié comment l’accroissement de la concurrence chinoise a influencé la distribution des salaires en France. Il confirme que cet effet est négatif, mais il constate aussi que celui-ci n’est pas le même d’un secteur à l’autre. C’est l’ensemble des salaires qui tend à diminuer dans le secteur manufacturier, un résultat qui contraste avec les résultats obtenus dans le cas des Etats-Unis ou dans le cas de l’Allemagne, où il ne semble pas y avoir d’impact sur les salaires du secteur manufacturier. Par conséquent, il n’y a pas eu d’accroissement des inégalités salariales dans le secteur manufacturier en France, malgré la polarisation des emplois entraînée par l’intensification de la concurrence chinoise. Par contre, l’impact de cette dernière se concentre sur le milieu de la distribution dans les autres secteurs : seuls les salaires au milieu de la distribution sont poussés à la baisse dans le secteur abrité. C’est donc dans ce dernier que la concurrence chinoise entraîne une polarisation des salaires. Malgouyres observe le ratio rapportant le salaire du 85ème centile sur le salaire afin de préciser l’impact sur les inégalités salariales. Il constate que ce ratio ne se modifie pas en moyenne, mais qu’il tend à s’accroître suite au choc associé aux importations chinoises dans les zones où le salaire minimum s’avère peu contraignant, ce qui montre que les institutions du marché du travail contribuent à façonner l’impact des chocs commerciaux sur la répartition des salaires.

 

Références

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

MALGOUYRES, Clément (2016), « The impact of Chinese import competition on the local structure of employment and wages: Evidence from France », Banque de France, document de travail, n° 603.

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 16:49

Depuis la crise financière mondiale, la croissance des échanges mondiaux a fortement ralenti et elle est même désormais plus lente que la croissance de la production mondiale. Entre 2012 et 2015, la croissance annuelle moyenne du commerce s’est élevée à 3 %, alors qu’elle s’élevait à 7 % entre 1987 et 2007. Comme l’ont montré Cristina Constantinescu, Aaditya Mattoo et Michele Ruta (2015), le commerce mondial croît plus lentement, d’une part, parce que la croissance de la production mondiale est plus lente et, d’autre part, parce que le commerce international est lui-même moins sensible au produit intérieur brut. En effet, l’élasticité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial était supérieure à 2 au cours des années quatre-vingt-dix (les échanges augmentaient deux fois plus rapidement que le PIB mondial), puis a décliné au cours des années deux mille. Ainsi, si la conjoncture joue un rôle déterminant pour expliquer la faiblesse de la croissance des échanges, cette dernière s’explique aussi par des facteurs plus structurels.

Constantinescu et alii (2016) ont ainsi rappelé les diverses raisons qui ont été avancées dans la littérature pour expliquer le changement dans la relation entre commerce et revenu. En l’occurrence, lors de la crise financière mondiale et suite à celle-ci, la demande globale a été faible, notamment aux Etats-Unis et surtout dans la zone euro, ce qui a pesé sur les exportations de chaque pays. Plus récemment, la forte baisse des prix des matières premiers et le ralentissement de la croissance chinoise ont contribué à déprimer la demande extérieure des pays en développement. L’élasticité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial suggère que des facteurs structurels sont également à l’œuvre. Le ralentissement de la libéralisation du commerce au cours des années deux mille a pu contribuer à réduire l’élasticité des échanges. Il y a en outre eu un changement dans la spécialisation verticale. L’élasticité du commerce à long terme s’est accrue au cours des années quatre-vingt grâce à la fragmentation internationale de la production et au développement des chaînes de valeur mondiales, puis cette élasticité a diminué comme ce processus a eu tendance à s’essouffler. 

Si ce ralentissement est aujourd’hui bien documenté, les économistes ne s’accordent pas sur son importance pour la croissance économique. Les économies sont aujourd’hui ouvertes qu’au cours des années quatre-vingt-dix. Le ratio importations sur PIB (qui est utilisé comme indicateur pour mesure l’ouverture) est passé de moins de 20 % à plus de 30 % entre le début des années quatre-vingt-dix et la crise financière mondiale et cette évolution s’observe aussi bien parmi les pays avancés que parmi les pays en développement. Ce ratio a certes chuté lors de la Grande Récession, mais il a ensuite rapidement retrouvé son niveau d’avant-crise. Or, si l’accélération de la croissance des échanges internationaux au cours des années quatre-vingt-dix a contribué à la croissance économique des pays, alors son ralentissement risque de réduire sa contribution à cette dernière. Constantinescu et alii (2016) se sont donc penchés sur les conséquences du ralentissement du commerce mondial pour la croissance économique. Il existe en effet plusieurs canaux à travers lesquels la première influence la seconde, notamment un canal « keynésien » et un canal « smithien » pour reprendre la terminologie des auteurs. Du côté de la demande, le ralentissement de la croissance des importations mondiale peut réduire les perspectives de croissance de chaque pays pris isolément, dans la mesure où ses exportations tendent à se déprimer. Du côté de l’offre, le ralentissement de la croissance des échanges peut réduire la marge de croissance de la productivité en freinant la spécialisation et la diffusion des technologies.

Constantinescu et ses coauteurs mettent en évidence des preuves empiriques confirmant que les changements dans la relation entre commerce et revenu importent, même si pour l’heure leurs répercussions quantitatives n’apparaissent pas importantes. Du côté de la demande, ils constatent que l’élasticité des exportations vis-à-vis de la demande mondiale a diminué aussi bien pour les pays développés que pour les pays en développement. La sensibilité de la croissance domestique vis-à-vis des exportations est plus élevée pour les pays en développement que pour les pays développés et elle a eu tendance à augmenter. Ces résultats ne sont toutefois valides que si les exportations sont mesurées en termes bruts. Lorsque les auteurs utilisent la valeur ajoutée pour mesurer les exportations, le changement dans les élasticités est plus faible et n’est pas significatif sur le plan statistique. Au final, ils ne parviennent pas à conclure que la moindre sensibilité du commerce mondial vis-à-vis du PIB mondial ait affaibli le canal de transmission keynésien.

Ensuite, Constantinescu et ses coauteurs se tournent vers les implications d’un ralentissement de la croissance des chaînes de valeur internationales. Ils constatent que la spécialisation en amont a un impact positif sur la croissance de la productivité du travail. Ils cherchent ensuite à quantifier la croissance de la productivité du travail due à la croissance de la spécialisation en amont de la production. Ils constatent que la part n’est pas importante, dans la mesure où la croissance de la productivité s’explique par plusieurs facteurs autres facteurs que la spécialisation verticale, mais pour autant sa contribution a diminué de moitié au cours des dernières années, ce qui suggère que le ralentissement du commerce international a contribué au ralentissement de la croissance de la productivité.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7158.

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2016), « Does the global trade slowdown matter? », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7673.

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publié par Martin Anota - dans Economie internationale
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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 17:21

La politique commerciale d’un pays oscille entre deux extrêmes : celui du libre-échange et celui du protectionniste. Si, dans le premier cas, il s’agit de favoriser les échanges, il s’agit plutôt dans le second de freiner les importations ou tout du moins de les encadrer, afin de favoriser la production nationale. Les mesures protectionnistes les plus connues sont les barrières tarifaires : les tarifs douaniers. Il existe toutefois diverses autres mesures non tarifaires, donc plus difficilement quantifiables, comme les restrictions sur les quantités de biens importés (quotas, contingentements, embargos), les subventions accordées aux firmes domestiques, les subventions sur les exportations, certaines normes (par exemple, techniques, sanitaires et environnementales, qui empêchent de facto l’importation des produits qui ne les respectent pas), les mesures de dumping ou d’antidumping, etc.

Chad Bown et Meredith Crowley (2016), ont procédé à une analyse empirique des politiques commerciales de 31 grandes économies, représentant ensemble 83 % de la population mondiale et 91 % du PIB mondial en 2013. Leur analyse se restreint toutefois au seuls échanges de biens, c’est-à-dire ne prend pas en compte le commerce de services. Ils ont tout d’abord cherché à déterminer si certains pays ont des régimes plus libéraux que d’autres. Ils constatent que les niveaux moyens de tarifs douaniers sur les importations varient fortement d’un pays à l’autre. Les pays à haut revenu imposent de plus faibles tarifs douaniers que les pays à revenu intermédiaire, qui imposent eux-mêmes de moindres tarifs douaniers que les pays à faible revenu. Lorsque les auteurs prennent en compte les tarifs préférentiels accordés aux partenaires à l’échange, les pays à haut revenu apparaissent encore plus ouverts. Par contre, lorsque l’ensemble des mesures protectionnistes est élargi pour intégrer des mesures non tarifaires, telles que les restrictions quantitatives, alors les pays à haut revenu et les pays émergents apparaissent moins ouverts que ne le suggère la seule analyse des barrières tarifaires.

Bown et Crowley ont ensuite cherché à déterminer comment les protections vis-à-vis des importations varient d’un secteur à l’autre. Les secteurs produisant des biens agricoles et des biens alimentaires sont protégés presque dans tous les pays, c’est-à-dire aussi bien dans les pays en développement que dans les pays développés. Au sein de l’industrie manufacturière, les secteurs produisant du textile, des vêtements et des chaussures apparaissent comme les plus protégés. Les minéraux et les carburants font l’objet de moindres barrières à l’importation. En outre, les droits de douane sur l’importation de biens finis sont plus élevés que ceux sur les biens intermédiaires dans l’ensemble des secteurs et dans l’ensemble des pays.

Les deux auteurs observent ensuite comment les politiques commerciales ont changé au cours du temps. Ils confirment qu’au cours des deux dernières décennies, les tarifs douaniers ont eu tendance à diminuer tout autour du monde. Les tarifs douaniers diminuent régulièrement dans les pays à haut revenu (cf. graphique), tandis qu’ils connaissent de plus fortes variations au sein des pays à faible revenu. En fait, certains pays développés et émergents ont abandonné les tarifs douaniers pour davantage s’appuyer sur des politiques de sauvegarde et des mesures d’antidumping afin de changer plus fréquemment les volumes de protection vis-à-vis des importations. 

GRAPHIQUE  Niveau moyen de tarifs douaniers aux Etats-Unis, dans les pays appartenant (aujourd’hui) à l’Union européenne et au Japon (en %)

Petit portrait du paysage mondial des politiques commerciales

source : Bown et Irwin (2015)

Bown et Crowley se demandent si des pays discriminent leurs partenaires à l’échange lorsqu’ils élaborent leur politique commerciale. Ils constatent que c’est effectivement le cas. Plusieurs pays discriminent entre leurs partenaires à l’échange en accordant à certains de moindres tarifs douaniers que ceux offerts dans le cadre des accords multilatéraux. Plusieurs pays discriminent entre leurs partenaires commerciaux en imposant un plus haut niveau de protection aux importations en provenance de certains d’entre eux : certains partenaires à l’échange voient ainsi leur accès aux marchés domestiques être restreints par des mesures d’antidumping.

Enfin, les auteurs se demandent à quel point le commerce mondial est libéralisé. Leur principale conclusion est que de substantielles barrières à l’échange demeurent aujourd’hui : l’économie mondiale est moins libéralisée que beaucoup n’ont l’habitude de le suggérer.

 

Références

BOWN, Chad P., & Meredith A. CROWLEY (2016), « The empirical landscape of trade policy », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7620, mai.

BOWN, Chad P., & Douglas A. IRWIN (2015), « The GATT's starting point: Tariff levels circa 1947 », NBER, working paper, n° 21782, décembre.

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publié par Martin Anota - dans Economie internationale
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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 10:32

Ces dernières décennies ont été marquées par une nouvelle phase soutenue de mondialisation des échanges. Celle-ci s’est peut-être traduite par une baisse des inégalités de revenu entre les pays, mais elle semble plus sûrement s’être accompagnée d'une détérioration des inégalités dans chaque pays. Les canaux exacts par lesquels la mondialisation des échanges affecte les inégalités de revenu prêtent  toutefois toujours à discussion. Peter Egger, Sergey Nigai et Nora Strecker (2016) se sont récemment penchés sur l’un des possibles canaux de transmission : celui de la fiscalité.

D’un côté, des auteurs comme Dani Rodrik (1998) suggèrent que diverses mesures de la mondialisation sont corrélées avec les dépenses dans les biens publics. D’un autre côté, l’accroissement de la mobilité des facteurs de production, dans un contexte de libéralisation financière, est susceptible de réduire la capacité des Etats à prélever des impôts ; c’est ce que constant notamment Michael Devereux et alii (2008) dans le cas de la mobilité du capital ou encore Henrik Jacobsen Kleven et alii (2014) dans le cas de la mobilité des travailleurs très qualifiés et à haut revenu. Par conséquent, chaque Etat tend à faire face à une demande croissante de biens publics, alors même qu’il repose sur des bases fiscales de plus en plus étroites ; ces dernières comprennent essentiellement le patrimoine, les dépenses et le revenu personnel des travailleurs relativement immobiles. Cette dynamique est alors susceptible d’avoir deux conséquences perverses : une tendance à la détérioration des finances publiques et un accroissement des inégalités, ces deux effets pervers ayant en outre sûrement tendance à se renforcer mutuellement, comme l’ont suggéré Martin Larch (2010), Marina Azzimonti et alii (2012) ou encore Santo Milasi (2012).

GRAPHIQUE  Composition des recettes fiscales (en %)

Le contrecoup fiscal de la mondialisation

source : Egger et alii (2016)

Egger et alii ont donc analysé les répercussions de la mondialisation sur la taille et la composition des recettes fiscales (cf. graphique), sur le fardeau fiscale propre aux travailleurs et sur les taux d’imposition effectifs du revenu du travail. Pour cela, ils se sont basés sur un large échantillon de données internationales relatives à la période comprise entre 1980 et 2012. Ils constatent que les gouvernements recherchent de plus en plus des sources fiscales autres que les impôts sur les entreprises, ce qui est cohérent avec la théorie selon laquelle l’Etat a de plus en plus en plus de difficulté de taxer les facteurs de production, notamment le capital. En l’occurrence, la mondialisation a incité les gouvernements à accroître les impôts à la charge des salariés. Le fardeau fiscal sur les classes moyennes, relativement à celui des ménages les plus modestes et des ménages les plus aisés, a eu tendance à augmenter, en particulier dans les pays développés. Cette dynamique découle entre autres des modifications des lois relatives à la fiscalité, ce qui permet de taxer plus agressivement les classes moyennes par rapport aux extrêmes de la répartition des revenus. Entre 1994 et 2007, la mondialisation aurait contribué à accroître leur taux d’imposition du revenu de 1,5 point de pourcentage, tandis que les 1 % des travailleurs les plus aisés virent le leur diminuer d’environ 1,5 point de pourcentage. Une telle dynamique contribue alors à expliquer pourquoi des indicateurs d’inégalités de revenu comme l’indice de Gini et la part du revenu national détenu par les 1 % les plus aisés aient eu tendance à se dégrader ces dernières décennies.

 

Références

AZZIMONTI, Marina, Eva DE FRANCISCO & Vincenzo QUADRINI (2012), « Financial globalization, inequality, and the raising of public debt », Federal Reserve Bank of Philadelphia, working paper, n° 12-6, 17 février.

DEVEREUX, Michael P., Ben LOCKWOOD & Michela REDOANO (2008), « Do countries compete over corporate tax rates? », in Journal of Public Economics, vol. 92, n° 5-6.

EGGER, Peter, Sergey NIGAI, Nora STRECKER (2016), « The taxing deed of globalization », CEPR, discussion paper, n° 11259 , mai.

KLEVEN, Henrik Jacobsen, Camille LANDAIS, Emmanuel SAEZ & Esben Anton SCHULTZ (2014), « Migration and wage effects of taxing top earners: Evidence from the foreigners' tax scheme in Denmark », in Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n° 1.

LARCH, Martin (2010), « Fiscal performance and income inequality: Are unequal societies more deficit-prone? Some cross-country evidence », European economy Economic paper, vol. 414.

MILASI, Santo (2012), « Top income shares and budget deficits », document de travail.

RODRIK, Dani (1998), « Why do more open economies have bigger governments? », in Journal of Political Economy, vol. 106, n° 6.

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 19:04

Durant les années deux mille, la croissance chinoise s’est maintenue autour de 10 % par an, avant de ralentir : elle s’est élevée à 8 % en moyenne entre 2011 et 2014. Les autorités chinoises ont ensuite abaissé leur objectif de croissance à 7 % en 2015 et visent désormais une croissance comprise entre 6,5 et 7 % par an jusqu’en 2020. Le ralentissement de la croissance chinoise n'est pas surprenant, dans la mesure où la Chine cherche à délaisser son modèle de croissance basé sur l’exportation et l’investissement, pour embrasser un modèle de croissance plus soutenable à long terme, basé sur la consommation domestique. Toutefois, l’accumulation de surcapacités et la hausse rapide de l’endettement privé laissent craindre un scénario, non pas d’un « atterrissage en douceur » (soft landing), mais d’un véritable « atterrissage brutal » (hard landing). Le rééquilibrage de la croissance chinoise et surtout une éventuelle récession chinoise pourraient déprimer l’activité du reste du monde, en particulier via le canal des échanges extérieurs : une baisse des importations chinoises réduirait par définition la demande extérieure des autres pays. Or, à mesure que l’économie chinoise représente une part croissante de l’économie mondiale, cette dernière devient de plus en plus sensible à un éventuel ralentissement de la croissance chinoise. En outre, une baisse des importations de matières premières réduirait les recettes des pays exportateurs de matières premières, en particulier parce que leurs prix seraient poussés à la baisse ; alors que la forte croissance chinoise poussait à la hausse les prix des matières premières, le récent ralentissement chinois a mis fin à ce super-cycle.

Il y a quelques mois, Ludovic Gauvin et Cyril Rebillard (2015) avaient déjà cherché à évaluer les répercussions du ralentissement de la croissance chinoise sur le reste du monde, en se concentrant sur le canal des échanges extérieurs et le canal des prix des matières premières. Ils estimaient que ce seraient les pays émergents, en particulier ceux d’Asie du sud-est et les exportateurs de matières premières, qui en seraient les plus affectés, tandis que les pays développés en seraient les moins affectés. D’autres études ont cherché à estimer l’impact d’un ralentissement de la croissance des pays émergents sur le reste du monde et en particulier sur les pays avancés, notamment celles de Juan Yépez (2014) et de Patrice Ollivaud, Elena Rusticelli et Cyrille Schwellnus (2014). Plus récemment, une étude de la Banque mondiale réalisée par Raju Huidrom, Ayhan Kose et Franziska Ohnsorge (2016) s'est plus particulièrement focalisée sur les répercussions d'un ralentissement de la croissance des grands émergents sur le reste du monde.

Alexei Kireyev et Andrei Leonidov (2016) viennent également de modéliser les répercussions internationales d’une hypothétique chute des importations chinoises, mais à la différence des précédentes études ils ont cherché à prendre en compte les effets de réseau. En effet, si la baisse des importations chinoises détériore l’activité dans les autres pays, ces derniers peuvent eux-mêmes réduire leurs propres importations, c’est-à-dire réduire les échanges qui réalisent entre eux, mais aussi leurs importations en provenance de la Chine, affectant par là même en retour la croissance chinoise.

GRAPHIQUE 1  Le réseau des importations chinoises

Quel impact une chute des importations chinoises aurait-elle sur le reste du monde ?

Note : la taille des nœuds est proportionnelle à la part d'un partenaire dans les importations chinoises ; en vert les amplificateurs, en bleu les absorbeurs et en rouge les inhibiteurs.

Kireyev et Leonidov ont ainsi modélisé le réseau des importations chinoises (cf. graphique 1). ils notent que 30 pays contribuent à environ 90 % des importations chinoises. Les Etats-Unis, Hong Kong, la Corée du Sud, l’Italie et l’Inde seraient en l’occurrence de larges amplificateurs de chocs. Le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas absorberaient les chocs, mais, pris ensemble, ils ne représentent qu’une faible part dans les importations chinoises. Les inhibiteurs de chocs, c’est-à-dire les pays qui ne transmettent aucun choc du tout, comme l’Argentine, le Koweït, l’Arabie Saoudite et le Vietnam, seraient très périphériques au réseau commercial de la Chine ; ils ne peuvent donc freiner la transmission du choc vers le reste du réseau.

GRAPHIQUE 2  Le réseau des exportations chinoises

Quel impact une chute des importations chinoises aurait-elle sur le reste du monde ?

Note : la taille des nœuds est proportionnelle à la part d'un partenaire dans les importations chinoises ; en vert les amplificateurs, en bleu les absorbeurs et en rouge les inhibiteurs.

La structure des exportations chinoises se distingue de la structure des importations. Parmi les 20 premiers partenaires à l’échange de la Chine, 30 % ne sont pas les mêmes du côté des exportations et du côté des importations. La Chine exporte à destination de chaque pays du monde, mais les 20 premiers partenaires absorbent 85 % des exportations chinoises (cf. graphique 2). Les Etats-Unis, Hong Kong et l’Inde sont de larges amplificateurs de chocs. D’autres pays comme le Japon, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne absorbent les chocs, mais leur importance pour les exportations chinoises est plus faible. Les inhibiteurs de chocs, comme la Biélorus, le Panama, l’Arabie Saoudite et le Vietnam, ont une situation très périphérique dans le réseau d’exportations de la Chine.

Au terme de leur analyse, Kireyev et Leonidov estiment que les effets de réseau vont être substantiels, peuvent amplifier le choc initial et changer la direction de sa propagation. Si les importations chinoises chutent de 10 % en 2016-2017, chaque pays verrait les recettes qu’il tire des exportations baisser en moyenne de l’équivalent de 1,2 % du PIB. Cette perte pourrait atteindre 2 % du PIB en 2017 en raison des effets de réseau, avant de se réduira graduellement et atteindre 0,2 % du PIB en 2020. Les effets retour sur l’activité chinoise représenteraient 0,5 % de son PIB en 2016, puis 1,1 % de son PIB en 2017. 

Les répercussions seraient plus ou moins amples d’une région du monde à l’autre. Ce seront L’Asie et le Pacifique seront les plus grandement affectés, en raison de leurs fortes relations commerciales avec la Chine, suivis par le Moyen-Orient et l’Asie centrale. En Afrique subsaharienne, certains pays seront significativement touchés. Les répercussions sur l’Europe, notamment la zone euro, seront modestes et les répercussions sur l’hémisphère nord, notamment les Etats-Unis seront très faibles. Ce sont les exportateurs de métaux et de matières premières autres que les carburants qui seront les plus affectés. La Chine constitue en effet le plus gros importateur de métaux au monde. L’impact sur les exportateurs de carburants sera faible. Au niveau individuel, ce sont Hong Kong, la Mauritanie, la République du Congo, la Mongolie et les îles Salomon qui seront les plus affectés.

 

Références

GAUVIN, Ludovic, & Cyril REBILLARD (2015), « Towards recoupling? Assessing the global impact of a Chinese hard landing through trade and commodity price channels », Banque de France, working paper, n° 562, juin.

HUIDROM, Raju, Ayhan KOSE & Franziska OHNSORGE (2016), « Who catches a cold when emerging markets sneeze? », in Banque mondiale, Global Economic Prospects, n° 174, chapitre 3, janvier.

KIREYEV, Alexei, & Andrei LEONIDOV (2016), « China’s imports slowdown: Spillovers, spillins, and spillbacks », FMI, working paper, n° 15/51, mars.

OLLIVAUD, Patrice, Elena RUSTICELLI & Cyrille SCHWELLNUS (2014), « Would a growth slowdown in emerging markets spill over to high-income countries? A quantitative assessment », OCDE, economics department working paper, n° 1110, avril. 

YÉPEZ, Juan (2014), « Spillover feature: Should advanced economies Worry about growth shocks in emerging market economies? », in FMI, World Economic Outlook : Recovery Strengthens, Remains Uneven, avril 2014. Traduction française, « Dossier spécial sur les effets de contagion : les pays avancés doivent-ils se préoccuper d’un ralentissement de la croissance des pays émergents? », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale : la reprise s’affermit, mais reste inégale.

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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 22:30

Plusieurs études suggèrent que les entreprises françaises ont été incapables de rivaliser avec les entreprises étrangères sur les marchés de biens manufacturés au cours du dix-neuvième siècle. Pourtant, Stéphane Becuwe, Bertrand Blancheton et Christopher Meissner (2015) jugent que cette conclusion repose sur de bien faibles fondations empiriques, notamment parce qu'il n'y a pas de vue globale des échanges et de la spécialisation de l’économie française au dix-neuvième siècle.  et de tester les conclusions obtenues par les précédentes études, les trois auteurs utilisent une large base de données annuelles relatives aux divers produits du commerce français sur la période 1836-1938.

Sur cette période, la France a subi de profonds changements. La croissance du PIB par tête s’est élevée en moyenne à environ 1,2 %. La part des travailleurs du secteur industriel passa de 25 % à 31 % entre 1841 et 1911, date à laquelle elle dépassa la part des travailleurs du secteur agricole. Entre 1841 et 1911, la part de la production totale réalisée par l’industrie passa de 29 % à 39 %. En 1870, la productivité globale dans le secteur industriel en France était environ égale à celle de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne ; en 1910, elle ne représentait plus que 80 % de cette dernière. 

Au milieu des années 1830, la France exportait environ 5 % de son PIB ; cette part dépassa 14 % entre 1910 et 1913. Entre 1836 et 1913, la part des biens manufacturés dans l’ensemble des exportations passa de 68 % à  48,9 %. Au début du dix-neuvième siècle, les principaux secteurs français étaient ceux du textile et du vin. Le coton, le cuir et la soie constituaient une large part des exportations. Les textiles représentaient environ un tiers de la production industrielle totale et leur production était réalisée par la moitié de l’ensemble des travailleurs du secteur industriel. 

Becuwe et ses coauteurs confirment le statut de pays avancé que la France avait à cette époque : elle exportait essentiellement des produits manufacturés et importait des matières premières. Entre les années 1830 et la fin des années 1850, les exportations françaises étaient extrêmement concentrées, peu diversifiées. Au cours de cette période, le commerce français était cohérent avec les prédictions d’un modèle ricardien : la France exportait quelques produits en grandes quantités, notamment de la soie, du cuir, du coton et du vin. Elle était en l’occurrence fortement spécialisée dans l’exportation de produits textiles. Connaissant une croissance plus rapide de sa productivité que les autres pays, notamment la France, la Grande-Bretagne aurait acquis et maintenu sa domination sur la production des biens manufacturés. Faisant concurrence avec des produits britanniques, marqués par une plus forte compétitivité-prix, la France aurait été poussée à se spécialiser dans une gamme plus étroite de produits manufacturés. 

Malgré ses mauvaises performances, la France ne s’est pas désindustrialisée au dix-neuvième siècle. Les années 1860 et 1870 furent marquées par un processus de libéralisation commerciale, dans un contexte de chute des coûts d’échanges. Le degré de spécialisation des exportations françaises chuta fortement au cours de cette première mondialisation : au fur et à mesure que la croissance économique se poursuivit, la gamme de produits exportés par la France s’étendit et se diversifia. Une telle dynamique est cohérente avec les prédications d’un modèle ricardien : lorsqu’un pays fait face à une baisse des coûts d’échanges, des produits qui n’étaient auparavant pas compétitifs peuvent désormais être exportés. Les auteurs en concluent que le secteur orienté à l’export était davantage sensible aux variations des coûts d’échanges et aux dynamiques domestiques qu’à la concurrence industrielle exercée par des pays plus avancés technologiquement, notamment la Grande-Bretagne. Autrement dit, ce sont les variations des coûts d’échanges et la croissance économique qui ont constitué les forces dominantes dans le façonnement du commerce et des spécialisations de l’économie française. Même si ses exportations ne s’accrurent pas aussi rapidement que les autres pays et que sa balance commerciale s’est détériorée, la France a diversifié son portefeuille d’exportations après le milieu du dix-neuvième siècle.

Après quelques décennies, la diversification ralentit et stagna. Ce ralentissement s’explique notamment par la politique commerciale menée par la France. Entre le début des années 1880 et la Première Guerre mondiale, un nouveau régime commercial prit place, davantage protectionniste, et c’est celui-ci qui aurait tout particulièrement contribué à stabiliser la structure de spécialisation française. Les tarifs douaniers furent relevés, notamment pour préserver la stabilité politique et sociale. Les différents gouvernements français ont cherché à protéger les secteurs industriels dans lesquels la France est traditionnellement spécialisée, notamment les secteurs produisant du tissu en soie, du tissu en coton, du tissu de laine, du cuir, des articles en cuir et des outils en métal. En 1913, les principaux secteurs exportateurs de la France étaient les mêmes que ceux qui dominaient lors du Second Empire. Ainsi, il se pourrait qu’en ayant cherché à préserver l’économie française de la concurrence étrangère, les autorités l’auraient finalement empêché de connaître les transformations structurelles nécessaires pour la moderniser. En raison d’échecs répétés, la France s’est révélée incapable de prendre réellement pied dans les productions modernes, notamment celles des machines et autres appareils mécaniques.

En se focalisant sur des données postérieures à la Seconde Guerre mondiale, Jean Imbs et Romain Wacziarg (2003) avaient suggéré qu’il y avait une relation en forme de U entre la concentration sectorielle en termes d’emploi et le PIB par tête : la diversification sectorielle s’accroît à de faibles niveaux de vie, mais il existe un niveau de production par tête au-delà duquel la répartition sectorielle se concentre à nouveau. Ils suggèrent ainsi une hausse de la diversification des exportations durant les premières étapes de la croissance économique, suivie par une concentration. Olivier Cadot, Céline Carrère et Vanessa Strauss-Kahn (2011, 2013) ont également suggéré un point d’inflexion dans la diversification : la diversification décline après un niveau critique de PIB par tête. Ils ont mis en lumière que les premières étapes de la croissance économique moderne et la libéralisation commerciale sont les deux vecteurs clés de la diversification commerciale. L’étude de Becuwe et alii confirment ces divers résultats.

 

Références

BECUWE, Stéphane, Bertrand BLANCHETON & Christopher M. MEISSNER (2015), « Stages of diversification: France, 1836-1938 », NBER, working paper, n° 21777, décembre.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2011), « Export diversification: What's behind the hump? », in Review of Economics and Statistics, vol. 93, n° 2.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2013), « Trade diversification, income, and growth: what do we know? », in Journal of Economic Surveys, vol. 27, n° 4.

IMBS, Jean, & Romain WACZIARG (2003), « Stages of diversification », in American Economic Review, vol. 93, n° 1.

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 21:48

Les récentes variations des taux de change ont été inhabituellement amples. Par exemple, le dollar américain s’est apprécié de plus de 10 % depuis le milieu de l’année 2014, tandis que le yen s’est déprécié de plus de 30 % depuis le milieu de l’année 2013 et l’euro de plus de 10 % depuis le début de l’année 2014. De nombreux pays émergents ont également connu de fortes turbulences sur leurs marchés des changes, en particulier depuis que la Fed ait évoqué la possibilité d’un ralentissement (tapering) dans ses achats d’actifs.

Ces fortes variations ont amorcé un débat sur leurs probables répercussions. Certains craignent notamment que les exportations et les importations soient moins sensibles aux variations des taux de change, si bien que les déséquilibres pourraient s’ajuster à l’avenir plus difficilement et persister. D’autres craignent qu’une moindre sensibilité des exportations et importations aux mouvements de taux de change affaiblisse la transmission de la politique monétaire. En effet, plusieurs banques centrales dans les pays avancés ont récemment fortement assoupli leur taux de change pour stimuler leur activité domestique, notamment en stimulant par là même les exportations : c’est par exemple le cas du Banque du Japon, en déployant la première flèche de l’Abenomics, et plus récemment  de la BCE, qui s’est résolue à adopter un programme d’assouplissement quantitatif en début d’année.

Dans les dernières Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Daniel Leigh et ses coauteurs (2015) ont analysé la relation entre le taux de change et les échanges, afin de déterminer les effets du premier sur ces derniers. L’histoire des pays en développement et des pays avancés au cours des trente dernières années suggère que les variations des taux de change ont habituellement un large impact sur le volume des exportations et des importations. La dépréciation d’une devise est associée habituellement à une baisse des prix à l’export payé par les étrangers et une baisse des importations. En l’occurrence, une dépréciation du taux de change réel effectif de 10 % est associée à une hausse des exportations nettes réelles d’environ 1,5 % du PIB. Il y a toutefois de larges écarts d’un pays à l’autre. Bien que ces effets ne se matérialisent pleinement qu’après plusieurs années, l’essentiel de l’ajustement survient au cours de la première année. La stimulation des exportations associée à la dépréciation de la devise semble la plus large dans les pays qui connaissent une insuffisance de la demande globale, mais aussi qui se caractérisent par des systèmes financiers domestiques qui fonctionnent correctement, c’est-à-dire qui ne connaissent pas de crise bancaire.

GRAPHIQUE  Variation des exportations nettes liée aux fluctuations des taux de change entre janvier 2013 et janvier 2015 (en % du PIB)

source : Leigh et alii (2015)

Certaines preuves empiriques suggèrent que le développement des chaînes de valeur mondiales a affaibli la relation entre les taux de change et le commerce dans les produits intermédiaires utilisés comme intrants dans les exportations de d’autres économiques. C’est en particulier le cas du Japon, qui semble avoir connu une réelle déconnexion entre volumes exportés et taux de change : malgré la puissante dépréciation du yen depuis 2012, les exportations nettes japonaises ont stagné. L’accélération de la délocalisation de la production japonaise à l’étranger a finalement annulé toute hausse des exportations en réaction à la dépréciation du yen. Ce résultat met en question la capacité de l’Abenomics à sortir véritablement l’économie insulaire de la stagnation.

Mis à part le cas japonais, Leigh et ses coauteurs n’estiment toutefois pas que la relation entre taux de change et exportations s’affaiblisse de façon généralisée. D’une part, l’essentiel des échanges mondiaux se constitue toujours essentiellement des échanges traditionnels. D’autre part, la fragmentation internationale de la production tend à ralentir. Surtout, peu de preuves empiriques suggèrent une tendance générale vers une déconnexion entre les taux de change et le volume des exportations et des importations. Ces divers résultats confirment que les mouvements de taux de change influencent fortement les prix des exportations et des importations, si bien que la transmission de la politique monétaire via le taux de change semble rester aussi efficace qu’auparavant et rien ne suggère que les déséquilibres courants aient plus de difficultés à s’ajuster et à disparaître que par le passé. 

 

Références

FMI (2015), « Exchange rates still matter for trade », IMF Survey, 28 septembre. Traduction française, « Les taux de change restent importants pour les échanges », Bulletin du FMI.

LEIGH, Daniel, Weicheng LIAN, Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO & Viktor TSYRENNIKOV (2015), « Exchange Rates and Trade Flows: Disconnected? », in FMI, World Economic Outlook, octobre.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 18:07

Lors de la Grande Récession, la production s’est fortement contractée dans les pays avancés, mais le commerce international a chuté encore plus lourdement : entre la fin de l’année 2008 et le début de l’année 2009, les échanges internationaux ont diminué de 15 % en rythme annuel [Lewis et Schryder, 2015]. Il s’agit du plus fort effondrement des échanges internationaux que l’on ait pu observer au cours de l’histoire. Il se singularise également par sa synchronisation : la chute des exportations fut observée dans l’ensemble des pays avancés et dans (quasiment) l’ensemble des secteurs. Par la suite, les échanges internationaux ont rapidement rebondi, mais ils semblent toutefois croître plus lentement qu’avant la crise. En effet, ils croissaient au rythme moyen de 3 % entre 2012 et 2013, contre 7,1 % par an entre 1987 et 2007 [Constantinescu et alii, 2015].

La littérature économique a depuis longtemps constaté que les échanges internationaux sont plus volatils que la croissance du PIB, mais l’ampleur du « Grande Effondrement » des échanges internationaux observée lors de la Grande Récession reste toutefois énigmatique, au point d’amener certains à suggérer que le lien entre production et échanges ait pu changer avec la Grande Récession. Les diverses études qui se sont penchés sur cet événement pour en mettre à jour les causes sous-jacentes soulignent le rôle des changements dans la demande finale, des ajustements de stock et des conditions de financement. Certains ont suggéré qu’un possible retour au protectionnisme ait également contribué à amplifier la contraction des échanges, mais ce rôle semble avoir été limité. La littérature existante s’est surtout focalisée sur les flux bruts des échanges. Or, les composants d’un produit peuvent traverser plusieurs fois les frontières avant qu’un client achète le bien final, si bien que le montant brut des échanges peut différer substantiellement du montant des échanges en valeur ajoutée. D’autre part, ces diverses études ont eu tendance à supposer que la spécialisation verticale resta de même ampleur durant la crise. Or un déclin de la décomposition des processus productifs pourrait toutefois non seulement contribuer à expliquer le grand effondrement des échanges internationaux lors de la Grande Récession, mais aussi la baisse des élasticités du commerce mondiale, comment l’ont notamment souligné Cristina Constantinescu et ses coauteurs (2015).

Arne Nagengast et Robert Stehrer (2015) se sont penchés à leur tour sur l’épisode de la Grande Récession dans une récente étude publiée par la BCE. D’une part, ils se focalisent sur les échanges en valeur ajoutée, ce qui leur permet de déterminer précisément dans quel pays les différentes parties d’un bien final sont effectivement produites. D’autre part, ils utilisent une analyse de décomposition sectorielle, ce qui leur permet de quantifier non seulement la contribution des changements tant du niveau de la demande finale que de sa structure, mais également celle des changements dans l’organisation de la décomposition internationale des processus productifs.

Nagengast et Stehrer tirent trois grands enseignements de leur analyse. Premièrement, les changements dans la décomposition internationale des processus productifs expliquent presque la moitié de l’effondrement des échanges. Le niveau de dépenses finales a presque complètement retrouvé son niveau initial au cours de l’année qui suivit la crise, mais le degré de décomposition internationale des processus productifs n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant-crise en 2011. Les variations des prix, les ajustements de stocks, les effets de composition intersectorielle et l’essor du protectionnisme ne sont pas susceptibles d’expliquer l’essentiel du déclin de la décomposition internationale des processus productifs. Deuxièmement, la chute du niveau global de demande explique environ un quart du déclin des exportations en valeur ajoutée, tandis que les changements dans la composition de la demande finale expliquent un tiers de celui-ci. C’est la demande de biens et services des pays présentant un degré élevé de liens transfrontaliers qui a décliné le plus fortement. Troisièmement, la dichotomie observée entre biens manufacturés et services dans les exportations brutes n’apparaît pas dans les données du commerce en valeur ajoutée. En effet, lorsque Nagengast et Stehrer observent les exportations brutes, les exportations de biens durables semblent avoir été particulièrement affectées par la crise, tandis que les échanges de services semblent s’être montrés résilients. Or, lorsqu’ils observent le commerce en valeur ajoutée, tous les secteurs apparaissent avoir été fortement frappés par la crise financière. Par conséquent, les secteurs de services qui sont offreurs d’intrants aux exportateurs directs sont susceptibles d’être bien plus vulnérables aux chocs externes que ce qui est généralement admis.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », FMI, working paper, n° 15/6, janvier.

LEWIS, John, & Selien De SCHRYDER (2015), « Export dynamics since the Great Trade Collapse: a cross-country analysis », Banque d'Angleterre, staff working paper, n° 535, juillet.

NAGENGAST, Arne J., & Robert STEHRER (2015), « The great collapse in value added trade », BCE, working paper, n° 1833, juillet.

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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 10:12

Entre 1983 et 2008, les importations américaines de biens manufacturés ont doublé, tandis que l’emploi des firmes multinationales américaines tripla dans les pays à faible revenu. Une part essentielle de ces dynamiques concerne la Chine. Suite à l’accession de cette dernière à l’OMC en 2001, les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont connu un boom. Entre 1983 et 2008, 8 % de l’ensemble des importations américaines sur cette période ont été réalisées en provenance de la Chine. Or, le secteur manufacturé américain abritait 16 millions d’emplois en 2008, contre 22 millions en 1983. Ce sont 2 millions d’emplois additionnels qui ont été supprimé depuis la Grande Récession de 2008. Beaucoup ont ainsi suggéré que la mondialisation et plus particulièrement l’essor de la Chine sur les marchés internationaux ont accentué la désindustrialisation aux Etats-Unis et provoqué une délocalisation des « bons emplois » de l’industrie américaine vers les pays émergents.

Beaucoup des précédentes études qui ont analysé l’impact du commerce international sur le marché du travail américain se sont focalisées sur le commerce des marchandises. Pourtant, la fragmentation de la production et les délocalisations sont susceptibles d’affecter un bien plus large ensemble de travailleurs. La fragmentation aux multinationales de séparer les différentes étapes de la production d’un bien donné en tâches à forte compétence et en tâches à faibles compétences, puis de faire réaliser plusieurs de ces tâches (même les tâches à haute valeur ajoutée) dans les pays où le travail est moins cher. Alors que les importations touchent souvent des secteurs à faible valeur ajoutée (par exemple la production de jouets), l’emploi étranger des multinationales américaines est surtout créé dans les secteurs à forte valeur ajoutée (automobile, électronique, etc.). Ces derniers secteurs ont eu historiquement des taux élevés de syndicalisations et des salaires élevés. Les délocalisations sont donc potentiellement plus dangereuses pour les travailleurs américains car elles réduisent leur pouvoir de négociation. Puisque la menace de délocaliser une usine dans les pays émergents est crédible, la mondialisation peut exercer une pression à la baisse sur les salaires américains et même affecter les travailleurs dont l’emploi n’est pas délocalisé à l’étranger. En outre, les salaires peuvent être tellement réduits par rapport aux normes historiques que beaucoup des travailleurs les plus âgés peuvent être incités à quitter la population active.

Avraham Ebenstein, Ann Harrison, Margaret McMillan et Shannon Phillips (2014) ont constaté de significatives réductions salariales pour les travailleurs américains exposés à la mondialisation, en particulier les travailleurs réalisant des tâches de routine qui peuvent être a priori facilement réalisées à l’étranger. En raison de l’insuffisance de données, ils ne s’étaient toutefois contentés d’étudier que la seule période s’écoulant ente 1983 et 2002.

Dans leur nouvelle analyse, Ebenstein, Harrison et McMillan (2015) parviennent à étendre leurs données jusqu’à l’année 2008, ce qui leur permet de prendre en compte une période marquée par l’accroissement de la pénétration à l’import, l’essor de la Chine et le développement rapide des délocalisations. Ils constatent de significatifs effets de la mondialisation sur le marché du travail américain. En effet, la délocalisation vers les pays à faible salaire et les importations associées à des déclins salariaux pour les travailleurs domestiques. Une hausse de 10 % de l’exposition d’une profession à la concurrence à l’import est associée à une baisse de 2,7 % des salaires réels pour les travailleurs réalisant des tâches de routine. Ebenstein et alii décèlent également un fort impact sur les salaires des délocalisations vers les pays émergents. En effet, une hausse de 10 % de l’exposition spécifique d’une profession à l’emploi étranger dans les pays à faible salaire est associée à une baisse de 0,27 % des salaires des travailleurs réalisant des tâches de routine pour l’ensemble de leur échantillon et presque une baisse de 1 % pour la seule période s’écoulant entre 2000 et 2008. Les salaires des travailleurs peu qualifiés et des travailleurs âgés sont en l’occurrence disproportionnellement affectés par les délocalisations.

Ils suggèrent que la mondialisation a entraîné une réallocation des travailleurs hors des emplois manufacturiers à haut salaire vers d’autres secteurs et d’autres professions. Les reclassements ont peu d’impacts sur les salaires lorsqu’ils sont confinés au secteur manufacturier. Par contre, ils sont associés à de fortes réductions salariales lorsqu’ils conduisent les travailleurs à quitter le secteur manufacturier pour les services.

Les auteurs analysent alors plus finement l'impact de la concurrence chinoise. Les importations en provenance de Chine et les délocalisations à destination de la Chine sont associées à de plus faibles salaires américains. Une hausse de 10 points de pourcentage de la part de marché des entreprises chinoises est associée à une baisse des salaires de 5,6 %. 

Au sortir de la Grande Récession, les Etats-Unis présentèrent des taux de chômage élevés et des taux d’activité historiquement faibles ; certains ont relié cette performance du marché du travail américain au vieillissement démographique, mais le rôle que le commerce international a pu joué dans cette dynamique reste imprécis. Ebenstein et ses coauteurs se penchent alors sur les liens entre commerce international, délocalisations et taux d’activité. Ils constatent une corrélation négative entre l’exposition aux délocalisations vers la Chine et le taux d’activité, mais une relation positive entre les taux d’activité et la concurrence chinoise à l’import. Les facteurs associés à l’informatisation et à l’accroissement de l’intensité capitalistique semblent associés bien plus significativement au déclin de l’emploi. Ils constatent de faibles impacts de la mondialisation sur la population active, mais un large impact sur cette dernière de l’informatisation et du prix des biens d’investissement. La chute des prix des biens d’investissement est associée à un plus grand usage du capital ; le plus grand usage des ordinateurs et du capital est associé à un plus faible emploi, à un chômage plus élevé et à de plus faibles taux d’activité.

 

Références

AUTOR, David H. David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of Import Competition in the United States », in American Economic Review, 103(6): 2121-68.

EBENSTEIN, Avraham, Ann HARRISON, Margaret MCMILLAN & Shannon PHILLIPS (2014), « Estimating the impact of trade and offshoring on American workers using the current population surveys », in Review of Economics and Statistics, voL. 96, n° 4, octobre.

EBENSTEIN, Avraham, Ann HARRISON & Margaret MCMILLAN (2015), « Why are American workers getting poorer? China, trade and offshoring », NBER, document de travail, n° 21027, mars.

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10 mars 2015 2 10 /03 /mars /2015 21:16

Avec la mondialisation des échanges et l’intégration des pays émergents sur les marchés internationaux, on pourrait croire que les exportations sont devenues davantage sensibles aux coûts, ce qui rendrait plus pressant la maîtrise de ces derniers. En effet, si les entreprises voient leurs coûts de production augmenter, elles sont susceptibles de répercuter cette hausse sur les prix de vente pour maintenir leur profit ; avec l’essoufflement résultant de la demande extérieure, l’économie risque alors de connaître une détérioration de son solde extérieur, un ralentissement de sa croissance économie et une hausse de son taux de chômage. En outre, beaucoup considèrent que la dégradation de la compétitivité-coût a joué un rôle déterminant dans l’accumulation des déséquilibres au sein de la zone euro avant qu'éclate la crise financière mondiale. Ainsi, certains en ont conclu que les pays périphériques de la zone euro devaient nécessairement réduire leurs coûts pour stimuler leurs exportations et renouer ainsi avec une croissance soutenable. Le débat s’est souvent focalisé sur le coût du travail ; ses participants ont eu tendance à privilégier les coûts unitaires du travail comme indicateur de compétitivité. Ainsi, avant même la Grande Récession, beaucoup ont appelé, en France, comme dans d’autres pays avancés, à une modération salariale.

Stefaan Decramer, Catherine Fuss et Jozef Konings (2014) considèrent toutefois que peu d’études empiriques se révèlent concluantes quant à l’impact des coûts unitaires du travail sur les performances à l’export. Ils rappellent que Nicholas Kaldor (1978) remarquait dès les années soixante-dix que les pays ayant les taux de croissance du PIB les plus élevés tendaient également à connaître les plus fortes croissances des coûts unitaires du travail. Le comportement de l’économie espagnole lors de la Grande Récession pourrait illustrer le « paradoxe de Kaldor » : malgré une détérioration de ses prix relatifs à l’export, l’Espagne n’a connu qu’une chute limitée de ses exportations. Les exportations pourraient réagir à des facteurs autres que les coûts. Elles sont notamment susceptibles de dépendre de la qualité des produits : or la hausse des coûts de production en général et du coût du travail en particulier pourrait précisément être associée à une amélioration de la qualité des produits (ce sera par exemple le cas si ces derniers utilisent des composants plus performants ou si les travailleurs sont plus qualifiés). Comme le suggèrent les nouvelles théories du commerce international, les consommateurs pourraient avoir une préférence pour la diversité... 

Les plus vieux travaux ont constaté une relation faible, voire positive, entre les coûts relatifs et les exportations. Le lien entre les coûts unitaires du travail et la compétitivité à l’export n’a toutefois été exploré que par un nombre limité d’études. Par exemple, Jan Fagerberg (1988) montre à partir de données relatives à 15 pays de l’OCDE sur la période 1961-1983 que la technologie et la capacité sont à moyen et long terme bien plus importants pour les parts de marché et la croissance que la compétitivité-coût. Wendy Carlin, Andrew Glyn et John Van Reenen ont étudié la relation entre les parts de marché à l’export et les coûts unitaires du travail relatifs en utilisant un échantillon de douze secteurs manufacturiers parmi quatorze pays de l’OCDE. Même si les coûts et la technologie sont importants, ils ne parviennent à expliquer totalement les performances à l’export. Ils constatent également que la sensibilité des exportations des coûts du travail est plus faible dans les secteurs à haute technologie et dans les pays du cœur du système monétaire européen. Malgré la détérioration des prix relatifs à l’export de l’Espagne, Mónica Correa-López et Rafael Doménech (2012) estiment que la baisse limitée des exportations espagnoles lors de la Grande Récession s’explique avant tout par les décisions stratégiques des entreprises, notamment en termes de qualité, de diversification des produits ou d’investissement en capital humain.

De leur côté, Decramer et ses coauteurs ont récemment étudié la relation entre les coûts unitaires du travail et la performance à l’export pour une petite économie ouverte, en l’occurrence la Belgique. Ils utilisent les données relatives aux coûts, à la productivité et aux exportations des entreprises belges au cours de la période s’écoulant entre 1999 et 2010. Ils distinguent notamment la marge intensive des exportations (la performance à l’exportation des exportateurs belges en place) de leur marge extensive (l’entrée et la sortie des entreprises sur le marché à l’export).

Au niveau de l’entreprise, Decramer et ses coauteurs font apparaître une relation négative entre les coûts unitaires du travail et les exportations. En effet, une hausse de 10 % des coûts unitaires du travail est associée à une baisse des exportations comprise entre 2 et 4 %. L’élasticité varie toutefois d’un secteur à l’autre et d’une entreprise à l’autre. En l’occurrence, les exportations des entreprises les plus intensives en main-d’œuvre qui se révèlent être plus élastiques aux coûts unitaires du travail que les exportations des entreprises les plus intensives en capital ou les plus tournées vers le marché européen. La récente crise économique a affecté les exportations, mais l’élasticité des exportations vis-à-vis des coûts unitaires du travail n’a pas varié.

En outre, les trois économistes constatent que les variations des coûts unitaires du travail ont un impact statistiquement significatif sur la marge extensive des exportations. La hausse des coûts unitaires du travail réduit la profitabilité des entreprises qui ne sont pas présentes sur le marché à l’export, ce qui les désincite à se lancer par la suite vers les marchés extérieurs ; elle réduit également la profitabilité des entreprises exportatrices, si bien qu’elle incite ces dernières à se recentrer sur le seul marché domestique.

Pourtant, si les coûts unitaires du travail semblent effectivement influencer les exportations au niveau des entreprises, cet effet est plutôt limité, ce qui suggère à Decramer et à ses coauteurs que la transmission des coûts aux prix est elle-même limitée ou bien que la demande extérieure est peu élastique. Ces résultats iraient ainsi dans le sens des nouvelles théories du commerce internationale en suggérant que d’autres facteurs sont à prendre en compte dans l’élaboration des indicateurs de compétitivité, comme les préférences des consommateurs ou la qualité des produits.

 

Références

CARLIN, Wendy, Andrew GLYN & John Van REENEN (2001), « Export market performance of OECD countries: an empirical examination of the role of cost competitiveness », in The Economic Journal, vol. 111.

CORREA-LÓPEZ, Mónica, & Rafael DOMÉNECH (2012), « The internationalisation of Spanish firms », BBVA, document de travail, n° 12/30.

DECRAMER, Stefaan, Catherine FUSS & Jozef KONINGS (2014), « How do exporters react to changes in cost competitiveness ? », BCE, document de travail, n° 1752.

FAGERBERG, Jan (1988), « International competitiveness », in The Economic Journal, vol. 98.

KALDOR, Nicholas (1978), « The effect of devaluations on trade in manufacturers », in Further Essays on Applied Economics.

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