Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 19:01
Le progrès technique explique-t-il les reprises sans emplois ?

Suite aux diverses récessions qui touché l’économie américaine au cours des décennies qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, le PIB et l’emploi avaient tendance à fortement rebondir. Par contre, depuis le début des années quatre-vingt-dix, les reprises qui ont suivi les différentes récessions américaines ont été marquées par une faible création d’emploi : la croissance de l’emploi durant les deux années qui ont suivi le creux d’une récession s’élevait à un peu plus de 5 % avant 1990, mais elle a été inférieure à 1 % depuis. (1)

Une interprétation qui est régulièrement avancée et qui a notamment été développée par Nir Jaimovich et Henry Siu (2014) pour expliquer ces reprises sans emplois donne un rôle crucial au progrès technique : les emplois moyennement qualifiés, qui impliquent souvent des tâches routinières, c’est-à-dire des tâches qui peuvent être facilement réalisées par des machines, seraient ceux les plus exposés à la destruction lors des récessions, mais leur création serait particulièrement lente durant les expansions, notamment parce que les entreprises en profiteraient pour les automatiser ; autrement dit, les destructions d’emplois moyennement qualifiées qui surviendraient durant les récessions seraient permanentes. Par conséquent, les travailleurs moyennement qualifiés qui perdraient leur emploi durant une récession auraient des difficultés à se reclasser par la suite. Au niveau agrégé, l'ensemble des emplois tendrait à se polariser, les parts des emplois très qualifiés et peu qualifiés ayant tendance à augmenter.

Or, le remplacement des travailleurs moyennement qualifiés par des machines et la polarisation des emplois ne sont pas des phénomènes spécifiques aux Etats-Unis ; ils ont également touché le reste des pays développés. Par conséquent, si les reprises sans emplois aux Etats-Unis s’expliquent par la technologie, les autres pays développés devraient également tendre à connaître des reprises sans emplois.

Georg Graetz et Guy Michaels (2017) ont testé cette hypothèse en utilisant les données relatives aux reprises consécutives à 71 récessions dans 17 pays entre 1970 et 2011. Ils constatent que même si le PIB a effectivement connu une plus faible reprise après les récentes récessions dans les autres pays développés, cela n’a pas été le cas de l’emploi. Autrement dit, les reprises n’ont pas été faiblement créatrices d’emplois. Graetz et Michaels constatent en outre que les secteurs qui ont utilisé le plus de tâches routinières et ceux qui sont les plus exposés à la robotisation n’ont pas non plus connu ces dernières décennies une plus faible reprise de l’emploi suite aux récessions. Au final, les emplois moyennement qualifiés n’ont pas été marqués par une reprise plus lente après les récentes récessions, même dans les entreprises intensives en tâches routinières. L’ensemble de ces constats amène les deux auteurs à conclure que la technologie n’a pas provoqué de reprises sans emplois dans les pays développés autres que les Etats-Unis.

Reste alors à expliquer pourquoi les Etats-Unis se singularisent par des reprises sans emplois depuis quelques décennies. Graetz et Michaels estiment qu’il existe deux grandes classes d’explications, mais ils ne cherchent pas à trancher entre les deux. La première explication pourrait être que l’adoption des (nouvelles) technologies ne s’opère pas de la même façon, pas à la même vitesse, aux Etats-Unis que dans les autres pays développés. Une seconde classe d’explications, très hétérogène, met l’accent sur la spécificité des politiques ou des institutions des Etats-Unis par rapport aux autres pays développés. Par exemple, Kurt Mitman et Stanislav Rabinovich (2014) ont affirmé que l’extension de l’indemnisation des chômeurs lors des récessions ralentit la croissance de l’emploi durant les reprises en conduisant les travailleurs à relever leurs salaires de réservation. De son côté, David Berger (2015) estime plutôt que si la substitution des travailleurs lors des récessions et reprises a été plus intense ces dernières décennies, c’est en raison du recul des syndicats.

 

(1) Tout le monde ne partage toutefois pas ce diagnostic. Pour Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani (2013) par exemple, les variations de l’emploi sont restées cohérentes avec les variations même du PIB, aussi bien aux Etats-Unis que dans les autres pays développés : la « loi d’Okun » est toujours valide. Autrement dit, si les récessions qui ont touché l’économie américaine ces dernières décennies ont eu tendance à être suivies par une reprise sans emploi, c’est précisément parce que la croissance de la production a été trop faible lors de la reprise pour inciter les entreprises à embaucher. C'est alors la faiblesse de la croissance économique lors des reprises qu'il faudrait expliquer.

 

Références

BALL, Laurence, Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty », NBER, working paper, n° 18668.

BERGER, David (2016), « Countercyclical restructuring and jobless recoveries », document de travail.

GRAETZ, Georg, & Guy MICHAELS (2017), « Is modern technology responsible for jobless recoveries? », CEP, discussion paper, n° 1461, janvier 2017. 

JAIMOVICH, Nir, & Henry SIU (2012), « The trend is the cycle: Job polarization and jobless recoveries », NBER, working paper, n° 18334.

MITMAN, Kurt, & Stanislav RABINOVICH (2014), « Unemployment benefit extensions caused jobless recoveries? », PIER, working paper, vol. 14-013.

Repost 0
18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 23:39
Quel est l’impact de l’immigration sur l’emploi et les salaires ?

Dans un contexte de lente progression des salaires (notamment aux Etats-Unis) et de chômage élevé (en particulier en France), les populations des pays développés ont pu montrer ces dernières décennies une certaine hostilité vis-à-vis de l’immigration : celle-ci est régulièrement accusée de détruire l’emploi des autochtones ou de pousser leurs salaires à la baisse. La récente vague de réfugiés provoquée par le conflit syrien a accentué ces inquiétudes en Europe. Pourtant, tant les analyses théoriques que les études empiriques sont loin de leur donner raison.

Certes, la théorie néoclassique la plus standard suggère que l’immigration, en accroissant l’offre de travail, est susceptible de réduire les salaires, notamment parce qu’elle accroît la concurrence entre les travailleurs. Si les salaires ne sont pas pleinement flexibles, tout du moins à la baisse, l'ajustement risque de ne pas se faire (seulement) par les prix, mais (aussi) par les quantités : l’accroissement de l’offre de travail est susceptible d’entraîner une hausse du chômage. Ce raisonnement reste toutefois simpliste.

Tout d’abord, les travailleurs immigrés ne sont pas totalement « substituables » avec les travailleurs natifs, si bien que l’une des deux catégories risque d’être plus exposée au chômage que l’autre. Ensuite, dans la mesure où les immigrés n’ont souvent pas le même niveau de qualification que les travailleurs natifs, l’afflux de travailleurs immigrés est susceptible d’avoir de profonds effets redistributifs parmi la population autochtone. En effet, il est susceptible de détériorer les perspectives d’emploi des travailleurs natifs qui présentent des qualifications similaires, avec lesquels ils sont « substituables », et d’améliorer les perspectives d’emploi des travailleurs qui présentent des qualifications différentes, avec lesquels ils sont « complémentaires ». En effet, ces derniers voient leur efficacité augmenter, si bien qu’ils sont davantage demandés (leurs chances de se retrouver au chômage diminuent) et leurs salaires sont poussés à la hausse. Ainsi, l’afflux d’immigrés (peu qualifiés) dans les pays développés est susceptible d’y accroître le chômage des travailleurs peu qualifiés ou de réduire leurs salaires, tout en poussant les salaires des travailleurs qualifiés à la hausse.

L’immigration peut compenser l’un des effets pervers du progrès technique. Les machines sont souvent substituées aux travailleurs les moins qualifiés (ce qui a pu pousser leurs salaires à la baisse) et se révèlent complémentaires avec les travailleurs de qualifications intermédiaires (qui ont alors pu voir leurs salaires être poussés à la hausse). Or, en étudiant les données américaines, Ethan Lewis (2011) a constaté que dans les zones où l’immigration a été la plus forte, les usines ont moins investi dans l’automatisation, ce qui a compensé l’impact de l’immigration sur l’emploi et les salaires des moins qualifiés. En effet, l’immigration pousse le coût relatif du travail (non qualifié) à la baisse, donc le coût relatif du capital à la hausse.

L’immigration peut aussi compenser l’un des effets pervers de la mondialisation. En l’occurrence, l’accroissement de l’offre domestique de travail non qualifié est susceptible de réduire les incitations des entreprises domestiques à délocaliser leurs activités vers les pays à faible coût du travail. Donc elle réduit les chances que les travailleurs (non qualifiés) natifs perdent leur emploi en raison des délocalisations.

Surtout, l’afflux d’immigrés va contribuer à accroître la consommation, si bien qu’il va stimuler les débouchés des entreprises domestiques ; ces dernières vont répondre au surcroît de demande en augmentant leurs capacités de production, c’est-à-dire en embauchant et en investissant davantage. La hausse de l’investissement va elle-même contribuer à accroître les débouchés des entreprises produisant des biens d’investissement, ce qui va également les inciter à embaucher. La hausse de la demande de travail va en outre tendre à pousser les salaires à la hausse. C’est l’ensemble des catégories de travailleurs, autochtones et immigrés, qualifiés et non qualifiés, qui sont alors susceptibles de bénéficier de ces effets. A nouveau, les éventuels effets négatifs que l’immigration est susceptible d’exercer directement sur l’emploi et les salaires des autochtones non qualifiés s’en trouveront compensés par ce biais-là.

Quelques études ont cherché à s’appuyer sur des expériences naturelles qu’ont pu constituer les vagues de réfugiés passées. Jennifer Hunt (1992) a par exemple étudié le rapatriement des centaines de milliers de pieds-noirs en France en 1962, suite à l’indépendance de l’Algérie. Elle a constaté que l’impact de ce rapatriement s’est résorbé en quelques années. David Card (1990) a quant à lui étudié l’« exode de Mariel » de 1980, un épisode au cours duquel plusieurs dizaines de milliers de Cubains migrèrent à Miami. Cette vague de réfugiés a immédiatement augmenté la part des travailleurs non qualifiés parmi les actifs de Miami. Pourtant, Card ne parvient pas à mettre en évidence un impact durable qui soit significatif sur les salaires ou l’emploi des natifs les moins qualifiés de la ville ; le chômage à Miami a par exemple brutalement augmenté, mais il s’est ensuite résorbé en quelques mois. Enfin, Rachel Friedberg (2001) a étudié la vague d’immigration qu’a connue Israël au début des années quatre-vingt-dix suite à l’éclatement du bloc soviétique ; elle ne décèle pas non plus un impact négatif de l’immigration sur les revenus des autochtones. Même si au cours de ces trois épisodes la population active a pu s’accroître de plus de 10 %, ces diverses analyses suggèrent de faibles effets de l’immigration sur les salaires et sur l’emploi des autochtones. Leurs résultats ont toutefois pu être contestés par d’autres études. Borjas a par exemple remis en cause les conclusions de Card en notant que les natifs ont pu réagir à l’afflux d’immigrés cubains en quittant Miami et en recherchant un emploi ailleurs.

En résumant les études disponibles à l’époque, Rachel Friedberg et Jennifer Hunt (1995) concluaient que l’impact de l’immigration sur les salaires et le chômage des autochtones était faible : une hausse de 10 % du nombre d’immigrés ne réduit les salaires des autochtones que d’environ 1 %. Deux décennies après, il est difficile d’affirmer que la littérature soit parvenue à un quelconque consensus. D’un côté, plusieurs études (notamment celles publiée par Card) suggèrent que l’immigration a un impact peu significatif, voire positif, sur les travailleurs natifs. De l’autre, plusieurs études, en particulier celles de Borjas, estiment que l’immigration peut avoir de profonds coûts sur les autochtones. En étudiant les pays l’OCDE au cours de la période 1990-2000, Frédéric Docquier, Çaglar Ozden et Giovanni Peri (2014) estiment que l’immigration a eu un impact légèrement positif ou aucun impact sur les salaires moyens des autochtones dans chaque pays étudié. Ces effets, allant de 0 % à 4 %, sont généralement positivement corrélés avec le taux d’immigration du pays, c’est-à-dire la taille du flux d’immigrés relativement à la population. En outre, toujours parmi les pays de l’OCDE, l’immigration a eu les effets bénéfiques les plus amples sur les salaires des travailleurs les moins diplômés. En fait, plusieurs études ne suggèrent pas une concurrence entre autochtones et immigrés, mais plutôt entre immigrés eux-mêmes. Gianmarco Ottaviano et Giovanni Peri (2012), parmi d'autres, notent que ce sont ceux qui sont issus des plus récentes vagues d’immigration qui sont les plus affectés par les nouvelles vagues d’immigration ou, tout du moins, qui en tirent le moins de bénéfices.

Plusieurs études se sont focalisées sur l’impact de l’immigration sur le marché du travail français. Par exemple, Javier Ortega et Gregory Verdugo (2011) ont étudié l’impact de l’immigration sur les salaires et l’emploi des autochtones en France entre 1962 et 1999. Une première estimation leur suggère qu’une hausse de l’immigration de 10 % se traduit par une hausse des salaires des autochtones de 3 % ; une seconde estimation, plus fine, leur suggère des gains plus faibles, mais toujours positifs. De son côté, Anthony Edo (2013) constate que l’immigration n’affecte pas les salaires des autochtones, mais qu’elle entraîne tout de même des effets négatifs sur l’emploi. Ce résultat suggère qu’avec la rigidité relativement plus forte des salaires en France que dans les autres pays développés, l’ajustement du marché du travail face à l’immigration se fait davantage via l’emploi. Edo constate que les immigrés sont moins réticents à connaître de plus mauvaises conditions de travail les autochtones de même productivité, ce qui accroît leurs chances d’être embauchés relativement à ces derniers. Enfin, il note que les autochtones qui sont embauchés sur des contrats temporaires, qui sont marqués par une moindre rigidité salariale que les contrats à durée indéterminée, sont susceptibles de subir des baisses de salaires en conséquence de l’immigration.

 

Références

BORJAS, George (2003), « The labor demand curve is downward sloping: Reexamining the impact of immigration on the labor market », in Quarterly Journal of Economics, vol. 118, n° 4.

CARD, David (1990), « The impact of the Mariel boatlift on the Miami labor market », in Industrial and Labor Relations Review, vol. 43, n° 2.

DOCQUIER, Frédéric , Çaglar OZDEN & Giovanni PERI (2014), « The labour market effects of immigration and emigration in OECD countries », in The Economic Journal, vol. 124, n° 579.

EDO, Anthony (2013), « The impact of immigration on native wages and employment », Centre d'économie de la sorbonne, working paper, n° 2013.64.

FRIEDBERG, Rachel M. (2001), « The impact of mass migration on the Israeli labor market », in Quarterly Journal of Economics, vol. 111.

FRIEDBERG, Rachel M., & Jennifer HUNT (1995), « The impact of immigrants on host countries wages, employment and growth », in Journal of Economic Perspectives, vol. 9.

HUNT, Jennifer (1992), « The impact of the 1962 repatriates from Algeria on the French labor market », in Industrial and Labor Relations Review, vol. 45.

LEWIS, Ethan (2011), « Immigration, skill mix, and capital skill complementarity », in Quarterly Journal of Economics, vol. 126.

ORTEGA, Javier, & Gregory VERDUGO (2011), « Immigration and the occupational choice of natives: A factor proportions approach », Banque de France, document de travail, n° 335.

OTTAVIANO, Gianmarco, & Giovanni PERI (2012), « Rethinking the effects of immigration on wages », in Journal of the European Economic Association, vol. 10, n° 1.

Repost 0
13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 22:00
Faut-il taxer les contrats à durée déterminée ?

Dans de nombreux pays européens marqués par une forte protection de l’emploi, comme l’Espagne, la France, l’Italie et le Portugal, la majorité des emplois occupés correspondent à des contrats à durée indéterminée ; par contre, la majorité des embauches se font avec des contrats à durée déterminée. Les contrats à durée indéterminée n’ont pas de date d’échéance, mais leur rupture est très coûteuse pour les employeurs : elle implique de complexes procédures administratives et d’importantes indemnités de licenciement. Lorsque les employeurs s’attendent à ce que la durée de l’emploi soit courte, ils peuvent utiliser des contrats temporaires qui stipulent la date d’échéance de l’emploi ; l’employeur a alors le devoir de rémunérer son salarié jusqu’à la date d’échéance, mais il n’a pas à supporter de coûts supplémentaires lors de cette dernière.

Bien sûr, les autorités imposent une forte réglementation des contrats à durée limitée (notamment la limitation de leur nombre de renouvellements) et une forte protection des contrats à durée illimitée (notamment en accroissant les coûts de licenciement qui leur sont associés) dans l’optique de favoriser ces derniers. Mais toute une littérature suggère que la protection de l’emploi nuit en définitive à ce dernier en désincitant les employeurs à embaucher : les titulaires de contrats à durée indéterminée gagneraient en termes de sécurité de l’emploi, mais cela se ferait au détriment des autres actifs, qui enchaîneraient alors plus fréquemment les emplois précaires et les périodes de chômage. Au niveau agrégé, la plus grande protection de l’emploi pourrait se traduire par un plus faible volume d’emplois.

Pour inciter les employeurs à embaucher sur de longues périodes, même avec des contrats à durée déterminée, les gouvernements ont pu avoir tendance à taxer les contrats temporaires. Ce sont les contrats temporaires de faible durée qui sont tout particulièrement taxés en Espagne, en France et au Portugal, tandis que ce sont tous les contrats temporaires qui sont taxés en Italie. La France a par exemple introduit en 2013 une taxe correspondant à 3 % du salaire brut pour les contrats temporaires durant moins d’un mois et à 1,5 % du salaire brut pour les contrats temporaires durant entre un et trois mois ; mais si l’emploi temporaire est transformé en contrat à durée indéterminée, la taxe est remboursée à l’entreprise. L’année dernière, le gouvernement avait précisément projeté d’accroître la taxation des emplois à durée déterminée pour mieux faire passer la loi El Khomri.

Pierre Cahuc, Olivier Charlot, Franck Malherbet, Hélène Benghalem et Emeline Limon (2016) ont analysé les conséquences de la taxation des emplois temporaires que les gouvernements de plusieurs pays européens ont récemment mis en œuvre en appliquant un modèle aux données françaises. Leur analyse suggère que la taxation des contrats temporaires n’est pas une mesure appropriée pour inciter les entreprises à créer davantage d’emplois stables dans les pays d’Europe continentale qui sont caractérisés par une forte protection des emplois permanents. Certes, la taxation des contrats de courte durée peut inciter les entreprises à substituer des contrats à plus longue durée à des contrats de plus faibles durée, ainsi qu’à substituer des contrats permanents à des contrats provisoires si cela leur permet d’éviter de payer la taxe. La réduction de l’instabilité de l’emploi est amplifiée si la taxe est remboursée lorsque les contrats à durée déterminée sont transformés en contrats à durée indéterminée ou encore si la taxe sur les contrats temporaires de courte durée est augmentée tout en étant compensée par une réduction de la taxe sur les contrats temporaires de longue durée et sur les contrats permanents.

Toutefois, l’analyse de Cahuc et alii suggère que la taxation des contrats à durée déterminée réduit la durée moyenne des emplois et aggrave le chômage. L’analyse aboutit également à ce résultat lorsque la taxation est ciblée sur les contrats temporaires de court terme tout en étant compensée par une moindre taxation des contrats à durée indéterminée et des emplois temporaires de longue durée. Ils en concluent qu’il faut donc mettre en œuvre d’autres politiques pour contrer la forte segmentation des marchés du travail européens entre les emplois stables et les emplois instables. Pour accroître l’emploi et le bien-être des chômeurs, Cahuc et ses coauteurs rejoignent les conclusions obtenues par des auteurs comme Olivier Blanchard et Jean Tirole (2008) en estimant qu’il vaut mieux réduire les coûts de licenciement des contrats à durée indéterminée plutôt que de taxer les contrats temporaires pour réduire l’instabilité de l’emploi.

 

Références

BLANCHARD, Olivier J., & Jean TIROLE (2008), « The joint design of unemployment insurance and employment protection: A first pass », in Journal of the European Economic Association, vol. 6, n° 1.

CAHUC, Pierre, Olivier CHARLOT, Franck MALHERBET, Hélène BENGHALEM & Emeline LIMON (2016), « Taxation of temporary jobs: Good intentions with bad outcomes? », IZA, discussion paper, n° 10352, novembre.

Repost 0
16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 10:20

 

Avec la Grande Récession de 2008, les pays développés ont connu une forte hausse du chômage, avec un rythme de destructions d’emplois plus rapide que le rythme de créations d’emplois. Même en temps de croissance soutenue, le tissu productif est soumis en permanence à la destruction créatrice, certaines entreprises déclinant et disparaissant, tandis que d’autres émergent et se développent. Une création nette d’emplois peut ainsi dissimuler de nombreuses destructions d’emplois, compensées par des créations brutes d’emplois plus nombreuses. Si les médias se focalisent tout particulièrement sur les licenciements collectifs provoqués par les plans de restructuration et les faillites de grands établissements, ceux-ci ne doivent pas nous faire oublier que les destructions d’emploi qu’ils occasionnent ne sont qu’une partie de l’ensemble des destructions d’emploi, ni même que de nombreux emplois sont parallèlement créés.

Pour le salarié, le licenciement est un choc financier, psychologique et social. Pour l’économie, le chômage représente un coût d’opportunité : il s’agit des richesses que les chômeurs auraient pu produire s’ils étaient embauchés. Les administrations publiques perdent en recettes fiscales et en cotisations sociales, alors même qu’elles doivent accroître leurs dépenses pour indemniser les chômeurs. L’indemnisation permet toutefois d’atténuer l’impact du chômage tant sur les chômeurs eux-mêmes que sur l’activité. En outre, même si le chômage ne résulte pas d’une insuffisance de la demande globale, il est d’autant plus difficile pour les autorités de le réduire qu’il se maintient durablement à un niveau élevé. En effet, les travailleurs perdent d’autant plus en compétences, en motivation et en réseau social qu’ils sont longtemps au chômage, ce qui réduit la probabilité qu’ils soient réembauchés et accroît la probabilité qu’ils finissent par sortir de la population active par découragement. Le chômage de longue durée constitue en lui-même un mauvais signal aux yeux des potentiels employeurs. Ainsi, un chômage purement keynésien devient de plus en plus « structurel » à mesure qu’il persiste. Or ces effets d’hystérèse peut alors avoir des répercussions durables sur la production potentielle et la croissance à long terme : par exemple, une fois réembauchés, les chômeurs sont moins performants que s’ils étaient restés en emploi, non seulement parce qu’ils ont vu leurs compétences s’effriter durant leur période de chômage, mais aussi parce qu’ils n’ont pas pu acquérir de nouvelles compétences en continuant de travailler. Le chômage est également susceptible d’alimenter la pauvreté, la criminalité, le pessimisme, la défiance et les tensions sociales, ce qui n’est pas sans également peser sur la croissance. Ainsi, en licenciant, une entreprise émet une véritable externalité négative : le coût d’un licenciement pour l’entreprise est bien inférieur au coût de ce licenciement pour l’ensemble de la collectivité.

A partir des années quatre-vingt, plusieurs études focalisées sur les Etats-Unis ont cherché à déterminer les répercussions des licenciements pour motif économique sur la carrière et les revenus des personnes qui les subissent. Cette littérature suggère que les travailleurs perdant leur emploi pour des motifs indépendants de leur performance,  subissent par la suite une perte de revenu comprise entre 10 % et 25 % par rapport aux travailleurs restant en emploi. Cette perte de revenu ne s’explique pas par la seule période de chômage ; elle résulte essentiellement d’une baisse permanente du salaire de ces mêmes travailleurs, une fois qu’ils sont réembauchés.

Les travaux portant sur les autres pays développés sont apparus plus tardivement et demeurent encore bien rares. Dans une étude pionnière dans le cas français, David Margolis (2000) s’est appuyé sur des données relatives aux années quatre-vingt pour analyser l’impact que les licenciements associés aux fermetures d’entreprise peuvent avoir sur les revenus des salariés licenciés. Il constate que les hommes licenciés qui parviennent à retrouver un emploi gagnent un salaire inférieur de 28 % à celui que gagnent les hommes qui n’ont pas connu d’interruption de carrière, tandis que les femmes licenciées accusent une perte de 47 %. Margolis (2002) note que les licenciés pour motif économique retrouvent plus rapidement un emploi que ceux qui se sont séparés de leur employeur pour d’autres motifs. Par contre, parmi eux, ceux qui avaient la plus grande ancienneté dans leur entreprise ont plus de difficultés à retrouver un emploi que les autres ; les femmes mettent plus de temps avant de retrouver un emploi que les hommes. Enfin, qu’importe la raison de la séparation entre l’employeur et le salarié, ce dernier retrouve d’autant plus rapidement un emploi que son niveau de formation est élevé. Poursuivant les travaux de Margolis, mais avec des données plus récentes, Jean-François Royer (2011) a analysé l’impact des brusques fermetures d’entreprise sur la trajectoire professionnelle des salariés en s’appuyant sur les données relatives à la France métropolitaine entre 1995 et 1999. Il constate que les personnes qui perdent leur emploi suite à un tel événement ont 6 % de chances en plus de quitter la vie active au cours des deux années suivantes que les autres travailleurs. Ceux qui parviennent à retrouver un emploi suite à la fermeture de leur entreprise gagnent un salaire moindre que les salariés toujours en poste ; d’après ses estimations, l’écart est d’environ 5 % sept ans après.

Ces diverses études se sont appuyées sur les épisodes de fermetures d’entreprises, mais Vahé Nafilyan (2016) juge une telle méthode inadéquate pour saisir les répercussions exactes d’un licenciement pour motif économique. Par exemple, elle conduit à une surestimation du nombre de licenciés pour motif économique, dans la mesure où certains salariés peuvent quitter l’entreprise pour des raisons autres que la situation économique.

Nafilyan a alors examiné la trajectoire professionnelle des personnes licenciées pour motif économique, mais en se basant sur les résultats de l’enquête Emploi en continu de l’INSEE entre 2003 et 2011. D’après son analyse, les salariés qui sont licenciés pour motif économique traversent une longue période de non-emploi, et, s’ils sont réembauchés, l’emploi qu’ils retrouvent est généralement d’une moindre qualité que celui qu’ils ont perdu. En effet, ceux qui sont réembauchés voient leur salaire chuter de 15 % à 20 %. La moitié de cette perte est due à une réduction du nombre d’heures travaillées, tandis que l’autre s’explique par une baisse du taux de salaire horaire. Certains sont ainsi moins rémunérés parce qu’ils acceptent un temps partiel (éventuellement subi). Quant à la chute du salaire horaire, elle ne peut s’expliquer par la seule déqualification professionnelle, dans la mesure où ce n’est seulement qu’une minorité des licenciés économiques qui sont réembauchés dans une profession requérant moins de qualifications que la profession qu’ils occupaient avant leur licenciement. Si les salariés reclassés gagnent un plus faible salaire horaire, c’est en raison du manque d’expérience dont ils font preuve dans leur nouvelle profession, mais aussi en raison de la perte des rentes qu’ils percevaient dans leur précédente entreprise du fait de leur ancienneté ou encore de la perte du capital humain spécifique à leur précédente entreprise qu’ils avaient acquis en travaillant dans celle-ci. En outre, lorsqu’ils retrouvent effectivement un emploi, ils ont une plus forte chance de travailler à temps partiel, d’avoir moins de vacances rémunérées et d’avoir moins de responsabilités que les autres salariés, si bien qu’ils ont moins de chances de progresser vers les échelons hiérarchiques supérieurs. En outre, ils font face à une plus forte insécurité de l’emploi. En effet, deux ans après avoir été licenciés pour motif économique, ils ont sept fois plus de chances de perdre leur emploi que des travailleurs qui sont restés en emploi ; deux ans après leur licenciement, seulement 30 % des travailleurs qui étaient en CDI avant leur licenciement sont réembauchés avec un CDI.

 

Références

LEFRANC, Arnaud (2003), « Labor market dynamics and wage losses of displaced workers in France and the United States », William Davidson Institute, working paper, n° 614.

MARGOLIS, David N. (2000), « Worker displacement in France », document de travail.

MARGOLIS, David N. (2002), « Licenciements collectifs et délais de reprise d’emploi », in Économie et Statistique, n° 351.

NAFILYAN, Vahé (2016), « Lost and found?: The cost of job loss in France », OCDE, social, employment and migration working paper, n° 194.

ROYER, Jean-François (2011), « Évaluation des effets des brusques fermetures d’établissements sur les trajectoires salariales », in Économie et statistique, n° 446.

Repost 0
19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 17:19

L’économie chinoise contribue à une part croissante de la production mondiale et des échanges internationaux. Par exemple, la Chine réalisait 9,5 % des exportations mondiales en 2008, contre 3,3 % en 1998. Une telle dynamique est susceptible d’alimenter la désindustrialisation et cette dernière peut en retour affecter le reste de l’économie domestique. La France est susceptible d’en être particulier pénalisée. En effet, comme d’autres pays à haut revenu, la France a vu les importations chinoises s’accroître à un rythme rapide ; en comparaison avec les autres pays à haut revenu, la France se singularise par un important déficit commercial vis-à-vis de la Chine.

L’essor de l’économie chinoise a ainsi alimenté des craintes dans les pays développés quant à son impact sur les salaires et l’emploi. Par là même, beaucoup craignent que l’ouverture de la Chine aux échanges internationaux se traduise par un creusement des inégalités de salaires dans les pays développés, comme le suggère le théorème Stolper-Samuelson : comme les pays développés  sont relativement abondants en main-d’œuvre qualifiée relativement aux pays émergents comme la Chine, les premiers se spécialisent dans les activités intensives en travail qualifié, tandis que les seconds se spécialisent dans les activités intensives en travail peu qualifié. Dans les pays avancés, ce sont alors les travailleurs les moins qualifiés qui sont les plus exposés aux baisses de salaires et aux destructions d’emplois associées aux délocalisations vers la Chine et aux faillites d’entreprises domestiques. Le reste de l’économie peut s’en trouver affectée, via la baisse des investissements (des entreprises du secteur manufacturier) et de la consommation (de la part des personnes travaillant dans le secteur manufacturier). D’un autre côté, l’ensemble des résidents bénéficie de produits moins chers grâce aux importations, ce qui contribue à soutenir le pouvoir d’achat des moins qualifiés et plus largement à stimuler la demande, notamment en faveur des produits nationaux.

Dans une étude très influente, David Autor, David Dorn et Gordon Hanson (2013) ont analysé les effets de l’intensification de la concurrence des importations chinoises sur les marchés du travail locaux des Etats-Unis entre 1990 et 2007. Ils ont confirmé que l’accroissement des importations chinoises avait entraîné une hausse du chômage, une baisse de la population active et une baisse des salaires dans les marchés du travail locaux. En l’occurrence, l’intensification de la concurrence chinoise pourrait expliquer un quart de la baisse de l’emploi manufacturier qui a été observée au cours de la période dans l’ensemble des Etats-Unis.

Reprenant l’approche adoptée par Autor et alii, mais en l’appliquant cette fois-ci au cas français, Clément Malgouyres (2016) a récemment étudié l’ajustement des marchés du travail locaux face à l’accroissement de la concurrence chinoise. En l’occurrence, il a examiné comment la concurrence des importations chinoises a affecté la structure de l’emploi et des salaires, aussi bien dans l’industrie française que dans le reste de l’économie française, sur la période s’étalant entre 1995 à 2007.

Malgouyres met en évidence un effet négatif de la concurrence chinoise sur l’emploi, aussi bien dans le secteur manufacturier que dans les autres secteurs. Entre 2001 et 2007, les importations chinoises ont pu entraîner la destruction de 90.000 emplois dans le secteur manufacturier et de 180.000 emplois dans le secteur des biens non échangeables. Ainsi, l’intensification de la concurrence des importations chinoises a pu contribuer à environ 13 % du déclin total de l’emploi manufacturier que l’on a pu observer sur la période. Ce chiffre est plus faible que celui-obtenu par Autor et alii dans le cas des Etats-Unis, mais plus important que les valeurs trouvées pour d’autres pays européens, notamment l’Allemagne et la Norvège. Malgouyres observe un véritable effet multiplicateur dans les destructions d’emplois en France, allant du secteur manufacturier au reste de l’économie locale : chaque emploi détruit dans le secteur manufacturier entraîne la destruction d’environ 1,5 emploi supplémentaire au niveau local. 

Lorsqu’il observe l’impact sur la composition des emplois, Malgouyres constate que les destructions d’emplois sont concentrées dans les professions à faibles compétences et dans les professions exigeant un niveau intermédiaire de compétences. La concurrence chinoise est associée à une polarisation de la structure des emplois dans le secteur manufacturier, puisqu’au sein de ce dernier les destructions d’emplois sont les plus fortes dans les professions à compétences intermédiaires. 

Enfin, Malgouyres a étudié comment l’accroissement de la concurrence chinoise a influencé la distribution des salaires en France. Il confirme que cet effet est négatif, mais il constate aussi que celui-ci n’est pas le même d’un secteur à l’autre. C’est l’ensemble des salaires qui tend à diminuer dans le secteur manufacturier, un résultat qui contraste avec les résultats obtenus dans le cas des Etats-Unis ou dans le cas de l’Allemagne, où il ne semble pas y avoir d’impact sur les salaires du secteur manufacturier. Par conséquent, il n’y a pas eu d’accroissement des inégalités salariales dans le secteur manufacturier en France, malgré la polarisation des emplois entraînée par l’intensification de la concurrence chinoise. Par contre, l’impact de cette dernière se concentre sur le milieu de la distribution dans les autres secteurs : seuls les salaires au milieu de la distribution sont poussés à la baisse dans le secteur abrité. C’est donc dans ce dernier que la concurrence chinoise entraîne une polarisation des salaires. Malgouyres observe le ratio rapportant le salaire du 85ème centile sur le salaire afin de préciser l’impact sur les inégalités salariales. Il constate que ce ratio ne se modifie pas en moyenne, mais qu’il tend à s’accroître suite au choc associé aux importations chinoises dans les zones où le salaire minimum s’avère peu contraignant, ce qui montre que les institutions du marché du travail contribuent à façonner l’impact des chocs commerciaux sur la répartition des salaires.

 

Références

AUTOR, David H., David DORN & Gordon H. HANSON (2013), « The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States », in American Economic Review, vol. 103, n° 6.

MALGOUYRES, Clément (2016), « The impact of Chinese import competition on the local structure of employment and wages: Evidence from France », Banque de France, document de travail, n° 603.

Repost 0
24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 22:59

Si certains, comme Robert Gordon (2012), craignent que la croissance s’essouffle avec le ralentissement de l’innovation, d’autres pensent que cette dernière se poursuit au contraire à un rythme soutenu, mais avec de profonds effets pervers. Beaucoup, comme Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (2012), craignent que les avancées technologiques, notamment celles associées à la révolution numérique, entraînent une réduction du nombre d’emplois disponibles dans l’économie. Certains, comme Lukas Karabarbunis et Brent Neiman (2013) estiment que la réduction de la part du revenu national rémunérant le travail que l’on a pu également observer ces dernières décennies dans les pays développés, en particulier aux Etats-Unis, s’explique précisément par le progrès technique : la baisse du prix des biens d’investissement, liée aux technologies d’information et de communication, pousserait les entreprises à délaisser le travail pour le remplacer par du capital dans le processus de production. Enfin beaucoup estiment également que le progrès technique a alimenté les inégalités salariales ces dernières décennies. Il serait en effet « biaisé en faveur du travail qualifié » (skill-biased) : les machines tendent à être plutôt complémentaires avec le travail qualifié, mais substituables avec le travail peu qualifié. D’un côté, les avancées technologiques permettent d’automatiser un nombre croissant de tâches de production, ce qui réduit la demande de main-d’œuvre qualifiée. De l’autre, l’innovation et l’adoption de machines toujours plus complexes accroissent la demande de main-d’œuvre très qualifiée. Comme la rémunération d'un facteur est censée être d'autant plus forte qu'il est demandé, les travailleurs peu qualifiés voient leurs salaires stagner, voire diminuer, tandis que les travailleurs qualifiés voient leurs salaires augmenter.

Daron Acemoglu et Pascual Restrepo (2016a, 2016b) jugent que certaines de ces craintes sont exagérées. Beaucoup par le passé, notamment certains des économistes les plus influents, qu’il s’agisse de Ricardo, de Keynes, de l’historien Heilbroner ou encore de Leontief, ont estimé que le « travail humain » deviendrait « redondant » et qu’un véritable « chômage technologique » se généraliserait. Les événements ont donné tort à ces auteurs... pour l'instant. Cela ne signifie pas que la présente vague d’innovations technologiques n’est pas destructrice d’emplois. Mais pour Acemoglu et Restrepo, rien ne suggère non plus qu’elle diffère des précédentes vagues d’innovations. Les dynamiques sur les marchés du travail des pays développés seraient en effet impulsées par deux forces technologiques : d’une part, l’automatisation des tâches existantes et, d’autre part, la création de nouvelles tâches de production complexes. Ces deux forces contribuent à la croissance économique, mais elles n’ont pas le même impact sur les prix des facteurs, l’emploi et les parts du revenu national rémunérant chaque facteur. L’automatisation permet aux entreprises de réaliser des tâches qui étaient autrefois réalisées par les travailleurs avec du capital, tandis que la création de nouvelles tâches complexes (pour lesquelles les travailleurs disposent d’un avantage comparatif par rapport aux machines) permet aux entreprises de remplacer les vieilles tâches par de nouvelles variantes pour lesquelles les travailleurs sont plus productifs.

Acemoglu et Restrepo proposent alors une modélisation pour examiner les répercussions de ces deux formes de progrès technique sur la croissance, l’emploi, les salaires et la répartition du revenu national. Ils s'inscrivent pleinement dans la tradition néoclassique en considérant que l'usage et la rémunération de chaque facteur de production dépend avant tout de son prix relatif. Dans la version statique de leur modèle, le capital est fixe et la technologie exogène. Ils montrent alors que la mécanisation réduit l’emploi et le part du revenu national rémunérant le travail, mais qu’elle est également susceptible de réduire les salaires. La création de tâches plus complexes conduit à l’enchaînement inverse : non seulement elle entraîne une hausse de l’emploi, de la part du revenu national rémunérant le travail et des salaires, mais elle est également susceptible de pousser le taux de rendement du capital à la baisse. Dans cette optique, pour que les avancées technologiques ne conduisent pas à l’avenir à une destruction nette d’emplois, la création de tâches domestiques doit être au moins aussi rapide que le processus d’automatisation.

Acemoglu et Restrepo complètent ensuite leur modèle en endogénéisant l’accumulation du capital et l’orientation de la recherche-développement en faveur de l’une ou de l’autre des forces technologiques en fonction des opportunités de profit qu’elles offrent respectivement. Par exemple, plus le coût du capital diminue, plus l’automatisation sera profitable, ce qui stimule cette dernière. Un sentier de croissance équilibrée et stable est possible, mais à la condition que l’automatisation et la création de nouvelles tâches complexes progressent au même rythme. La réponse du capital assure que les gains de productivité tirés de l’automatisation et de l’introduction de nouvelles tâches complexes affectent directement le travail (le facteur qui est relativement inélastique) et accroissent les salaires globaux à long terme, ce qui correspond à ce qu’Acemoglu et Restrepo qualifient d’« effet de productivité ». Même si ce dernier pousse les salaires réels à la hausse, l’automatisation réduit toujours la part du revenu national rémunérant le travail. Toutefois, à long terme, la réponse endogène de la technologie ramène la part du travail dans le revenu national et l’emploi à leurs niveaux initiaux, en raison d’effets-prix. Par exemple, si l’automatisation est plus rapide que la création de nouvelles tâches complexes, les forces du marché provoquent un ralentissement de l’automatisation et une accélération de la création de nouvelles tâches complexes. En effet, une hausse de l’automatisation réduit le coût d’usage du travail dans la production, ce qui décourage l’automatisation de nouvelles tâches et réoriente la recherche-développement en faveur de la création de nouvelles tâches intensives en travail. Au final, après avoir diminué, la part du revenu national rémunérant le travail augmente à nouveau. En outre, Acemoglu et Restrepo suggèrent qu’une automatisation rapide ne signale pas forcément une régression du travail, mais qu’elle pourrait au contraire précéder une phase d’innovations technologiques favorisant le travail.

Bien que l’économie possède de puissantes forces autocorrectrices, l’équilibre se caractérise cependant par un excès d’automatisation et par d'insuffisantes créations de nouvelles tâches complexes. Cette inefficacité apparaît parce que la mécanisation, qui permet aux entreprises d’économiser en termes de masse salariale, réagit aux hauts salaires : lorsqu’une partie des salaires correspond à des rentes, alors il y aura davantage d’automatisation que ne le désirerait un planificateur social et la technologie est alors biaisée, de façon inefficace, en faveur de la substitution du travail par le capital.

Finalement, Acemoglu et Restrepo étendent leur modèle pour prendre en compte la diversité des compétences et ils considèrent que la main-d’œuvre qualifiée présente un avantage comparatif dans les nouvelles tâches complexes. L’automatisation détruit les emplois des travailleurs peu qualifiés, ce qui accroît les inégalités de revenu en réduisant la demande de travail peu qualifié. De même, toujours parce que les travailleurs qualifiés ont un avantage comparatif dans les nouvelles tâches complexes, la création de telles tâches contribue également à accroître les inégalités de revenu, mais cette fois-ci en stimulant la demande de travail qualifié. Mais des forces autocorrectrices limitent la hausse des inégalités à long terme. En effet, les nouvelles tâches finissent pas être standardisées, si bien qu'elles peuvent employer des travailleurs peu qualifiés de façon plus productive.

 

Références

ACEMOGLU, Daron, & Pascual RESTREPO (2016a), « The race between machine and man: Implications of technology for growth, factor shares and employment », NBER, working paper, n° 22252, mai.

ACEMOGLU, Daron, & Pascual RESTREPO (2016b), « The race between machines and humans: Implications for growth, factor shares and jobs », in voxEU.org, juillet.

BRYNJOLFSSON, Erik, & Andrew MCAFEE (2014), The Second Machine Age, Norton.

GORDON, Robert (2012), « Is U.S. economic growth over? Faltering innovations confronts the six headwinds », NBER, working paper, n° 18315.

KARABARBUNIS, Lukas, & Brent NEIMAN (2013), « The global decline of the labor share », NBER, working paper, n° 19136.

Repost 0
16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 13:48

La hausse du chômage observée depuis la Grande Récession relève essentiellement du chômage conjoncturel, mais le chômage structurel semble également s’être accru, comme le suggère la courbe de Beveridge. Cette dernière désigne une relation inverse entre le taux de vacance d’emplois au taux de chômeurs (cf. graphique 1). Elle tire son nom de William Beveridge, qui avait noté en 1958 que le nombre d’emplois vacants diminuait à mesure que le chômage augmente, mais aussi que des postes étaient toujours vacants lorsque le chômage était élevé. En effet, lorsque l’économie subit une récession, les destructions d’emplois deviennent plus fortes que les créations d’emplois, si bien que le nombre d’emplois vacants diminue et que le nombre de chômeurs augmente [Mortensen et Pissarides, 1994]. A l’inverse, en période de reprise, le nombre d’emplois vacants augmente et le nombre de chômeurs diminue. Ainsi, à mesure que le cycle d’affaires se déroule, on tend à se déplacer le long de la courbe de Beveridge.

GRAPHIQUE 1  La courbe de Beveridge

Comment expliquer les déplacements de la courbe de Beveridge ?

Toutefois, la courbe de Beveridge peut elle-même se déplacer. En l’occurrence, elle s’éloigne de l’origine lorsque l’appariement entre l’offre et la demande de travail se dégrade. Autrement dit, l’éloignement de la courbe de Beveridge correspond à une détérioration du chômage structurel, ou tout du moins de sa composante frictionnelle : pour un nombre donné d’emplois vacants, le nombre de chômeurs augmente ou bien, pour un nombre de chômeurs donné, le nombre d’emplois vacants augmente. Il peut y avoir inadéquation (mismatch) entre les offres d’emploi et les travailleurs aussi bien en termes de type de métier ou en termes de niveau de qualification qu’en termes de situation géographique. Des tendances lourdes, comme le progrès technique ou la mondialisation qui entraînent des chocs de réallocation et un processus de destruction créatrice, peuvent contribuer à accroître le chômage d’inadéquation. Lorsqu’une récession se prolonge, les effets d’hystérèse peuvent contribuer à transformer le chômage conjoncturel en chômage structurel : par exemple, plus travailleurs restent longtemps au chômage, plus ils perdent en compétences et en motivation, moins ils deviennent employables, plus ils sont susceptibles de rester piégés au chômage, voire de sortir de la population par découragement. Autrement dit, le cycle d’affaires ne conduirait à seulement à des déplacements sur la courbe de Beveridge, mais contribuerait également à déplacer celle-ci [Blanchard et Diamond, 1989]. En observant la période entre 1951 et 2000, Peter Diamond et Ayşegül Şahin (2014) constatent que les épisodes de détérioration de l’appariement aux Etats-Unis coïncident avec les récessions. En outre, certains mettent l’accent sur le rôle ambigu des institutions du marché du travail, en affirmant que celles-ci conduiraient à freiner la baisse du chômage lors des reprises malgré l’accélération des créations de postes [Blanchard et Wolfers, 2000]. Par exemple, selon la théorie de la prospection d’emploi (job search), la générosité du système d’indemnisation du chômage peut elle-même inciter les chômeurs à rechercher moins activement un emploi et à accroître leur salaire de réservation, c’est-à-dire à accroître le niveau de salaire en-deçà duquel ils refusent un emploi. Ou encore, le renforcement des procédures d’embauche et de licenciement, ainsi que la plus forte taxation du travail, peuvent désinciter les entreprises à embaucher malgré leurs besoins en main-d’œuvre.

La hausse du chômage observée depuis la Grande Récession relève essentiellement du chômage conjoncturel, mais le chômage structurel semble également s’être accru, comme le suggère les évolutions de la courbe de Beveridge dans de nombreux pays développés. Par exemple, Boele Bonthuis, Valerie Jarvis et Juuso Vanhala (2015) ont observé les déplacements de la courbe de Beveridge de l’ensemble de la zone euro à long terme (cf. graphique 2). Ils constatèrent qu’elle s’est éloignée de l’origine à la fin des années quatre-vingt-dix, puis qu’elle s’est rapprochée de l’origine au milieu des années deux mille, puis qu’elle s’en est à nouveau éloignée à partir de la crise financière mondiale. Bien sûr, les évolutions de la courbe de Beveridge ont été hétérogènes d’un pays-membre à l’autre au cours de la Grande Récession : par exemple, elle s’est éloignée de l’origine en Espagne, en France et en Grèce, tandis qu’elle s’en est rapprochée en Allemagne.

GRAPHIQUE 2  Evolution de la courbe de Beveridge de la zone euro

source : Bonthuis et alii (2015)

Elva Bova, João Tovar Jalles et Christina Kolerus (2016) ont analysé les conditions et politiques économiques susceptibles d’affecter l’appariement entre la demande et l’offre de travail. Ils identifient les déplacements des courbes de Beveridge pour 12 pays de l’OCDE entre le premier trimestre 2000 et le quatrième trimestre 2013 en utilisant trois méthodologies complémentaires. Ils constatent que la croissance de la population active et la réglementation de la protection de l’emploi réduisent la probabilité d’un déplacement vers le nord-est de la courbe de Beveridge. Ils constatent aussi que le processus d’appariement est d’autant plus difficile que la part des salariés avec des niveaux intermédiaires d’éducation dans la population active est élevée, que la part des jeunes parmi les chômeurs est faible, que la part des travailleurs âgés dans le chômage est élevée et que le chômage de long terme est important. Bova et ses coauteurs estiment que les politiques qui facilitent l’appariement sur le marché du travail, c’est-à-dire qui rapprochent la courbe de Beveridge de l’origine, incluent les politiques actives, telles que les incitations à créer les entreprises et les programmes de partage du travail. Ils constatent en outre que la protection de l’emploi est négativement corrélée avec le chômage frictionnel. En effet, un resserrement de la protection du travail réduit la rotation (turn-over) de la main-d’œuvre et par là l’activité de recherche d’emploi. Par contre, un accroissement du coin fiscal, des cotisations sociales et des allocations chômage contribuerait au contraire à dégrader le processus d’appariement, donc à éloigner la courbe de Beveridge de l’origine.

 

Références

BLANCHARD, Olivier, & Peter A. DIAMOND (1989), « The Beveridge curve », in Brookings Papers on Economic Activity, vol. 1.

BONTHUIS, Boele, Valerie JARVIS & Juuso VANHALA (2013), « What’s going on behind the euro area Beveridge curve(s)? », BCE, working paper, n° 1586.

BONTHUIS, Boele, Valerie JARVIS & Juuso VANHALA (2015), « Shifts in euro area Beveridge curves and their determinants », Banque de Finlande, working paper, n° 2015-2.

BOVA, Elva, João Tovar JALLES & Christina KOLERUS (2016), « Shifting the Beveridge curve: What affects labor market matching? », FMI, working paper, n° 16/93.

BLANCHARD, Olivier, & Justin WOLFERS (2000), « The role of shocks and institutions in the rise of European unemployment: the aggregate evidence », in Economic Journal, vol. 110, n° 462.

DIAMOND, Peter A., & Ayşegül ŞAHIN (2014), « Shifts in the Beveridge curve », Federal Reserve Bank of New York, staff report, n° 687.

MORTENSEN, Dale T., & Christopher A. PISSARIDES (1994), « Job creation and job destruction in the theory of unemployment », in Review of Economic Studies, vol. 61.

Repost 0
28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 10:33

De nombreuses études ont montré que le marché du travail s’est polarisé ces dernières décennies dans plusieurs pays avancés, en premier lieu aux Etats-Unis et au Royaume-Uni : les parts de l’emploi dans les professions très rémunérées et les professions peu rémunérées ont augmenté, alors que la part des professions au salaire intermédiaire a diminué. Cette polarisation s’est accompagnée d’un creusement des inégalités de salaires. Certaines études empiriques, notamment celles de Maarten Goos, Alan Manning et Anna Salomons (2009, 2014) suggèrent que les pays d’Europe continentale ont connu la même dynamique, mais elles restent encore bien rares.

L’une des explications souvent avancée dans les études anglo-saxonnes, notamment par David Autor, Frank Levy et Richard Murnane (2003), est l’hypothèse de la routinisation. En l’occurrence, les avancées technologiques réalisées dans le domaine des technologies d’information et de communication (TIC) permettent aux machines d’effectuer les tâches routinières codifiables qui étaient jusqu’alors réalisées par les travailleurs. Or ces tâches sont surtout effectuées par des travailleurs qui se situent généralement au milieu de la répartition des salaires. Par conséquent, la diffusion des TIC a pu réduire la demande de travailleurs moyennement rémunérés. D’autre part, les TIC tendent à être complémentaires aux tâches cognitives non routinières, réalisées par les travailleurs très qualifiés et très rémunérés, si bien que leur diffusion a pu accroître la demande de main-d’œuvre très rémunérée et pousser davantage ses rémunérations à la hausse. Outre le rôle de la routinisation découlant du progrès technique, beaucoup ont relié la polarisation aux délocalisations, qui amènent à réaliser par une main-d’œuvre étrangère des tâches jusqu’alors réalisées par une main-d’œuvre domestique [Grossman et Rossi-Hansberg, 2009]. Cette seconde explication est toutefois insuffisante, dans la mesure où la polarisation semble toucher l’ensemble des secteurs de l’économie, alors que les délocalisations touchent essentiellement les activités manufacturières.

James Harrigan, Ariell Reshef et Farid Toubal (2016) ont cherché à éclaircir la question dans le cas français. L’économie française apparaît en effet à leurs yeux comme un laboratoire idéal pour analyser les changements dans la structure de l’emploi : il s’agit de la deuxième plus grande économie en Europe ; la répartition des salaires y a été relativement stable ces dernières décennies, malgré l’envolée des plus hauts salaires, ce qui suggère que son marché du travail s’ajuste avant tout via l’emploi lorsque l’économie subit des chocs de demande.

En utilisant des données relatives aux salariés de l’ensemble du secteur privé entre 1994 et 2007, Harrigan et ses coauteurs montrent que le marché du travail français s’est également polarisé. Ces changements sont amples et se sont produits rapidement. Même si leurs institutions du marché du travail sont très différentes, la polarisation qui s’est produite en France entre 1994 et 2007 est assez similaire, que ce soit dans sa forme ou dans son ampleur, à celle qui a marqué les Etats-Unis entre 1980 et 2005, ce qui suggère que les mêmes forces ont été à l’œuvre des deux côtés de l’Atlantique. Ils sont susceptibles d’accroître les inégalités en France en réallouant une partie de la main-d’œuvre moyenne qualifiée vers les professions très qualifiées et le reste vers les professions peu qualifiées. La France n’a pas été préservée du progrès technique et de la mondialisation commerciale : entre 1994 et 2007, la part des heures travaillées dans les professions associées à la technologie (que les auteurs nomment « techies ») a fortement augmenté, tout comme les importations et les exportations. 

Harrigan et ses coauteurs ont alors exploré les liens causaux entre ces diverses tendances en partant notamment de l’idée que l’adoption des nouvelles technologies est intermédiée par un personnel particulier, les « techies », composé notamment de dirigeants techniquement qualifiés et de techniciens. Ils utilisent alors un nouvel indicateur de la propension d’une entreprise à adopter une nouvelle technologie : la part des emplois de techies au sein de son personnel. En utilisant le sous-échantillon des entreprises qui sont en activité sur l’ensemble de la période, ils montrent que non seulement la part des techies a augmenté dans toutes les entreprises, mais aussi que ce sont les entreprises avec le plus de techies en 2002 qui ont connu la plus forte polarisation et la plus forte croissance entre 2002 et 2007. Les délocalisations ont par contre eu tendance à freiner la croissance de l’emploi. Ce sont les entreprises qui importent avant tout des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire qui ont connu une plus faible croissance de l’emploi, en raison de l’importation de biens intermédiaires, ce qui suggère que les délocalisations contribuent à ralentir la croissance de l’emploi. Parmi les cols bleus dans l’industrie manufacturière, les importations entraînèrent une amélioration des qualifications : la part des travailleurs qualifiés augmenta, ce qui est cohérent avec le scénario des délocalisations. Les exportations ont par contre provoqué une dégradation des qualifications : la part des travailleurs moyennement rémunérés a diminué, tandis que la part des travailleurs peu rémunérés a augmenté. Ils en concluent que le progrès technique, intermédié par les techies, est une cause importante derrière la polarisation de l’ensemble des secteurs français. Le commerce international a également contribué à la polarisation, mais seulement dans l’industrie manufacturière. 

 

Références

AUTOR, David H., Frank LEVY & Richard J. MURNANE (2003), « The skill content of recent technological change: An empirical exploration », in Quarterly Journal of Economics, vol. 118, n° 4.

GOOS, Maarten, Alan MANNING & Anna SALOMONS (2009), « Job polarization in Europe », in The American Economic Review, vol. 99, n° 2.

GOOS, Maarten, Alan MANNING & Anna SALOMONS (2014), « Explaining job polarization: Routine-biased technological change and offshoring », in The American Economic Review, vol. 104, n° 8.

GROSSMAN, Gene M., & Esteban ROSSI-HANSBERG (2008), « Trading tasks: A simple theory of offshoring », in American Economic Review, n° 98.

HARRIGAN, James, Ariell RESHEF & Farid TOUBAL (2016), « The march of the techies: Technology, trade, and job polarization in France, 1994-2007 », NBER, working paper, n° 22110.

Repost 0
19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 19:40

Les fluctuations du chômage et de la croissance économique tendent à aller dans le même sens, si bien que de nombreuses analyses, notamment empiriques, ont cherché à préciser la relation entre ces deux variables. L’une des relations les plus simples et les plus connues est la loi d’Okun : plus la croissance est forte, plus l’économie génère des emplois. Selon Arthur Okun (1962), une hausse de 3 % de la production aux Etats-Unis est associée à une baisse du taux de chômage américain d’un point de pourcentage. Toutefois, il ne suffit pas que le PIB augmente pour que le chômage diminue : ce n’est qu’à partir d’un certain taux de croissance que le chômage diminue ; en-deçà, le chômage peut augmenter, et ce même si la croissance est positive. Selon les reformulations modernes de la loi d’Okun, ce seuil de croissance correspond peu au prou à la croissance potentielle : il y aurait alors une relation négative entre le taux de chômage et l’écart de production (output gap), c’est-à-dire l’écart entre le PIB et sa valeur potentielle. Ainsi, lorsque l’économie s’essouffle et s’éloigne de son potentiel, alors le chômage tend à augmenter. Au cours des décennies qui ont suivi l’étude originelle d’Okun, beaucoup d’analyses empiriques ont eu tendance à confirmer la relation d’Okun, selon l’une ou l’autre de ses formulations, aussi bien pour les Etats-Unis que pour les autres pays. Toutefois, elles constatent que la sensibilité du chômage à la production (correspondant au « coefficient d’Okun ») varie d’un pays à l’autre, tout comme le taux de croissance à partir duquel la croissance est créatrice d’emplois.

La faiblesse de la création d’emploi au sortir de la Grande Récession a pu suggérer que la loi d’Okun n’était plus valide, ce qui a laissé craindre une forte détérioration du chômage structurel. En outre, plusieurs études ont pu suggérer que cette relation change au cours du temps et qu’elle tend à ne pas être la même selon que l’économie connaît une expansion ou une récession : elle serait plus forte durant les récessions que durant les expansions. En se focalisant sur les réponses du chômage au cours de la Grande Récession, Sandrine Cazes, Sher Verick et Fares Al Hussami (2013) tendent à confirmer que la relation d’Okun a varié au cours du temps et diffère d’un pays à l’autre : le chômage est plus sensible à un ralentissement de la croissance économique dans certains pays que dans d’autres pays. Plus exactement, suite à la Grande Récession, le coefficient d’Okun aurait eu tendance à augmenter dans des pays comme les Etats-Unis, le Canada, l’Espagne et d’autres pays profondément affectées par la crise, tandis qu’il a diminué à court terme dans des pays tels que l’Allemagne et les Pays-Bas. De leur côté, Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani (2013) ont étudié la relation d’Okun pour les Etats-Unis entre 1948 et 2011, ainsi que pour 20 autres pays de l’OCDE entre 1980 et 2011. Ils conclurent que la loi d’Okun demeure l’une des relations les plus robustes et les plus stables en macroéconomie pour la plupart des pays, bien que la sensibilité du chômage à la production varie d’un pays à l’autre. Par conséquent, si le taux de chômage a faiblement baissé suite à la Grande Récession, c’est précisément parce que la reprise de l’activité était lente.

Robert Dixon, G.C. Lim et Jan C. van Ours (2016) se sont également penchés sur la relation entre les taux de chômage observés et l’écart de production. Ils ont tout particulièrement cherché à identifier d’éventuelles asymétries dans la relation entre l’écart de production et le taux de chômage, c’est-à-dire à déterminer si le coefficient d’Okun est différent selon que l’économie connaît une expansion ou une récession, mais aussi s’il a changé au cours du temps, en particulier après la Grande Récession. Leur analyse empirique se base sur 20 pays de l’OCDE au cours de la période comprise entre 1985 et 2013. En outre, comme les taux de chômage des jeunes travailleurs (en particulier ceux âgés entre 15 et 24 ans) sont considérablement plus élevés que les taux de chômage des travailleurs d’âge intermédiaire et des travailleurs âgés, ils ont également estimé une relation d’Okun en utilisant les taux de chômage désagrégé selon l’âge et le genre. 

Ils constatent que la part des travailleurs temporaires (qui inclut une part élevée et de plus en plus importante de jeunes travailleurs) a pu jouer un rôle déterminant pour expliquer les variations dans le coefficient d’Okun au cours du temps. Le coefficient d’Okun n’est pas seulement différent pour les jeunes travailleurs, les travailleurs d’âge intermédiaire et les travailleurs âgés : l’impact des variations de l’écart de production sur le taux de chômage diminue avec l’âge. En l’occurrence, une variation positive de l’écart de production est susceptible de se traduire par une plus forte réduction du chômage parmi les plus jeunes demandeurs d’emploi que pour les autres classes d’âge. Par conséquent, une accélération de la croissance économique qui contribue à refermer l’écart de production ne va pas seulement réduire le taux de chômage global : elle va également avoir pour effet de réduire le chômage des jeunes. 

 

Références

BALL, Laurence, Daniel LEIGH & Prakash LOUNGANI (2013), « Okun’s law: Fit at fifty », National Bureau of Economic Research, working paper, n° 18668.

CAZES, Sandrine, Sher VERICK & Fares AL HUSSAMI (2013), « Why did unemployment respond so differently to the global financial crisis across countries? Insights from Okun's law », in IZA, Journal of Labor Policy, vol. 2.

DIXON, Robert, G.C. LIM et Jan C. van OURS (2016), « Revisiting Okun’s relationship », IZA, discussion paper, n° 9815, mars.

OKUN, Arthur (1962), « Potential GNP: Its measurement and significance », in Proceedings of the Business and Economics Statistics Section, American Statistical Association.

Repost 0
31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 16:13

Durant la Grande Récession, le taux de chômage est passé aux Etats-Unis de 5 % à 10 % entre décembre 2007 et octobre 2009. Les autres économies avancées ont également eu tendance à connaître une détérioration de leur marché du travail, mais l’expérience diffère d’un pays à l’autre.

Deux interprétations concurrentes sont susceptibles d’expliquer cette hausse du chômage. Dans la logique néoclassique, les entreprises embauchent en fonction du coût du travail : elles sont d’autant plus incitées à embaucher que le coût du travail est faible. Si les entreprises voient leurs profits décliner, en l'occurrence si l’économie subit un choc ou si le coût du travail augmente plus rapidement que la productivité, elles doivent pouvoir librement diminuer les salaires pour ne pas avoir à licencier. Par conséquent, le chômage apparaît en raison du manque de flexibilité du marché du travail et notamment de la rigidité des salaires : les salaires ne baissent pas lorsque l’économie subit un choc négatif, si bien que l'emploi devient la variable d'ajustement.

A l'opposé, dans la logique keynésienne, les entreprises prennent leurs décisions de production, d’investissement et d’embauche en fonction de leurs anticipations de demande. Si certaines anticipent qu’elles vendront peu, elles réduisent leur production, diminuent leurs investissements et licencient leur personnel. Cette baisse de la demande peut alors se propager à l’ensemble de l’économie et la faire basculer dans la récession. D’une part, en réduisant ses dépenses d’investissement et ses achats de biens intermédiaires, chaque entreprise réduit les débouchés de d’autres entreprises, ce qui incite ces dernières à se comporter de même. D’autre part, la hausse du chômage déprime la consommation : d’un côté, les travailleurs qui perdent leur emploi voient leur revenu décliner ; de l’autre, les travailleurs toujours en emploi craignent de perdre ce dernier, donc ils sont incités à épargner davantage. Dans les deux cas, la consommation diminue, réduisant davantage les débouchés des entreprises. Dans cette logique, une baisse des salaires risque, non pas de réduire le chômage, mais au contraire de l'aggraver.

Si de tels cercles vicieux sont effectivement à l’œuvre, alors l’économie est susceptible d’être durablement piégée dans la récession. En effet, les entreprises sont désincitées à accroître leur investissement et à embaucher tant qu’elles anticipent une faible demande ; les ménages sont de leur côté désincités à accroître leurs dépenses tant qu’ils anticipent une hausse du chômage. Par conséquent, les keynésiens jugent nécessaire d’assouplir les politiques conjoncturelles : la banque centrale doit réduire les taux d’intérêt, tandis que le gouvernement doit accroître ses dépenses et réduire les impôts, pour inciter les entreprises à investir et les ménages à consommer. Par conséquent, si la hausse du chômage observée suite à la crise du crédit subprime correspond avant tout à une hausse du chômage keynésien, alors il aurait été justifié que les gouvernements aient poursuivi leurs mesures de relance au lieu d’embrasser l’austérité à partir de 2010. 

Il y a toutefois peu de preuves empiriques confirmant l’importance du canal de propagation par la demande, notamment parce qu’il est difficile de distinguer les différentes vagues de destructions d’emplois dans les données. Par exemple, le secteur automobile peut licencier des ouvriers ; ces ouvriers iront alors moins souvent au restaurant ; les restaurants licencieront des serveurs, or les serveurs qui perdent leur emploi réduiront leurs achats de voitures, provoquant par là des destructions d’emplois dans le secteur automobile. 

A travers leurs divers travaux, Atif Mian et Amir Sufi ont montré que les comtés américains qui ont connu avant la crise les plus fortes hausses des prix de l’immobilier et de l’endettement des ménages ont été précisément ceux qui ont connu les plus fortes chutes de la consommation et de l’emploi au cours de la crise. Lorsque les prix de l’immobilier augmentent, les ménages sont incités à davantage consommer en raison des effets de richesse. Réciproquement, lorsque les prix de l’immobilier chutent, les ménages voient la valeur de leur patrimoine s’effondrer, ce qui les incite à réduire leurs dépenses, en particulier s’ils sont endettés. Cette réduction de la consommation réduit les débouchés des entreprises et les incite à licencier. Or la hausse du chômage accroît davantage les difficultés des ménages à assurer le service de leur dette, ce qui les amène à réduire davantage leurs dépenses.

Afin de mieux saisir le séquençage des différentes vagues de destructions d’emplois, plusieurs auteurs ont observé l’évolution respective de l’emploi dans les secteurs produisant des biens échangeables (comme des voitures) et dans les secteurs produisant des biens non échangeables (par exemple, les services de restauration). Ce faisant, Mian et Sufi (2012) constatent qu’entre 2007 et 2009 les destructions d’emplois dans le secteur de biens non échangeables sont plus fortes dans les comtés qui s’endettèrent le plus lors de la crise et qui furent touchés par les plus graves difficultés de bilan, alors que les destructions d’emplois dans le secteur de biens échangeables sont réparties uniformément dans l’ensemble des comtés. Leurs résultats ne s’expliquent ni par des chocs d’incertitude, ni par une détérioration du chômage structurel. Mian et Sufi estiment que la contraction de la demande globale associée à la détérioration des bilans des ménages expliquerait environ 4 millions des pertes d’emplois observées entre 2007 et 2009, c’est-à-dire les deux tiers d’entre elles.

Poursuivant dans la même logique, Ha Nguyen (2015) montre alors que les comtés américains présentant une plus forte exposition aux secteurs de biens échangeables connurent davantage de destructions d’emplois dans les secteurs de biens non échangeables au cours de la Grande Récession. Il explique cela par le fait que les salariés travaillant dans le secteur produisant des biens échangeables ont réduit leurs dépenses de consommation, ce qui a déprimé les ventes des entreprises produisant des biens non échangeables. Son constat ne s’explique ni par des expositions au secteur de la construction, ni par l’effondrement des prix de l’immobilier, ni par des problèmes d’offre de crédit. En outre, les effets de débordement sont encore plus forts lorsque Nguyen se penche sur les destructions d’emplois dans les secteurs produisant des biens non échangeables dont l’élasticité-revenu est la plus forte. Enfin, il se focalise sur l’exposition aux secteurs produisant des biens échangeables et qui furent les plus fortement affectés par la crise, notamment le secteur automobile, le pétrole et le gaz. Il constate alors que les zones les plus exposées à ces activités ont connu les plus fortes destructions d’emplois dans les secteurs produisant des biens non échangeables.

De son côté, Bas Bakker (2015) accepte l'idée que l'insuffisance de la demande ait contribué à la hausse du chômage dans plusieurs pays avancés durant la Grande Récession, mais pour partie seulement. Certes les variations de la production expliquent les variations des taux de chômage, mais pas entièrement. En l’occurrence, le degré d’ajustement des salaires réels aurait également joué un rôle dans la détérioration des marchés du travail. Dans les pays où les salaires réels s’ajustèrent rapidement lorsque l’activité ralentit, les pertes d’emplois furent modestes. Ce fut par exemple le cas du Royaume-Uni qui vit son taux d’emploi passer de 72 à 73 % entre 2007 et 2014, alors que ses salaires réels diminuèrent de 3 %. Par contre, dans d’autres pays, la croissance des salaires réels est restée trop forte, ce qui entraîna des destructions d’emplois, qui accrurent certes la productivité du travail, mais contribuèrent également à la forte hausse du chômage. Ce fut notamment le cas de l’Espagne qui vit son taux d’emploi passer de 68 à 59 %, alors que ses salaires réels s’accrurent de 12 %. Ces résultats pourraient toutefois s'expliquer par l'ampleur de la contraction de la demande : si le taux d'emploi a fortement chuté en Espagne, alors qu'il continuait à augmenter au Royaume-Uni, c'est peut-être parce que la demande s'est davantage contractée en Espagne qu'au Royaume-Uni...

 

 

Références

BAKKER, Bas B. (2015), « Employment and the Great Recession: The role of real wages », FMI, working paper, n° 15/229, octobre.

BILS, Mark, Peter J. KLENOW & Benjamin A. MALIN (2012), « Testing for Keynesian labor demand », NBER, working paper, n° 18149, juin.

MIAN, Atif R., & Amir SUFI (2010), « Household leverage and the recession of 2007 to 2009 », NBER, working paper, n° 15896, avril.

MIAN, Atif R., & Amir SUFI (2012), « What explains high unemployment? The aggregate demand channel », NBER, working paper, n° 17830, février.

NGUYEN, Ha (2015), « Demand-driven propagation: Evidence from the Great Recession », Banque mondiale, policy research working paper, n° 7456, octobre.

Repost 0

Présentation

  • : D'un champ l'autre
  • D'un champ l'autre
  • : Méta-manuel en working progress
  • Contact

Twitter

Rechercher