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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 22:30

Plusieurs études suggèrent que les entreprises françaises ont été incapables de rivaliser avec les entreprises étrangères sur les marchés de biens manufacturés au cours du dix-neuvième siècle. Pourtant, Stéphane Becuwe, Bertrand Blancheton et Christopher Meissner (2015) jugent que cette conclusion repose sur de bien faibles fondations empiriques, notamment parce qu'il n'y a pas de vue globale des échanges et de la spécialisation de l’économie française au dix-neuvième siècle.  et de tester les conclusions obtenues par les précédentes études, les trois auteurs utilisent une large base de données annuelles relatives aux divers produits du commerce français sur la période 1836-1938.

Sur cette période, la France a subi de profonds changements. La croissance du PIB par tête s’est élevée en moyenne à environ 1,2 %. La part des travailleurs du secteur industriel passa de 25 % à 31 % entre 1841 et 1911, date à laquelle elle dépassa la part des travailleurs du secteur agricole. Entre 1841 et 1911, la part de la production totale réalisée par l’industrie passa de 29 % à 39 %. En 1870, la productivité globale dans le secteur industriel en France était environ égale à celle de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne ; en 1910, elle ne représentait plus que 80 % de cette dernière. 

Au milieu des années 1830, la France exportait environ 5 % de son PIB ; cette part dépassa 14 % entre 1910 et 1913. Entre 1836 et 1913, la part des biens manufacturés dans l’ensemble des exportations passa de 68 % à  48,9 %. Au début du dix-neuvième siècle, les principaux secteurs français étaient ceux du textile et du vin. Le coton, le cuir et la soie constituaient une large part des exportations. Les textiles représentaient environ un tiers de la production industrielle totale et leur production était réalisée par la moitié de l’ensemble des travailleurs du secteur industriel. 

Becuwe et ses coauteurs confirment le statut de pays avancé que la France avait à cette époque : elle exportait essentiellement des produits manufacturés et importait des matières premières. Entre les années 1830 et la fin des années 1850, les exportations françaises étaient extrêmement concentrées, peu diversifiées. Au cours de cette période, le commerce français était cohérent avec les prédictions d’un modèle ricardien : la France exportait quelques produits en grandes quantités, notamment de la soie, du cuir, du coton et du vin. Elle était en l’occurrence fortement spécialisée dans l’exportation de produits textiles. Connaissant une croissance plus rapide de sa productivité que les autres pays, notamment la France, la Grande-Bretagne aurait acquis et maintenu sa domination sur la production des biens manufacturés. Faisant concurrence avec des produits britanniques, marqués par une plus forte compétitivité-prix, la France aurait été poussée à se spécialiser dans une gamme plus étroite de produits manufacturés. 

Malgré ses mauvaises performances, la France ne s’est pas désindustrialisée au dix-neuvième siècle. Les années 1860 et 1870 furent marquées par un processus de libéralisation commerciale, dans un contexte de chute des coûts d’échanges. Le degré de spécialisation des exportations françaises chuta fortement au cours de cette première mondialisation : au fur et à mesure que la croissance économique se poursuivit, la gamme de produits exportés par la France s’étendit et se diversifia. Une telle dynamique est cohérente avec les prédications d’un modèle ricardien : lorsqu’un pays fait face à une baisse des coûts d’échanges, des produits qui n’étaient auparavant pas compétitifs peuvent désormais être exportés. Les auteurs en concluent que le secteur orienté à l’export était davantage sensible aux variations des coûts d’échanges et aux dynamiques domestiques qu’à la concurrence industrielle exercée par des pays plus avancés technologiquement, notamment la Grande-Bretagne. Autrement dit, ce sont les variations des coûts d’échanges et la croissance économique qui ont constitué les forces dominantes dans le façonnement du commerce et des spécialisations de l’économie française. Même si ses exportations ne s’accrurent pas aussi rapidement que les autres pays et que sa balance commerciale s’est détériorée, la France a diversifié son portefeuille d’exportations après le milieu du dix-neuvième siècle.

Après quelques décennies, la diversification ralentit et stagna. Ce ralentissement s’explique notamment par la politique commerciale menée par la France. Entre le début des années 1880 et la Première Guerre mondiale, un nouveau régime commercial prit place, davantage protectionniste, et c’est celui-ci qui aurait tout particulièrement contribué à stabiliser la structure de spécialisation française. Les tarifs douaniers furent relevés, notamment pour préserver la stabilité politique et sociale. Les différents gouvernements français ont cherché à protéger les secteurs industriels dans lesquels la France est traditionnellement spécialisée, notamment les secteurs produisant du tissu en soie, du tissu en coton, du tissu de laine, du cuir, des articles en cuir et des outils en métal. En 1913, les principaux secteurs exportateurs de la France étaient les mêmes que ceux qui dominaient lors du Second Empire. Ainsi, il se pourrait qu’en ayant cherché à préserver l’économie française de la concurrence étrangère, les autorités l’auraient finalement empêché de connaître les transformations structurelles nécessaires pour la moderniser. En raison d’échecs répétés, la France s’est révélée incapable de prendre réellement pied dans les productions modernes, notamment celles des machines et autres appareils mécaniques.

En se focalisant sur des données postérieures à la Seconde Guerre mondiale, Jean Imbs et Romain Wacziarg (2003) avaient suggéré qu’il y avait une relation en forme de U entre la concentration sectorielle en termes d’emploi et le PIB par tête : la diversification sectorielle s’accroît à de faibles niveaux de vie, mais il existe un niveau de production par tête au-delà duquel la répartition sectorielle se concentre à nouveau. Ils suggèrent ainsi une hausse de la diversification des exportations durant les premières étapes de la croissance économique, suivie par une concentration. Olivier Cadot, Céline Carrère et Vanessa Strauss-Kahn (2011, 2013) ont également suggéré un point d’inflexion dans la diversification : la diversification décline après un niveau critique de PIB par tête. Ils ont mis en lumière que les premières étapes de la croissance économique moderne et la libéralisation commerciale sont les deux vecteurs clés de la diversification commerciale. L’étude de Becuwe et alii confirment ces divers résultats.

 

Références

BECUWE, Stéphane, Bertrand BLANCHETON & Christopher M. MEISSNER (2015), « Stages of diversification: France, 1836-1938 », NBER, working paper, n° 21777, décembre.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2011), « Export diversification: What's behind the hump? », in Review of Economics and Statistics, vol. 93, n° 2.

CADOT, Olivier, Céline CARRÈRE & Vanessa STRAUSS-KAHN (2013), « Trade diversification, income, and growth: what do we know? », in Journal of Economic Surveys, vol. 27, n° 4.

IMBS, Jean, & Romain WACZIARG (2003), « Stages of diversification », in American Economic Review, vol. 93, n° 1.

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 21:48

Les récentes variations des taux de change ont été inhabituellement amples. Par exemple, le dollar américain s’est apprécié de plus de 10 % depuis le milieu de l’année 2014, tandis que le yen s’est déprécié de plus de 30 % depuis le milieu de l’année 2013 et l’euro de plus de 10 % depuis le début de l’année 2014. De nombreux pays émergents ont également connu de fortes turbulences sur leurs marchés des changes, en particulier depuis que la Fed ait évoqué la possibilité d’un ralentissement (tapering) dans ses achats d’actifs.

Ces fortes variations ont amorcé un débat sur leurs probables répercussions. Certains craignent notamment que les exportations et les importations soient moins sensibles aux variations des taux de change, si bien que les déséquilibres pourraient s’ajuster à l’avenir plus difficilement et persister. D’autres craignent qu’une moindre sensibilité des exportations et importations aux mouvements de taux de change affaiblisse la transmission de la politique monétaire. En effet, plusieurs banques centrales dans les pays avancés ont récemment fortement assoupli leur taux de change pour stimuler leur activité domestique, notamment en stimulant par là même les exportations : c’est par exemple le cas du Banque du Japon, en déployant la première flèche de l’Abenomics, et plus récemment  de la BCE, qui s’est résolue à adopter un programme d’assouplissement quantitatif en début d’année.

Dans les dernières Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Daniel Leigh et ses coauteurs (2015) ont analysé la relation entre le taux de change et les échanges, afin de déterminer les effets du premier sur ces derniers. L’histoire des pays en développement et des pays avancés au cours des trente dernières années suggère que les variations des taux de change ont habituellement un large impact sur le volume des exportations et des importations. La dépréciation d’une devise est associée habituellement à une baisse des prix à l’export payé par les étrangers et une baisse des importations. En l’occurrence, une dépréciation du taux de change réel effectif de 10 % est associée à une hausse des exportations nettes réelles d’environ 1,5 % du PIB. Il y a toutefois de larges écarts d’un pays à l’autre. Bien que ces effets ne se matérialisent pleinement qu’après plusieurs années, l’essentiel de l’ajustement survient au cours de la première année. La stimulation des exportations associée à la dépréciation de la devise semble la plus large dans les pays qui connaissent une insuffisance de la demande globale, mais aussi qui se caractérisent par des systèmes financiers domestiques qui fonctionnent correctement, c’est-à-dire qui ne connaissent pas de crise bancaire.

GRAPHIQUE  Variation des exportations nettes liée aux fluctuations des taux de change entre janvier 2013 et janvier 2015 (en % du PIB)

source : Leigh et alii (2015)

Certaines preuves empiriques suggèrent que le développement des chaînes de valeur mondiales a affaibli la relation entre les taux de change et le commerce dans les produits intermédiaires utilisés comme intrants dans les exportations de d’autres économiques. C’est en particulier le cas du Japon, qui semble avoir connu une réelle déconnexion entre volumes exportés et taux de change : malgré la puissante dépréciation du yen depuis 2012, les exportations nettes japonaises ont stagné. L’accélération de la délocalisation de la production japonaise à l’étranger a finalement annulé toute hausse des exportations en réaction à la dépréciation du yen. Ce résultat met en question la capacité de l’Abenomics à sortir véritablement l’économie insulaire de la stagnation.

Mis à part le cas japonais, Leigh et ses coauteurs n’estiment toutefois pas que la relation entre taux de change et exportations s’affaiblisse de façon généralisée. D’une part, l’essentiel des échanges mondiaux se constitue toujours essentiellement des échanges traditionnels. D’autre part, la fragmentation internationale de la production tend à ralentir. Surtout, peu de preuves empiriques suggèrent une tendance générale vers une déconnexion entre les taux de change et le volume des exportations et des importations. Ces divers résultats confirment que les mouvements de taux de change influencent fortement les prix des exportations et des importations, si bien que la transmission de la politique monétaire via le taux de change semble rester aussi efficace qu’auparavant et rien ne suggère que les déséquilibres courants aient plus de difficultés à s’ajuster et à disparaître que par le passé. 

 

Références

FMI (2015), « Exchange rates still matter for trade », IMF Survey, 28 septembre. Traduction française, « Les taux de change restent importants pour les échanges », Bulletin du FMI.

LEIGH, Daniel, Weicheng LIAN, Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO & Viktor TSYRENNIKOV (2015), « Exchange Rates and Trade Flows: Disconnected? », in FMI, World Economic Outlook, octobre.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 18:07

Lors de la Grande Récession, la production s’est fortement contractée dans les pays avancés, mais le commerce international a chuté encore plus lourdement : entre la fin de l’année 2008 et le début de l’année 2009, les échanges internationaux ont diminué de 15 % en rythme annuel [Lewis et Schryder, 2015]. Il s’agit du plus fort effondrement des échanges internationaux que l’on ait pu observer au cours de l’histoire. Il se singularise également par sa synchronisation : la chute des exportations fut observée dans l’ensemble des pays avancés et dans (quasiment) l’ensemble des secteurs. Par la suite, les échanges internationaux ont rapidement rebondi, mais ils semblent toutefois croître plus lentement qu’avant la crise. En effet, ils croissaient au rythme moyen de 3 % entre 2012 et 2013, contre 7,1 % par an entre 1987 et 2007 [Constantinescu et alii, 2015].

La littérature économique a depuis longtemps constaté que les échanges internationaux sont plus volatils que la croissance du PIB, mais l’ampleur du « Grande Effondrement » des échanges internationaux observée lors de la Grande Récession reste toutefois énigmatique, au point d’amener certains à suggérer que le lien entre production et échanges ait pu changer avec la Grande Récession. Les diverses études qui se sont penchés sur cet événement pour en mettre à jour les causes sous-jacentes soulignent le rôle des changements dans la demande finale, des ajustements de stock et des conditions de financement. Certains ont suggéré qu’un possible retour au protectionnisme ait également contribué à amplifier la contraction des échanges, mais ce rôle semble avoir été limité. La littérature existante s’est surtout focalisée sur les flux bruts des échanges. Or, les composants d’un produit peuvent traverser plusieurs fois les frontières avant qu’un client achète le bien final, si bien que le montant brut des échanges peut différer substantiellement du montant des échanges en valeur ajoutée. D’autre part, ces diverses études ont eu tendance à supposer que la spécialisation verticale resta de même ampleur durant la crise. Or un déclin de la décomposition des processus productifs pourrait toutefois non seulement contribuer à expliquer le grand effondrement des échanges internationaux lors de la Grande Récession, mais aussi la baisse des élasticités du commerce mondiale, comment l’ont notamment souligné Cristina Constantinescu et ses coauteurs (2015).

Arne Nagengast et Robert Stehrer (2015) se sont penchés à leur tour sur l’épisode de la Grande Récession dans une récente étude publiée par la BCE. D’une part, ils se focalisent sur les échanges en valeur ajoutée, ce qui leur permet de déterminer précisément dans quel pays les différentes parties d’un bien final sont effectivement produites. D’autre part, ils utilisent une analyse de décomposition sectorielle, ce qui leur permet de quantifier non seulement la contribution des changements tant du niveau de la demande finale que de sa structure, mais également celle des changements dans l’organisation de la décomposition internationale des processus productifs.

Nagengast et Stehrer tirent trois grands enseignements de leur analyse. Premièrement, les changements dans la décomposition internationale des processus productifs expliquent presque la moitié de l’effondrement des échanges. Le niveau de dépenses finales a presque complètement retrouvé son niveau initial au cours de l’année qui suivit la crise, mais le degré de décomposition internationale des processus productifs n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant-crise en 2011. Les variations des prix, les ajustements de stocks, les effets de composition intersectorielle et l’essor du protectionnisme ne sont pas susceptibles d’expliquer l’essentiel du déclin de la décomposition internationale des processus productifs. Deuxièmement, la chute du niveau global de demande explique environ un quart du déclin des exportations en valeur ajoutée, tandis que les changements dans la composition de la demande finale expliquent un tiers de celui-ci. C’est la demande de biens et services des pays présentant un degré élevé de liens transfrontaliers qui a décliné le plus fortement. Troisièmement, la dichotomie observée entre biens manufacturés et services dans les exportations brutes n’apparaît pas dans les données du commerce en valeur ajoutée. En effet, lorsque Nagengast et Stehrer observent les exportations brutes, les exportations de biens durables semblent avoir été particulièrement affectées par la crise, tandis que les échanges de services semblent s’être montrés résilients. Or, lorsqu’ils observent le commerce en valeur ajoutée, tous les secteurs apparaissent avoir été fortement frappés par la crise financière. Par conséquent, les secteurs de services qui sont offreurs d’intrants aux exportateurs directs sont susceptibles d’être bien plus vulnérables aux chocs externes que ce qui est généralement admis.

 

Références

CONSTANTINESCU, Cristina, Aaditya MATTOO & Michele RUTA (2015), « The global trade slowdown: Cyclical or structural? », FMI, working paper, n° 15/6, janvier.

LEWIS, John, & Selien De SCHRYDER (2015), « Export dynamics since the Great Trade Collapse: a cross-country analysis », Banque d'Angleterre, staff working paper, n° 535, juillet.

NAGENGAST, Arne J., & Robert STEHRER (2015), « The great collapse in value added trade », BCE, working paper, n° 1833, juillet.

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