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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 20:18

Plusieurs concepts de production potentielle peuvent être distingués [Gaggl et Janger, 2009]. Le premier se réfère à la croissance tendancielle de long terme, qui correspond à une mesure d’état régulier de la croissance basée sur la croissance tendancielle des facteurs de production, en l’occurrence le travail et le capital, ainsi que sur le progrès technique. Le deuxième est un concept de plus court terme qui se réfère au niveau de production qu’atteindrait l’économie si les prix et salaires n’étaient pas rigides. Dans les modèles nouveaux keynésiens, le lent ajustement des prix et salaires peut mener à un écart entre la production courante et la production potentielle. L’écart de production (output gap) est finalement un indicateur de déséquilibre entre la demande et l’offre au niveau agrégé. Dans cette conception de court terme, la production potentielle est le niveau de production déterminé du côté de l’offre pour lequel il y a stabilité des prix. Si la production courante excède son niveau potentiel, l'économie est sujette à des pressions inflationnistes ; à l’inverse, si l’output gap est négatif, par exemple lors d’une récession, l’économie est susceptible de connaître des tensions déflationnistes. Dans les modèles nouveaux keynésiens, la production à prix flexibles converge à long terme vers la production d’état régulier.

Les principales composantes de la production potentielle sont donc l’offre de travail, le stock de capital et la productivité totale des facteurs. Or, aucune de ces trois composantes n’est totalement insensible à la conjoncture, si bien qu’une récession peut durablement affecter le niveau et le taux de croissance de la production potentielle, ce qui rejette finalement l'idée que les chocs touchant l'économie sont temporaires dans leurs effets. Par conséquent, rien n'assure que la production va retrouver sa trajectoire d'avant-crise. La stabilisation à court terme de l’activité par les pouvoirs publics est donc nécessaire pour préserver la croissance de long terme, notamment parce que celle-ci constitue le principal déterminant assurant la soutenabilité de l’endettement public. En outre, plus la crise réduit la production potentielle, plus l’écart de production sera resserré et donc plus tôt apparaîtront les pressions inflationnistes une fois la reprise de l’activité amorcée. Il est donc crucial de déterminer l’impact de la Grande Récession sur la production potentielle. La théorie suggère plusieurs canaux de transmission [Furceri et Mourougane, 2009 ; Gaggl et Janger, 2009] :

La contribution du capital à la production potentielle se détériore lors des récessions. Les entreprises répondent à la chute de la demande en réduisant volontairement leurs dépenses d’investissement, si bien que la croissance du stock de capital va décélérer. Le niveau de stock de capital sera réduit de manière permanente, même si le taux d’investissement retrouve ensuite son niveau d’avant crise. L’accroissement des contraintes financières accentue le ralentissement du rythme d’accumulation. L’effondrement des profits réduit les possibilités d’autofinancement. Les banques réagissent au ralentissement de l’activité en relevant leurs taux d’intérêt et en rationnant l’offre de crédit. La prime de risque s’accroît également sur les marchés obligatoires. La hausse de l’incertitude réduit donc également les possibilités de financement sur les marchés des capitaux. La chute même des prix d’actifs va également exacerber les contraintes financières en détériorant le bilan des entreprises et donc à nouveau leur capacité d’emprunt, en particulier si les actifs sont utilisés comme collatéraux. La détérioration des conditions financière empêche le lancement de nouveaux projets d’investissement et conduit à une multiplication des défauts des projets en cours. Enfin, la dépréciation du capital existant peut s’accélérer en raison des insolvabilités, de la réallocation sectorielle et de la réduction des surcapacités qui furent accumulées avant l’éclatement de la crise.

Les crises économiques, en réduisant le volume de la production et donc les besoins en main-d’œuvre, entraînent une hausse du taux de chômage. L'effet de la crise sur les taux d'activité est ambigu. D’un côté, la perte des revenus d’un ménage peut encourager ses membres inactifs à rechercher un emploi et ainsi à entrer dans la population active. Parallèlement, les chômeurs voient leur capital humain, c’est-à-dire leurs compétences et leur santé, se détériorer, si bien que leur productivité et par conséquent leur employabilité s’en trouvent réduites. En raison de ces effets d’hystérèse (hysteresis), le taux de chômage structurel est susceptible de régulièrement s’accroître tout au long de la récession [DeLong et Summers, 2012]. Surtout, un taux de chômage élevé peut donc décourager les chômeurs à rechercher un nouvel emploi et les inciter à quitter le marché du travail.

L'effet sur la productivité totale des facteurs est également ambigu. D'un côté, avec la hausse du chômage, moins de travailleurs expérimentent un apprentissage par la pratique (learning by doing). De plus, comme une partie des dépenses d’investissement est destinée à financer l’activité de recherche-développement, leur effondrement détériore la capacité de l’économie à innover et contribue à la chute du taux de progrès technique. D’un autre côté, la crise va assainir les différents secteurs en évinçant les entreprises les moins efficaces et en incitant les entreprises à se restructurer afin de réduire leurs pertes et survivre.

Les études empiriques se sont multipliées pour évaluer les répercussions de la Grande Récession sur la production potentielle. Jane Haltmaier (2012) a cherché à déterminer si la croissance de la production potentielle est affectée par les récessions, que celles-ci soient couplées ou non à une crise financière. Elle analyse la production tendancielle en utilisant les données relatives au PIB et à la population en âge de travail de 40 économies, en l’occurrence 21 pays avancés et de 19 pays émergents. Son échantillon comprend 187 récessions. Haltmaier observe précisément la croissance moyenne deux ans avant le pic d’activité précédant la récession, deux années après celui-ci, puis quatre années après.

Son analyse historique suggère que les ralentissements dans la croissance de la production courante, même s’ils sont temporaires, sont susceptibles d’avoir un impact négatif et permanent sur la production potentielle. Les récessions ont un impact modéré en moyenne, en l’occurrence une perte cumulative d’environ 1,5 point de pourcentage dans le niveau de la production tendancielle quatre ans après le pic de la récession. Toutefois, la profondeur d’une récession contribue à une réduction dans la production potentielle pour les économies avancées, tandis que la durée de la récession s’avère déterminante en ce qui concerne les pays émergents. Par conséquent, les récessions qui sont plus profondes et/ou plus longues que la moyenne peuvent fortement détériorer le niveau de la production tendancielle. De plus, que la récession ait coïncidé ou non avec une crise financière ne semble pas avoir un effet sur la perte cumulative en production tendancielle. Le degré de synchronisation d’une récession dans un pays donnée avec celle dans les autres pays ne semble pas non plus avoir un effet significatif sur la perte cumulative. L’étude de Haltmaier montre également que le principal vecteur du déclin de la production tendancielle est la chute de la contribution du ratio capital sur production.

GRAPHIQUE  Le niveau de la production tendancielle

NewNormal,2

source : Haltmaier (2012)

Haltmaier s’appuie alors sur ces résultats pour évaluer les répercussions de la récente crise mondiale sur la production potentielle des différentes économies. Pour les pays avancés, la Grande Récession a été deux fois plus sévère que la moyenne historique ; la production par tête a en effet chuté d’environ 7,5 %, alors qu’elle a diminué en moyenne de 3,5 % lors des précédents épisodes. La perte cumulative dans la production tendancielle s’élève en moyenne à 3 % pour les pays avancés. Elle avoisine ou dépasse 4 % pour plusieurs pays européens, la Grèce et le Portugal affichant sans surprise les pertes les plus élevées. Dans le cas de l’économie française, la production tendancielle a diminué de plus de 2 %. En revanche, la Grande Récession ne semble pas s’être traduite par une réduction de la production tendancielle pour les pays émergents, puisqu’elle fut relativement plus courte que les précédentes récessions. En fait, la Chine, l’Inde et l’Indonésie n’ont pas connu de récession dans la plus récente période.

Nicholas Oulton et María Sebastiá-Barriel (2013) confirment l'importance des effets d'hystérèse. Ils considèrent de leur côté l’hypothèse selon laquelle la capacité économique a été endommagée de manière permanente par la récente crise financière et par la récession qui s’ensuivit. Si cette hypothèse était vérifiée, alors elle impliquerait que, même si le taux de croissance de la productivité retournait à sa valeur d’avant-crise, le niveau de productivité suivrait définitivement une trajectoire inférieure à celle qu’il aurait suivie en l’absence de crise. Oulton et Sebastiá-Barriel ont constitué un panel de 61 pays pour la période s’étalant de 1955 à 2010. Ils observent alors les répercussions qu’une crise financière peut avoir à court terme sur le taux de croissance de la productivité du travail et à long terme sur le niveau de cette dernière.

Leur principal résultat est qu’une crise bancaire, telle qu’elle est définie par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2009), réduit en moyenne de 0,6 à 0,7 % le taux de croissance annuel de la productivité du travail et de 0,84 à 1,1 % son niveau de long terme pour chaque année de crise. L’un des canaux par lesquels une crise bancaire est susceptible d’endommager l’économie est à travers son impact sur le niveau de capital par travailleur. En l’occurrence, les auteurs constatent qu’une crise bancaire réduit en moyenne de 1 % le niveau de long terme du capital par travailleur. En outre, les crises bancaires ont à long terme un impact négatif sur le ratio d’emploi, en raison soit de la hausse du chômage, soit de la baisse du taux d’activité. Il apparaît enfin que l’impact sur le capital par tête est le double que celui sur le PIB par travailleur.

 

Références Martin ANOTA

DELONG, J. Bradford, & Lawrence H. SUMMERS (2012), « Fiscal policy in a depressed economy ».

FURCERI, Davide, & Annabelle MOUROUGANE (2009), « The effect of financial crises on potential output: New empirical evidence from OECD countries », OCDE, department working paper, n° 699, mai 2009.

GAGGL, Paul, & Jürgen JANGER (2009), « Will the Great Recession lead to a lasting impact on potential output in Austria? », in Monetary Policy and the Economy, n° 2009/3, novembre.

HALTMAIER, Jane (2012), « Do recessions affect potential output? », Federal Reserve, international finance discussion paper, n° 1066.

OULTON, Nicholas, & María SEBASTIÁ-BARRIEL (2013), « Long and short-term effects of the financial crisis on labour productivity, capital and output », Banque d'Angleterre, working paper, n° 470, janvier 2013.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2009), This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly, Princeton University Press. Traduction française, Cette fois, c’est différent: Huit siècles de folie financière, Pearson.

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