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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 22:43

Au sortir de la récente crise mondiale, la reprise a été particulièrement lente : la croissance et la création nette d’emplois sont restées faibles. A travers leurs divers travaux, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (parmi d’autres chercheurs) ont montré que les récessions tendent à être plus profondes et plus longues lorsqu’elles sont précédées d’une crise financière, ce qui est précisément le cas avec la Grande Récession. Ces travaux sont particulièrement cruciaux, car ils permettent de déterminer si oui ou non la reprise est « normale » par rapport aux précédentes et, par conséquent, si la réponse des auteurs publiques est oui ou non adaptée.

Dans une nouvelle étude, Reinhart et Rogoff (2014) ont observé l’évolution du PIB réel par tête au cours de 100 crises bancaires de dimension systémique, c’est-à-dire marqués par des paniques bancaires, un taux élevé de créances douteuses, des liquidations bancaires et de larges interventions publiques visant à soutenir les banques. Plus précisément, ils se penchent sur 63 crises qui se sont produites dans les pays avancés et 37 crises dans les pays émergents. Pour évaluer la durée d’une récession, ils observent la durée nécessaire pour que le PIB réel par tête retrouve son niveau d’avant-crise. Ce sont les pays producteurs de matières qui ont connu les plus dramatiques effondrements dans la production et de véritables décennies perdues. C’est le cas par exemple de l’Australie en 1983 et du Chili en 1926. Plusieurs de ces épisodes ne sont pas de pures crises bancaires, puisqu’ils se sont notamment accompagnés d’un effondrement de la devise, voire d’un défaut souverain.

Une partie des coûts macroéconomiques associés aux crises bancaires est due à la nature prolongée et hésitante de la reprise. La reprise suite à une crise bancaire ne suit pas un profil en V comme certains auteurs ont pu le suggérer. 45 % des crises bancaires ont conduit à une récession en double creux (double dips) : le PIB réel par tête peut à nouveau baisser alors même qu’il n’a toujours pas retrouvé son niveau maximal d’avant-crise. Les crises les plus sévères sont les plus susceptibles de conduire à une récession en double creux. La durée moyenne de retour au pic d’activité est de 8 ans, tandis que la durée médiane est d’environ 6,5 ans. Si les pays émergents expérimentent en moyenne de plus forte chute de leur niveau de production que les pays avancés, ils ne connaissent pas forcément une plus longue crise.

Les auteurs se penchent ensuite sur le profil de la Grande Récession dans 12 pays avancés, en l’occurrence l’Allemagne, l’Espagne, les Etats-Unis, la France, la Grèce, l’Irlande, l’Islande, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et l’Ukraine. 5 à 6 ans après le début de la récente crise mondiale, seuls l’Allemagne et les Etats-Unis ont retrouvé le niveau maximal du revenu réel qu’ils avaient atteint en 2007-2008. Le PIB réel par tête continuait de se contracter en 2013 en Espagne, en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas et au Portugal. Même en utilisant les prévisions du FMI (réputées pour être optimistes), il n’est pas certain que le PIB réel par tête ait retrouvé en 2018 son niveau d’avant-crise dans les pays périphériques de la zone euro. Pour la Grèce, l’Italie et le Royaume-Uni, la Grande Récession se sera au final révélée être bien plus sévère que la Grande Dépression des années trente. 

Les auteurs en concluent que la lenteur de l’actuelle reprise n’est pas exceptionnelle au regard des crises bancaires qui sont survenues avant la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la crise que viennent de traverser les pays européens (excepté l’Allemagne) apparait comme une anomalie au regard de ce qu’ils ont expérimenté après le conflit mondial. Beaucoup d’auteurs (notamment Antonio Fatás et Ilian Mihov) ont précédemment relié la lenteur de l’actuelle reprise aux politiques conjoncturelles mises en place depuis la Grande Récession : les banques centrales maintiennent certes des politiques monétaires ultra-accommodantes, mais les Etats ne cherchent pas de leur côté à stimuler l’activité à travers la relance budgétaire ; ils adoptent au contraire des mesures d’austérité pour réduire leur endettement public. Les gouvernements européens restent persuadés qu’une combinaison d’austérité budgétaire et de réformes structurelles suffiront à assurer la croissance économique, la stabilité financière et la soutenabilité de la dette (tant privée que publique). Au regard des résultats que Reinhart et Rogoff obtiennent au terme de leur nouvelle étude, il n’est pas illégitime de penser que la politique budgétaire contraint effectivement la reprise dans de nombreux pays européens.

D'une part, les gouvernements doivent assouplir leur politique budgétaire (ou tout du moins cesser de la resserrer) pour accélérer la reprise économique. D'autre part, ils doivent enfin se résoudre à renouer avec certaines pratiques qu’ils avaient eu tendance à délaisser ces dernières décennies s’ils désirent véritablement réduire le fardeau de leur endettement : les restructurations de dette, l’accélération de l’inflation, les contrôles de capitaux et d’autres formes de répression financière. 

 

Références

FATÁS, Antonio, & Ilian MIHOV (2013), « Recoveries », CEPR discussion paper, n° 9551.

REINHART, Carmen M., & Kenneth S. ROGOFF (2014), « Recovery from financial crises: Evidence from 100 episodes », NBER working paper, n° 19823, janvier.

REINHART, Carmen M., Kenneth S. ROGOFF & Max HARRIS (2014), « Output cycles and financial crises, 1800-2013 ». 

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publié par Martin Anota - dans Instabilité financière
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serge d'agostino 23/01/2014 12:08


très bonne conclusion : "D'une part, les gouvernements doivent assouplir leur politique budgétaire (ou tout du moins cesser de la resserrer) pour accélérer la reprise économique. D'autre part,
ils doivent enfin se résoudre à renouer avec certaines pratiques qu’ils avaient eu tendance à délaisser ces dernières décennies s’ils désirent véritablement réduire le fardeau de leur endettement
: les restructurations de dette, l’accélération de l’inflation, les contrôles de capitaux et d’autres formes de répression financière."


Par ailleurs, je me demande si - malgré le discours officiel - cela ne s'applique pas à ce que fait la GB de Cameron qui a commencé par une très forte austérité budgétaire pour l'oublier depuis
un an ou deux !

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