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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 21:56

Les pays d’Afrique subsaharienne a connu pendant plusieurs décennies une véritable « tragédie de croissance » avec une croissance lente ou négative du PIB par tête. Divers facteurs comme le passé colonial, les conflits, la géographie, la malédiction des ressources naturelles ou le manque de capital humain contribueraient à les maintenir dans une trappe à pauvreté. The Economist qualifiait en 2000 l’Afrique de « continent sans espoir ». Pourtant, ce portrait a profondément changé depuis. La part de la population vivant avec moins de 1,25 dollar par jour est passée de 58 % en 2000 à 48 % en 2010, les taux de mortalité infantile ont diminué significativement et l’accès à l’éducation s’est significativement amélioré.  L’Afrique subsaharienne connaît des taux de croissance du PIB et du PIB par habitant sans précédents depuis le milieu des années quatre-vingt-dix (cf. graphique). Six des dix économies à avoir connu la plus forte croissance dans le monde au cours de la dernière décennie étaient subsahariens. Certains pays d’Afrique ont connu une croissance supérieure à 6 %, alors même que ces taux de croissance pourraient être sous-estimés. Alwyn Young (2012) a suggéré que le taux de croissance annuel moyen de la consommation en Afrique était récemment compris entre 3,4 et 3,7 %, si bien qu’il a pu parler de « miracle de la croissance africaine ». La Grande Récession en 2008 et 2009 n’a même eu qu’un impact limité sur les performances des pays d’Afrique subsaharienne. La question qui se pose naturellement est si cette accélération de la croissance est temporaire ou marque le début d’un décollage (takeoff) durable.

GRAPHIQUE  Taux de croissance du PIB et du PIB par tête des pays subsahariens (en %)

Cho-tien--Afrique-subsaharienne-croissance-PIB-par-tete.png

source : Cho et Tien (2014)

La forte croissance de l’Afrique subsaharienne a souvent été attribuée aux prix élevés des produits de base (notamment du pétrole et des minéraux). Ceux-ci auraient dopé les recettes et attiré les flux d’IDE. Les pays abondants en ressources naturelles (qu’il s’agisse ou non de pétrole) ont effectivement connu un essor significatif d’IDE entrants [Cho et Tien, 2014]. La Chine pourrait en l’occurrence avoir joué un rôle significatif dans le succès africain : elle importerait d’importantes quantités de matières premières et exporterait en retour des biens manufacturiers vers les pays subsahariens. La forte demande mondiale pour les ressources naturelles aurait accru les ressources budgétaires des Etats subsahariens et la démocratisation des pays africains aurait rendu plus probable que ces ressources financent l’investissement dans le capital humain et les infrastructures. Certes plusieurs régions dépendent en effet fortement des exportations subsahariennes. Pourtant plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont connu des taux de croissance élevés et d’importantes entrées d’IDE alors même qu’ils sont dépourvus de ressources naturelles. En l’occurrence, huit des douze pays à avoir connu la plus forte croissance en Afrique subsaharienne étaient pauvres en ressources naturelles [FMI, 2013].

Yoonyoung Cho et Bienvenue Tien (2014) ont examiné les sources de la croissance économique de 32 pays d’Afrique subsaharienne. Leur analyse suggère que la récente accélération de la croissance est largement associée à la croissance de la population en âge de travailler, à l’accumulation du capital et à la productivité totale des facteurs. La plus grande stabilité politique et la transformation structurelle semblent avoir contribué à la croissance de la productivité totale des facteurs. En l’occurrence, la moindre fréquence des conflits, le recul de la corruption et la meilleure gouvernance ont permis aux pays subsahariens de recevoir des flux plus importants d’aides et d’IDE [FMI, 2013]. L’essor des aides et les allègements de dette ont accru la marge de manœuvre des Etats et ces derniers ont alors davantage investi dans l’éducation et les infrastructures, tandis que les IDE ont stimulé l’investissement privé. 

Pour Margaret McMillan et Kenneth Harttgen (2014), la récente accélération de la croissance africaine s’explique effectivement par une transformation structurelle : entre 2000 et 2010, la part de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture  a diminué d’environ 10 points de pourcentage, tandis que le part de la main-d’œuvre employée dans l’industrie augmentait de 2 points de pourcentage et celle employée dans les services augmentait de 8 points de pourcentage. Les précédentes études ont suggéré que l’agriculture est de loin le secteur le moins productif en Afrique et que le revenu et la consommation dans le secteur agricole sont moindres que dans tout autre secteur. Ainsi, comme la main-d’œuvre est passée de l’agriculture à faible productivité vers l’industrie et les services à plus haute productivité, cette réallocation s’est traduite par une hausse de la productivité de la main-d’œuvre. Selon les estimations de McMillan et Harttgen, elle expliquerait en l’occurrence la moitié de la croissance de la production par travailleur en Afrique. Ces déclins ont été plus rapides dans les pays où la part initiale de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture a été la plus élevée et où les hausses des prix des matières premières se sont accompagnées d’une amélioration dans la qualité de la gouvernance. 

Pour McMillan et Harttgen, ces résultats sont cohérents avec les travaux de Theodore Schultz et d’Arthur Lewis. Ces derniers expliquaient pourquoi et comment l’agriculture pouvait rester un secteur à faible productivité malgré la croissance du revenu et de la productivité au niveau national. Dans le modèle de Lewis, la faible productivité agricole persiste jusqu’à ce que l’emploi non agricole s’accroisse suffisamment pour absorber la croissance de la population rurale. Schultz et Lewis considéraient que la persistance d’une faible productivité agricole était l’une des causes fondamentales de la pauvreté. Le processus de transformation structurelle jouerait alors un rôle crucial pour sortir les pays en développement de la pauvreté et permettre à leur niveau de vie de converger vers celui des pays avancés. En l’occurrence, selon McMillan et Harttgen, les pays subsahariens auraient su l’amorcer en profitant de la hausse des prix des matières premières et en améliorant la qualité de leur gouvernance. Toutefois la croissance du secteur manufacturier reste encore fortement contrainte par la faiblesse des marchés domestiques et l’insuffisance persistante des infrastructures : le mauvais état des routes freine les échanges, les pannes de courants pénalisent l’activité manufacturière, etc. [FMI, 2013 ; The Economist, 2013].

 

Références

CHO, Yoonyoung, & Bienvenue N. TIEN (2014), « Sub-Saharan Africa’s recent growth spurt: An analysis of the sources of growth », Banque mondiale, policy research working paper, n° 6862.

The Economist (2013), « No need to dig », 2 novembre.

FMI (2013), Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa. Keeping the Pace, octobre. Traduction française, Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne. Maintenir le rythme. Octobre 2013.

MCMILLAN Margaret S., &, Kenneth HARTTGEN (2014), « What is driving the ‘African growth miracle’? », NBER, working paper, n° 20077, avril.

YOUNG, Alwyn (2012), « The African growth miracle », in Journal of Political Economy, vol. 120, n° 4.

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